CHAPITRE XIX
« Conslantinoplc, ébranlée jusque dans ses fondements « par des fléaux, instruments de la colère céleste ! Mais « que peut-elle espérer du ciel , si ce n'est le terrible châ- « timent de ses foudres vengeurs? Hélas! pour moi, j'ai « ràmc desséchée et brûlée par le feu de la tristesse. Mon « esprit est agité dans les angoisses; mon cœur est « abreuvé d'amertume et déchiré de douleur à la vue des « attentats qui se commettent dans Byzance. »
C'est un conseiller, c'est un père , un ami qui fait entendre ce langage sévère au chef de l'empire. Cette parole, pleine de chaginn et de larmes, eut la triste destinée de tomlDcr dans un cœur imjDassible et sourd. Dans une seconde lettre, saint Nil prend encore en main la défense de saint Chrysostome. Cette âme angélique , qui s'est épanchée tout d'abord en laissant déborder toute l'amertume de son deuil, se souvient, cette fois, de son autorité paternelle sur le cœur égaré du faible et coupable Arcadius. Saint Nil fait appel à sa religion, h sa droiture. « Vous n'avez point eu de raison, lui dit-il, pour envoyer « en exil l'évêque Jean , la grande lumière du monde, le « bienheureux pasteur de l'Église de Byzance. Vous avez « trop légèrement ajouté foi, dans votre droiture, aux « récits passionnés et menteurs d'évéques insensés ; or, « faites pénitence, seigneur, de ce crime qui cause à l'E- « glise de Constantinople un irréparable malheur. Car « elle pleure son pasteur, elle pleure cette parole resplcn- « dissante et ses instructions si pures et si saintes : elle '< les pleure, hélas! sans aucun espoir de retour. »
A ces deux lettres, empreintes d'un sombre sentiment de douleur et de tristesse, en succèdent deux autres, dans lesquelles l'âme ulcérée de saint Nil, ne pouvant faire révoquer l'inique sentence d'exil portée contre saint Chrysostome, s'efforce, du moins, de ramener en sa faveur l'opinion publique. Il lui donne le plus chaleureux témoignage de son respect, de son estime et de sa vénération.
« L'envie, écrit-il à Sévère, homme considérable ayant
J28 SAINT CHRYSOSÏOME.
« autrefois rempli les fonctions de consul, Tenvie a rongé « de chagrin le cœur de quelques évêques, à la vue de la va- « leur incomparable d'un homme de Dieu, de Jean, évêque « de Constantinople, le vrai flambeau du monde entier. « Leur aveugle passion a cru pouvoir se jouer impuné- « ment de la crainte des vengeances célestes. Ils ont fait « tomber dans leurs pièges la piété simple et naïve de a notre auguste empereur. Ils l'ont armé contre la justice M et l'innocence; ils l'ont forcé, par leurs manœuvres, à « porter, contre un homme divin, une sentence d'exil. « Mais puisque, entraîné par sa faiblesse, Arcadius a, « malgré lui, prêté complaisamment l'oreille à ces êtres « corrupteurs, à ces pasteurs contagieux, il est juste qu'il « s'entende infliger le reproche sanglant du prophète : Ce « prince a serré la main ù. l'homme de corruption et de « pestilence.
« Cependant, après l'expatriation du juste, le plus « grand nombre de ses persécuteurs a rendu compte de « tous ces infâmes attentats au tribunal de la justice di- « vine ; ils ont confessé leur crime, avec larmes et gémis- « sements, et leur pénitence publique a rendu témoignage « à l'innocence de l'homme de Dieu. »
Lorsque saint Nil écrivait à Sévère ces consolantes paroles, il était bien loin de penser qu'une catastrophe terrible fût imminente ; il ne s'attendait point à ce que la mort vînt bientôt mettre un terme à toutes les manœuvres, à tous les complots, et compléter le triomphe des conspirateurs.
Cette intervention énergique d'un saint, d'un homme puissant en œuvres, était bien capable de donner l'éveil aux consciences; elle fit une profonde impression sur l'esprit de l'empereur Arcadius. La main de Dieu s'était appesantie : tout l'empire était en deuil ; la famille impériale avait supporté les coups les plus cruels de la justice de Dieu, dans la personne de l'impératrice ; enfin, l'empereur, entouré de l'obsession absorbante des schismatiques,