LIVRE DEUXIEME
SOMMAIRE. — Aperçu historique sur l'ordre des Ermites de saint Augustin. — Noviciat de saint Thomas. — Il fait sa profession. — 11 est promu au sacerdoce. — Sa première messe. — Il enseigne la théologie. — 11 est élu prieur de Salamanque, puis provincial. — Mouvement dans la province d'Espagne ; elle est divisée en deux ; part que saint Thomas prend à cette opération. — Il est élu provincial du couvent de Burgos. — Ses rapports avec Marie d'Aragon, avec le supérieur général de son Ordre. — Il prêche devant le Chapitre. — Il est élu prieur du couvent de Yalladolid. — Il est chargé de la révision des constitutions. — Saint Thomas considéré comme religieux, comme provincial. — Il fonde la mission du Mexique. — Il pose les hases de la réforme des Auguslins déchaussés.
L'Ordre des Ermites de saint Augustin est célèbre dans les annales de l'Eglise. S'il a eu ses temps de décadence et d'obscurcissement, il peut compter aussi bien des époques de gloire et de prospérité. De grandes lumières et d'éclatantes vertus ont brillé dans son sein. Il a produit une foule d'hommes illustres qui ont éclairé les écoles théologiques par' leurs vastes connaissances, rempli avec une sagesse consommée les fonctions les plus importantes du ministère ecclésiastique, honoré
par la sainteté de leur vie l'épiscopat et la pourpre romaine. Un énorme volume a suffi à peine pour contenir les seuls titres des ouvrages enfantés par le génie augustinien. Sans parler de notre grand archevêque de Valence, saint Nicolas de Tolentin, saint Jean de Sahagun (1) et un grand nombre d'autres saints et de bienheureux , ont illustré leurs siècles par la pratique de la plus haute perfection , par l'éclat de leurs miracles , et mérité que leurs noms glorieux fussent à jamais gravés dans la mémoire de l'Eglise.
L'Ordre des Augustins partage, il est vrai , avec plusieurs autres les avantages que nous venons de signaler ; mais, ce qu'il revendique comme un mérite exclusif, c'est le privilège d'une haute antiquité ; il regarde l'Eglise d'Afrique comme son berceau, et saint Augustin comme son fondateur.
Quelque temps après avoir reçu à Milan le baptême des mains de saint Ambroise, saint Augustin, accompagné de quelques amis, retourna en Afrique, pour y pratiquer, dans le calme de la solitude, toutes les règles de la perfection chrétienne.
Arrivé à Tagaste, sa patrie , il vendit toutes les propriétés qu'il tenait de la succession de son père, à l'exception d'un petit coin de terre situé dans le voisinage, qu'il se réserva pour y bâtir un monastère. Retiré dans cette solitude avec ses amis, il y fit fleurir, sous l'empire des règles évangéliques, les vertus de la Thébaïde. Cette
(1) Nous parlerons encore de ce saint religieux aux pages 36 et 48. Il est connu sous trois noms différents. V. Godescard, \2 juin.
communauté, petite à sa naissance comme le grain de sénevé, devint, par la bénédiction divine, un grand arbre dont les rameaux s'étendirent sur le vaste champ de l'Eglise. Commencée vers l'an 388, elle se grossit peu à peu. Au bout de trois ans, Augustin, honoré du sacerdoce, bâtit à Hippone un second monastère dans le jardin de l'évêque Valère, attenant à l'église. Ce fut de ces deux sanctuaires que sortirent plusieurs saints évêques, lesquels , ayant été placés à la tête de divers diocèses , y fondèrent de nouveaux établissements. Vers l'an 428, l'Afrique devint la proie des Vandales. Sous les coups de ces barbares tombèrent les églises et les couvents ; la persécution en dispersa les membres dans les pays éloignés. Les solitaires de saint Augustin voulurent continuer sur la terre de l'exil la vie qu'ils avaient menée dans leur patrie. Saint Eugène fonda un monastère dans le Languedoc, saint Fulgence dans l'île de Sardaigne, saint Gaudiose dans le royaume de Naples. Ces pieux asiles devinrent comme autant de foyers d'où la vie monastique rayonna sur toutes les parties de l'Eglise (1).
L'Ordre des Ermites de Saint-Augustin se développa d'abord avec une étonnante rapidité ; mais sa fécondité même devait finir par épuiser ses forces , parce qu'il ne possédait d'ailleurs aucun moyen qui servit à les maintenir ou à les réparer. En effet, cet Ordre n'avait encore ni constitutions, ni centre d'unité, ni lien d'union. L'esprit qui avait présidé à sa naissance s'altéra parmi ses
il) Yita S. Aug. edit. Bened. opp. S. Aug. fom. IX.
membres. A côté des vrais disciples de saint Augustin, s'établirent presque partout des moines qui n'eurent rien de commun avec eux, si ce n'est le nom. On vit se fonder en France , en Espagne , en Italie surtout , une infinité de petites congrégations indépendantes, qui, sous une dénomination commune, différaient entre elles de costumes, de règles et de mœurs. Parmi ces communautés , quelques-unes s'étaient maintenues dans la ferveur, le plus grand nombre languissait dans un déplorable relâchement. Le seul moyen de remédier efficacement au mal était de réunir en un seul corps tous ces membres épars. Le pape Innocent IV conçut ce dessein, et il l'exécuta en partie. Par deux bulles, datées, l'une de 1244, et l'autre de 1252, il opéra la réunion de tous les monastères répandus dans la Toscane, et leur imposa la règle commune de saint Augustin. Dès la première année de son pontificat, Alexandre IV résolut d'étendre la mesure prise par son prédécesseur à toutes les congrégations qui portaient le nom du saint Docteur, en quelques lieux qu'elles fussent établies. Dans ce but, il réunit sous ses yeux tous les supérieurs en Chapitre , et leur ordonna d'élire un supérieur général, lequel ferait sa résidence à Rome , et présiderait à l'Ordre entier. On partagea cet Ordre en quatre provinces, qui comprirent la France, l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie. Le Pontife confirma les opérations de ce premier Chapitre par une bulle datée du 9 avril 1256.
A la faveur de ces sages mesures , le nerf de la discipline se raffermit dans l'Ordre de Saint- Augustin ; l'observance régulière y reprit son empire, et y fit refleurir
toutes les vertus monastiques. Cet état prospère dura pendant plusieurs siècles, après lesquels la faiblesse humaine parvint encore à secouer le joug salutaire des règles, et le relâchement apparut de nouveau.
La réforme devint nécessaire. Elle s'opéra successivement dans les quatre provinces. Elle fut introduite en Espagne par le P. Jean d'Alarcon, vers l'an 1430. En 1505, elle avait pénétré dans tous les monastères de ce royaume (1).
Cette réforme, appelée Réforme de la simple observance, ne doit pas être confondue avec celle qui donna naissance aux Auguslins déchaussés. Celle-ci n'eut lieu que vers la fin du XVIe siècle, et Thomas eut le mérite d'en être, comme nous le dirons plus loin , l'un des plus ardents promoteurs. La première ne se maintint pas longtemps , parce qu'elle avait été opérée d'une manière incomplète ; mais elle était encore dans toute sa vigueur à l'époque où saint Thomas quitta le monde.
L'Ordre des Augustins parut au serviteur de Dieu répondre parfaitement aux attraits qui dominaient son âme : il le choisit de préférence à tout autre. Les Augustins possédaient une maison à Tolède. En se fixant dans cette ville, Thomas se rapprochait de sa famille et remplissait, em partie du moins, les désirs de sa pieuse mère ; mais cette considération devait le céder, dans son esprit, à des motifs d'un ordre plus élevé, qui l'invitaient à entrer dans le couvent de Salamanque. Le couvent des Augustins de Salamanque passait alors pour être, sui-
(t) Ilist. des Ordres monasf. loni. III, chap. 2 et suiv.
vant l'expression d'un auteur contemporain (1), la flettr de V observance régulière. Cette communauté avait eu le bonheur d'être dirigée, pendant un assez long temps, par Jean de Sahagun, qui obtint, sous le pape Clément VIII, les honneurs de la béatification. Malgré les trente-sept années qui s'étaient écoulées depuis la mort de son saint prieur, elle avait su fidèlement conserver l'esprit de ferveur et de piété dont il l'avait pénétrée. En outre, elle possédait ses restes vénérés, et cet insigne avantage avait encore contribué à répandre sa renommée aussi loin que s'étendait l'éclat des nombreux miracles qui s'étaient opérés sur le tombeau du serviteur de Dieu (2).
La réputation dont jouissait saint Thomas l'avait précédé au couvent de Salamanque : elle lui valut l'accueil le plus flatteur de la part du prieur. Il se nommait le Père François de la Parra. Ce Père, dont nous parlerons bientôt , accueillit le prétendant avec les démonstrations de la plus sensible satisfaction. Il assembla aussitôt sa communauté pour la consulter sur l'admission de Thomas. Tous les suffrages ayant été unanimes, Thomas reçut à l'instant même, avec la solennité d'usage, l'habit religieux, après l'office de prime (3). Pendant cette
(1) Salon n. 26.
(2) Elogia viror. illust. ex ordine Eremit. S. Aug. pag. 27. — La vie de S. Jean de Sahagun a élé publiée par le P. Nicolas Robine, religieux du même Ordre, sous ce titre : Vie de S. Jean de Gonzalez ou de S. Façon, in-12, Paris, 1692. Il fut canonisé en 1690 par Alexandre VIII.
(3) Salon n. 28.
touchante cérémonie , Thomas s'unit si étroitement aux dispositions intérieures de Marie s'offrant à Dieu dans le temple, que, suivant l'expression d'un historien, son âme sembla comme fondue dans celle de la Vierge immaculée. Il passa tout le jour dans le plus profond recueillement. Au sortir de l'office, on le conduisit au réfectoire pour y prendre part au dîner de la communauté. Lorsque le prieur eut donné le signal ordinaire, les religieux se disposèrent à commencer le repas ; mais, malgré le bruit qui se fit alors, Thomas resta immobile à la place où on l'avait conduit ; il fallut que le maître des novices, qui était près de lui, l'avertît de ce qu'il avait à faire. Thomas, revenu alors à lui-même, dit au Père : « Dieu soit loué, mon Père ! c'est maintenant que » je commence à savoir quand et comment je dois manger » le pain. »
Dès son début dans la pratique de l'observance régulière, Thomas fit présager à ses supérieurs qu'il deviendrait un jour l'un des plus beaux ornements de l'Ordre. Si pieux déjà au milieu du bruit et des embarras du monde, si humble, si détaché, si parfait dans toute sa conduite, ses vertus prirent un nouvel élan à la faveur du silence et de la liberté de la solitude. Simple novice, il laissa bien loin derrière lui les profès les plus consommés, et toute la communauté de Salamanque admira en lui le modèle achevé de la perfection religieuse.
Thomas ne soupçonnait pas le sentiment universel de vénération dont il était l'objet. Ne comptant pour rien les progrès qu'il avait déjà faits dans les voies de Dieu, il regardait le commencement de son noviciat comme
celui de sa conversion. Comme s'il n'eût rien fait jusque là, il voulut jeter dans son àmeles premiers fondements de' la perfection. Dès lors, on le vit s'appliquer avec une incroyable ardeur à la pratique des plus communes vertus. Mais il s'exerça principalement dans les trois
suivantes :
«La première était une oraison continuelle, en laquelle, tout commençant qu'il était , 41 surmonta la ferveur des plus avancés. Car, outre qu'il assistait sans faillir à l'office de nuit, où il était toujours des premiers, il continuait son oraison jusques à prime, après laquelle, se retirant en sa cellule, il s'occupait, jusqu'à l'heure qu'on sonnait tierce , à la lecture des livres de dévotion, particulièrement des œuvres de saint Bernard, à qui il fut fort affectionné et grandement semblable en l'esprit et douceur ; et c'était dans cette source qu'il prenait la ' viande dont son âme se paissait avec des suavités inconcevables, et qu'il ruminait avec une fort sérieuse attention , toute la journée, quelque part où l'obéissance l'obligeât à se trouver : employant néanmoins l'intervalle, depuis vêpres jusques à compiles , à relire quelque point de la théologie pour en conserver les espèces fraîches, espérant d'en servir un jour utilement Dieu et son Eglise : pratiquant ainsi, dès son noviciat régulièrement, ce qu'il avait par après souvent en bouche, savoir, que le bon religieux prie en étudiant et étudie en
priant. »
» La seconde vertu de ce novice fut une très profonde humilité, et qui était en lui d'autant plus courageuse et héroïque, qu'étant docteur ès-arts, licencié en théologie,
possédant une si haute réputation, et ayant même lu publiquement en une université, il se trouvait néanmoins toujours des premiers aux exercices d'humilité esquels on a accoutumé d'éprouver la constance des novices en notre Ordre. Les emplois les plus abjects lui semblaient les plus dignes d'être courtisés. Et à rendre l'obéissance commune, ce qu'il faisait d'une ferveur incroyable et d'une promptitude qui prévenait même le commandement, il choisissait toujours pour sa tâche ce qu'il y avait de plus vil et incommode. Il gardait aussi fort religieusement le silence et la solitude , ne parlant jamais sans nécessité, et n'employant à la conversation que ce qu'il fallait de temps pour le bien et consolation du prochain. »
» Sa troisième vertu était une abstinence fort exacte : car, outre les jeûnes commandés en l'Ordre, qu'il observait avec la même rigueur, que ceux de l'Eglise, il en faisait plusieurs autres avec la licence de son supérieur. De manière qu'il jeûnait, des quatre parties de l'année les trois, mangeantes autres jours ce que la communauté lui servait, toujours pourtant avec une rare tempérance. Il châtiait son corps par de longues veilles pour le tenir souple à l'esprit : ne dormant que depuis le signe du silence jusques à minuit, qu'il s'en allait à matines , quatre ou cinq heures tout au plus, selon la diversité des saisons. Son lit ordinaire était une paillasse avec deux couvertes , et pendant les avents et carême il couchait immédiatement sur les ais (1). »
(1) Saint-Martin, n° 5,
Telle fut la conduite de saint Thomas de Villeneuve pendant tout le cours de son noviciat. Ayant été ensuite admis à la profession, il prononça ses vœux avec les sentiments de la plus touchante piété , et une abondante effusion de larmes. Cette cérémonie eut lieu l'an 1517, époque malheureusement trop mémorable, sous un autre rapport, aussi bien dans les annales de l'Eglise en général, que dans celles de l'Ordre des Augustins en particulier : car, tandis que cet Ordre engendrait dans la joie, en la personne de Thomas de Villeneuve, l'un de ses plus illustres membres, il vomissait avec horreur de son sein, en la personne de Luther, l'audacieux hérésiarque qui devait désoler l'Eglise. Il y a dans l'histoire des contrastes frappants, où le doigt de Dieu se montre aux plus aveugles. Ici, la Providence semble reprendre d'une main ce qu'elle laisse échapper de l'autre : au moment même où elle permet à Luther d'ébranler la foi, elle suscite Thomas, qui sera l'un des plus ardents promoteurs du concile de Trente.
L'année qui suivit la profession de saint Thomas fut encore pour lui une année de préparation. Il l'employa à se disposer aux différents ordres de la cléricature, qui lui furent conférés successivement. Il n'avait besoin , ce semble, pour se rendre digne du sacerdoce, que de persévérer dans la voie qu'il avait suivie, étant simple novice ; cependant il ajouta à ses précédents exercices la pratique des œuvres de miséricorde. Obligé, pendant son noviciat, de suspendre ce genre de ministère, pour lequel il avait toujours ressenti un puissant attrait, il le reprit avec une nouvelle activité aussitôt qu'il eut
prononcé ses vœux. Libre alors d'obéir pleinement à l'inspiration de son amour pour les membres souffrants de Jésus-Christ, il consacra à leur service tout le temps que l'observance régulière laissait à sa disposition. Ayant demandé comme une faveur insigne l'autorisation de s'associer à l'emploi du frère infirmier, il remplit avec un admirable dévouement tout ce que cette charge avait de fonctions plus humbles. « Il visitait souvent ses frères malades ; il se plaisait à leur donner à manger, à les essuyer lorsqu'ils suaient, à les habiller lorsqu'ils se levaient ,,à faire leurs lits, à vider leurs selles, à nettoyer leurs chambres. Si quelqu'un avait besoin de lui, pour quel humble et vil office que ce fût, au moindre vent qu'il en eût, il y accourait avec tant d'amour et de diligence, qu'un chacun pouvait lire sur son front que l'esprit de Dieu possédait infailliblement son cœur, et prenait une singulière complaisance en tout ce qu'il faisait (1). »
Quand l'intérieur du couvent n'avait plus d'aliment à offrir à la charité du frère Thomas, il allait en chercher au dehors, où il ne manquait jamais d'en trouver ; et sa conduite auprès des malades étrangers à la communauté était empreinte d'une charité aussi empressée, aussi affectueuse que celle qu'il tenait auprès des membres souffrants de son Ordre.
« Thomas tâchait de persuader à ses amis l'exercice de la miséricorde comme étant un moyen très propre pour négocier utilement avec Dieu et faire de grands
ij baint-Martin, n° 6.
progrès en la sainteté. L'infirmerie, disait-il, ressemble au buisson de Moïse, où l'on trouve Dieu parmi les épines du travail qu'on souffre en servant et supportant les malades, et où le cœur de l'infirmier s'embrase d'une vive flamme de charité et de dévotion, et Dieu lui faisant naître des occasions favorables de profiter avantageusement en sa grâce par le moyen des actes d'humilité, de patience et autres excellentes vertus qu'il y pratique. Pour cette raison, saint Thomas était tellement aimé et désiré de tous les malades, que lorsqu'il entrait en l'infirmerie, ils pensaient recevoir la visite d'un ange descendu du ciel pour adoucir leurs amertumes, calmer leurs inquiétudes, tempérer leurs fièvres, rompre leurs tranchées, finir leurs tourments et leur être paranymphe et messager de salut (1). »
De ces détails il est aisé de conclure quelle était la conduite de Thomas au milieu de ses frères. Il les portait tous dans son cœur, et ses relations avec eux étaient l'expression simple et franche de son amitié pour eux.
Dans ceux qui étaient prêtres, il honorait la personne même de Jésus-Christ, souverain Prêtre ; dans ceux qui lui étaient supérieurs, il vénérait l'autorité même de Dieu. Supérieur lui-même à tous par la sainteté de sa vie, il se tenait sans cesse aux pieds de tous par l'humilité de son cœur. Quand un différend s'élevait entre ses frères, ange de paix, il paraissait au milieu d'eux, et la suavité de sa parole, la sérénité de ses traits, la dou-
(i) Saint-Martin. Lou. cit.
ceur de ses regards, parvenaient promptement à dissiper le nuage et à ramener le calme et la bonne harmonie. Cette charité douce et affectueuse produisait autour de Thomas ce qu'elle produit partout : on cherchait la société d'un frère aussi aimable ; on était ravi de se trouver à côté de lui, de lui parler, et surtout de l'entendre, parce qu'on savait qu'il ne tombait de ses lèvres que des paroles édifiantes et agréables.
Cependant arriva le jour où Thomas devait recevoir le caractère sacerdotal. Après avoir parcouru tous les degrés inférieurs de la hiérarchie , le saint religieux fut ordonné prêtre le samedi des Quatre-Temps de décembre de l'année 1518. Il choisit la fête de Noël pour le jour de sa première messe, qu'il célébra solennellement dans l'église du couvent. Nous n'essaierons pas d'exprimer les dispositions intérieures avec lesquelles il offrit pour la première fois le saint sacrifice. Dieu seul en a pu connaître toute la perfection. En vain Thomas s'fforçaiMl de contenir au dedans de lui-même le feu divin dont il était embrasé pendant ces heureux moments : les traits enflammés de son visage, l'abondance de ses larmes, l'émotion de sa voix, tout son extérieur fit connaître aux assistants ce qui se passait dans son cœur. Ce fut même avec la plus grande difficulté qu'il put conserver, au milieu des élans d'amour qui soulevaient sa poitrine, la liberté nécessaire pour accomplir sans interruption l'action du saint sacrifice. Cette lutte intérieure que la volonté du pieux célébrant soutenait contre les mouvements de son cœur se fit surtout remarquer aux endroits où les prières de la messe lui rappelaient plus vivement
la pensée du mystère du jour, tels que le commencement du Gloria in excelsis, ces mots du Credo : et incarnatus est, etc. Plusieurs de ceux qui virent alors Thomas à l'autel ont déposé, après sa mort, dans les procèsverbaux de sa canonisation, que ce saint prêtre n'avait pu prononcer les paroles citées que d'une voix à demiéteinte et comme entrecoupée : tant étaient violents les élans d'amour qui semblaient vouloir le ravir à luimême !
Thomas avait apporté dans la religion la dévotion la plus tendre pour le mystère de l'Incarnation. La lecture assidue qu'il avait faite des écrits de saint Bernard, si dévot lui-même à ce mystère , avait encore contribué à augmenter son amour pour le Verbe incarné ; mais, à dater du jour où le saint religieux eut attaché au berceau du Sauveur le souvenir de sa première messe, sa dévotion reçut un sensible accroissement. Tous les ans, il prenait, dès le lendemain de la Toussaint, pour unique sujet de ses méditations , l'Incarnation de Jésus-Christ et les abaissements de sa naissance; dès lors aussi il commençait un jeûne rigoureux , qu'il observait jusqu'à la fête de Noël. A mesure que les jours s'écoulaient, les oraisons du saint religieux devenaient plus ferventes, ses jeûnes plus austères ; il augmentait de même le nombre et la rigueur de ses pénitences secrètes. En même temps, on remarquait en lui plus de sérénité dans les traits, plus de douceur dans la parole, plus d'affabilité dans les manières , et comme une sainte allégresse qui éclatait dans tout l'extérieur.
Tant que Thomas fut simple religieux, l'obéissance
devait nécessairement modérer la rigueur de la pénitence dont nous venons de parler ; mais cette pénitence devint bien plus austère lorsque, promu à l'épiscopat, il put donner une libre carrière à son amour pour la croix. Aussi Dieu se plut-il à récompenser une si grande ferveur par les grâces les plus signalées. Dans les premières années de son épiscopat, saint Thomas célébrait, fondant la sainte nuit de Noël, ses deux premières meses dans la chapelle de son palais , sans autre témoin que son assistant. Il agissait ainsi, soit afin de pouvoir suivre, avec une plus grande liberté, les mouvements de sa piété, soit aussi afin de dérober aux regards du public les larmes qui coulaient alors de ses yeux, et les faveurs sensibles qu'il recevait du ciel. Le lendemain, à sa troisième messe, il officiait pontificalement dans sa cathédrale. Mais, pendant toute la durée de la solennité, c'était, de la part du saint prélat, un effort continuel pour réprimer les soudaines émotions de sa ferveur, pour modérer les transports d'amour qui ravissaient son âme. Encore cette contrainte n'était-elle pas toujours suivie du succès désiré : de temps en temps l'amour était plus fort que la volonté, et alors on voyait le saint pasteur immobile, ravi hors de lui-même, les yeux remplis de larmes et fixés sur les sacrés mystères. Ces extases, qui se renouvelèrent plusieurs fois, finirent par alarmer l'humilité du saint archevêque, et il prit la résolution de célébrer, le jour de Noël, ses trois messes dans son oratoire (1).
(!) Salon n. 38. — Herrera, alphab. tom. I, p. 482.
Uni à Dieu par le double lien de la religion et du sacerdoce, Thomas était prêt à répondre à l'appel de ses supérieurs. Le premier emploi qu'ils lui confièrent fut un cours de théologie (1). Quoique ce cours se tînt dans une des salles du couvent, et qu'il eût pour objet direct l'instruction des jeunes religieux, le public était néanmoins admis à le suivre. Cette publicité d'enseignement, fondée sur un usage adopté par tous les corps religieux qui se trouvaient en présence des écoles universitaires, avait pour motif une louable émulation. Mais cette émulation, qui n'aurait dû servir qu'au progrès de la science, dégénérait trop souvent, à Salamanque comme ailleurs, en rivalités fâcheuses, ou même en véritables hostilités. Le nouveau professeur des Augustins déplorait plus que personne ces luttes scandaleuses : il forma, dès le début de son enseignement, la ferme résolution de s'abstenir avec soin de tout ce qui serait de nature à blesser les docteurs de l'Université, dont il vénérait le savoir et la vertu. Mais on pense bien qu'il n'eut pas besoin de faire effort sur lui-même pour atteindre ce but : il lui suffisait, pour cela, de se laisser aller à la pente de son cœur, à la fois si humble et si charitable envers le prochain.
Thomas réunit autour de sa chaire de nombreux étudiants de l'Université ; mais son enseignement fut si solide quant au fond, si respectueux et si modéré quant à la forme, qu'il ne donna jamais aux professeurs du dehors la moindre occasion de plainte ni de mécontentement.
(1) Nous suivons la narration du P. Salon. Quelques auteurs disent que saint Thomas fut nommé professeur immédiatement après sa profession.
Thomas expliquait dans son cours le livre des Sentences de Pierre Lombard ; mais, opposé, par caractère et par vertu, à toute idée systématique, il se contentait de reproduire dans ses explications la pure doctrine de saint Thomas d'Acquin. Cette doctrine, dans laquelle le serviteur de Dieu retrouvait celle de son illustre père saint Augustin, était l'objet de ses méditations assidues, le principal aliment de son esprit. Aussi était-il parvenu à s'identifier, pour ainsi dire, avec la pensée du Docteur angélique ; si bien que, à voir l'aisance et la clarté avec lesquelles il en développait toute la profondeur, on eût dit qu'il la puisait dans son propre fonds.
Dans ses leçons de théologie, le professeur ne se laissait pas tellement préoccuper par l'intérêt de la science, qu'il perdit de vue celui de la piété. Semblables aux rayons du soleil, qui portent la chaleur en même temps que la lumière, ses paroles échauffaient les cœurs autant qu'elles éclairaient les esprits. Après avoir considéré le côté spéculatif des questions qu'il traitait, Thomas en saisissait avec à -propos le point de vue moral, et faisait ainsi succéder aux développements scientifiques des réflexions utiles et de pieuses exhortations. En passant sur ses lèvres, les plus arides discussions s'imprégnaient, pour ainsi dire, d'un parfum de piété qui servait merveilleusement à en tempérer la sécheresse. Quelquefois même, il faut le dire, la ferveur l'emportait, et alors le professeur devenait, sans s'en apercevoir, un véritable prédicateur (1).
(1) Salon n° 43-4S.
48 HÎST0IRE
Après une année seulement passée dans l'enseignement, saint Thomas fut élu prieur de la communauté dont il était membre. Il fallait que la supériorité de son mérite fût bien remarquable pour qu'il devint, après moins de trois ans de profession, l'objet d'un semblable choix. En effet, d'après la coutume établie dans la province d'Espagne, aucun religieux augustin ne pouvait être promu à la dignité de prieur avant sept années de profession. On pensait avec raison que cet espace de temps n'était pas trop long ponr qu'on put acquérir la sagesse, la fermeté et les autres qualités nécessaires à tout administrateur. Cet usage était regardé comme inviolable : le P. Jean de Sahagun, dont nous avons parlé plus haut, fut soumis comme les autres à cette coutume, bien qu'il fût entré dans l'Ordre avec une réputation déjà établie de science et de vertu (1).
Saint Thomas justifia si bien, par la sagesse de son admininistration, le choix qu'on avait fait de lui, que, depuis cette époque jusqu'à celle de son épiscopat, il ne suspendit l'exercice des fonctions les plus importantes de la province, que par de rares et courts intervalles que réclamaient, soit son ministère du dehors, soit l'intérêt de sa santé.
D'après une règle en vigueur parmi les Augustins d'Espagne, l'autorité du provincial et des prieurs ne durait que deux ans. Ce terme expiré, on tenait le Chapitre, et l'on procédait à de nouvelles élections. De plus, le siège du Chapitre n'était pas fixe; on s'assemblait tantôt dans
(1) Salon n» 118.
un courent, tantôt d'ans un autre. Avant de clore un Chapitre on y fixait, à la pluralité des voix, le lieu où se tiendrait le Chapitre suivant. Le Chapitre de l'an 1519, d'où était sortie l'élection de Thomas, comme prieur de Salamanque, avait en même temps confié le gouvernement de la province au Père François de la Parra. Ce dernier choix ne fut pas heureux. Le Père de la Parra avait sagement dirigé la maison de Salamanque, mais il manquait des qualités qui font le bon provincial. Ses actes, tout inspirés qu'ils étaient par de louables intentions, ne servirent qu'à provoquer des plaintes et des murmures, des divisions et des troubles. On écrivit à Rome pour informer le général de l'état des choses. Il est permis de croire, malgré le silence des documents, que le nouveau prieur de Salamanque ne fut pas étranger à ces informations, car il blâmait lui-même la conduite du P. provincial. Le lieu fixé pour le Chapitre de 1521 était le couvent de Tolède. Quelques mois avant l'époque à laquelle ce Chapitre devait avoir lieu, le Général de l'Ordre enjoignit au définiteur d'informer juridiquement sur les actes du P. de la Parra ; il désigna en même temps saint Thomas pour présider la prochaine assemblée, et lui donna la commission spéciale de juger en son nom la cause du provincial. Ce choix honorable, le prieur de Salamanque le devait à son seul mérite, à sa prudence et à son habileté dans les affaires. Il semble donc que, sans parler du devoir de l'obéissance, le Père provincial devait, en considération des qualités éminentes qui distinguaient son juge, lui pardonner le défaut de l'âge. Il n'en fut pas ainsi cependant : le P. de la Parra
se montra blessé des procédés du P. Général ; il ne put se résoudre ù se rendre à une assemblée dont il ne devait pas avoir la présidence, dont il n'avait rien à attendre, sinon un blâme sévère, ou, peut-être même, une condamnation formelle. Afin de détourner le coup qui le menaçait, il désigna, de son autorité propre, un autre couvent que celui de Tolède pour le lieu du Chapitre. Cette mesure était tout à fait irrégulière ; mais comme le provincial avait un parti qui lui était dévoué, il en résulta que, à l'époque de la tenue du Chapitre, la province se scinda en deux fractions ; un certain nombre de religieux, obéissant à la voix du P. de la Parra, se réunirent sous sa présidence, et le nommèrent de nouveau provincial. Les autres, fidèles au devoir de l'obéissance, s'assemblèrent à Tolède. Cette dernière assemblée, la seule qui fat légitime, ne se composait que de membres animés du véritable esprit de l'Ordre. Néanmoins, l'irritation produite par les événements qui avaient précédé, et la nature des questions qui devaient être soumises aux délibérations du Chapitre pouvaient faire craindre qu'il ne s'élevât dans son sein quelques débats orageux : mais heureusement rien de semblable n'arriva. La vénération dont, malgré sa jeunesse, le président était environné, la prudence, la douceur et l'habileté dont il usa dans la conduite des opérations du Chapitre, surent maintenir le calme et la paix qui doivent toujours régner dans les assemblées religieuses. Tout se passa avec un ordre parfait dans l'église conventuelle des Augustins de Tolède. Après qu'on eut réglé les affaires communes, on procéda à la discussion des griefs
élevés contre le P. de la Parra ; plusieurs de ses actes furent jugés répréhensibles, et l'on nomma un autre provincial, qui fut. le P. Didace de la Torre.
Pans ce même Chapitre de Tolède, Thomas fut élu prieur du couvent de Burgos (1). Il fut remplacé dens la direction de celui de Salamanque par le Père Ferdinand de Tolède , religieux d'une éminente sainteté (2).
On peut croire qu'un autre religieux gouverna le monastère de Burgos en la place de Thomas, car il paraît certain que des occupations plus importantes ne lui laissèrent pas le loisir de se rendre dans cette dernière ville.
L'effervescence excitée dans la province entière par la conduite blâmable du P. de la Parra, était telle qu'on ne pouvait pas espérer de la voir subitement disparaître devant les sages résolutions prises au Chapitre de Tolède. D'ailleurs , les délibérations du Chapitre devaient être soumises à l'examen du général de l'Ordre ; cet examen demandait du temps, et pendant ce délai, fâcheux mais nécessaire , on devait s'attendre à voir les troubles augmenter, au lieu de diminuer. En effet, le parti de l'insubordination déployait une grande activité ; il parvint à se faire des partisans isolés jusque dans les couvents de Tolède, de Salamanque et des lieux environnants. En présence de ces éléments de discorde, le P. Thomas, qui avait été l'âme du Chapitre régulièrement
(1) Salon n. 113.
(2) Herrera, hist. conv. Salm., p. 252.
52 HISTOTRE
assemblé, aurait méconnu son devoir, s'il eût abandonné une affaire dont le succès intéressait à la fois la gloire de Dieu, l'édification des fidèles et la paix de tout un grand corps religieux. Afin de terminer au plus vite cette déplorable affaire, il la poussa avec une incroyable ardeur. Auâsi, au bout de quelques mois, le général confirma pleinement l'élection du nouveau provincial, et sanctionna par son autorité toutes les autres opérations du Chapitre de Tolède. Force fut bien alors au P. de la Parra de renoncer à ses prétentions : il rentra dans le silence, et, peu à peu, l'agitation parut se calmer (1).
Cependant les troubles qui venaient de se passer révélaient une altération profonde de l'esprit religieux. Les membres les plus sages et les plus éclairés de l'Ordre les regardèrent comme les symptômes d'un triste relâchement, auquel il était urgent d'apporter remède. Saint Thomas, en particulier, conçut de cet état de choses des inquiétudes d'autant plus vives, qu'il aimait d'un amour plus ardent la ferveur et la régularité. Il résolut de faire, en ce qui le concernait, tout ce qui lui .serait possible pour arrêter les progrès du mal.
Après des mûres réflexions, il lui sembla que le moyen d'atteindre le but désiré était de diviser en deux la province d'Espagne. Ce projet, qui fut approuvé par les religieux les plus distingués de Castille, était appuyé sur un motif très solide : plus d'un siècle s'était écoulé depuis l'introduction de la réforme parmi les Augustins d'Espagne. Cet Ordre, concentré alors dans la seule Cas- Ci) Ilerrera, hisl. conv. Salm., p. 252-2G2.
tille, pouvait être facilement gouverné par un seul provincial ; mais, depuis cette époque, il avait acquis des développements considérables. Après avoir franchi la chaîne des montagnes qui séparent la Castille de l'Andalousie, il avait peuplé cette dernière contrée de nombreux établissements. Or, cette étendue de pays était trop vaste pour pouvoir être embrassée par le regard d'un seul homme.
Dans les communautés les plus isolées, la faiblesse, la négligence, toutes les petites passions pouvaient se donner libre carrière à la faveur de l'éloignement où elles étaient de l'autorité centrale ; les abus avaient le temps de s'enraciner avant que le supérieur pût les combattre, ou même en avoir connaissance.
La création de deux provinces faisait disparaître tout inconvénient. En diminuant de moitié le rayon du gouvernement, cette mesure favorisait, dans une égale proportion, l'activité de la surveillance, la promptitude de la correspondance, la facilité des visites, et rendait ainsi plus immédiate et plus efficace l'action du proviciai. Le partage satisfaisait donc à tous les besoins que le temps avait fait naître. Ces réflexions suffisent pour justifier la conviction que saint Thomas s'était formée. Cependant l'expérience ne répondit pas à son attente. Nous ferons connaître bientôt la cause qui paralysa l'efficacité de la mesure dont il avait été le principal et le plus ardent promoteur.
Thomas voulut prendre lui-même l'initiative de l'affaire auprès du provincial, et agit eusuite de concert avec lui auprès du général de l'Ordre. Celui-ci, ayant été
informé de l'état où étaient les choses, donna à Thomas et à un autre vénérable religieux, nommé Jean Gallégo, la mission de visiter tous les couvents de la province, d'abord pour introduire dans chacun d'eux les diverses réformes qu'ils jugeraient convenables, ensuite etpricipalement pour recueillir sur les lieux mêmes tous les renseignements relatifs à la mesure projetée. Ce choix , en ce qui concerne le P. Thomas, était une suite de la confiance que le général avait en lui ; mais il fit une bien vive peine au modeste religieux. Outre qu'il se croyait, dans toute la sincérité de son âme, incapable de remplir la mission délicate qui lui était confiée, il allait encore se voir exposé, lui qui ne soupirait qu'après une vie de silence et d'oraison, à une vie tout extérieure, à la dissipation de longs et continuels voyages. Tout cela contrariait les plus intimes attraits de son cœur. Il se soumit cependant, et fit secrètement à Dieu le sacrifice de ses goûts personnels, tout en le priant instamment de hâter le moment qui devait lui rendre sa liberté.
Thomas se mit en route avec son compagnon. Leur visite se prolongea jusqu'à la fin de l'année 1525. Elle fut pénible, pleine de fatigues et de contrariétés de toute nature. Mais le zèle des visiteurs était supérieur à toutes les épreuves. Partout où ils remarquèrent un abus, ils le détruisirent par une sage réforme, sans que ni les récriminations, ni les murmures pussent les décourager dans ce qu'ils regardaient, avec raison, comme an devoir.
Le Chapitre provincial s'étant ouvert, vers la lin de
cette aminée 1525, à Valladolid, les visiteurs s'empressèrent de s'y rendre. Ils y exposèrent les résultats de leur visite ; ils firent connaître toutes les réformes qu'ils avaient cru devoir opérer dans l'intérêt de l'observance régulière, et obtinrent qu'elles fussent toutes sanctionnées par le Chapitre. Ensuite ils adressèrent un rapport détaillé au P. général. Convaincus plus que jamais de la nécessité du partage des couvents de l'Ordre en deux provinces, ils insistèrent avec force sur les raisons diverses qui réclamaient, à leurs yeux , l'exécution de cette mesure. De plus, comme ce partage demandait l'intervention de l'autorité civile, les deux visiteurs présentèrent à Charles-Quint un mémoire dans lequel ils suppliaient sa majesté d'agréer elle-même leur projet, et de vouloir bien, en outre, l'appuyer de son puissant crédit soit auprès du général de l'Ordre, soit auprès du Chef suprême de l'Eglise. L'empereur accéda à cette double demande. Le partage, approuvé par le général, fut autorisé par un décret du Souverain Pontife, promulgué dans le Chapitre de l'an 1527. Dès lors, l'Ordre des Augustins compta deux provinces en Espagne, la province de Castille et la province d'Andalousie (1).
Cependant saint Thomas n'avait pas voulu attendre l'issue de cette affaire pour solliciter la permission de rentrer dans l'obscurité de sa cellule. Pensant que, le rapport de sa visite une fois rédigé, sa mission était terminée, il joignit à ce rapport une lettre dans laquelle il
(1) balyn n° i 19. Ilerrei-a, p. 2àb et suiv,
priait le général de reprendre l'autorité qu'il avait daigné lui confier ; mais ce fut en vain : le général ne crut pas devoir se rendre encore au désir de l'humble religieux. Celui-ci se vit donc obligé de renouveler ses prières, et il fut assez heureux, cette seconde fois, pour obtenir ce qu'il souhaitait. Alors il se crut libre ; mais il se trompait. On était à la veille de tenir le Chapitre où devait être promulgué le décret pontifical qui établissait les deux provinces. Dans ce Chapitre , Thomas fut proposé, par le suffrage de ses frères, au gouvernement de la province d'Andalousie.
Ce choix était encore une dérogation aux règles établies. D'après une de ces règles, toutes les dignités de l'Ordre dans une province, et notamment la dignité de provincial, la plus éminente de toutes, ne pouvaient être conférées qu'à des religieux antérieurement attachés à la province : or, Thomas, élu provincial d Andalousie, avait toujours habité la Castille. Mais on pensa que nul autre n'était plus apte à maintenir et à compléter la ré-, forme dans la nouvelle province, que celui qui l'avait si heureusement commencée. Quant à Thomas lui-même, il était bien loin de prévoir cette élection ; car, malgré la vénération universelle dont sa sainteté avait été environnée sur tous les points de sa visite, son zèle, ferme et inflexible, n'avait pas laissé que d'exciter ça et là quelques mécontentements, sur lesquels il avait droit d'appuyer l'espérance d'être mis en oubli. Aussi ne crutil pas devoir se rendre, du moins sans résistance. Il avait, vu de près le triste état où se trouvaient, en général, les couvents situés dans l' Andalousie, et il se croyait tout
à fait incapable de remplir la difficile mission de les gouverner. Aussitôt qu'il eut entendu proclamer son nom, il s'avança au milieu de l'assemblée, et versant un torrent de larmes, il s'écria : « Mes révérends Pères, je » vous conjure par la divine miséricorde de ne pas » penser à moi pour une si grande charge. Il y a ici » beaucoup de nos Pères mille fois plus capables que » moi de la remplir : choisissez quelqu'un d'entre eux. » Pour moi, ma conscience me défend d'accepter le » fardeau d'une province entière, d'une province nouvel- » lement créée. Non, je ne le puis pas, je ne le puis pas » en conscience. » Un moment après il ajouta : « D'ail- » leurs, la divine miséricorde semble bénir mes prédi- » cations ; elle m'inspire la pensée de me livrer plus » librement à un ministère aussi utile au salut des » âmes. » Ces dernières paroles furent remarquées ; elles méritaient de l'être. Elles durent coûter infiniment à la modestie du saint religieux ; car il résulte de la déposition de témoins entendus pour sa canonisation, que saint Thomas ne se permit que cette seule fois de parler en ce sens de son ministère évangélique. Mais la peine qu'il eut à faire cet aveu prouve combien vives étaient ses répugnances pour la dignité qui lui était offerte.
Tel est le caractère du vrai mérite, une fois qu'il est connu : plus il cherche à se dérober aux regards d'autrui, plus il se produit et se montre à découvert. La manière dont saint Thomas venait de répondre à l'appel qui lui était fait, l'émotion de sa voix, l'humilité de ses paroles, l'abondance de ses larmes, toutes ces circonstances ne servirent qu'à confirmer les Pères du Chapitre
dans leur première détermination. Cependant, pour épargner à la modestie de saint Thomas un nouveau sacrifice, on voulut bien écouter ses observations ; on parut même en tenir compte. Un nouveau scrutin fut ouvert pour le choix du provincial d'Andalousie ; mais la Providence voulut que le nom de Thomas sortît une seconde fois de l'une des suffrages. Après cette nouvelle opération, l'humble religieux ne pouvait réitérer son refus : il accepta la pesante charge qui lui était imposée, et ne pensa plus qu'aux moyens de la remplir avec succès. Mais hâtons-nous de le dire, si Thomas eut lieu de s'applaudir d'avoir accepté cet emploi, ce fut uniquement parce que son amour pour la croix y trouva une abondante moisson de souffrances et de tribulations. Le parti qui avait excité les troubles dont nous avons parlé appartenait presque entièrement aux couvents de l'Andalousie. Les religieux qui le composaient accueillirent . le nouveau provincial avec un mécontement mal déguisé. Partisans du P. de la Parra, ils ne pouvaient pardonner à Thomas la part si active qu'il avait prise dans la condamnation de ce Père; fauteurs ardents du relâchement, ils ne pouvaient non plus pardonner au nouveau provincial les réformes que , dans sa visite , il leur avait imposées d'autorité. Pensant bien qu'il venait au milieu d'eux avec la ferme volonté de maintenir de tout son pouvoir, et d'étendre même, suivant le besoin, les mesures de régularité précédemment établies, ces moines infidèles et turbulents conçurent l'indigne projet d'entraver, par tous les moyens possibles, la marche de l'administration du serviteur de Dieu. Saint Thomas
n'ignorait aucune de ces dispositions hostiles ; elles lui firent présager bien des contradictions dans l'exercice de son zèle ; elles lui firent craindre aussi de ne pouvoir, malgré ses efforts, rétablir la discipline régulière dans les communautés soumises à son autorité. Ces craintes n'étaient, en effet, que trop bien fondées. Le digne provincial travailla beaucoup, souffrit beaucoup pendant les deux années de son administration. Il fit aussi beaucoup de bien ; mais, n'ayant pu atteindre le mal jusque dans sa racine, il se retira avec la triste prévision que le bien même qu'il avait opéré ne serait pas partout de longue durée.
Quoi qu'il en soit, après ces rudes travaux, la santé de saint Thomas avait besoin de soins et de repos. Il quitta l'Andalousie et se retira au couvent de Salamanque. Cette communauté avait pour lui un attrait particulier , non-seulement parce qu'elle l'avait reçu dès son entrée dans la vie religieuse , mais encore parce que la ferveur y était toujours dans l'état le plus florissant.
Le prieur de Salamanque était, à cette époque, le P. Jean Gallégo, qui avait été associé aux travaux du serviteur de Dieu dans l'affaire du partage de la province. Ils étaient unis par une amitié intime ; aussi, à peine saint Thomas fut-il arrivé à Salamanque, que le prieur du couvent voulut, par déférence, partager avec lui les fonctions de la supériorité. Saint Thomas passa deux ans dans cette solitude. Pendant ce temps, il se livra à la prédication, à la direction des âmes et à l'exercice des œuvres de charité, comme nous le raconterons dans le livre suivant.
Le mois d'avril de l'année 1531 ramena l'époque des élections capitulaires. On a pu remarquer que la tenue de ces assemblées se renouvelait tous les deux ans. C'était en vertu d'un usage établi dès l'origine, dans les vues les plus sages. A la faveur de ces réunions biennales, la discipline régulière était à l'abri des atteintes de la routine et de la négligence que produit trop souvent, dans les maisons religieuses, l'habitude de commander ou d'obéir aux mêmes personnnes ; en outre, le cœur du religieux échappait plus facilement à la tentation de concevoir pour les lieux, les personnes et les emplois, une affection qui devait être d'une trop courte durée. Mais cette mesure avait aussi l'inconvénient d'occasionner un déplacement trop fréquent, et par là même plus ou moins nuisible au silence et au recueillement, aliments indispensables de la vie religieuse. L'extension que l'Ordre des Ermites de Saint- Augustin avait prise en Espagne, à l'époque où nous sommes arrivés, rendait plus grave encore l'inconvénient que nous venons de signaler. Pour en diminuer les suites, on crut devoir prolonger d'une année le temps que duraient les emplois. Dès lors, les assemblées capitulaires devinrent triennales.
Le Chapitre de Castille , dans lequel cette résolution fut adoptée , élut saint Thomas prieur du couvent de Burgos. Le couvent de Burgos ne laissait rien à désirer pour la ferveur et la régularité ; mais, sous le rapport du temporel, il était dans le plus complet dénuement. Les bâtiments tombaient en ruine, et le manque absolu de ressources n'avait pas permis, depuis un certain
nombre d'années, d'y faire la moindre réparation. En plaçant saint Thomas à la tète de cette maison, la Providence lui fournit toutes les ressources que réclamait sa situation. La réputation de sainteté dont jouissait le serviteur de Dieu dans toutes les classes de la population, à la cour comme à la ville, le rendait l'homme de confiance du riche aussi bien que du pauvre. On aimait à faire passer l'aumône par ses mains , parce qu'on pensait qu'elle acquérait ainsi une bénédiction particulière, et que nul autre que lui ne pouvait en faire un plus utile emploi.
Aussitôt donc que Thomas eut pris possession de ses nouvelles fonctions, il reçut de diverses personnes des sommes considérables, dont l'emploi était abandonné à sa prudence. Le bon prieur pensa que, dans les circonstances où il se trouvait, il ne pouvait pas faire un usage plus utile de ces aumônes, qu'en les appliquant aux réparations de la maison qui venait de lui être confiée. Il fit exécuter les travaux urgents que réclamait l'état des lieux ; mais en même temps, pour remplir le devoir de la reconnaissance, il établit dans sa communauté, en faveur de ceux qui en étaient devenus les bienfaiteurs, des prières dont la récitation quotidienne devait perpétuer le souvenir de leurs généreuses libéralités.
Les membres de la communauté de Burgos se montrèrent dignes d'obéir au saint prieur que la Providence avait placé à leur tête. Soumis, réguliers et fervents, ils ne s'inspiraient dans toute leur conduite que de son esprit, et n'agissaient que par le mouvement qu'il leur communiquait. A voir leur docilité à écouter sa voix ,
leur ardeur à suivre ses exemples, on eût dit qu'ils voulaient le dédommager des peines que d'autres lui avaient causées. Dans ce pieux asile de l'obéissance et de la charité, saint Thomas vit avec bonheur qu'il devait oublier l'autorité de sa place pour ne suivre que la tendresse de son cœur. Il gouverna sa communauté comme un père gouverne une famille dont il est aimé et vénéré, ou plutôt comme un frère aîné dirige dans une voie commune, en y marchant le premier, des frères plus jeunes ou moins expérimentés que lui.
A la faveur de la paix qu'entretenaient dans son âme ses bons rapports avec ses frères, la santé de saint Thomas, favorisée d'ailleurs par le climat de Burgos, revint peu à peu à son état normal, et il recouvra assez de forces pour qu'on le crût en état de supporter les plus pénibles travaux. En effet, après trois ans de séjour à Burgos, saint Thomas fut élu provincial de Castille.
Cet emploi, auquel il était appelé pour la seconde fois, fut encore, de sa part, l'objet des plus vives répugnances. Sa conscience, si timorée et si délicate, ne lui permettait d'entrevoir qu'avec une secrète terreur la responsabilité attachée à des fonctions aussi importantes. Mais, une fois qu'il se les voyait imposées, ses vives appréhensions faisaient naître en lui un courage et une ardeur qui consumaient son âme et épuisaient ses forces. La plus pénible des fonctions du provincial est la visite des couvents de la province ; or, on conçoit à quelles rudes épreuves des voyages longs et pénibles, faits toujours à pied, devaient exposer un tempérament naturellement faible et altéré, d'ailleurs, par la pratique de
tous les exercices de la pénitence. Aussi, saint Thomas vit bientôt disparaître l'amélioration que son séjour à Burgos avait apportée à sa santé. Il tomba de nouveau dans un tel état d'épuisement, que ses frères en furent alarmés. Ils le conjurèrent de modérer son zèle et de tempérer la rigueur de ses austérités. Mais, en semblable matière, le saint provincial ne pouvait se rendre à de simples invitations ; il répondit par ces paroles de saint Paul : « Je ne crains rien pourvu que je consomme » ma course et le ministère que j'ai reçu du Sei- » gneur (1). » Il fallut donc que l'autorité joignît ses injonctions formelles aux sollicitations de la charité. Saint Thomas reçut ordre de se servir de linge, surtout dans le cours de ses voyages, et, dans les temps d'abstinence, de tempérer le maigre par l'usage des aliments gras (2). Ces précautions lui permirent d'accomplir jusqu'à la fin ses pénibles fonctions. En 1537, on lui confia de nouveau la conduite du couvent de Burgos, dans l'espoir que cette résidence contribuerait, comme la première fois, au rétablissement de sa précieuse santé (3).
Pendant ce nouveau séjour à Burgos , saint Thomas fut chargé de la direction d'une illustre pénitente. Le monastère royal des Àugustines de Madrigal avait reçu dans son sein deux filles naturelles du roi Ferdinand. Marie d'Aragon , l'une d'entre elles , étant devenue
(1) Act. XX, 24.
(2) Bibiotheca Augustiniana, V° Villanova.
(3) Herrera. p. 165 et 168.
abbesse de sa communauté, l'avait gouvernée pendant plusieurs années, avec beaucoup d'intelligence et de sagesse. Ce motif, joint à celui qui se tirait de la dignité de la naissance, porta l'autorité ecclésiastique, agissant de concert avec l'autorité civile, dont les religieuses Augustines dépendaient immédiatement, à choisir cette princesse pour introduire la réforme dans le couvent royal des religieuses de Citeaux, établi à Burgos. Prévenue, par la renommée, de la sainteté du prieur des Augustins, la nouvelle réformatrice le choisit, dès son arrivée, pour son guide dans l'œuvre qu'elle devait accomplir, aussi bien que dans sa conduite personnelle. Saint Thomas accepta avec joie ce ministère, parce qu'il devait tourner à l'honneur de l'état religieux. Non content de diriger de loin et par de simples conseils la réformatrice, il voulut joindre ses propres efforts à ceux qu'elle faisait elle-même pour opérer la réforme, et appuyer par ses exhortations toutes les mesures qu'elle prenait sous son inspiration. Les religieuses ne pouvaient résister longtemps à une action aussi puissante ; elles se soumirent aux nouvelles observances, et, en peu d'années, la ferveur prit dans le couvent de Citeaux la place du relâchement.
L'année 1540 vint mettre fin à la supériorité de saint Thomas ; il fut remplacé par le P. Alphonse d'Avila, et ne reçut point lui-même de nouvelles fonctions. Il eût bien désiré retourner à Salamanque, sa résidence chérie ; mais la charité le retint à Burgos. L'abbesse de Citeaux avait retiré tant d'avantages pour sa sanctification personnelle de la conduite de son saint directeur,
qu'elle lui fit les plus vives instances pour obtenir qu'il voulût bien rester auprès d'elle. Il crut devoir se rendre à ses prières, et continua de la diriger dans les voies du salut. Toutefois, ce ne fut pas pour bien longtemps ; car, après quelques mois seulement, une lettre qu'il reçut du P. général le força de quitter le couvent de Burgos.
Le général de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin était alors le R. P. Séripand. La science et les vertus de cet illustre religieux, les emplois qu'il occupa, surtout l'estime et la vénération qu'il professa pour notre bienheureux Thomas, nous font un devoir de consacrer ici quelques lignes à sa mémoire.
Au sortir de sa première éducation, le P. Séripand s'était livré à l'étude du droit ; mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette carrière, qu'il sentit se développer en son âme un puissant attrait pour la vie religieuse. Les éloquentes prédications du P. Gilles de Viterbe, honoré de la pourpre romaine en 1515, et connu sous le nom de cardinal Canisius, conduisirent le jeune étudiant dans le couvent des Augustins de Saint-Jean de Naples, où il entra le jour anniversaire de celui de sa naissance. Après un fervent noviciat, il parcourut, avec une merveilleuse rapidité, la carrière des sciences philosophiques et théologiques. Ayant appris, avec une facilité non moins surprenante, le grec, l'hébreu et toutes les langues de l'Ecriture, il fut appelé à Rome pour les enseigner aux autres.
La réputation précoce que le P. Séripand acquit dans l'enseignement le porta rapidement aux plus hautes
dignités de son Ordre et même de l'Eglise. Etabli par Paul III secrétaire général de l'Ordre en 1538 , il fut élu supérieur général l'année suivante. Après douze ans d'une administration sage et laborieuse, l'humble religieux donna sa démission, dans l'intention de ne s'occuper que de sa sanctification dans la solitude ; mais la Providence voulait se servir encore de ses lumières et de son zèle. L'empereur Charles V se joignit au Souverain Pontife pour faire accepter au P. Séripand l'archevêché de Salerne. Quelques années plus tard, Pie IV le créa cardinal, et le mit au nombre des légats qu'il avait envoyés au concile de Trente. Séripand se fit remarquer dans cette sainte assemblée par sa science des divines Ecritures. A la mort du cardinal Gonzague, premier légat du Pape, il fut appelé à présider le concile, et il le présida en effet pendant un peu moins de trois ans. Il mourut à Trente en 1563 ; les regrets de tous les pères du concile le suivirent dans la tombe.
Aussitôt après sa promotion au gouvernement général de son Ordre, le P. Séripand entreprit de faire la visite de toutes les provinces. En 1541, il était en Portugal, avec le dessein de passer ensuite en Espagne. Depuis longtemps la renommée avait fait retentir à Rome, et dans toutes les provinces de l'Ordre, le nom de saint Thomas comme du religieux le plus éloquent et le plus accompli qui fût en Espagne. Le désir ardent qu'avait le P. Séripand de voir et d'entendre le serviteur de Dieu lui inspira la pensée de le faire venir à sa rencontre, afin de pouvoir jouir plus tôt et plus longtemps de sa présence. Il lui écrivit dans ce sens une lettre datée du
26 juin 1541, dans laquelle il s'exprimait ainsi : « Nous » vous conjurons, très cher frère, de ne pas être insen- » sible aux vives sollicitations de notre amitié ; venez, » venez à nous au plus vite ; venez combler par votre » présence nos plus ardents désirs ! Au commencement » du mois de septembre prochain, nous aurons quitté » le Portugal ; nous serons heureux de vous rencontrer » à Tolède, ou même avant que nous soyons arrivé » dans cette ville ; car nous soupirons après le moment » où il nous sera permis de vous presser dans nos bras, » et de déposer dans votre cœur le récit de nos sollici- » tudes et de nos travaux (1). »
Des paroles aussi flatteuses de la part d'un supérieur aussi prudent que le P. Séripand pouvaient être de nature à alarmer l'humilité du serviteur de Dieu. Cependant, lors même que l'obéissance lui eût laissé sa liberté, il ne pouvait, sans blesser la charité, se refuser à des désirs manifestés en termes si tendres et si énergiques. Il s'empressa de faire connaître à l'abbesse de Citeaux l'ordre qu'il avait reçu. Mais-celle-ci s'opposa de toutes ses forces au départ de son saint directeur. Elle écrivit au général pour lui apprendre combien le P. Thomas lui était nécessaire dans la position où la Providence l'avait placée; elle écrivit encore à l'ambassadeur du prince Philippe en Portugal, à la reine de Portugal elle-même, pour les prier de soutenir de leur crédit la demande qu'elle adressait au P. Séripand. Celui-ci était loin de penser que sa lettre dût soulever une aussi puissante
(1) Gomment, praov. ri. 51.
opposition. Toutefois, cette opposition n'ébranla pas sa détermination. Le but qu'il se proposait en appelant Thomas auprès de lui n'était pas seulement de satisfaire le désir personnel qu'il avait de le voir ; il voulait encore se servir de ses lumières pour l'exécution d'un projet qu'il méditait, et l'employer ensuite dans l'intérêt de l'Ordre. Ce fut cette dernière considération qui le porta à adresser à l'abbesse de Citeaux les plus vives instances pour obtenir qu'elle consentit au départ de saint Thomas.
La princesse Marie finit par céder aux représentations du général, mais en laissant toutefois entrevoir l'immense sacrifice que l'obéissance lui imposait. Le P. Séripand le comprit. Le 29 novembre suivant, il passa à Burgos pour visiter l'abbesse. Il lui permit alors de se choisir parmi les pères Augustins d'Espagne le directeur qui lui conviendrait le mieux, à elle ainsi qu'à ses filles. Et, comme il vit qu'elle désirait vivement retourner à son monastère de Madrigal, il lui permit encore de députer saint Thomas auprès de l'empereur pour obtenir l'autorisation nécessaire. Enfin il enjoignit à Thomas lui-même, en vertu de la sainte obéissance, de remplir toutes les intentions de la princesse, dès qu'elles lui seraient connues.
Au mois de septembre, saint Thomas arriva à Tolède où l'attendait le P. Séripand. Bientôt après, arrivèrent aussi le provincial et sept prieurs des principaux monastères de Castille, convoqués conjointement avec saint Thomas. En faisant cette convocation, le général voulait acquérir de plus grandes lumières sur le projet qu'il
avait formé de supprimer la province d'Andalousie. Cette province ne comptait encore que douze ans d'existence ; mais l'expérience acquise pendant ce court espace de temps suffit pour montrer que l'isolement des couvents situés en Andalousie était beaucoup plus nuisible qu'avantageux à la discipline régulière ; que, loin de faciliter l'extirpation des abus et le renouvellement de la ferveur et de la régularité, la création de la nouvelle province était devenue le plus grand obstacle au bien, et servait comme de rempart à la tiédeur et à l'insubordination. Les mémoires du temps ne nous révèlent pas les causes qui paralysèrent, d'une manière aussi déplorable, l'efficacité d'une mesure regardée comme nécessaire, ainsi que nous l'avons dit, par les membres les -plus éclairés de l'Ordre. I! nous semble que ces causes tenaient à l'essence même des constitutions en vigueur dans ce corps religieux. En effet, d'après ces constitutions, l'élection était le pivot sur lequel roulait l'administration. L'autorité reposait ainsi, en définitive, sur les majorités. Quels que fussent d'ailleurs les emplois par lesquels elle s'exerçât, l'autorité suivait forcément la direction que les majorités lui imprimaient. Dans une assemblée où la majorité se composait de religieux animés du véritable esprit de leur profession, l'élection distribuait les emplois aux plus dignes. Mais que le chapitre vint à être dominé par des hommes dépourvus d'esprit religieux, que pouvait-il sortir de l'élection, sinon des nominations favorables au relâchement, ou tout au moins stériles pour le bien? Or, le partage de l'ancienne et unique province des Ermites d'Espagne en
deux provinces nouvelles et indépendantes avait eu pour effet de diviser les religieux eux-mêmes en deux classes telles que l'une était dans le plus grand état de ferveur, tandis que l'autre était généralement pénétrée d'un esprit contraire. Les élections de Castille continuèrent d'être, après la séparation, ce qu'elles avaient été auparavant, c'est-à-dire excellentes sous le rapport de la capacité et de la vertu. Mais la province d'Andalousie, peuplée en grande partie de moines relâchés et impatients du joug des règles, vit sortir du sein des chapitres des supérieurs incapables, par leur âge avancé, par la faiblesse de leur caractère ou par d'autres motifs analogues, de retenir leurs communautés sur la pente glissante de la dissipation et du relâchement.
Cela posé , il est aisé de se rendre compte de l'utilité du projet que méditait le P. Séripand. En absorbant l'Andalousie dans la Castille, on faisait revivre sans doute les fâcheuses conséquences que nous avons signalées plus haut, quoique, en ce qui concernait le déplacement, la prorogation de la durée des emplois à trois ans diminuât un peu cet inconvénient ; mais on ressaisissait le moyen de neutraliser, dans les assemblées capitulaires, l'influence des mauvais religieux par celle des bons, dont le nombre était heureusement beaucoup plus considérable.
Ce fut sans doute par cette considération que saint Thomas fut conduit à voter pour la suppression de la province d'Andalousie. Cette mesure réunit pareillement les suffrages des autres pères assemblés. Après de mûres délibérations, des prières réitérées, le général publia le
décret qui réunissait tous les couvents de l'Ordre des Augustins répandus en Espagne en une seule province, la province de Castille.
Ce décret fut porté le 30 septembre, jour de la dernière réunion. Le 29, on avait célébré solennellement la fête de saint Michel dans l'église du couvent, afin de mettre la décision qui devait se prendre le lendemain sous la protection du glorieux archange. Le général, qui désirait ardemment entendre saint Thomas, le pria, la veille de la fête, de vouloir bien se disposer à prêcher le lendemain. Thomas ne s'attendait pas à une pareille invitation ; il ne s'était pas préparé. Il eut recours à la prière pour demander à Dieu l'intelligence du sujet qu'il avait à traiter. Il passa la nuit tout entière en contemplation, ravi au milieu des chœurs des anges dont il devait publier le dévouement et la gloire. Le lendemain matin il monta en chaire, l'âme tout embrasée d'amour pour la céleste patrie.
Prenant pour texte de son discours ces paroles du psaume C VII : « Qui me conduira dans la cité fortifiée ? Qui rue conduira jusque dans Vldumée ? » Il commence ainsi : « Ce sont les paroles, mon révérend » père, d'un vrai et légitime enfant, d'un très-illustre » citoyen de la céleste Jérusalem, soupirant, du fond » de son exil, de la terre de son pèlerinage, après sa » divine patrie, après la possession de la gloire dont » jouissent déjà ses concitoyens. » En prononçant ces mots : du fond de son exil, la voix du prédicateur tremble et faiblit; il continue avec peine. Au dernier mot de la phrase, il s'arrête et parait immobile. Mais
les traits enflammés de son visage, les larmes abondantes qui coulent de ses yeux, révèlent à l'auditoire attendri que son âme est dans un saint ravissement.
Après un temps assez long, l'extatique prédicateur revient à lui et poursuit le commentaire de son texte en ces termes : « Il réfléchit sur les maux qu'il souffre , il » contemple les biens dont il est privé, et, dans le désir » ardent qui le transporte d'être délivré des uns, de » jouir des autres, il s'écrie : qui me conduira dans la » cité fortifiée, dans cette cité à jamais inaccessible à la » crainte, au trouble, aux afflictions ; dans cette cité où » régnent la sécurité, l'ordre et la paix, sous la protec- » tion du Dieu des armées ? Qui me conduira jusque dans » l'Idumée, dans cette région fortunée, aussi brillante » que l'éclat de la pourpre, toute embrasée des flammes » de l'amour divin? »
Saint Thomas consacre tout son discours au développement des deux idées que lui fournit son texte, le bonheur et la gloire des bienheureux habitants du ciel.
Jetant d'abord un regard sur la terre, le prédicateur s'écrie : « Un joug pesant est sur les enfants des hommes » depuis le jour où ils sortent du sein de leur mère jus- » qu'au jour de leur sépulture dans le sein de leur mère » commune. Nous apprenons avec difficulté, nous rete- » nons avec incertitude, nous aimons avec inconstance. » Que de labeurs dans la poursuite de la vérité ! A peine » croyons-nous la saisir qu'elle se dérobe sous de nou- » velles ombres. Qu'elles sont vraies, ces paroles de » Salomon : Celui qui augmente sa science multiplie
» seâ ûoulewrs (1). Nous trouvons avec fatigue ce qui » est devant nous (2). Ce discours que je prononce de- » vant vous, mes frères, n'est pas l'effet d'une intuition » soudaine ; hélas ! il est le produit d'un travail pénible » de plusieurs heures. Que dirai-je de la mobilité de nos » affections, de l'inconstance de notre volonté ? Ce qui » lui plaisait, il y a un instant, lui déplaît au moment » présent ; tout à l'heure elle brûlait de désir pour cet » objet, maintenant elle l'abhore. Et dans cette agita- » tion, jamais de paix, ni de repos. Oh ! mon frère, com- » bien de fois n'as-tu pas promis à Dieu de le servir, de » rompre avec le monde et le péché, pour ne penser qu'à » la vie éternelle ? Oui, tu as commencé peut-être ; mais » bientôt a succédé un sentiment contraire qui a fait » de ta volonté une autre volonté, et de toi-même un » autre homme. 0 dure condition ! ô sort malheureux ! » toujours lutter, toujours combattre, rouler dans un » cercle de vicissitudes et de contradictions ! Quand » serons-nous les mêmes? Quand serons-nous, mes frères, » dans cette immuable patrie où il n'y aura plus ni » pensées mobiles qui se pressent comme les vagues de » la mer, ni affections inconstantes qui se portent sur » tout sans jamais se fixer sur rien, mais où une seule » pensée embrasse toutes choses , où une seule affec- » tion jouit de toutes choses, en possédant un seul » objet?... »
Thomas décrit avec des traits enflammés le bonheur
(1) Eccl. I, 18.
(2) Sagess. IX, 16.
et la perfection des bienheureux, et poursuit ainsi : « Telle est, mes frères, cette céleste Jérusalem... cette » patrie des anges vers laquelle nous marchons. Eh » bien ! ce spectacle ne vous comble pas de joie ? Quoi ! » vous ne sentez pas vos cœurs tressaillir, vous qui » dans si peu de temps devez aller grossir les rangs de » ces célestes citoyens, pour régner à jamais avec eux » et avec le Seigneur? 0 âme malheureuse et cou- » pable ! pourquoi soupirer après les consolations de la » terre? pourquoi t'enivrer des viles jouissances delà » matière ? Exilée de Babylone, souviens-toi que Jéru- » salem est ta patrie, et qu'une couronne immortelle » doit ceindre ton front glorieux. Nous le croyons ainsi, » mes frères ; oui, certes, nous le croyons, nous l'espé- » rons ainsi ; mais alors, d'où vient cette soif si ardente » des choses périssables ? d'où vient cette langueur mor- » telle pour les biens impérissables ? Oh ! si nos yeux » venaient à être frappés d'un rayon de cette gloire » incorruptible qui nous est destinée, comme nous nous » écrierions avec le prophète : Qui me conduira dans » la ville fortifiée, qui me conduira jusque dans » VIdumèe ?... Pour moi, ô Jérusalem ! je ne t'oublierai » jamais ! ma droite s'oubliera elle-même ; ma langue » desséchée s'attachera à mon palais, avant, ô ma » sainte Jérusalem, que ton souvenir ne s'efface de mon » cœur (1). »
Ce discours fit la plus profonde impression sur l'auditoire ; mais les théologiens qui en faisaient partie
(1) De divo Michaele archang. conc. I. opp. tom. 1, édit. 1706.
furent saisis d'admiration pour la sublimité de la doctrine qu'ils avaient entendu développer sur la nature et les perfections des esprits célestes ; et, quoi qu'en eût dit l'humble prédicateur, ils avouèrent qu'il avait puisé cette doctrine moins dans les livres que dans la contemplation.
Aussitôt que la réunion des deux provinces eut été définitivement arrêtée, le général envoya des ordres dans tous les couvents , et convoqua un chapitre extraordinaire dans lequel la mesure projetée devait être confirmée par un décret solennel et par de nouvelles élections. Le P. Séripand avait formé le dessein de faire nommer Thomas provincial, et de l'établir son vicaire général en Espagne. Mais le modeste religieux usa d'industrie pour se soustraire à cet honorable fardeau.
Dans les rapports qu'il avait eus à Tolède avec le général, il avait pu entrevoir sa pensée. En conséquence, pour en empêcher plus sûrement la réalisation, il résolut de ne se rendre au chapitre qu'après l'élection du provincial. En effet, le chapitre s'ouvrit le 11 novembre 1544 ; dès le jour suivant , les deux provinciaux donnèrent leur démission, et un provincial unique fut nommé. Saint Thomas était absent pendant cette opération ; il n'arriva que le 14 au chapitre. Il put remercier la Providence de ce qu'elle semblait avoir si bien secondé les vues de son humilité. La Providence les seconda en effet, mais ce fut dans le but, bien différent, de préparer les circonstances pour une victoire plus difficile, qu'elle voulait remporter plus tard sur l'humilité
du saint religieux. Nous dirons ailleurs que saint Thomas fut nommé à l'archevêché de Grenade ; il refusa, et, comme il était provincial, son refus eut tout son effet. Or, Dieu, qui voulait l'appeler au siège de Valence, permit que la première autorité de la province fût remise en des mains autres que les siennes, afin de ménager le moyen de vaincre par la force de l'obéissance le refus que le modeste religieux ne manquerait pas de faire une seconde fois.
Ce délai affligea d'autant plus vivement le P. général qu'il en devina plus facilement le motif. Mais comme l'élection du provincial devait être, d'après les règles, la première opération de l'assemblée, le prudent supérieur n'avait pas cru devoir la suspendre, de peur d'exciter quelques mécontentements dans les esprits moins bien disposés. Celui que. les suffrages portèrent au gouvernement de la province fut le P. de la Nieva, religieux jeune encore, mais d'un mérite éminent et rempli de l'esprit de saint Thomas, qui, après avoir été son maître, était encore son modèle et son guide. Quand Thomas parut pour la première fois dans le chapitre, le général alla au-devant de lui pour le recevoir, et lui adressa ces paroles de Marie à l'Enfant Jésus, après qu'elle l'eut retrouvé : « Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi à notre égard ? Vos frères et moi nous vous attendions avec impatience (1). » Bientôt après, Thomas fut élu prieur de Valladolid.
Lorsque le chapitre fut terminé, saint Thomas prit
(I) Luc. il, 48.
congé du P. Séripand pour se rendre au couvent de Valladolid. Il vit arriver avec une joie secrète le moment de cette séparation, parce qu'elle devait mettre un terme à ces témoignages publics d'estime et de vénération dont le général l'avait comblé en toute occasion, et auxquels le respect ne lui avait pas permis de répondre autrement que par le silence. Le P. Séripand, au contraire, vit avec la peine la plus vive s'éloigner de lui le religieux dont la seule présence le remplissait de consolation. Mais il pensait que, en se séparant de lui, il ne perdait ni son amitié, ni le secours de ses lumières, et il se promit, dès-lors, de cultiver, par un commerce habituel de lettres, la liaison qu'il avait contractée pour jamais avec lui. Nous aurons plusieurs fois occasion de mentionner la correspondance que ces deux éminents religieux entretinrent ensemble, sur les affaires les plus importantes de leur Ordre et de l'Eglise entière. Dès l'année qui suivit son voyage en Espagne, le général, de retour à Rome, écrivit au prieur de Valladolid pour s'applaudir avec lui des heureux résultats produits par la réunion des deux provinces.
Au commencement de mai de l'an 1543, il y eut à Rome un chapitre général des Augustins. Après avoir confirmé le P. Séripand dans ses précédentes fonctions, les membres de ce chapitre portèrent leur attention sur les constitutions de l'Ordre. Ces constitutions, qui comptaient déjà plusieurs siècles d'existence, et qui étaient encore telles qu'elles avaient été rédigées dans l'origine, parurent n'être plus en rapport avec les mœurs, les besoins et les autres circonstances que le temps avait fait naî-
tre. Il fut décidé qu'on les soumettrait à une révision totale. C'est une entreprise pleine de périls pour un Ordre religieux que d'en toucher les règles ; elle est toujours nuisible, du moment qu'elle n'est pas commandée par une invincible nécessité ; et dans cette supposition même , elle est nuisible encore si elle n'est exécutée par des hommes d'une vertu et d'une prudence consommées, ennemis de la nouveauté et profondément imbus des traditions de l'Ordre et de l'esprit des fondateurs. Ces réflexions n'échappèrent pas aux Augustins assemblés à Rome. Ils nommèrent une commission composée de cinq membres choisis, dans les différentes provinces, parmi les religieux connus comme les plus saints et les plus sages. A ce titre, saint Thomas devait avoir sa place dans la commission. Les quatre autres religieux qui en faisaient partie assistaient au chapitre. Saint Thomas était en Espagne, mais le P. Séripand le fit connaître, et on le nomma à l'unanimité. Le 18 mai, le général lui annonça, par la lettre suivante, le choix honorable qu'on avait fait de lui : « Nos pères définiteurs ont décidé que » nos constitutions seraient révisées et réformées selon » le besoin des temps présents. Pour cet important » travail, ils ont nommé une commission composée de » cinq de nos pères, qu'ils ont choisis dans les différentes » nations, parmi les hommes les plus remarquables par » leur prudence et leur sainteté. Le mérite qui vous dis- » tingue entre tous les religieux de votre pays vous a » fait appeler à faire partie de la commission. Accep- » tez, frère bien-aimé, l'honorable mission dont vous » êtes redevable à la haute opinion que nos pères ont de
» vous, et remplissez-la avec la prudence que nous vous » connaissons. Vous répondrez ainsi à l'affection très » intime que nous avons conçue pour vous. Cette consi- » dération suffirait, nous le savons, pour vous détermi- » ner à accepter le travail que nous vous offrons ; mais » l'idée que nous avons d'ailleurs de votre vertu ne » nous permet pas de douter que vous ne répondiez à » nos vues avec un zèle égal à l'intérêt que vous portez » à notre Ordre.
» Vous avez quatre ans pour préparer en particulier » votre travail. Vous parcourrez avec soin le livre des » constitutions et additions, et vous retrancherez ou » ajouterez, selon qu'il vous semblera bon, eu égard aux » circonstances présentes. Votre travail achevé, vous » vous rendrez au prochain chapitre général, vous tien- » drez des conférences avec les autres membres de la » commission, qui joindront leurs observations aux » vôtres ; et tous ensemble vous rédigerez en commun » un projet définitif qui sera soumis à nos pères assem- » blés. En attendant, vous pourrez mettre à profit l'ex- » périence et les lumières des pères de votre nation que » vous jugerez les plus propres à vous aider dans votre » travail. Adieu, frère bien-aimé, souvenez-vous de » notre pauvreté dans vos prières (1). »
Saint Thomas n'eut pas le temps d'achever le travail qui lui était confié ; car ce fut l'année suivante qu'eut lieu sa promotion à l'archevêché de Valence. Nous citerons dans le livre suivant la lettre qu'il écrivit au
(1) Herrera, — apud Boll. n. 20.
général pour lui annoncer son élection ; dans cette lettre, il le prie d'agréer ses excuses de ce qu'il ne pourra pas compléter les notes qu'il a déjà prises au sujet des constitutions.
Nous avons accompagné saint Thomas jusqu'au terme de la carrière qu'il a parcourue dans l'Ordre dont il était membre. Mais le récit qui précède n'est pas suffisant pour le faire apprécier comme religieux. Si les fonctions qu'il a remplies, si les dignités auxquelles il a été élevé témoignent assez hautement de l'éminence de son mérite et de la confiance que ses frères avaient en ses lumières et en sa vertu, ces caractères lui furent communs avec plusieurs autres. Ce qui a élevé le serviteur de Dieu au-dessus de ses frères, de ceux qui lui ont commandé comme de ceux qui lui ont obéi , c'est la perfection de ses dispositions intérieures, c'est la profondeur de son humilité, la promptitude de son obéissance, la vivacité de sa foi et de son amour, en un mot, tout cet ensemble de vertus religieuses qui enrichissaient son âme, et rehaussaient, aux yeux de Dieu, ses actions les plus communes.
De tous les sacrifices que l'homme peut faire à Dieu , le plus universel et le plus absolu est assurément celui qu'impose la profession religieuse. Cette profession commande la triple immolation de la propriété, du corps et de la volonté propre. Le religieux profès est une hostie vivante, dévouée à la gloire de Dieu et au bonheur des hommes. Tel fut saint Thomas pendant toute sa vie. Tout en lui porte l'empreinte du sacrifice qu'il avait fait au pied des autels. Dès qu'il eut prononcé ses vœux, son
ardeur pour la perfection, sa ferveur dans le service divin, son dévouement pour ses frères, ne connurent plus de bornes.
Fidèle et diligent observateur des règles, il apportait une attention particulière à l'accomplissement de celles qui concernaient le culte divin. Malgré la multitude de ses occupations, il était toujours l'un des premiers au chœur ; il s'y acquittait de ses fonctions avec une dévotion touchante, et remplissait avec la plus scrupuleuse attention tous les rits prescrits, soit pour la bonne exécution du chant, soit pour les autres parties de l'office. Son union avec Dieu était continuelle. Non content de vaquer à l'oraison avec ses frères, il consacrait en particulier plusieurs heures chaque jour à ce saint exercice. Vers le milieu de la nuit, il interrompait son sommeil pour prier encore, et il goûtait tant de douceur dans ses communications avec Dieu, qu'il lui demandait amoureusement de suspendre le cours du temps pour lui donner le moyen de les prolonger. Au sortir de la méditation commune, Thomas montait à l'autel. Alors il paraissait un ange de modestie et de ferveur ; alors c'étaient des élans, des transports d'amour presque continuels, et quelquefois si violents, qu'ils le forçaient d'interrompre l'action du saint sacrifice. Il faisait de grands efforts pour empêcher ces mouvements intérieurs de se produire au dehors, mais il ne pouvait commander à son amour ; et d'ailleurs, l'eùt-il pu faire, que les longs mo • ments qu'il passait à l'autel auraient suffi pour révéler aux assistants le secret que son humilité voulait leur dérober. Du reste, il n'aimait pas à célébrer les saints
mystères en présence de ses frères, parce que la violence qu'il était alors obligé de se faire le fatiguait ; il préférait un autel solitaire où il pût s'abandonner, avec plus de liberté, aux mouvements de sa dévotion.
En le comblant ainsi de ses faveurs, le divin Maître faisait sentir à son serviteur comme un avant-goût de cette béatitude qu'il a exprimée par ces paroles : Heureux les hommes purs de cœur parce qu'ils verront Dieu (1). Saint Thomas, en effet, mettait tout en œuvre pour préserver son âme, non-seulement de la souillure du péché, mais encore de toute affection naturelle, quelqu'innocente qu'elle parût être. Mais le moyen dont il se servait habituellemeni pour maintenir en lui cette pureté intérieure, c'était l'examen fréquent de sa conscience. Quoique son recuillement fût tel, au milieu de ses occupations, qu'il ne perdit jamais de vue son propre cœur, il rentrait plusieurs fois le jour dans sa conscience, et lui demandait un compte sévère de ses pensées, de ses paroles et de toutes ses actions.
Un autre avantage que saint Thomas retirait de cette attention continuelle sur lui-même, était le bon emploi du temps. La sévérité du fervent religieux sur ce point était connue.
Les frères avaient coutume de dire que, pour le trouver, il fallait aller, ou à sa cellule, ou au chœur, ou à l'infirmerie, ou à la bibliothèque. Continuellement présente à son esprit, la pensée des saints engagements qu'il avait contractés le jour de sa profession lui faisait regarder
(1) Math. V. 8.
la perte du temps comme un vol fait à Dieu. Quelle que soit la ferveur d'une communauté religieuse, elle paie toujours , par quelqu'endroit , son tribut à la fragilité humaine. Thomas voyait de temps en temps quelquesuns de ses frères abuser de la liberté que les règles leur accordaient pour se livrer à des conversations oiseuses, ou perdre, d'une autre manière, un temps qu'ils n'appréciaient pas autant qu'ils auraient dû le faire. La vue de ces infidélités produisait sur lui une impression pénible qu'il n'avait pas toujours la force de déguiser. Quand il ne possédait pas l'autorité nécessaire pour reprendre les infracteurs, du moins il n'avait jamais la faiblesse de paraître indifférent à leurs manquements. Si des paroles inutiles lui étaient adressées , il les accueillait par un silence sévère. Il condamnait la dissipation en laissant lire sur ses traits et dans ses yeux un recueillement plus profond. On ne le vit jamais parlant devant la cellule d'aucun frère. Si quelqu'un venait interrompre le repos de la sienne, il répondait en peu de mots, et refermait aussitôt sa porte. Les exemples que le fervent religieux donna sous ce rapport à toute la province parurent si frappants, qu'ils furent conservés par une tradition fidèle. A l'époque même où écrivait le biographe qui nous a fourni ces intéressants détails, c'est-à-dire plusieurs années après la mort de saint Thomas, son nom vénéré, associé dès-lors à toutes les vertus religieuses, était surtout prononcé lorsqu'il s'agissait de régularité et de bon emploi du temps.
L'abandon que saint Thomas avait fait de son patrimoine en faveur des indigents, avant d'entrer en reli-
gion, montre qu'il n'avait pas attendu ce moment pour embrasser la pauvreté volontaire. Mais, une fois engagé par vœu à la pratique de cette vertu , il l'aima comme une compagne chérie, et, à l'exemple de son père et son modèle, saint Augustin, il s'unit à elle pour vivre et mourir avec elle. Dans l'Ordre de saint Augustin, une paillasse grossière étendue sur deux planches, un siège et une table de bois, quelques livres et autres objets de piété : voilà tout l'ameublement du simple religieux ; celui du prieur et du provincial comporte quelque chose de plus propre et de plus orné. Mais quand Thomas occupait l'un ou l'autre de ces emplois, il ne voulait avoir dans sa cellule rien de plus que le dernier des frères. Si quelqu'occupation imprévue l'empêchait d'assister au repas de la communauté , il ramassait quelques restes de pain épars sur les tables, et en faisait son repas. Ses vêtements étaient couverts de pièces rapportées. Les livres et les autres objets à son usage portaient l'empreinte de la plus extrême pauvreté. Le crédit dont il jouissait auprès des plus grandes familles de Castille lui attirait beaucoup de dons et d'aumônes : il les acceptait quand il n'en devait être que le dépositaire ; mais, si l'on voulait les lui donner pour ses besoins personnels, il les refusait avec fermeté. Il n'allait jamais prêcher à la cour sans en remporter des aumônes abondantes pour l'usage du couvent où il résidait ; mais quand, parmi les objets qu'on lui offrait, il s'en trouvait qui ne pouvaient servir à la communauté , il les renvoyait, quoiqu'ils eussent pu lui être utiles à luimême.
Un jour, Thomas était sur le point de partir pour un long voyage. L'un de ses plus intimes amis lui fit porter, par son domestique, une cassette qui contenait trois cents écus d'or. Après lui avoir présenté la clé de la cassette, le serviteur le pria , au nom de son maître, de prendre la somme entière, ou au moins tout ce qu'il prévoyait devoir lui être nécessaire pour subvenir à ses besoins, pendant le cours de son voyage. Mais saint Tho. mas comprenant, par ces paroles, que le don lui était offert personnellement, ne voulut pas le recevoir, et sans ouvrir la cassette, il répondit au messager : « Vous di- » rez à votre maître que le F. Thomas le remercie très » affectueusement, et qu'il n'a besoin de rien pour son » voyage. »
Le maître fut très affligé de ce refus, et sachant que le religieux avait accepté d'autres dons, il alla le trouver pour se plaindre de la préférence qui avait été donnée à d'autres. Thomas lui répondit : « Si j'ai reçu » d'autres aumônes, c'est qu'elles ne m'ont pas été don- » nées pour mes besoins personnels, mais pour ceux » de la communauté que la Providence m'a confiée ; si » votre générosité m'eût offert son aumône pour la » même fin, je l'aurais certainement acceptée ; car je ne » dois point faire tort à la maison que je vais habiter, » ni mettre obstacle aux inspirations de la charité chré- » tienne : mais votre bienfait s'adressant à moi seul, il » m'était impossible de le recevoir : ma maxime a tou- » jours été de ne jamais rien accepter pour ma chétive » personne. »
Quand on allume un flambeau, a dit J.-C, c'est pour
le placer, non sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Selon cette divine sentence, il convenait que saint Thomas fût élevé au-dessus de ses frères, parce qu'il pouvait leur offrir, en sa personne, le modèle accompli de toutes les vertus. Mais ce titre n'était pas le seul qui l'appelât au commandement. La règle de St-Augustin, parlant du prieur, s'exprime en ces termes : « Que celui » qui préside ne s'estime pas heureux à cause du droit » qu'il a de commander, mais à cause de la facilité qu'il » a de servir. Que tous les inférieurs respectent le su- » périeur ; mais que le supérieur s'humilie devant ses » inférieurs, jusqu'à se mettre sous les pieds du plus » petit d'entre eux. Qu'il se montre à tous un modèle de » bonnes œuvres. Qu'il reprenne les esprits inquiets ; » qu'il encourage les pusillanimes ; qu'il supporte les » faibles ; qu'il soit doux et patient envers tous. Qu'il » écoute volontiers la correction qui lui est faite, mais » qu'il la fasse lui-même aux autres avec crainte, dans » la pensée qu'il rendra compte un jour au tribunal de » Dieu (1). » Cet avis, si simple dans les mots, mais si plein de sens et de sagesse dans le fond, mériterait d'être continuellement médité par tous ceux qui sont dépositaires d'une autorité quelconque, et spécialement de l'autorité ecclésiastique. Jamais le supérieur n'est plus respecté, plus aimé, plus obéi, que lorsqu'oubliant sa qualité de maître, il ne songe qu'à remplir le rôle de serviteur. Il est vrai de dire dans ce sens que, plus
(l) Cap. II.
l'autorité cherche à s'effacer, plus elle parait grande et vénérable aux yeux de l'obéissance. Saint Thomas nous fournit une preuve éclatante de cette vérité. Saint Thomas a été un parfait supérieur, parce qu'il a été un supérieur profondément vénéré, tendrement aimé, exactement obéi, et il a obtenu le respect, l'amour et la soumission de ses inférieurs, parce que se conformant, dans l'exercice de sa supériorité, aux sages conseils que lui donnait sa règle, il s'est toujours montré le modèle, le père et le serviteur de tous.
En prenant la direction d'une communauté, saint Thomas commençait par étudier en silence les membres qui la composaient, afin de s'accommoder, autant que la prudence le demandait, aux manières, aux inclinations de chacun d'eux, et de se faire ainsi tout à tous, à l'imitation de S. Paul, pour les gagner tous à Jésus-Christ. Il étudiait les usages en vigueur dans la maison, pour savoir s'ils étaient conformes ou non, soit à l'esprit de l'Ordre, soit aux règles de la province. Si ces coutumes lui paraissaient abusives, il prenait aussitôt la résolution de les abolir, mais, en même temps, il recherchait les moyens les plus doux d'arriver à son but ; puis il attendait avec patience que le temps ou d'autres circonstances lui fissent naître l'occasion de mettre ces moyens en œuvre. Mais, pour peu que ces usages fussent susceptibles d'une interprétation favorable, il les laissait subsister, et s'y conformait lui-même inviolablement. Nous devons remarquer avec soin que ce prudent supérieur était un ennemi déclaré de toute innovation. Cette disposition, sur laquelle les anciens biographes du servi-
teur de Dieu insistent d'une manière particulière, peut être regardée comme l'un des traits qui le caractérisent le mieux, sous le rapport sous lequel nous le considérons ici. Elle est une preuve de sa sagesse, aussi bien que de son humilité. S'il était, en effet, trop modeste pour être tenté de substituer ses vues et ses volontés propres à celles des supérieurs qui l'avaient précédé, il était aussi trop prudent pour ne point détester en général l'esprit d'innovation, comme un principe destructeur, fait pour ruiner les communautés religieuses les mieux établies. Saint Thomas ne voyait pas sans effroi combien le malheur des temps avait élargi, dans l'Ordre des Augustins, la voie qui avait été tracée dès le commencement ; mais , ne se sentant pas destiné de Dieu cà y rappeler ses frères, il tenait au moins à ne laisser à ses successeurs aucun exemple de changement qui s'écartât des règles primitives. Laissant donc, partout où il passait, les choses dans l'état où il les trouvait , il s'appliquait uniquement à maintenir et à augmenter la ferveur de l'esprit religieux parmi ses frères.
Le premier de tous les moyens qu'il employait pour arriver à cet heureux résultat, et assurément le plus efficace, c'était l'exemple. Le serviteur de Dieu remplissait au-dehors un ministère très-étendu, comme nous le dirons dans le livre suivant; mais, n'oubliant jamais qu'il était avant tout supérieur, il donnait aux fonctions de sa charge la première place dans l'exercice de son zèle. Il eût mieux aimé renoncer aux œuvres extérieures les plus importantes, que de donner à ses frères
l'exemple de la plus légère infraction aux règles. Mais il trouvait dans l'ordre sévère qui présidait à la distribution de son temps le moyen de prévenir tout fâcheux conflit entre ses diverses obligations.
Quelqu'entraînants que fussent les exemples que saint Thomas donnait à ses frères, il ne négligeait l'emploi d'aucun des autres moyens que la Providence mettait à sa disposition pour les porter à la ferveur et à la régularité. Il faisait à sa communauté de fréquents entretiens, dont les sujets ordinaires étaient la fuite du monde, l'amour de la retraite, la pratique de l'oraison, de l'examen de conscience et de tous les autres exercices de la vie intérieure. Sa parole, naturellement éloquente, faisait toujours une impression profonde sur les cœurs. Sans cesser jamais d'être paternel, le ton de sa voix était vif, animé, pénétrant, surtout quand il parlait de l'amour de Dieu. Alors aussi des larmes abondantes coulaient de ses yeux, et l'émotion de son âme devenait quelquefois si forte qu'elle paralysait, pour ainsi dire, le mouvement de sa langue, et le contraignait de s'arrêter ; mais cette interruption même ajoutait encore un nouveau degré de force aux paroles du serviteur de Dieu.
La correction fait partie des devoirs imposés aux supérieurs. Saint Thomas remplissait ce devoir avec une admirable prudence. Il faisait ses réprimandes dans des circonstances si favorables, en des termes si mesurés, (pie, également exemptes d'amertume et de faiblesse, elles encourageaient le coupable sans le flatter, elles le corrigeaient sans le blesser. Du reste, la maxime
du serviteur de Dieu était de n'user de la correction que rarement et jamais en public. Cette conduite doit paraître d'autant plus frappante, que Thomas avait moins à craindre de se tromper dans cette matière ; car le discernement des esprits était , comme nous le verrons plus tard, au nombre des dons qu'il avait reçus du ciel. Mais la lumière intérieure qui l'éclairait sur les plus secrètes dispositions du prochain lui avait fait connaître que, si la réprimande faite en public peut être quelquefois utile, nécessaire même pour réparer le scandale, elle est de sa nature plus propre à aigrir qu'à convertir celui qui la reçoit ; or, cette conversion était le point que Thomas cherchait d'abord à obtenir, bien persuadé que le coupable, une fois revenu à son devoir, se porterait de lui-même à réparer le scandale qu'il aurait donné. Quand donc quelque religieux tombait dans une faute, le charitable prieur songeait d'abord à lui obtenir du ciel la grâce du repentir. Il priait et faisait pénitence pour le frère égaré ; puis il attendait avec une grande patience que celui-ci reconnût et confessa lui-même sa faute. Or, cette pratique fut presque toujours couronnée d'un prompt succès. Le P. Salon rapporte que le bienheureux Thomas obtint de cette manière les plus admirables conversions : voici un trait qui le prouve.
Pendant que saint Thomas dirigeait le couvent de Burgos, un des frères eut le malheur de tomber dans une faute si grave, qu'elle méritait, non-seulement une réprimande sévère, mais un châtiment rigoureux. Cependant le prieur crut devoir dissimuler. Nonobstant la
peine qu'il éprouvait intérieurement, il continua de traiter extérieurement le coupable avec la même douceur que les autres. Mais, dans le secret de son cœur, il adressait à Dieu de ferventes prières, et se livrait aux plus grandes austérités, pour obtenir la conversion du religieux. Après quelques jours d'attente, il le fait venir dans sa cellule, et, jetant sur lui un regard que nous oserons comparer au regard miséricordieux qui convertit saint Pierre, il commence à lui parler ; mais déjà le pécheur est converti ; il se prosterne aux pieds du prieur, lui demande pardon et lui promet de faire pénitence. Il le fit en effet, et d'une manière si exemplaire, que saint Thomas, élevé plus tard à la dignité de provincial, le choisit pour son compagnon de visite. Celui-ci, confus d'un choix dont il se croyait indigne, ne put s'empêcher de témoigner sa surprise. Il demanda au provincial s'il le connaissait bien : « Oui, mon frère, lui répondit Tho- » mas, je vous connais parfaitement. Je n'ai pas oublié » la faute que vous avez faite ; mais j'ai vu aussi votre » pénitence, je sais les avantages que, par la divine mi- » séricorde, vous avez retirés de votre chute. Louez et » bénissez-la tous les jours de votre vie, cette divine » miséricorde. Après la pénitence que vous avez faite, » le Seigneur vous aime ausssi tendrement que si vous » n'aviez point péché. En vous appelant auprès de moi, » je suis l'exemple que le Seigneur me donne ; ma con- » fiance en vous est parfaite (1). »
Si le bon prieur était si indulgent, lorsqu'il avait les
li) Salon, a. 143, 144.
plus fortes raisons de se montrer sévère, on peut juger de la douceur et de la suavité de ses rapports ordinaires avec les membres de sa communauté. L'histoire nous le représente, au milieu de sa famille religieuse, comme une douce image de J.-C. entouré de ses apôtres. Ainsi que son divin Maître , Thomas était le serviteur, le père, la providence de tous ses frères ; il s'oubliait luimême pour se donner à eux sans partage. Son bonheur était de les voir réussir dans leurs fonctions, dans leur ministère ; il veillait sur leur santé avec la sollicitude d'une mère ; modérant leurs travaux, leurs pénitences, et pourvoyant à tout ce qui leur était nécessaire pour la nourriture et le vêtement.
Il y avait deux sortes de religieux que Thomas aimait d'une tendresse de prédilection, ceux dont les infirmités réclamaient des soins particuliers, et ceux qui se distinguaient de leurs frères par une vie plus parfaite. Tous les jours, et souvent même pendant la nuit, il allait à l'infirmerie pour visiter les malades, les consoler, les encourager, et s'assurer par lui-même s'ils étaient bien soignés. Il examinait la manière dont on préparait leur nourriture, leurs remèdes ; rien de ce qui pouvait leur être utile ou agréable n'échappait à sa vigilante charité. Avec les vieillards c'étaient les mêmes attentions, les mêmes assiduités. Le serviteur de Dieu tenait à donner, en toute occasion, aux jeunes religieux, l'exemple du respect et de la déférence qu'ils devaient aux anciens. Il les honorait, il les servait de ses propres mains ; il adoucissait en leur faveur, autant qu'il le pouvait, la rigueur de la discipline régulière ; il aimait mieux por-
ter trop loin l'indulgence à leur égard, que s'exposer à rien exiger d'eux qui pût être au-dessus de leurs forces.
« Cet incomparable supérieur aimait encore d'un amour de tendresse et de préférence les religieux fervents et adonnés à la vraie dévotion. Les auteurs de sa vie font liste d'un bon nombre de tels religieux avec qui il eut, en divers temps, une étroite amitié. Car, comme il avait la connaissance pure et le jugement bien sain, il mesurait au poids et à la solidité la valeur des choses, et logeait son affection sur les objets qui le méritaient, et qui avaient plus du bien véritable, quoiqu'ils en eussent peut-être moins du spécieux et de l'apparent. Et pourtant, il faisait plus de cas des simples frères* dont il reconnaissait l'humilité, la dévotion, l'obéissance et l'amour de Dieu, que de plusieurs autres, quelqu'éminents qu'ils fussent en doctrine ou en extraction, et se plaisait de converser familièrement avec eux, prononçant les mêmes paroles du Fils de Dieu : « Celui qui fait exactement la volonté de mon père, je le tiens pour mon frère et pour mon ami. » Je me contenterai de parler ici d'un seul avec qui notre saint Thomas traitait avec beaucoup de privauté, et ès-entretiens duquel il prenait une fort spéciale complaisance. Ce religieux donc, frère lay de profession, ayant vieilli dans l'exercice très-humble des obéissances de l'Ordre, sans jamais, quelqu'occupation qu'il eût, s'être départi de la fréquentation des sacrements, ni de faire, tant de jour que de nuit, sa retraite spirituelle et sa méditation, étant déjà fort vieux, fut conséquemment
dispensé des obédiences prescrites, dont son âge caduc ne lui permettait plus de s'acquitter ; et le supérieur fut bien aise de donner en sa vieillesse du repos à celui qui avait, sans s'épargner, essuyé de longs travaux, et s'était toute sa vie porté infatigable à tous les devoirs et services de la religion. Celui-ci, se servant de l'occasion, et redoublant les forces de son esprit par le relâche des occupations du corps, entreprend, avec contention extraordinaire, le saint exercice de l'oraison où il s'épanche tout nuit et jour, sans suspendre son action, qu'autant de temps qu'il en fallait pour prendre avec les autres sa réfection, et trois ou quatre heures qu'il accordait de sommeil à son corps accablé d'années. Depuis la pointe du jour jusqu'au dîner, il oyait toutes les messes qu'il pouvait avec attention et larmes, communiant à la première qu'il servait, sacramentellement, et à toutes les autres, spirituellement. Depuis vêpres jusqu'au soir, il visitait, par manière de stations, certains autels et quelques images qu'il avait marqués dans le cloître pour les sujets et motifs de sa dévotion. La nuit, il se retirait en sa cellule , et passait la meilleure partie d'icelle à genoux, collé, par méditation, à un Jésus-Christ crucifié qui pendait en son oratoire, duquel il recevait de très-signalées faveurs. »
« Le prieur, visitant une nuit le couvent avant matines selon sa coutume, et voyant par une fente de la porte une brillante lumière dans la cellule de ce bon frère, craignant, comme il était vieux, qu'il ne se fût endormi sans éteindre sa lampe ou chandelle, il l'appela afin qu'il lui ouvrît la porte ; lui, reconnaissant la voix
de son supérieur, se lève sur-le-champ de l'oraison, va lui ouvrir ; mais soudainement toute cette grande splendeur disparut. Le prieur regarde attentivement en tous les endroits de la chambre, et n'y voyant ni chandelle, ni lampe, ni autre chose qui peut éclairer, dissimulant pour ce coup, secontenta de lui dire : Couchez-vous, mon frère, vu qu'il est déjà bien tard, et qu'étant cassé de vieillesse, comme vous êtes, il est convenable que vous reposiez. Le lendemain, il s'enquit du procureur, s'il donnait chaque samedi à ce frère, comme aux autres, la provision d'huile accoutumée ; à quoi il répondit qu'il n'en venait point chercher du tout; il s'enquit semblablement du sacristain, si point il lui donnait, ou lui laissait prendre en servant les- messes, quelques restes de chandelle ; à quoi le sacristain répondant ne lui en avoir jamais donné, ni vu prendre le moindre mouchon ; la nuit suivante, il repasse tout bellement devant la même cellule, et apercevant le même éclat de lumière qu'auparavant, qui s'évanouit et laissa la chambre dans les ténèbres à même temps qu'il entra, il commanda au dit religieux, en vertu de sainte obéissance, de lui dire d'où venait cette lumière qu'il avait vue de ses propres yeux, avec protestation qu'il n'en ouvrirait jamais la bouche à personne pendant sa vie. Ce bon serviteur de Dieu se voyant obligé de découvrir une faveur qu'il eût bien voulu tenir inconnue à tout autre qu'à celui qui la faisait, ne fut pas moins surpris et étonné, tant il était humble, que si on l'eût attrapé dans un crime ; il répondit néanmoins, pour ne manquer pas à l'obéissance : « Mon père, c'est de cette bénite plaie
du côté de V image de notre doux Rédempteur que sort cette lumière, dont prévenant mon mérite, il lui plaît d'éclairer quelquefois pendant la nuit notre cellule pour m' apprendre, par ce petit rayon, combien éclatante doit être la clarté dont il investira dans le ciel ceux qui V aiment fervemment et le servent dignement en cette vie. » C'est ainsi que Notre- Seigneur gratifiait ce bienheureux frère de ses fréquentes visites, et que les mêmes plaies qui avaient été au Maître des sources de douleur et de mort, étaient à son serviteur des sources de vie, de consolation et de gloire. Ce qui parut singulièrement en son trépas ; car, comme il était quasi sur le point de son passage au ciel, il fut accueilli d'une fièvre très-ardente, laquelle le travaillant fort violemment et lui faisant ressentir que Dieu le voulait appeler à soi, il dit aux religieux qui le visitaient beaucoup de choses de grande édification, quoiqu'il ne fût qu'un simple frère lay, qui à peine savait lire. Il reçut ensuite les sacrements de l'Eglise avec la dévotion et le sentiment intérieur que l'on peut penser d'un frère qui avait vécu si saintement. Etant enfin arrivé au jour où la providence de Dieu avait ordonné de l'enlever, pour le rendre jouissant de cette très-aimable lumière qu'il avait si longtemps espérée ; comme il eut reçu la dernière onction et demandé qu'on lui mît sur le lit l'habit dans lequel il devait être enseveli, entendant le signe pour le dîner, il dit aux religieux qui l'assistaient : Vous pouvez bien, mes pères et frères, vous en aller au réfectoire et revenir après que vous aurez fait, car je pense que rien ne me manquera ; eux,
ne le voulant laisser seul, il les conjura avec tant d'instance de ne s'incommoder pas pour lui, et de s'en aller au nom de Dieu à la réfection, qu'ils acquiescèrent enfin à sa volonté. Etant donc resté seul, il fut prévenu d'en haut d'une force et d'un courage extraordinaires sans lesquels, étant si abattu qu'il était et ayant déjà l'âme sur les lèvres, il n'eut pu effectuer ce qu'il fit ; car il se leva du lit sans aucun secours humain, se revêtit de l'habit noir sur le blanc, qu'il avait jusqu'alors sur soi, et s'étant mis à genoux devant le crucifix qui avait si souvent éclairé sa chambre pendant la nuit, reposant ses bras sur le petit autel qu'il avait dressé par dévotion en son oratoire, après lui avoir recommandé avec beaucoup de larmes sa pauvre âme pour laquelle il avait répandu tout son sang sur la croix, il rendit l'esprit entre les mains, et comme parmi les amoureuses accolades et embrassements de son Créateur, demeurant à genoux, la tète levée, et les yeux fichés au crucifix avec un visage plus beau et plus blanc que lorsqu'il était en vie. Les frères, revenus après dîner, furent tous émerveillés de le voir à g moux avec l'habit noir, et croyant qu'il fût encore vivait et fit sa prière, ils attendirent, par discrétion, assez longtemps sans oser l'interrompre. Mais voyant qu'il tardait trop sans remuer, ils s'approchèrent enfin de lui, et l'ayant trouvé mort en la même façon et posture que saint Antoine trouva le glorieux saint Paul, premier ermite, ils furent, tous hors de soi, avertir le supérieur et appeler tout le couvent, afînqu'ils vinssent voir les merveilles de Dieu et la grande miséricorde dont il use envers ses fidèles serviteurs au temps
de la mort. Sur quoi, les religieux s'étant assemblés, après avoir rendu à Dieu leurs louanges et donné leur admiration à un spectacle si inaccoutumé, ils chargèrent avec singulière révérence et dévotion ce saint corps et le portèrent à l'église pour lui rendre, avec les cérémonies et les suffrages de l'ordre, l'honneur de la sépulture. Semblables à celui-ci étaient les religieux avec qui notre saint Thomas traitait familièrement, et dont il préférait la hantise et conversation à celles des empereurs et des monarques (1). »
Nous avons fait connaître avec détail la conduite de saint Thomas dans l'exercice de la supériorité, soit afin de montrer combien le saint prieur mérite d'être pris pour modèle par tous ceux qui sont placés à la tète des maisons religieuses, soit pour faire apprécier les fruits de salut que son zèle a produits dans tous les lieux où il l'a exercé. On a dit du serviteur de Dieu que, sous sa direction, les âmes tièdes rentraient dans la ferveur, les âmes faibles se fortifiaient contre la fragilité de la nature, les caractères opiniâtres revenaient à la simplicité de l'obéissance ; on a dit plus brièvement que Thomas n'avait jamais quitté la conduite d'une communauté, sans la laisser dans un état meilleur que celui où il l'avait trouvée. Après les développements dans lesquels nous sommes entrés, on comprendra que cela devait être. Quand le zèle est inspiré par la charité, quand il est éclairé par la science, réglé par la prudence, soutenu par l'exemple, il faut bien, quoiqu'il entreprenne, qu'il
(1) S. Martin, n. 17.
réussisse, et que, partout où il passe, il laisse des traces de son heureux passage.
Saint Thomas remplit deux fois les fonctions de provincial. Les répugnances qu'il manifesta pour cet emploi, non moins vives la seconde fois que la première, étaient fondées, comme nous l'avons dit, sur la pensée de la responsabilité attachée à l'administration d'une province aussi étendue que la province d'Espagne. Personne, assurément, n'avait moins à craindre cette responsabilité que notre saint religieux, parce que nul ne posséda à un si haut degré que lui les vertus et les qualités nécessaires à un provincial. Néanmoins, il semble que Thomas avait, sous un autre rapport, un juste motif de se soustraire au fardeau qu'il redoutait. La plus importante des fonctions attachées au gouvernement de la province était de visiter toutes les maisons situées sur le territoire qu'elle renfermait. Or, cette fonction était aussi la plus pénible, et les fatigues qui l'accompagnaient étaient réellement au-dessus des forces du serviteur de Dieu. A la vérité, il aurait pu confier à un autre le soin de visiter les couvents, mais ce qui suffisait à son devoir ne suffisait pas à son zèle. Non-seulement il se transportait en personne dans toutes les maisons soumises à sa juridiction, mais encore il faisait ses courses sans se permettre aucun- des adoucissements que les voyageurs les plus robustes ne croient pas devoir négliger.
Arrivé dans un couvent, il ne souffrait rien, ni pour la nourriture, ni pour le logement, qui put le distinguer du moindre des frères. Après avoir réglé avec soin tout
ce qui concernait le temporel de la communauté visitée, il s'occupait avec une sollicitude plus grande encore du spirituel. Quatre points fixaient principalement son attention. Le premier était le culte de Dieu. Le saint provincial voulait savoir, jusque dans les plus petits détails, la manière dont les religieux s'acquittaient de leurs devoirs envers Dieu, comment on se comportait au chœur, si la tenue était pieuse et modeste, si les cérémonies étaient faites avec exactitude et gravité, si, dans l'exécution du chant, on était fidèle à observer les pauses et les médiantes, et à suivre, pour la mesure, les divers degrés des solennités. Il s'informait de la manière dont chacun des pères célébrait le saint sacrifice, ne craignant pas, au besoin, de les soumettre luimême à l'examen. Il visitait l'église, les autels, la sacristie, les vases sacrés, les ornements, pour voir si tout était propre et digne de la majesté de Dieu. Il faisait cette revue avec une sévérité égale à la religion profonde dont il était animé, et pour justifier sa conduite, il apportait les deux raisons suivantes : la première, que les choses les plus petites en elles-mêmes devien" nent grandes et importantes quand elles concourent au service divin ; la seconde, que Dieu répand ses bénédictions sur une maison religieuse, en proportion de l'honneur qu'il y reçoit.
Les rapports que tous les membres de la communauté entretenaient ensemble attiraient, en second lieu, l'attention du saint visiteur. Il voulait que ces rapports fussent fondés sur le sentiment sincère d'un respect et d'une charité mutuels : qu'également éloignés de la
familiarité qui engendre le mépris et de la froideur qui produit l'isolement, ils fussent empreints à la fois d'affabilité et de déférence ; il voulait que tous les religieux d'un même couvent formassent réellement une seule et même famille, soumise à la même règle, nourrie à la même table, n'ayant qu'un cœur et qu'une âme. En conséquence, on lui rendait un compte détaillé de la manière dont les religieux se traitaient les uns les autres, et, s'il en trouvait qui ne vécussent pas ensemble comme doivent vivre des frères, il les faisait comparaître devant lui, et, après les avoir charitablement avertis, il leur commandait de se donner mutuellement le baiser de réconciliation. Mais, quant à ces esprits inquiets, mécontents, ennemis de la paix et de la concorde, qui se rencontrent quelquefois dans les plus ferventes communautés, il les traitait avec une juste fermeté et ordonnait aux prieurs d'exercer sur eux une vigilance particulière. Un religieux, disait-il, qui aime la discorde, qui, par des paroles de critique et de médisance suscite ou fomente des antipathies, des divisions parmi ses frères, n'est pas un religieux, n'est pas même un chrétien, selon l'oracle du divin Maître ; il porte l'enf 3r dans son propre cœur et remplit auprès de sa communauté l'office de satan. Il faut le suivre de près, et épier toutes ses paroles ; c'est un ennemi du bien commun, un conspirateur contre le repos public.
Entrant ensuite dans le détail des emplois particuliers, saint Thomas interrogeait chaque religieux sur ses travaux, ses occupations, son ministère ; on a remarqué
qu'il laissait à chacun la plus grande liberté dans le choix des fonctions à remplir, parce qu'il était bien convaincu que les choses faites par attrait, le sont toujours mieux que celles qui sont imposées par contrainte. Cette conduite avait encore un autre avantage, celui de garantir plus sûrement les religieux de la tentation de l'oisiveté. En effet, l'oisiveté n'est à craindre que pour celui qui fuit le travail, et on ne fuit le travail que pour éviter la peine qui l'accompagne. Mais l'attrait adoucit tout ; un travail qu'on aime n'a rien de pénible. Or, cet avantage était d'un prix inestimable aux yeux du serviteur de Dieu, ennemi déclaré de l'oisiveté. Aussi, quoiqu'il fût extrêmement réservé en fait de commandements (1), il ne terminait point de visite « sans avoir recommandé étroitement, en vertu de la sainte obédience, que le religieux qui serait trouvé vagabond par la maison, perdant le temps à rire, murmurer ou autres choses inutiles et frivoles, fût pour la première fois repris doucement, pour la seconde, que la réprimande se fit avec véhémence et en plein chapitre, et pour la troisième, n'y ayant point d'amendement, qu'il fût discipliné tout de bon et avec la rigueur que les constitutions enjoignent à la grande coulpe ; que, s'il persévérait encore en cette déplorable perte de temps, il ordonnait que le supérieur redoublât le châtiment pour l'obliger, par cette sévérité, à se départir d'une coutume si préjuciable au public, disant que le plus funeste ennemi de la vertu, la ruine de l'âme, la contagion des mœurs,
(i) S. Martin, n.5.
recueil de la chasteté et le séminaire de tous les vices, c'était, à savoir, l'oisiveté et la perte du temps (1). »
Enfin, en ce qui concerne la piété, saint Thomas voulait que tous les religieux missent à la tête de leurs pratiques de dévotion la méditation et la lecture spirituelle. Ces deux exercices, disait-il, ne doivent jamais être séparés l'un de l'autre, parce qu'ils se prêtent un mutuel appui et qu'ils se complètent réciproquement. Dans la méditation, c'est le malade qui communique ses souffrances à son médecin, c'est le serviteur qui proteste de son dévouement à son maître, c'est l'enfant qui épanche son amour dans le sein de son père ; dans la lecture spirituelle, c'est, au contraire, le médecin qui indique à son malade le traitement qu'il doit suivre, c'est le maître qui intime à son serviteur les ordres qu'il doit exécuter ; c'est le père qui témoigne à son enfant sa bonté paternelle et qui lui manifeste ses désirs. Ainsi unies ensemble, continuait le saint provincial, l'oraison et la lecture exercent sur l'âme une influence analogue à celle que la chaleur naturelle exerce sur le corps. Car, comme c'est à ce principe de chaleur naturelle que les aliments reçus dans l'estomac doivent cette élaboration qui les rend propres à se transformer en la substance du corps, pour entretenir la vie dans toutes ses parties ; de même, c'est à la lecture et à la méditation que tous les autres exercices de piété, nourriture habituelle de l'âme religieuse, doivent cette préparation qui leur donne la vertu de renouveler et
(1) S. Martin, n. 5.
d'augmenter la vigueur spiritelle. « L'esprit du religieux, par la lecture sainte et par la fervente méditation, est avigoré et pourvu de dévotion pour l'autel, d'attention pour le chœur, de contentement pour l'acquit de son office, d'allégresse pour l'obéissance, de patience pour le travail, de lumière pour découvrir les embûches de l'ennemi, de force pour repousser et vaincre les tentations. Ou, au contraire, s'il ne pratique point ces exercices, rien ne lui agrée ; tout lui vient au rebours et à contrepoil ; il est indévot à l'autel , distrait au chœur, chagrin et inquiet partout. Le travail l'importune, les obédiences lui déplaisent, les embûches du malin esprit le surprennent, les tentations le surmontent ; en un mot, sans lecture et méditation, il ne peut rien faire qui vaille ; c'est une lampe sans huile, un aveugle sans guide, qui marche toujours à tâtons, qui bronche à chaque pas et qui s'égare même au milieu des grands chemins (1). »
Lorsque saint Thomas avait réglé tout ce qui concernait les religieux profès, il s'occupait des novices; mais, s'il était contraint quelquefois de faire sentir aux premiers la fermeté d'un supérieur, il ne laissait voir aux seconds que la bonté, que le tendre intérêt d'un père. Non content des renseignements que lui communiquait le maître des novices, il les voyait tous en particulier, afin de s'assurer par eux-mêmes de leur vocation et de leur progrès ; il les interrogeait sur les motifs qui les avaient portés à renoncer au monde, et à embrasser la
(1) S. Martin, n. S.
règle de saint Augustin, sur leurs dispositions présentes, sur leurs attraits et leurs répugnances intérieures, sur les moyens qu'ils prenaient pour avancer dans la vertu, sur les difficultés et les obstacles qu'ils rencontraient dans l'exécution de leurs pieuses résolutions. Puis, il leur donnait, sur chacun de ces points, les salutaires avis qui leur étaient nécessaires. Faisant un jour la visite dans le couvent de Séville, Thomas y trouva un jeune novice en butte à une dangereuse tentation. Ses parents, guidés par des considérations humaines, le pressaient» avec les plus vives instances, de quitter le couvent où la Providence l'avait conduit, pour entrer dans celui des Dominicains. Le jeune homme, encore assez peu affermi dans sa vocation, était sur le point de céder aux sollicitations de sa famille, lorsque Dieu lui inspira la pensée de faire connaître au provincial les perplexités qui agitaient son àme. Quand il se fut bien expliqué, le saint lui dit : « Mon fils, ce n'est pas la voix de vos pa- » rents que vous devez écouter, mais la voix de Dieu. » Allez et priez pendant trois jours ; jo prierai de mon » côté, et soyez sur que l' Esprit-Saint vous éclairera. » Le novice se retira. Trois jours après, Thomas le fit appeler et lui dit : « Mon fils, recueillez-vcus devant Dieu » et écoutez-moi : j'ai recommandé vctre vocation au » Seigneur, et j'ai ordre de vous dire de sa part que vos » parents, en sollicitant votre sortie du couvent, ne sont » point inspirés par son esprit, mais uniquement par la » chair et le sang. La religion de saint Dominique est » très-sainte, le Seigneur y est servi avec une grande » perfection ; cependant vous ne devez pas l'embrasser ;
» c'est ici que vous devez demeurer, et sachez que, si » vous sortez, vous ne trouverez Dieu nulle part ailleurs. » Si vous restez ici, il vous donnera sa grâce, vous vi<- » vrez en repos, et vous deviendrez un des plus grands » hommes de la province. » Ces paroles, prononcées d'un ton prophétique, firent la plus vive impression sur le novice ; il se retira avec la résolution de tenir à sa première vocation. Le P. Salon ajoute que la prédiction du saint provincial eut son accomplissement, et que ce novice, devenu profès, fut un des plus* célèbres religieux de son temps.
Saint Thomas terminait ses visites par un discours qu'il prononçait devant les pères et les frères assemblés. Dans ce discours, après avoir exposé en général l'état du couvent, et signalé en particulier, avec la réserve convenable, les abus et les défauts qui s'y étaient introduits, il indiquait les moyens les plus propres à remédier aux uns, et à corriger les autres. Puis, transportant par la pensée ses auditeurs devant le tribunal de Dieu, il développait devant eux le sévère interrogatoire qu'ils auraient à y subir, au dernier jour, sur la manière dont ils auraient rempli leur vocation et répondu à leurs sacrés engagements. Msis il reproduisait cette scène redoutable avec une si grande énergie, avec une foi si vive, que le sentiment d'effroi dont son âme était saisie allait jusqu'à altérer sa voix. Aussi, ce même sentiment ne manquait jamais de se communiquer à toute l'assemblée, et de produire dans tous les cœurs de salutaires impressions.
Saint Thomas a été mis au nombre des réformateurs
de l'ordre des Augustins. Son dévouement inviolable aux règles et aux traditions primitives, le zèle prudent et ferme qu'il a déployé dans tous ses emplois pour maintenir la vigueur de la discipline, les travaux qu'il a exécutés, les contradictions qu'il a souffertes dans la lutte incessante qu'il a soutenue contre l'esprit de relâchement ; en un mot, tous ses actes comme prieur et comme provincial, suffiraient seuls pour justifier le titre de réformateur que la reconnaissance de ses frères lui a décerné. Mais ce titre lui appartient encore sous un autre rapport.
Quoique, à l'époque où vivait saint Thomas, l'observance régulière fût, en général, dans un état satisfaisant parmi les Augustins d'Espagne, il est vrai de dire néanmoins que le temps lui avait fait subir, principalement en ce qui concernait la pratique de la pauvreté et de la pénitence, des modifications nombreuses, qui la rendaient bien différente de ce qu'elle avait été dans l'origine. Mais, outre cette sorte d'affaiblissement moral qui ne laissait pas de l'affliger, le serviteur de Dieu observait avec une douloureuse attention la marche lente, mais incessante, des tendances de relâchement dont nous avons signalé plus haut les premiers résultats. Ne pouvant se défendre des plus tristes prévisions à la vue de ces funestes symptômes, il résolut de préparer d'avance les remèdes aux maux qui lui semblaient menacer son Ordre. Non qu'il eût la prétention de s'ériger lui-même en réformateur ; mais , quoiqu'il ne se crût point appelé personnellement à accomplir au sein de la province une réforme dont il entrevoyait la nécessité
dans un avenir peu éloigné, il jugea qu'il était de son devoir d'en jeter comme en secret les premiers germes, se reposant sur la Providence du soin de les développer. Dans cette vue, il s'appliqua avec une attention particulière à former des disciples qui pussent dans la suite exécuter, soit par eux-mêmes, soit par d'autres qu'ils formeraient à leur tour, tous les desseins qu'il avait conçus pour la gloire de Dieu et le bien de l'Ordre. Ces enfants spirituels du serviteur de Dieu se montrèrent dignes de sa tendresse et répondirent à sa confiance, autant que les positions diverses où ils se trouvèrent purent le leur permettre. On nous a conservé les noms de quelques-uns d'entre eux, que nous citerons ici : le P. François de la Nieva, qui fut élevé à la dignité de provincial dans le chapitre présidé à Tolè de, par le général. Le mérite de ce religieux était si bien reconnu, que Je%n de Tavera, archevêque de Tolède , ne craignit pas de dire un jour que, si l'Ordre des Augustins venait à périr, le P. François de la Nieva suffirait à lui seul pour le ressusciter ; le P. Alphonse d'Orozco , qui posséda toute la confiance de l'empereur Charles Quint, de Philippe II, de Jeanne d'Autriche, princesse de Portugal ; enfin le P. Jérôme Ximénès, dont nous allons parler un peu plus au long, parce qu'il fut celui de tous les disciples de saint Thomas que la Providence apppela à le seconder plus efficacement dans ses vues de réformation. Ici notre récit se lie à l'établissement d'une mission que le serviteur de Dieu fonda dans le Nouveau-Monde.
La découverte du Nouveau-Monde, encore toute récente, venait d'ouvrir aux ouvriers apostoliques un
champ vaste et fécond, sur lequel ils s'élancèrent aussitôt avec un généreux dévouement. Tous les ordres religieux, animés d'une sainte émulation, se disputèrent l'honneur d'aller faire entendre aux peuplades sauvages les premières paroles du salut. A mesure que de hardis navigateurs conquirent de nouvelles terres à la civilisation, on vit se précipiter sur leurs traces de zélés missionnaires tout brûlants du désir de gagner des âmes à l'Evangile. Mais il était juste que l'Espagne et le Portugal, qui s'associaient dans la commune gloire de la découverte de l'Amérique, partageassent aussi celle de poser les premiers fondements des missions qui devaient s'établir dans les différentes parties de cet immense continent. Tandis que le Brésil, conquis par Vespuce à la couronne du Portugal dès le commencement du XVIe siècle, recevait les premières semences de la foi par le ministère des missionnaires de cette nation, Ferdinand Cortès travaillait à soumettre le Mexique au royaume d'Espagne. Aussitôt que cette conquête fut achevée, l'empereur Charles Quint avisa aux moyens d'y introduire le christianime. Après avoir pris les conseils et l'autorisation du saint Pontife, il fit appel à tous les ordres religieux répandus en Espagne.
Saint Thomas n'avait pas attendu ce moment pour travailler à la conversion des pauvres idolâtres du Mexique. Dès qu'il eut été élevé pour la première fois à la dignité de provincial, il forma le projet de fonder une mission dans la nouvelle colonie. Mais, afin de ne rien précipiter, il se contenta de faire passer dans cette contrée quelques religieux de son choix, moins pour
y prêcher l'Evangile que pour y recueillir, sur l'état des lieux, le génie et les mœurs des indigènes, toutes les observations propres à l'éclairer lui-même sur les avantages et les inconvénients de l'œuvre qu'il méditait.
Le P. Jérôme Ximénès était le chef de ces premiers missionnaires. Aussitôt qu'ils furent arrivés au Mexique, ils se dispersèrent deux à deux dans le pays, sans prendre d'autres précautions que celles de fixer l'époque à laquelle ils devraient se réunir. Ximénès et son compagnon 's'étant égarés, ils tombèrent entre les mains d'une horde de sauvages qui les enchaînèrent avec intention de les retenir en esclavage ; mais les exemples de douceur et de patience que les deux religieux leur donnèrent firent une si grande impression sur le cœur de leurs nouveaux maîtres, que ceux-ci, oubliant leurs instincts d'inhumanité, les traitèrent avec un grand respect, et que, non contents de leur rendre la liberté, ils voulurent les conduire eux-mêmes aux Espagnols. Après quelques mois de séjour au Mexique, Ximénès, fit partir plusieurs de ces missionnaires pour l'Espagne, afin de donner au provincial les renseignements qu'ils avaient recueillis. Ces renseignements étaient si favorables, que, sur le simple rapport de saint Thomas, le chapitre de 1533, réuni à Tolède dans le couvent de Tous-les-Saints, décida qu'une mission serait fondée au Mexique.
Quoique le serviteur de Dieu cessât alors de remplir les fonctions de provincial, il fut chargé, par commission spéciale de l'assemblée, de poursuivre l'œuvre de la
mission qu'il avait commencée. Il choisit sept religieux pleins de ferveur et de dévouement, et, après leur avoir donné, pendant quelques mois, les instructions convenables, il les fit partir pour le Mexique.
Les travaux de ces hommes apostoliques, joints à ceux du P. Jérôme Ximénès et de ses premiers compagnons, furent couronnés de si rapides succès, que saint Thomas se vit bientôt dans la nécessité d'envoyer de nouveaux ouvriers à leur secours. En 1535, dix-huit autres religieux Augustins, animés, comme leurs devanciers, de l'esprit du serviteur de Dieu, s'embarquèrent encore pour la nouvelle mission. Cet envoi de missionnaires fut suivi de plusieurs autres qui eurent lieu les années suivantes. En 1539, le P. Ximénès écrivit la lettre suivante à saint Thomas :
« Au très-révérend Père Thomas de Villeneuve, prieur du monastère de Saint-Augustin, à Burgos.
» Mon très-révérend Père,
» Que la paix du Seigneur soit avec vous ! Tous mes frères, grâces à Dieu, sont arrivés au Mexique le 6 du mois de septembre. Ils m'ont appris qu'une grande couronne de gloire vous était réservée, en récompense de votre zèle à encourager une œuvre qui intéresse Dieu même, une œuvre qui est si chère aux vrais amis de son culte. Les actions de grâces [que votre bienveillance, à l'égard de cette œuvre, a fait naître dans le cœur de vos enfants devraient être écrites en lettres d'or, ou, si cela était possible, tracées de notre sang, pour que vous en
puissiez mieux connaître la sincérité : mais le Seigneur suppléera à ce défaut en les écrivant lui-même dans le livre de vie, pour vous tenir compte plus tard de vos efforts.
» La protection visible de la Providence qui fait produire des fruits de grâce à la parole de ses ministres, qui pousse les hommes à la découvorte de nouvelles contrées, dans le seul dessein d'y faire connaître l'Evangile aux malheureuses populations qui les habitent, cette divine protection est pour nous un gage certain que notre œuvre est agréable à Dieu. L'année dernière, un religieux français, de l'Ordre de saint François, partit du Mexique, dans le but de chercher une terre lointaine que les magistrats de ce pays-ci lui avaient indiquée, mais il ne put la trouver. Il voyagea l'espace de cinq cents milles au milieu des populations d'un riche pays, et, après avoir traversé un vaste désert de près de six cents milles, il arriva dans une contrée populeuse, gouvernée par de sages lois, où. il vit des villes fortifiées et des maisons régulièrement bâties. Les habitants ont pour habit une longue robe traînante, le plus souvent en soie, et, pour chaussure, des souliers ou des bottes de cuir. Ce qu'il nous a raconté de la richesse de ces pays me paraît trop incroyable pour que j'essaie de vous en faire le tableau ; ce missionnaire rapporte y avoir vu un temple, consacré aux idoles, dont les murs, tant de l'intérieur que de l'extérieur, étaient tout incrustés de pierres précieuses. On dit que, dans l'intérieur du pays, il y a des chameaux et des éléphants ; et ceux que la soif de l'or a conduits dans ces parages racontent qu'ils ont
découvert, à peu de distance de la terre, des îles aussi riches et aussi bien gouvernées.
» Je vous transmets ces particularités , pour vous faire comprendre combien le Seigneur doit avoir pour agréable votre zèle à nous envoyer des ouvriers qui travaillent avec nous à ce vaste champ qu'il nous a fait dé' couvrir.
» Les frères que vous nous avez envoyés, et le jeune homme que vous leur avez adjoint, sont arrivés aux Mexique avec quelques religieux de Séville, en tout au nombre de douze. Quelques-uns d'entre eux avaient souffert de la longueur du voyage ; mais les ressources nombreuses de ce pays n'ont pas tardé à les fortifier, et, après quelques jours de repos, ils ont pu se mettre en route pour le lieu de leur destination ; nous retenons toutefois ici le novice, qui doit prendre l'habit clans notre couvent, et le frère Didace de Bertavilla, qui remplira les fonctions de maître des Profès. Tous nos religieux se portent très-bien, grâces à Dieu, et s'unissent à moi dans leurs prières, pour demander au Seigneur qu'il vous conserve sa grâce, et augmente en vous cet esprit de zèle qu'il vous a communiqué en faveur de notre œuvre.
» Votre très-soumis et très-respectueux,
» Fr. Jérôme XIMÉNÈS.
» Acapicthla, 9 octobre 1539. »
Les missionnaires Augustins du Mexique avaient reçu l'ordre de s'établir en province, aussitôt qu'ils se verraient en nombre suffisant. Ils prirent cette mesure en
l'année 1535, époque à laquelle abordèrent au Mexique les religieux envoyés par saint Thomas au secours de leurs frères, Aussitôt après l'arrivée de ces nouveaux missionnaires, le P. Ximénès, supérieur de la mission, assembla le chapitre, qui lui conféra à lui-même la dignité de provincial.
Or, ce fut cette nouvelle province qui devint le berceau de la réforme tant désirée par le serviteur de Dieu. En envoyant ses disciples dans le Nouveau-Monde, Thomas leur fit prendre le costume grossier et austère qu'avaient porté les premiers enfants de saint Augustin. Ce costume se composait d'une robe étroite d'étoffe presque aussi rude que le ci lice, d'un capuce et d'un manteau de même étoffe, enfin de sandales faites de cordes tressées. Les missionnaires avaient pris ce costume avant de quitter les rivages d'Espagne, il le gardèrent au Mexique ; les religieux, qui plus tard leurs furent adjoints, l'adoptèrent également, et, dans le chapitre où les bases de la nouvelle province furent posées, on décida que les religieux qui en feraient partie à l'avenir porteraient l'habit réformé par saint Thomas, et n'auraient pour chaussure que des sandales de cordes. Quelques années plus tard, une nouvelle province fut établie au Pérou, sur le même pied que celle du Mexique. Cette réforme rentra même bientôt dans la mère-patrie. Des Augustins déchaussés, y ayant été rappelés à diverses époques, par les intérêts de leur mission, portèrent, par leur exemple, des religieux de leur ordre à prendre leur costume ; ceux-ci trouvèrent à leur tour des imitateurs, et l'élan, une fois donné, ne s'arrêta plus. Sous la
protection bienveillante du roi Philippe, des maisons d'Augustins déchaussés s'établirent sur plusieurs points de l'Espagne. Enfin le saint siège donna une solennelle sanction à la réforme nouvelle, qui se répandit alors, avec une grande rapidité, dans toutes les contrées de l'Europe (1).
Nous sommes arrivés au terme de ce second livre, saint Thomas est connu du lecteur comme religieux. Nous avoDS raconté avec détail les travaux multipliés que le serviteur de Dieu accomplit dans l'intérieur et pour le bien de l'Ordre auquel il appartenait. Qu'on veuille bien à présent reporter ses regards sur la carrière qu'il a parcourue, et dans quelque situation qu'on le considère, dans le commandement ou sous l'obéissance, on aura lieu d'admirer en lui le modèle parfait de la vie religieuse.
(i) Voyez Boll. com. proev. § VI, n. 73, 78.