‹ Histoire de S. Jean Chrysostome, Patriarch de ConstantinopleChapitre 59 sur 214 · CHAPITRE XIX. l-il · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX. l-il

« eussent suffi pour arrêter mon ennemi dans son intem- « pérance de langage, si son âme eût été pénétrée des sen- (f ments de la foi.

« Ces témoins sont : Hérodion, le patricien, que votre « fils, l'empereur vous envoie en son nom, au mien, au « nom de sa couronne impériale; puis Jovinien, chef delà « milice, et Synclétius.

« Ces trois témoins sont à Rome, auprès de votre perce sonne.

« Xous pouvons encore vous apporter le témoignage « d'hommes considérables, de Byzas, d'Isidore , le ques- « teur et le garde de notre palais, enfin de Romillus , « préfet des gardes prétoriennes, qui remplit de hautes « fonctions dans l'assemblée du sénat.

« Tous ces hommes ont parlé ; mais notre ennemi n'é- « tait nullement en état de les entendre. Il n'était animé « que d'un seul désir, celui de soulever du scandale et de « porter ainsi l'empereur, notre auguste époux, à nous « bannir de son trône.

« Que Dieu dans le cœur duquel je me confie, soit juge « suprême entre nous !

« Le sacerdoce veut asservir notre couronne et notre « puissance à sa tyrannie.

« Nous osons vous conjurer de porter, sur notre situa- « tion ri^ciproque , l'examen calme et sévère de votre « haute impartialité. Puis nous réclamons , dé votre cha- « rite paternelle , une approbation éclatante; et puisque « l'Église ouvre ses bras à tous les hommes , ses enfants, « daignez ne point nous déshériter dans ce monde de ses « embrassements affectueux et maternels.

« Que le Seigneur, très-vénéré Père , daigne vous accorder en ce monde des jours heureux. »

L'impératrice Eudoxie , dans son indomptable orgueil , semblait ainsi se jeter aux pieds du souverain Pontife ; mais ce n'était point avec la simplicité d'une enfant docile.

i22 SAl.NÏ CIIRYSO.STOMi:.

C'était poui' réclamer main-forte, afin de mieux écraser le saint évêque qu'elle dévouait à la mort. Sa lettre est l'humble cri d'indignation d'un assassin surpris, qui veut donner le change, parce qu'il se trouve arrêté dans la perpétration de son crime.

L'empereur, lui, se montrait accessible à des impressions d'une autre nature. Ce prince malheureux était effrayé par les leçons qui lui venaient du ciel et par les avertissements d'Honorius, son IVèrc. Il reconnaît enfin l'erreur de l'impératrice et des conjurés. Mais étrange aberration, résultat d'une lutte inégale entre la conscience et la faiblesse! Arcadius se sent transporté d'une juste indignation, et trouve en lui même le triste courage d'insulter et de frapper une femme coupable, son épouse, tandis que sa pusillanimité ne lui laisse pas assez de résolution pour arrêter, par un seul acte de sa volonté, les horreurs de la persécution, et rappeler de son exil le saint pasteur dont il reconnaît l'innocence.

Il accable de reproches l'impératrice ; il la frappe avec la brutalité stupide d'un homme égaré. Dans son a\eugle colère, il veut la faire périr ; il lui retire son or et ses parures, et s'imagine faire chose utile et grande , en rapportant le vil produit de cette rapine conjugale dans les caisses du trésor public.

Eudoxie était enceinte ; elle ne put supporter cet étrange et double supplice de la honte et de la douleur. Le jeudi , sixième jour d'octobre, le quatrième après la disparition du fléau qui désola Constanlinople, elle est surprise, a^ant le terme, par les douleurs de l'enfantement, et met au monde un enfant sans vie. Elle-même bientôt succombe, sous les yeux d' Arcadius, à ses atroces douleurs. Telles furent les premières manifestations de la justice divine.

Après Eudoxie, Cyrinus de Chalcédoine, le détracteur obstiné de saint Chrysostome, va rendre compte à Dieu de la guerre acharnée qu'il a faite, sans motifs, à son métropolitain, 11 meurt misérablement de la blessure que

rn.VI'lTRE XIX. 123

saint Maruthas, de Mésopotamie, lui fil, à l'époque du conciliabule du Chêne, en lui marchant par mégarde sur le pied. La plaie , d abord imperceptible, s'était étendue sur la jambe, qui fut soumise plusieurs fois à l'amputation. De la jambe, elle s'étendit sur tout le corps, dans lequel ni la science ni les soins ne purent retenir la vie.

A la même époque, un grand nombre de conjurés furent atteints et dévorés par des infirmités horribles, ou succombèrent à divers accidents mortels. L'un , tombé d'une rampe élevée, expire sans avoir pu se relever de sa chute. Un autre est torturé par la goutte, dont les douleurs perpétuelles portent un indice non douteux de la vengeance céleste. Un autre exhale son âme, en voyant se détacher par lambeaux et tomber ses chairs corrompues, dont l'odeur pestilentielle annonce visiblement qu'il est frappé de la malédiction du ciel. Un autre, saisi d'une fièvre lente, se sent les entrailles brûlées par un feu préciu^scur des flammes éternelles. Tout son être semble plongé dans les ardeurs de l'enfer; car, aux déchirements intérieurs des intestins, répond une démangeaison extérieure, plus intolérable encore.

L'un voit ses pieds, enflés d'hydropisie , se refuser à tout mouvement, et le condamner à la torture d'une immobilité complète. Un autre est saisi de douleurs incessantes de goutte aux quatre doigts dont il s'est servi pour souscrire les actes du conventicule du Chêne. Dieu le frappe ainsi dans les membres complices de sa signature ù la condamnation de saint Chrysostome. Un autre se voit le bas ventre enflé , corrompu, crevant dans une tension horrible, et laissant un passage libre aux ^érs ([ui le rongent tout vivant. L'odeur fétide et moi-telle de la putréfaction le force à se tenir constamment éloigné du commerce des hommes.

D'autres sont frappés d'aliénation mentale, ou d'halhicinations délirantes. Ils voient, la nuit, des spectres errants, des chiens enragés, des bêtes féroces, aux yeux

iU SAINT CHRYSOSTOME.

étincelants, à la gueule écumante, et des barbares furieux s'avançant, l'épée à la main, avec d'horribles vociférations.

Ailleurs, l'un tombe de cheval , se fracture la jambe et meurt. Un autre est frappé de paralysie , perd la parole, et demeure huit mois étendu sur un lit de douleur, sans pouvoir porter la main à la tête. Un autre, enfin, est atteint d'une affliction jjIus intolérable encore; sa langue, enflée, lui remplit la bouche, et ne lui permet ni de prendre aucun aliment, ni de proférer aucune parole. A l'heure de la mort, il fait avec larmes, sur des tablettes, l'accusation de ses péchés, pour obtenir le bienfait de l'absolution .

Tous ces châtiments miraculeux, loin de frapper les auteurs de la conjuration d'une impression salutaire, ne faisaient qu'alimenter , qu'irriter leurs désirs de vengeance. Lorsque le ciel. M'aiment en courroux, voulait l(?s ensevelir dans leur triomphe, ils faisaient de nouveaux efforts pour lutter contre son intervention toute-puissante, et pour assurer irrévocablement leur succès. Terrassés, confus, abîmés, ils se relevaient sans cesse ; mais à mesure qu'ils se relevaient, Dieu les abattait.

Saint Chrysostome n'était donc point abandonné dans sa détresse : incapable de se défendre lui-même, il voyait sa cause passer tout entière dans les mains de Dieu. Mais, dans sa sollicitude paternelle pour son ami persécuté , Dieu permit qu'il n'eut pas seulement au ciel un vengeur, il voulut aussi lui donner des défenseurs dévoués sur la terre. Il rendit l'Eglise tout entière solidaire des malheurs qui menaçaient sa vie. Tout homme appartenant à la famille terrestre du Sauveur; tout cœur se sentant battre ici-bas pour le triomphe de l'Eglise, se voyait directement atteint par l'injuste sentence dont on avait tenté de flétrir son pasteur. La persécution, même la plus atroce, n'eut jamais le pouvoir d'eflacer cette solidarité, de briser ce lien éternel, par lequel Dieu se plaît à lier dans le monde le cœur de ses enfants h celui de leur père.

Page 1