‹ Histoire de S. Jean Chrysostome, Patriarch de ConstantinopleChapitre 45 sur 214 · CHAPITRE XMU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XMU

cœurs de soldats sympathisaient du fond de leur âme avec la multitude et partageaient la désolation publique. Dans ces scènes émouvantes, où la religion s'incline, dans son deuil, avec résignation et respect, sous la loi matérielle du plus fort, ils s'estimaient plus grands, quand il leur était permis de se faire les serviteurs soumis de la sainteté persécutée.

En entrant dans la Cappadoce, dans la Cilicie et dans les vallées du mont Taurus, ils virent à chaque pas leur marche suspendue par les populations pieuses, qui se portaient en foule à leur rencontre, pour contempler avec amour les traits vénérés du saint évêque. Des troupes de vierges et de religieux se prosternaient, versaient des larmes, et s'écriaient, dans un transport de douleur, qu'il eût mieux valu que le soleil eût détourné sa lumière, plutôt que de voir, réduite au silence pour toujours une voix qui faisait jaillir sur toute la terre la lumière du ciel.

Saint Chrysostome, à son départ de Bithynie, croyait pouvoir assez compter sur ses forces physiques pour n'avoir rien à redouter des fatigues du voyage; mais bientôt ses espérances à cet égard sont cruellement trompées. Ses gardes ont ordre de le faire marcher jour et nuit. Ils se dirigent en ligne droite à travers les plaines et montagnes de la Galatie. Le jour, le saint endure le supplice d'une chaleur suffocante, et la nuit il ne peut prendre aucun sommeil. On lui refuse constamment les soulagements les plus nécessaires. Dans ses besoins les plus impérieux, il est privé de tout secours. Alarmé de ses souffrances, il se prenait parfois à porter envie aux infortunés chargés de fer ou condamnés aux carrières; mais il revenait bientôt de cette extrême sensibilité causée par la douleur. Il manifestait un véritable bonheur de se voir admis à la participation des privations et des souffrances du Sauveur des hommes.

A ses tortures physiques vint s'ajouter, en Galatie, un tourment d'une autre nature, dont la seule pensée lui bri-

«JO SALNT CIIRVSOSTOMK.

sait le cœui'. Lconce d'Aiicyre, son einienii [lorsoiinol, ne veut lui permettre aucun instant d'arrêt dans les limites de sa province. Il ne tient aucun compte de sa détresse ni de ses malheurs; il lui fait même des menaces qui semblent de nature à l'aire prévoir et redouter un attentat contre son existence. C'en est trop assurément pour la sensibilité de saint Chrysostome, déjà si cruellement éprouvée depuis les premiers jours de son exil. Sa forte constitution .succombe à ces marches forcées, à ces vexations sans mesure. La fièvre le saisit; il tombe souvent en défaillance ; son corps est tantôt agite par le frisson, et tantôt dévoré par un feu brûlant. Ses forces l'abandonnent ; son énergie morale elle-même semble parfois s'affaisser sous le poids des noirs pressentiments de l'avenir.

C'est dans une telle situation qu'il aborde les plaines sablonneuses de la Cappadoce. L'aridité de ces plages désolées et l'absence presque comphMe de tout secours humain, ne lui laissent en perspective qu'un accroissement de privations et de douleurs. Mais Dieu prenait soin de son âme : il ne pei'mit pas qu'en marchant à son martyre, le saint fût complètement déshéi-ité de la part de consolation qui donne le courage et la force en présence de la mort.

Dès qu'on est sorti des plaines de la Galatic pour entrer sur les terres de la Cappadoce, on voit arriver de toutes parts des émissaires des villes chrétiennes de ces contrées. Des envoyés de Pharétrius, évêque de Mazaca, marchent à leur tête. « Courage, lui disent-ils, athlète du Seigneur ! « Pharétrius, notre évêque, vous attend avec une impa- « tience fraternelle. Il parcourt la province dans tous les « sens, pour ne point être privé du bonheur de vous voir; « il met tout en œuvre, pour qu'il lui soit donné de vous « seri'er dans ses bras et de jouir de la consolation de « votre présence. Il a communiqué l'ardeur de ses espé- (f raAces et de ses désirs à tous les monastères de reli- « gieux, à toutes les communautés de femmes. »

Page 1