CHAPITRE XVTII
pouvait s'empêcher de maudire le coupable auteur de cette injuste persécution.
A peine sorti de Tenceinte de la ville , le saint voit accourir à lui plusieurs membres du clergé de Cœsarée et de la province, qui peuvent enfin lui présenter sans crainte le témoignage de leur secrète affection. Quelques personnes étrangères furent indignées du procédé barbare dont le saint pouvait être victime : « Où l'emmenez-vous, « dirent-elles aux soldats? Dans votre crainte pusilla- « nime, vous allez l'exposer à la mort. » D'autres étaient en proie à des craintes d'une autie nature ; ils voyaient avec anxiété, dans la démonstration du clergé de Caesarée, un nouveau prétexte pour ses ennemis, de le traiter avec une plus grande rigueur.
Un des amis de saint Chrysostome, un prêtre, dont le cœur simple, droit et pur , en vertu de cet attrait réciproque par lequel se tiennent toujours les âmes saintes , avait fait naître entre eux l'intimité d'une étroite et mutuelle sympathie, crut devoir user de toute l'influence de son amitié, pour l'éloigner, le plus promptement possible, de cette terre inhospitalière : « Allez, lui dit-il, je vous en « conjure, fuyez ce séjour dangereux. Ne craignez point «de vous exposer à la futeur des Isaures; il n'importe « quel peuple vous admette à son foyer; il n'importe quel (( désert vous présente un asile. En tout lieu, tous trou- « ^■erez une sécurité complète, si seulement vous pouvez « parvenir à vous sauver de nos mains. » Saint Chrysostome, à ces paroles, se sent le cœur plein de tristesse; mais il s'empresse d'obéir.
Dans cette poignante épreuve, où les forces de la nature semblent insuffisantes pour supporter l'amertume et la continuité de la douleur, le saint évêque, exténué d'ailleurs par les fatigues et par la maladie, refoulé traîtreusement par ses persécuteurs^ voit encore ses amis, ceux qu'il aime, faire violence à son amitié, pour l'obliger à boire jusqu'à la dernière lie du calice. C'est par leurs
flS SAINT CHRYSOSTOME.
mains, que Di(3u lui-même l'invite à recevoir sa croix. Oh! qu'il en coûte de tortures, d'angoisses, de chagrins, pour arriver jusqu'au sommet du Calvaire ! Mais , dans cette ascension douloureuse, Dieu, qui ne saurait abandonner ses martyrs, a souvent placé des anges consolateurs sur leur chemin, pour suppléer, par le rafraîchissement d'une affection céleste, à la défaillance du courage, à l'anéantissement des forces matérielles de l'humanité.
Saint Chrysostome, en sortant de Cœsai'ée, n^a plus, en perspective, que la mort. Mais le Sauveur qui veille sur lui, ne veut pas qu'il meure encore. Il envoie devant lui, Séleucie, la femme pieuse, la veuve infortunée du ministre RuOn. Séleucie n'était pas étrangère au malheur; elle avait longtemps savouré la souffrance; mais elle avait surtout mérité, par sa patience et ses vertus, de devenir l'interprète de la bonté divine auprès d'un ami de de Dieu persécuté. La vue du saint, torturé, proscrit , abandonné, l'émeut jusqu'aux larmes : toutes ces scènes désolantes lui déchirent le cœur.
Elle possédait une villa solitaire à cinq milles de Cœsarée : elle supplie saint Chrysostome de ne pas lui refuser le bonheur qu'elle réclame de lui donner quelque temps l'hospitalité. Elle vient elle-même présenter sa requête : ses gens sont prêts; ils emmènent dans sa maison le saint évêque et les gardes chargés de sa personne.
Saint Chrysostome pouvait prendre, dans cette maison isolée, le repos nécessaire au rétabhssement de sa santé ; mais on ne devait point s'attendre à tant de longanimité de la part de la faction qui venait de jurer sa perte. Il existe peu de persécuteurs assez humains pour permettre à leur victime de souffrir en paix. Les ennemis du saint, Eudoxie, Théophile et Sévérien, étaient bien loin de se rendre accessibles à des sentiments de cette nature, et Pharétrius, leur fidèle interprète, ne semblait point luimême appartenir, en aucune manière, à cette rare exception,
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Dès qu'il apprend que saint Chrysostonie est allé respirer quelque peu dans la villa de Séleucie, il met tout en œuvre, violence, autorité, menaces, pour obliger cette pieuse femme h le chasser immédiatement de sa maison. Mais il est des vertus que l'influence de la perversité ne peut pas toujours atteindre : l'ordre de Pharétrius est despotique, injuste, cruel ; Séleucie ne croit devoir l'accueillir que par la protestation énergique du silence. Puis elle ordonne à son intendant de prodiguer à saint Chrysostome des soins empressés. Elle veut que tout, dans sa maison, devienne l'expression de son dévouement sans bornes, et de sa vénération filiale. Elle établit une garde sévère autour du saint : « S'il arrive des moines , « dit-elle à l'intendant, pour l'insulter et lui faire vio- « lence, rassemblez au plus tôt tous les hommes de mes « domaines, et repoussez leurs attaques avec énergie et « sans pitié. »
Malgré ces mesures de prudence, suggérées par la piété filiale, Séleucie ne laissait pas que de concevoir des craintes sérieuses. Elle vint donc, pour plus de sécurité, prier le saint évèque de se réfugier dans une autre de ses maisons, défendue par un chàteau-fort de difficile accès. Elle voulait le tenir constamment à l'abri des tentatives d'enlèvement de la part des agents des schismatiques. Mais le saint n'avait point à choisir entre la perspective d'une mort cruelle et certaine, au milieu des difficultés accablantes du voyage ou sous les coups des persécuteurs, et celle d'un combat acharné, qui mettrait nécessairement en péril la vie de ses ennemis et celle de ses défenseurs. Quant à lui-même, il avait fait sans regret le sacrifice de sa vie. Il ne pouvait consentir à voir couler, pour sa défense personnelle , une seule goutte de sang. Il eut regret, sans doute, de ne pouvoir correspondre et se rendre à la sollicitude si chrétienne de Séleucie ; mais il préféra demeurer sans défense dans la maison qu'il occupait.
Dans ce séjour de déception , que lui présentait la ville
JOO SAI>T CHRYSOSTOME.
de Cœsarée, le vent de la persécution ne régnait cependant point de telle sorte qu'il ne laissât quelquefois arriver jusqu'à lui les consolations les plus douces. Il y reçut des lettres qui lui rappelaient la détresse, mais aussi le souvenir et l'attachement de son troupeau. Dans Tune de ces lettres, Arabius, son intime ami, lui témoigne tout le bonheur que lui cause l'espérance de le recevoir dans sa maison de Sébaste, en Cappadoce. C'était l'illusion d'un cœur vraiment ami : saint Chrysostome lui répond avec l'effusion de la reconnaissance : « Vous a^ ez donné des « ordres, pour qu'il nous soit fait un accueil empressé « dans votre maison de Sébaste, ainsi qu'on me l'a rap- « porté pendant mon voyage; mais j'ai la douleur de ne « pouvoir recueillir le fruit de votre généreuse amitié. Ce « n'est point à Sébaste que l'on m'envoie chercher un « asile ; on m'emporte, bien loin, sur un rocher désert. « C'est Gueuse, en Arménie, que l'on m'a choisi pour lieu « d'exil, comme la ville la plus exposée aux incursions des « Isaures. .J'éprouve, néanmoins, une vive gratitude à la « pensée de votre pieuse générosité. J'accepte, avec efîu- « sion de cœur , au moins , les sentiments de sainte af- « fection, qui vous portent à m'offrir, dans votre maison, « malgré mon éloignement , une si charitable et si conso- « lante hospitalité. »
Le saint trouvait donc, dans la maison et sous la protection de Séleucie, une sorte de compensation à toutes ses souffrances. Il se sentait également fortifié, du côté de la nature, et par la piété filiale de cette femme héroïque, et par la constance de ses amis.
Mais quelle force, ici-bas, est toujours à l'abri de la faiblesse? Quel bras humain , si robuste qu'il soit, peut être assuré de ne défailhr jamais ! Et quelle vertu même peut compter toujours sur un ciel pur et sans nuages ! Séleucie, cet ange de Dieu, qui venait de ranimer le courage de saint Chrysostome et de briser les efforts des persécuteurs , par la seule énergie de sa volonté , Séleucie ,