CHAPITRE XX
Mais ces agitations, dont saint Chrysoslome se plaii^nait avec tant de résignation et damertume, devaientelles avoir un jour la fin sur laquelle il fondait ses espoi\ances ? Hélas ! pour l'Eglise universelle, son attente ne devait être qu'une cruelle déception; mais elle devait se réaliser d'une manière bien plus heureuse pour lui-même.
Après une année de séjour dans la ville de Cucuse, ou plutôt après une année de terreurs et de courses accablantes, tantôt au milieu des forets, tantôt dans les ravins des montagnes , et derrière les murailles de la citadelle d'Arabisse, où chacun allait chercher un abri contre une mort certaine , un ordre arrive de transférer définitivement le saint et sa suite dans cette dernière forteresse. Ce sera là le dernier temps d'arrêt dans sa marche lente et douloureuse vers le calvaire ; il ne quittera ce lieu désormais que pour s'en aller au loin exhaler son dernier sou- ))ir. Ce sera donc la dernière station de son martyre ; on ne l'en arrachera que pour achever son existence et le conduire à son tombeau. Mais comment va s'opérer celte mesure? qui va provoquer tant de rigueurs?
I-es lois schismaliques de l'empereur Arcadius avaient siniiulièrement compliqué la situation des diverses fractions de l'Kglise de Çonslanlinople; elles portèrent le deuil et raffliclion dans les rangs des amis de l'orthodoxie et de la paix. Mais elles eurent une sorte de compensation du côté de lOccident. Un concile réuni dans la basilique de la seconde région de Carthage^ sous l'influence de saint Augustin d'Hippone, llélrit à jamais les erreurs des donatistes.
A cette même époque, le grand docteur de l'Église latine écrit une lettre à saint Jérôme, pour calmer les impressions profondes de ce solitaire, dont le corps est au désert de la Palestine et dont l'esprit infatigable se trouve en tout lieu. Saint Augustin lui témoigne une affection vive et paternelle, et lui donne sa paix; puis il le rassure contre l'existence de certains
libelles clilfamaloires que l'on altiibuait à Riifin, son adversaire. Celle leltre mit fin à la querelle quelque peu malséante (le deux hommes faits pour s'aimer et pour s'entendre^ saint Jérôme et Rufin.
La réponse de saint Jérôme passe sous silence ces circonstances par lesquelles la charité pouvait se sentir blessée; il ne relate que les difficultés particulières qu'il avait éprouvées dans ses travaux sur les sain les Écritures.
Une ère de consolation semblait briller alors pour l'Égliso. Les livres de saint Augustin contre Fausie le manichéen et ceux contre Félix, le traité de la nature du bien et le livre contre Scrondinus, prêtaient à la partie militante de l'iiglise des armes nouvelles contre ses ennemis.
Ln Gaules, de saints évoques donnaient au monde le spectacle des plus sublimes vertus; saint Exupère de Toulouse présentait, en consultant le saint-siége sur des matières de mœurs et de doctrine, une démonstration remarquable de la croyance universelle touchant la supériorité de lumières et d'autorité de révèque de Rome.
Saint Séverin de Cologne et de Bordeaux, saint Vénérand d'Auvergne, saint Aignan d'Orléans, saint Marcel de Paris et saint Aper de Tout, se partageaient l'admiration du monde entier par leurs travaux dignes des temps apostoliques.
Un concile de Rome fixait les règles de la discipline et des mœurs, tandis que Sulpice Sévère donnait un nouvel éclat à la littérature chrétienne, par la publication de son histoire sacrée et de ses dialogues, qui le firent surnommer à juste titre le Sallusle chrétien.
Mais à cette époque, l'heureuse influence de ces faits et de ces événements, celle des lettres de saint Jérôme à deux Gauloises, de la lettre de saint Augustin à saint Jérôme, du concile de Carthage cl dos sages lois de l'empereur Honorius contre l'invasion de l'esprit do révolte des donatisles, furent tristement balancées par d'autres événements malheureux; les tentatives d'assassinat contre saint Augustin, par les circoncellions d'Afrique, et les violences inouïes des donatisles contre saint Possidius, vinrent, en effet, assombrir le tableau de la prospérité do l'Fglise.
CIJAIMTUK XXI
Suite.
Les attaques incessantes des Isanres et la haine des persécuteurs a^'aient merveilleusement servi les desseins de la miséricorde divine. Les schismatiques, aidés de la cruauté des barbares, avaient tout fait dans l'intention criminelle d'éteindre à jamais la plus grande lumière de l'Eglise; et voici que leur dernier attentat ne présente que la conséquence salutaire d'en déplacer el d'en élever davantage le flambeau.
« Sévérien, Porphyre et quelques évoques de S>yrie, dit « l'historien Pallade, voyaient avec une sorte de rage que M toute la population chrétienne d'Antioche se transportait « en Arménie, pour entendre la voix de saint Chrysoslome « et s'éclairer des leçons de sa doctrine. Les récits de ces « voN'ages les torturaient cijmme l'eussent fait les coups « sanglants d'une cruelle flagellation ; car tel est le sup- « plice qu'inflige à la perversité la vue des vertus et des (( succès des justes. Ces hommes égarés frémissaient de « fureur, non-seulement de ce que le saint pouvait jouir, « sur la terre d'exil, de ce qu'on appelle en langage hu- « main les avantages d'une vie honorée et prospère, mais « encore de ce qu'il pouvait recueillir par sa patience le « mérite inappréciable de ses tourments.
« Le feu de l'envie, ajoute Pallade, comme une flamme
a dévorante, leur brûlait le cœur et les entrailles. Ils se « mirent h remuer l'enfer pour arracher le saint évêque « au théâtre de vertus qu'il s'était créé dans le désert de « Cucuse. L'objet de leur désir, c'était sa mort. Et ces « hommes fratricides s'imaginèrent atteindre leur but en « le taisant transporter dans la citadelle d'Arabisse. Mais « Dieu lo protégeait toujours. Alors leur rage monte à «son plus haut point de sm^excitation et de délire; ils «le soumettent à d'horribles tourments; ils se flattent « de l'espoir que la perte insensible des forces vitales (( doit l'amener enfin jusqu'à l'extinction complète de la « vie. »
Mais aussi Dieu daigne quelquefois se lever plein d'amour et de colère pour défendre contre l'iniquité les jours de ses serviteurs. Telle parut être dans cette circonstance son intervention en faveur de saint Chrysostome. Le saint, en effet, appuyé de l'assistance du ciel, n'a point à se préoccuper de la puissance de ses ennemis ; Dieu le pourvoit de toutes choses. Sans avoir à redouter la rigueur de sa détresse, il peut contempler avec calme et sérénité l'animation stérile de la haine, qui semble se tordre d'impuissance et de fureur autour de son rocher d'Arabisse.
Il devient plus grand et plus beau que sur le siège pa- Iriarcal de Constantinople ; il répand autour de lui, dans ces contrées tristes et stériles, qui semblent créées pour servir de tombeaux aux peuples chargés des malédictions du ciel, un tel éclat, une si vive lumière, que de tous côtés les habitants des régions les plus reculées viennent se grouper au pied de sa montagne. Sa voix puissante les réveille de leur torpeur; elle les fait sortir du sommeil profond de l'ignorance et du vice ; elle les fascine et les «'lîlouit de la splendeur de ses paroles et de la beauté des enseignements divins. On dirait la mission d'un ancien prophète.
Ainsi d'un côté la présence de saint Chrysostome sur ces inhabitables rochers représente l'astre de la miséri-
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corde et de ki vérité, \enaut se placer et projeter sa lumière au milieu des ombres et des ténèbres de la mort.
Mais d'un autre côté que de douleurs et que d'angoisses î Que ce sombre rocher d'Arabisse était bien pour lui le gibet du supplice ! Saint Chrysostome, dans son humilité sacerdotale, avait-il la consolation de son influence et de ses mérites? avait-il la conscience de sa grandeur? non, sans doute; car Dieu n'abandonne cette ignoble pâture de l'estime de soi-même qu'à l'àme sans espérance qui s'est déshéritée des biens du ciel.
Le saint paraissait donc seul en face de ses souffrances ; mais cette solitude dans la douleur n'affectait point les sentiments intimes de son âme. Il n'avait pas toujours à respirer dans une atmosphère assombrie et sous un ciel d'airain. Des échos lointains lui venaient parfois de Rome et d'Italie; les noirs nuages que l'on entassait sur sa tète paraissaient quelquefois se dissiper sous le souffle embaumé des brises de l'Occident. Ces quelques et rares reflets de l'amour constant du père commun des fidèles lui suffisaient, pour lui montrer les liens indissolubles par lesquels il tenait au giron de l'Eglise et par conséquent au ciel.
On travaillait en effet en Italie ; pendant que les déprédations incessantes des Isaures, la rigueur mortelle du climat, et les infirmités corporelles faisaient de l'exil du saint évêque une croix si pesante, un calice si douloureux, ses amis fidèles, réfugiés à Rome, n'oubliaient point qu'il ne suffit pas à l'apôtre de mourir, mais qu'il ne doit consentir à succomber que pour s'ensevelir dans le triomphe de la foi, de la vérité, de la justice. C'est ainsi que s'est accomplie la mission miséricordieuse et sanglante de Jésus-Christ. Au moment où sur le calvaire il s'affaissait sous les coups de la mort, Dieu le Père proclamait son triomphe par la voix de la nature épouvantée.
Saint Chrysostome avait aussi lui besoin du témoignage du père, du vieillard que Jésus-Christ avait revêtu
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c!e sa sagesse, auquel il avait laissé les eluls du royauine des cieux. Il avait besoin d'entendre sa voix et de ressentir sa tendresse. Mourir au milieu du silence de saint Pierre et de Rome, c'était mourir on proscrit; et mourir sous le regard de Pierre, c'était mourir sous le regard même do Jésus-Christ, c'(Hait cueillir la palme immaculée du martyre.
Il fallait donc que le père des pères s'inclinât du haut du Capitole, vers le saint persécuté, pour accueillir ses soufîrances et lui donner sa dernière bénédiction Le saint semblait n'attendre que cet adieu pour prendre congé de la vie.
Le saint pontilé Innocent I''' avait parlé déjà ; mais il n'avait parlé qu'avec l'accent d'un ami qui console; et quand la dernière heure de saint Chrysostome approchait, il lui restait encore le devoir d'étendre les bras au nom de l'Église, pour l'emljrasser avec amour et recevoir son dernier soupir. Cet événement qui se pi'éparait, à l'insu des hommes, par une action secrète de la bonté divine, fit concevoir de vives espérances pour le salut du proscrit, dont la vie comme un flambeau commençait à s'éteindre. Les cœurs recommençaient à palpiter d'émotion et d'espérance.
Démétrius, évèque de Pessinonto, en Galatie, fut choisi de Dieu pour porter le dernier trait de lumière dans l'esprit du père commun des fidèles, et le fixer sur la situation du saint patriarche et sur celle des persécuteurs. Cet homme de foi, de résolution et de dévouement, s'empare des lettres d'Innocent P"" ; il parcourt toutes les églises de l'x^sie; il pubhe dans toutes les communautés chrétiennes que le successeur de saint Pierre et l'Eglise romaine sont en communion avec saint Chrysostome.
Puis il franchit les mers; il va déposer aux pieds du souverain Pontife les témoignages de toutes les églises d'Orient en faveur du saint, pasteur et victime. 11 lui remet des lettres des évoques de Carie et de toute la Grèce asia-
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tique, dans lesquelles ces hoiniiies de Dieu [irulesleiit de leur attachement à la communion de saint Chrysostomc, et do leur résolution inébranlable de ne jamais s'écarter, à cet égard, de l'Église romaine.
D'autres lettres du clergé d'Antioche t('moignaient également l'attachement de cette Église et sa fidélité constante à la cause du saint. Ce clergé modèle se plaignait aussi de l'élection sacrilège de Porphyre au patriarcat d'Antioche.
En même temps que Dieu députait \ers son vicaire sur la terre, l'énergique et zélé Démétrius, l'apôtre et le champion de la justice, de toutes parts on lui cherchait des renforts et des soutiens pour la lutte sainte qu'il avait entreprise au nom et pour l'honneur de l'Église.
Bientôt, en etTet, arrive en Italie le prêtre Domitien, économe de l'Église de Constantinople. Après lui, Vallagas, prêtre de Nisibe en Mésopotamie, qui vient porter h Rome les protestations de l'extrême Orient. Ces deux consciences incorruptibles exposent au saint Père les plaintes et les chagrins des Églises de Constantinople et de Mésopotamie. Ils lui présentent les actes affligeants d'Optat, préfet de la ville impériale, sa haine, ses injustices et ses cruautés. Innocent vit avec une douleur jirolbnde les vexations et les tourments imposés aux fidèles. Il ne put s'empêcher de gémir sur les mesures honteuses auxquelles le pouvoir ne craignait pas de s'abaisser pour ébranler la fidélité des catholiques et les forcer au schisme. Il vit avec un sentiment irrésistible d'horreur que des dames de qualité, de familles consulaires, des diaconesses de la métropole, Olympiade, Pentadie, et plusieurs autres avaient été traînées publiquement dans l'enceinte du prétoire, et condamnées par Optât à communiquer avec l'usurpateur Arsace, sous peine de payer au fisc deux cents livres d'or.
A ces témoignages irrécusables vinrent s'en joindre d'autres plus énergiques encore. On vint à Rome, au pied
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du Loiiibcau Ues apôtres, protester coiilrc la persécution, non plus par des paroles, mais par la voix plus éloquente d'un spectacle navrant. On représenta la ville et les voies publiques de Constantinople remplies de vierges et d'ascètes au visage flétri par la souffrance, se traînant péniblement dans la cité, ayant les côtés déchirés et presque entr'ouverts par des instruments de tortures, succombant sous le poids de l'épuisement et de la douleur, ou laissant, en passant sur la voie publique, des traces sanglantes des coups de verges et de fouets par lesquels on avait dénudé leurs membres et lacéré leurs épaules.
Le cœur du souverain Pontife ne pouvait tenir à ce spectacle accablant; il en fut ému jusqu'aux larmes. Il vit avec amertume que dans cette infâme persécution saint Chrysostome n'était pas le seul martyr. Il comprit que les schismatiques , après avoir frappé le pasteur, voulaient encore immoler ou disperser le troupeau qui lui restait fidèle.
Dans cette situation douloureuse, il sent que des moyens suprêmes peuvent seuls opposer une digue puissante au torrent du schisme persécuteur. Chef de l'Église de Jésus- Christ, il entend ses cris de détresse ; et le Sauveur lui fait tendre la main à la puissance temporelle.
Il fait donc appel à la foi de l'empereur d'Occident. Il réclame, contre l'empereur d'Orient, l'appui de sa voix puissante et fraternelle. Il se persuade qu'une manifestation solennelle du chef de l'empire devra produire une impression salutaire, et peut-être remporter une victoire complète sur l'implacable cruauté d'Arcadius. Il expose, avec une efîusion mêlée d'espérance et d'amertume, les plaintes des prêtres de Constantinople et de Mésopotamie ; il lui trace le sombre tableau des souffrances des confesseurs.
Honorius n'était point éloigné d'intervenir à la voix du chef de l'Église. Il s'était souvent ému des malheurs du christianisme en Orient. 11 n'avait même pas attendu cette