CHAPITRE XX
lui, l'iiiLile rt défaillanl éprouvait plus qu'aucun aulre le spnlimenl de ces calamités inouïes. La terreur et les privations étreignaient tous les cœurs, absorbaient toutes les pensées. Le saint évèque ne peut s'empêcher de retracer encore ainsi, dans une lettre à Polybe, le sombre tableau de tous ces malheurs. «La crainte desisaures, écrit-il, a mis « en fuite tous les habitants de ces contrées. Les villes « ne sont plus que des amas de murailles en masures et « de toils inhabités. Les cités les plus florissantes sont dece venues des solitudes où règne le silence ; les collines, les « vallées et les bois prêtent leurs cavernes inconnues elle « mystère de leurs retraites, pour servir de refuge et d'asile « aux peuples des cités. Tous les habitants de l'Arménie « ont fui leurs champs, leurs maisons et leurs plaisirs; « ils ont embrassé la vie sauvage des lions et des léopards, « qui ne trouvent leur sécurité que dans la solitude sau- « vage des déserts. Chaque jour nous sommes découverts « dans nos retraites; chaque jour nous marchons à Taven- « ture à la recherche d'un abri pour le lendemain. Ainsi « chaque jour notre tente se replie, disparaît et change de « place, comme chez les tribus errantes des Scythes et « des Sarmates. Souvent, c'est au milieu de la nuit qu'il « nous faut chercher notre salut dans la fuite. Bien sou- « vent, au milieu de ces alertes , de petits enfants, émet portés dans les bras de leurs mères, qui tombaient de « sommeil et reposant à leur cùté dans les neiges, ont été « trouvés morts et couverts de glace le lendemain.
Ces scènes déchirantes étaient bien de nature à frap[)er de stupeur les âmes les plus énergiques. Le peuple, con • damné par les Isaures à mener dans les montagnes la ^•ie errante des bêtes fauves, semblait perdre insensiblement et ses sentiments chrétiens et sa noble vigueur. Saint Chrysostome avait peine à lui faire remonter au cœur le courage et la confiance. Il semble lui-même éprouver parfois les atteintes du découragement universel. Les bouleversements et les alertes se succèdent d'une manière
continue; il se voit presque sans aucune espérance de repos. Aussi se détermine-t-il à renvoyer chez son père le jeune Théodote, son lecteur, qu'il a gardé jusqu'alors auprès de lui, comme le Sauveur garda l'apôtre vierge jusqu'à sa dernière heure. Il avait pris à cœur de former lui-même ce jeune homme au ministère des autels ; il déversait ainsi, sur cet ange de vertus, les bienfaits que, dans son jeune âge, il avait reçus de l'évêque Mélèce.
Mais l'agitation de leur existence nomade, la terreur que répandaient partout les cruautés, les ravages et les dévastations des Isaures, enfin l'ophthalmie douloureuse deThéodote, laquelle s'aggravait également par l'excès du froid et de la chaleur, ne permettaient au saint ni de remplir ses obligations vis-à-vis de son pupile, ni de le garder plus longtemps au milieu de si grands dangers.
Le père de ce jeune homme, Théodote, homme consulaire, avait fait au saint des présents en vue des soins qu'il prodiguait à son fils. Ce n'était qu'une forme matérielle qu'il donnait à l'expression de sa reconnaissance; mais saint Chrysostome, en renvoyant le jeune Théodote au sein de sa famille, croit devoir restituer tous ces présents.
Puis il écrit au diacre Théodote ; il lui recommande la direction spirituelle de son jeune lecteur. Enfin il s'adresse au jeune homme lui-même ; il le console et l'encourage par une lettre, vraiment embaumée d'une vive et jîaternelle affection. On sent qu'il tient à ce jeune cœur imr un lien plus fort que celui de la nature. Il l'engage à ne rien négliger pour la guérison de ses yeux. Il veut qu'il s'applique, pendant ses heures disponibles, à la lecture assidue des saintes Ecritures. « Consacrez, lui dit-il, « tout votre loisir à la méditation des textes sacrés ; au- « tant du moins que vous le permettra la faiblesse de « votre vue. J'espère que les temps ne seront pas toujours « pour nous aussi rigoureux ; Dieu daignera m'accorder « un jour la consolation de pouvoir vous donner l'explica- « tion du sens que ces textes renferment. »