CHAPITRE XX
« travaux, après avoir opéré de grandes choses. Moduaire « est chargé de lettres pressantes, de la part du roi des 0 Goths, qui demande pour son peuple un nouvel évêque.
« Dans la perturbation où se trouve abimée l'Église de « Constantinople, et dans la perpective des malheurs in- « calculables dont nous sommes menacés, le seul remède « efficace à cette situation critique, c'est la patience et la « temporisation. Voyez donc ces émissaires; faites-leur « difîérer leur départ, en vue des approches de la saison « rigoureuse. Arrêtez une décision précipitée , par des « obstacles préparés qui puissent nécessiter de salutaires « délais. Aussi bien leur est-il impossible, à cette heure, « d'aller affronter les dangers du Bosphore, et même de c( prétendre approcher de ces parages.
« C'est le cœur plongé dans une perplexité doulou- « reuse, par l'appréhension d'une double éventualité, que « Je redoute dans ce moment pour ces peuples la nomina- « tion d'un évêque; car l'ordination de cet évêque incom- (( berait naturellement à ceux qui sont les promoteurs du « schisme, h ceux de la part desquels l'imposition des « mains serait un acte sacrilège. lit d'ailleurs vous ne « pouvez ignorer que leur pensée à tous n'est point de « fixer leur choix sur un sujet digne d'une si grande et si « sainte mission. Dès lors il vous est facile de prévoir et « de calculer les résultats désastreux d'une telle mesure.
« Hàtez-vous donc d'user secrètement de toute votre « influence pour conjurer cet irréparable malheur. Que « Moduaire, s'il se peut, se dérobe à leur vigilance ; qu'il « s'abrite de quelques prétextes et qu'il s'échappe jus- « qu'ici : ce serait chose fort importante. Mais si sa fuite M est impossible, n'ayons point du moins, dans une affaire « aussi grave, à nous reprocher d'avoir négligé quelquesce uns des moyens que la Providence a mis en notre pou- « voir. »
Pendant que saint Chrysostome est ainsi tout entier a son apostolat, malgré les douleurs et les privations de son
exil, un surcroil de chagrin vient encore lui transpercée le cœur et l'abreuver d'amertume. Il apprend, ce qu'il ignorait providentiellement, que Flavien d'Antioche vient de rendre son âme à Dieu. Flavien était son ami, son prolecteur, son père. Il n'avait jamais souscrit à sa condamnation; Dieu l'avait protégé visiblement contre la cabale des schismatiques. Il est sur la terre des aberrations dont il daigne toujours épargner la honte à ses sainls. Mais à ce premier malheur de l'Église d'Antioche, sa patrie, le saint vit avec anxiété s'en ajouter un autre plus grand encore. Il savait que le peuple appelait à Tépiscopat le prêtre Constantius, son ami, cet homme de Dieu, cet ancien serviteur de l'Église, qui, malgré l'influence de ses ennemis, n'avait pas craint de venir l'attendre à Gueuse, pour lui porter le témoignage de ses sympathies et le tribut de son admiration. Mais un homme ambitieux et corrompu, l'infâme Porphyre, son accusateur au conciliabule du Chêne, le protecteur et l'ami des baladins et des enchanteurs, avait saisi le moment du spectacle quadriennal du bourg de Daphné pour entrer clandestinement dans la métropole, suivi d'Acace, de Sévérien et d'Antiochus, et recevoir de leurs mains l'ordination épiscopale. -Il avait ainsi pris possession du siège patriarcal àl'insu du peuple et du clergé d'Antioche.
Porphyre avait mis tout en œuvre et pour accabler saint Chrysostome et pour assurer la réalisation de ses projets. Cet homme, ignorant et pervers, avait écrit à Rome, afin d'égarer la justice du chef suprême de l'Église. Mais l'erreur et la scélératesse ne sauraient se dépouiller entièrement du caractère odieux de perversité qui provoque toujours une impression de répugnance et d'horreur ; la lettre de Porphyre était dans ces conditions et portait ainsi son antidote avec elle. Innocent I" ne put s'empêcher d'éprouver, à la simple lecture, un sentiment invincible de répulsion; il ne daigna pas même y n'»pondre.