‹ Histoire de S. Jean Chrysostome, Patriarch de ConstantinopleChapitre 50 sur 214 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

l'héroïque Séleucie, voit arriver le terme de sa constance ; elle ne pourra plus bientôt résister aux instances de Pharétrius.

En effet, cet homme sans entrailles, apprend bientôt qu'elle persévère à faire son œuvre de miséricorde : il se croit outragé. Dans son aveuglement, il gronde, il se met en colère. La pauvre femme a peur; elle cède, et le saint évêque est sacrifié.

Honteuse, pourtant, d'abandonner sitôt l'homme de Dieu qu'elle venait de protéger, qu'elle avait couvert de l'inviolabilité de son foyer domestique, elle n'ose ni le chasser ostensiblement de sa maison , ni même lui faire annoncer par les siens qu'il n'a plus qu'à s'abandonner aux dangers du voyage. Elle était trop généreuse pour user d'une telle rigueur , et sa fierté la faisait reculer devant la sévérité d'une mesure inexphcable, qui n'eût été pour tous qu'un aveu déguisé de sa faiblesse : sa piété , son cœur en eussent d'ailleurs trop souffert. Elle préféra dissimuler sa lâche complaisance ; elle crut pouvoir dérober à la pénétration de l'opinion publique, le sentiment de la peur qui la possédait, en le couvrant d'un voile odieux. Elle eut recours au stratagème.

Elle fuit annoncer, au milieu de la nuit, l'arrivée subite d'une troupe de barbares. Rien n'était plus facile que de répandre la terreur dans ce pays aliandonné. Caesaréc était souvent visitée par les Isaures. Ces barbares n'avaient qu'à franchir les plaines du Sarus et les dernières collines du mont Argée, pour s'abattre dans les bassins de l'Halys , qui coulait non loin des murs de la ville. Cette même ruse avait merveilleusement servi les desseins de Pharétrius.

Le prêtre Evethius, homme d'énergie, mais d'une impressionnabilité désespérante, est réveillé de son sommeil par les cris des agents de Séleucie. La peur s'empare de lui, trouble ses sens; il se lève en toute hâte, il court auprès de saint Chrysostome et le réveille : « Levez-vous ,

« lui dit-il d'une voix pleine de terreur, les barbares sunt « à notre porte; ils nous entourent, ils sont prêts à fon- « dre sur nous. — Dieu veille sur notre vie, répond avec « calme saint Chrysostome ; mais à quelle résolution nous « arrêter? Nous ne pouvons aller nous abriter derrière « les murs de Csesarée ; ce serait nous exposer h de plus « grands périls. — Sortons, réplique Évethius, quittons « cette demeure, qui va tomber au pouvoir des barbares. » Ce conseil est suivi : saint Chrysostome s'empresse de partir.

La nuit est avancée; les ténèbres sont profondes; le pays est inconnu; pas une âme n'est là pour leur venir en aide, pas un cœur pour sentir et partager les angoisses de la situation. L'âme de Séleucie , sans doute , n'était point tranquille ; mais, désormais, ni d'elle ni des siens on ne peut espérer aucun secours. Tous ne songent qu'à se soustraire à l'ennui d'une compassion fatigante et dangereuse. Cependant , il faut partir , au risque de tomber au milieu des Isaures. Saint Chrysostome fait allumer des flambeaux. Mais Evethius aies sens troublés par la peur : il les fait éteindre. Il craint que la lumière ne révèle leur fuite aux ennemis.

Ils partent quand même ; ils se lancent, sans y voir assez pour se conduire, dans un chemin escarpé , pierreux , impraticable. Ils sont arrêtés, à chaque instant , par les aspérités. Ils ne pouvaient marcher ainsi bien longtemps sans encombre. Un mulet s'abat; c'est celui qui porte saint Chrysostome. Dans sa chute, il renverse la litière. Le saint tombe et roule sur les rochers : il est écrasé, couvert de meurtrissures, et se relève à peine. Par surcroît de calamités, il se voit dans la nécessité de continuer à pied sa route, au milieu des ravins. Comment alors échapper à la poursuite des barbares ? Il est sans forces ; la fièvre l'a repris et le tourmente. Il peut à peine se tenir : que faire? Il faut marcher pourtant; Évethius se sent ému de compassion à la vue de sa détresse. Il descend de che-

CHAPITKE X\III. 103

val , le soulieiil, l'cntminc et lui t'ait luire quelques pas. Mais ses forces sont épuisées ; il ne peut plus avancer , malgré ce secours, à travers les aspérités de la montagne, dans la plus profonde obscurité de la nuit. Enfin, les gardes réunissent leurs efforts pour le remettre en litière. Le jour arrive, et la crainte des Tsaures s'efface et les laisse cheminer en paix. C'est ainsi qu'ils se dirigent, k travers les anfractuositcs du mont Argée, vers les plaines torréfiées de la Cataonie.

Ainsi , pendant que la ruse, l'ambition et le crime triomphaient à Constantinople, le saint évêque, leur victime, accablé d'épuisement et de douleur, marchait tristement, au milieu de difficultés incalculables, vers le réduit sauvage dans lequel on s'imaginait anéantir son influence, éteindre son génie, étouffer à jamais sa voix. On se représente difficilement, au point de vue de la nature, tant de souffrances endurées sans une seule plainte, tant de coups mortels reçus sans un seul soupir d'indignation. Cependant tout cela peut se comprendre; mais comment comprendre que tous ces tourments puissent devenir la cause continuelle d'un tressaillement de bonheur? Comment croire que la férocité des bourreaux puisse faire germer dans l'âme de leur victime un sentiment d'amour céleste, un mouvement irrésistible de sollicitude pour leur salut éternel? Et tous ces sentiments arrivent spontanément et sans cesse dans le cœur et sur les lèvres du saint , en proportion des cruautés dont les persécuteurs l'accablent. Assurément, Dieu seul, immolé pour le salut des pécheurs, peut donner l'explication de ce prodige : « Le seul '« souvenir de mes tribulations, écrit-il à sainte Olym- « piade, me remplit l'esprit et le cœur d'une paix et d'un « bonheur pleins de charmes. Je m'en délecte chaque « jour, et je ne puis m'empêcher de tressaillir à l'aspect « des trésors incalculables que je me suis entassés au ciel « pour l'avenir. » Ce fut à la fin du mois de Garpeius, ou de septembre,

que le saint, après soixante-six jours de marche, et trente jours d'une fièvre violente , put enfin gravir le versant septentrional du mont Taurus. 11 fallut encore passer des ravins, longer des abîmes, et franchir les nombreux torrents des montagnes qui forment un rempart infranchissable au nord de la Cilicie. Ces torrents, après avoir, en se déroulant, laissé la fécondité dans les plaines de laCataonie, vont grossir les eaux du Sarus, du Pyrame, et surtout du Mêlas, qui lui-même va noyer dans TEuphrate l'insalubrité mortelle de ses eaux noires et fangeuses.

Saint Chrysostome était alors en proie à tous les genres de douleurs. A la fatigue, à l'épuisement, à la fièvre qui le tourmentaient , se joignaient encore de fréquentes et violentes douleurs d'estomac et d'entrailles. Ces déchirements intérieurs l'ont accompagné jusqu'à son lieu d'exil. Il paraissait toujours prêt à tomber de lassitude. La vue de la difficulté des routes, dans ces contrées presque désertes, et la crainte des Isaures dont son esprit était frappé, le plongeaient continuellement dans un profond abattement. Une seule pensée le soutenait et lui donnait courage , celle du bonheur de faire à Dieu le sacrifice de sa vie, et de mourir victime de la persécution, à l'exemple de Jésus-Christ.

L'aspect de la ville de Cucuse sembla le délivrer momentanément de ses souffrances morales. Ce lieu, tout à fait solitaire , et presque abandonné , comme un poste perdu, près des confins de l'empire, ne laissait pas que de lui paraître délicieux. Il espéra pouvoir enfin respirer un air plus libre et plus pur sous un ciel moins chargé d'o^ rages. C'est qu'en eflet, au milieu d'une nature abrupte et sauvage, Cucuse n'avait d'inculte et d'eflrayant que le fond noir de ses forêts, la profondeur de ses abîmes et le front menaçant et nu des cimes azurées de ses montagnes. Saint Chrysostome éprouva le bonheur de s'y rencontrer immédiatement avec des frères. Il y vit une Église

Page 1