‹ Histoire de S. Thomas de Villeneuve, dit l'aumonierChapitre 23 sur 37 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

SOMMAIRE. — Objet de ce livre. — Saint Tbomas prédicateur de la parole divine. — Il prêche à Salamanque. — Succès de ses prédications. — Charles Quint le nomme son prédicateur ordinaire. — Thomas prêche devant la cour. — Son sermon pour le troisième dimanche de l'Avent. — Son sermon pour le 19* dimanche après la Pentecôte. — Avidité de Charles Quint et d'Isabelle, son épouse, pour la parole de saint Thomas. — Son sermon pour le jeudi saint : il est ravi en extase pendant sa prédication. — Fruits de salut qu'il opère à la cour. — Nouvelles extases du saint en chaire, pendant la messe, pendant la méditation. — Paroles de saint Thomas sur ses ravissements. — Ses travaux et ses succès dans la réforme de3 monastères de fille9. — Saint Thomas possède le don de toucher les cœurs. — Histoire admirable de la conversion d'un Juif. — Autres faits de même nature. — Charles Quint le prend pour son conseiller. — Saint Thomas refuse l'archevêché de Grenade. — Il accepte par obéissance celui de Valence. — Il écrit au général de l'Ordre ; réponse qu'il en reçoit. — Il écrit au S. Pontife. — Il est sacré à Valladolid.

Les faits que nous avons à raconter dans ce livre se rapportent au ministère extérieur et public que saint Thomas de Villeneuve exerça, soit comme directeur des consciences, soit surtout comme prédicateur de la parole évangélique. En le considérant sur ce nouveau théâtre, plus ouvert, plus vaste que le précédent, nous verrons ses talents, sa doctrine et ses vertus répandre au loin le

plus pur et le plus vif éclat, que le Seigneur, toujours magnifique dans ses dons, se plaira à rehausser encore par la communication de ses grâces les plus extraordinaires ; nous verrons l'humble religieux rendant la santé aux malades, découvrant le secret des cœurs et perçant le voile qui couvre l'avenir ; enfin nous le contemplerons souvent, pendant le cours de ses prédications, dans le ravissement de l'extase et dans la jouissance anticipée des délices du ciel. Ravi lui-même d'admiration devant un aussi beau spectacle, notre pieux lecteur reconnaîtra avec nous, une fois de plus, la vérité de cette divine maxime : Celui qui s'humilie sera exalté (1).

Saint Thomas commença son ministère apostolique par la prédication. Il possédait, dans un rare degré, toutes les qualités requises pour exercer avec fruit cette grande fonction. Naturellement éloquent, ses talents pour la chaire avaient été fécondés par de longues et sérieuses études sur toutes les branches de la science ecclésiastique. L'enseignement l'avait habitué à s'exprimer avec aisance, à exposer avec clarté, à raisonner avec vigueur ; sa foi vive et profonde, son zèle ardent pour le salut des âmes, et sa tendre charité pour Dieu, promettaient à ses discours et à son débit la chaleur, l'onction et la force qui sont nécessaires au prédicateur pour toucher et entraîner ; enfin la pureté de ses intentions, l'éminente sainteté de sa vie, ne pouvaient manquer d'attirer sur les cœurs la grâce qui, seule, peut les changer et les convertir. Certes, quand un prédicateur

(OS. Math. XXIII, 12.

de l'Evangile commence son ministère sous de pareils auspices, il a droit de compter sur le succès.

Saint Thomas entra dans le ministère évangélique aussitôt après sa première élection comme prieur du couvent de Salamanque, c'est-à-dire dans le courant de la troisième année qui suivit sa profession. Ce fut dans l'église conventuelle qu'il prêcha d'abord, devant l'auditoire assez restreint qui avait l'habitude de la fréquenter. Mais, à peine y eut-il fait entendre les premiers accents de son éloquence, que le nombre de ses auditeurs s'accrut dans une étonnante proportion. On s'émut dans toute la ville, on accourut de toutes parts, et bientôt l'enceinte de l'église se trouva trop étroite pour contenir la foule qui affluait devant la chaire du nouveau prédicateur (1). « Ce fut au point, remarque un ancien bio- » graphe (2), qu'on eût plutôt dit que tout Salamanque > était dans un monastère, que non pas qu'il y avait des » monastères à Salamanque. »

Le bruit de la réputation naissante du serviteur de Dieu parvint aux oreilles d'un célèbre prédicateur dont le nom, inconnu parmi nous , retentissait alors dans toute l'Espagne (3). Cet homme apostolique se rendit au

(1) Salon n. 46.

(2) S. Martin n. 12.

(3) LeP. Jean Urtado, de l'ordre de S. Dominique. C'était un religieux plus recommandable encore par sa science et sa piété que par ses talents oratoires ; il fut appelé par Charles Quint à l'archevêché de Tolède. Mais, non content de refuser cette haute dignité, il fit les plus vives instances auprès de l'empereur pour obtenir que le choix honorable dont il avait été l'objet restât enseveli dans le plus profond secret. .

couvent des Augustins pour y entendre saint Thomas. Il fut si vivement frappé de la sublimité de la doctrine du religieux Augustin, de la sainte liberté avec laquelle il attaquait le vice, de l'onction qui respirait dans ses paroles lorsqu'il exhortait à la pratique de la vertu, qu'il eut peine à attendre la fin du sermon pour exprimer son admiration. « Gloire à Dieu ! s'écria-t-il au » milieu de l'auditoire. Béni soit à jamais le Seigneur >> qui a daigné envoyer de nos jours, pour travailler à sa » vigne, un aussi excellent ouvrier ! Certes ! j'avais en- » tendu dire beaucoup de choses à la louange de ce » père ; ce que je viens d'entendre dépasse encore tout » ce qu'on m'a raconté (1). »

La Providence ne tarda pas à ouvrir au saint prédicateur un théâtre plus élevé que la chaire de l'église conventuelle. Une députation, composée des principaux membres du chapitre de Salamanque, se rendit auprès de lui pour l'inviter, au nom du corps entier, à prêcher la station prochaine dans son église. Thomas, qui sentait au fond de son âme un puissant attrait pour la prédication, accepta avec empressement une proposition aussi conforme à ses goûts. , .

Le royaume de Léon, dont Salamanque faisait partie, était alors, ainsi que les contrées voisines, en proie aux maux de la guerre civile qui signala les premières années du règne de Charles Quint. Ce prince venait d'être proclamé par la diète de Francfort empereur d'Allemagne (le 28 juin 1519). Le désir d'aller recevoir

(1) Salon n. 48. — Magnaton n. s,'

au plus vite sa nouvelle couronne, qu'il ne reçut cependant qu'en 1528, le porta à adopter trop précipitamment une suite de mesures odieuses, touchant l'administration civile et judiciaire, auxquelles il soumit les provinces dont nous venons de parler, Elles rejetèrent ces mesures, et le feu de la rébellion éclata. De Tolède, où la révole prit naissance, elle se propagea rapidement dans les villes de Murcie, de Ségovie, de Zamora, de Yalladolid, de Burgos, et arriva de proche en proche jusqu'à Léon et à Salamanque ; partout la force armée s'opposa aux rebelles, et partout il y eut du sang répandu (1).

L'autorité royale, une fois en possession de la victoire, accomplit dans toutes les villes rebelles les plus terribles exécutions. Les populations furent épouvantées, parce qu'elles ne virent, dans ces châtiments, que le prélude de ceux que le souverain irrité ne manquerait pas d'infliger, après son retour d'Allemagne. Tel était, en particulier, l'état des esprits à Salamanque, lorsque Thomas ouvrit, dans l'église principale de cette ville, la station quadragésimale.

Ces pénibles circonstances durent imprimer à ses prédications une direction toute particulière. 11 devait, avant tout, tirer des calamités publiques les grands et utiles enseignements qui y étaient contenus. Elevant, dès son début, ses auditeurs au-dessus des agitations de ce monde, le prédicateur fit voir, dans les maux de la

(1) Ferrera, hist. d'Espagne, tom. 8, page 496 et suiv. Mariana, hist. d'Espagne, tome 5, Supplément,

patrie, les coups de la justice divine, irritée contre elle à cause de ses iniquités, et il présenta la pénitence comme le moyen le plus efficace d'obtenir du ciel grâce et miséricorde. Mais voyant, d'un autre côté, combien grande était la consternation générale, il sentit son zèle s'attendrir et résolut de consacrer une partie de ses discours à relever le courage de ses auditeurs et à ranimer leur confiance en celui qui tient dans sa main le cœur des princes et peut d'un souffle en éteindre le courroux. D'après un usage alors en vigueur pendant le carême, les prédicateurs devaient entremêler les instructions qu'ils puisaient dans l'Evangile, d'une glose morale qui avait pour objet un psaume de David. Thomas choisit le psaume In exitu Israël, etc., ce beau cantique qu'on chante «à l'office de Vêpres le dimanche et dans lequel le roi prophète célèbre, avec un langage si magnifique, les merveilles opérées par la divine Providence, pour délivrer le peuple Juif de la servitude d'Egypte et pour le mettre en possession de la terre promise. C'était un choix heureux. Ce texte offrait au prédicateur la matière d'une suite de réflexions morales, en harmonie avec les circonstances du temps et la disposition des esprits et des applications très-propres à ranimer tout à la fois la componction et la confiance dans tous les cœurs. En effet, les commentaires du saint prédicateur obtinrent un plein succès. Toutes les âmes s'ouvrirent à ses paroles, empreintes à la fois de force et de douceur.

Les prédications de saint Thomas furent suivies, avec la plus grande assiduité, par tous les habitants de Salamanque. Voici les faits que contient, à ce sujet, le récit

d'un témoin oculaire : Le nombre des personnes qui accouraient pour entendre saint Thomas était si considérable, qu'il remplissait non-seulement l'enceinte, mais encore toutes les avenues de l'église. Le jour où le sermon devait avoir lieu, toute occupation, toute affaire cessaient ; on se rendait de grand matin au pied de la chaire, de peur qu'on ne fût privé, en différant, d'une place convenable pour entendre le prédicateur. Or, le mobile de cet empressement était, du moins pour la plupart des auditeurs, non une vaine curiosité, mais un désir sincère de sanctification. Outre ses talents naturels, le saint prédicateur avait encore le don naturel de convaincre et de toucher ses auditeurs, le don de les convertir. Sa parole, pleine de clarté dans l'instruction, de chaleur et d'onction dans l'exhortation, saisissait l'esprit et remuait le cœur, et l'on sortait ordinairement du sermon avec le regret d'avoir offensé Dieu, avec la résolution de rentrer dans son amitié et de lui rester fidèle à l'avenir.

Les prédications de saint Thomas opérèrent un changement merveilleux dans la ville de Salamanque. Agitée, consternée auparavant, la population rentra, à la parole du serviteur de Dieu, dans le calme que donne la confiance ; toutes les classes, animées d'une généreuse émulation, recueillirent les fruits de salut les plus abondants. Pendant le carême et les fêtes paschales, les jeux, les divertissements profanes cessèrent entièrement; les églises furent fréquentées et les fidèles y accomplirent avec piété leurs devoirs religieux.

Ce fut surtout parmi les jeunes gens que la parole de

saint Thomas porta des fruits précieux. Les étudiants de l'Université avaient suivi, avec une sorte d'avidité, les prédications de l'éloquent religieux. Ils donnèrent à toute la ville, par leur piété, des exemples d'édification d'autant plus frappants qu'on était moins accoutumé à un semblable spectacle. Il y eut un grand nombre de ces jeunes gens qui quittèrent le monde pour se retirer dans le cloître. Les couvents de Salamanque furent assiégés, les maisons de noviciat se remplirent, et l'on fut même contraint d'envoyer dans les communautés religieuses du voisinage beaucoup de jeunes postulants qui n'avaient pu trouver place dans celles de la ville (1).

Parmi les plus illustres conquêtes que fit en cette occasion le sait prédicateur, à l'avantage particulier de son Ordre, il y en eut deux dont nous devons faire ici une mention expresse. La première fut celle du P. Alphonse de Borgia. Ce jeune étudiant appartenait à l'illustre famille qui a donné François de Borgia à la compagnie de Jésus. Après avoir fait profession dans l'Ordre des Augustins, Alphonse devint un des plus fidèles disciples de saint Thomas de Villeneuve. Saint Thomas le jugea même digne de partager, avec Ximénès et ses compagnons les premiers travaux de la mission du Mexique. Alphonse en fut un des plus beaux ornements ; il y mourut en odeur de sainteté et laissa, dans les annales de l'Ordre de Saint-Augustin, un nom digne de figurer à côté du rang qu'occupe celui de François dans l'histoire des disciples de saint Ignace (2).

(1) Salon n. 50, 53.

(2) Salon n. 156.

Nous voulons parler, en second lieu, du P. Mugnaton, qui figure au nombre des historiens de saint Thomas. « Le très-illustre P. Jean Mugnaton, épiloguant tout ce qu'on peut dire de grand à la louange d'un rare prédicateur, proteste qu'à voir le bienheureux Thomas échauffé dans ses mouvements, on l'eût pris pour un saint Paul ressuscité, ou pour un Elie entouré de feu, ou pour un séraphin descendu du ciel en chaire. Il dardait des traits si puissants dans les cœurs, qu'il emportait les plus opiniâtres résistances. Le témoignage de ce grand évêque doit être reçu sans reproche, d'autant plus justement qu'il n'en parlait que par expérience, pour avoir été touché au vif, en un sermon de saint Thomas, d'un de ces traits et persuadé efficacement de quitter le monde et entrer en notre religion, de laquelle il fut par après un très-précieux ornement. Le lecteur jugera favorablement de l'excellence de ce prélat, s'il considère que Philippe II ne le choisit pour être le précepteur de son fils Charles, prince d'Espagne, et ne lui conféra l'évèché de Ségorbe, que pour exprimer d'une part l'opinion qu'il avait de sa vertu et mettre de l'autre son mérite dans la récompense. »

C'est, après le P. Salon, à cet excellent historien que nous avons emprunté les détails qui précèdent sur le résultat des prédications de saint Thomas à Salamanque (1).

Ce premier succès répandit bientôt au loin la réputation de l'éloquent religieux. Toutes les villes de Castille

(i) Mugnat» n. 7.

enviaient à Salamanque l'avantage de l'entendre; on l'appelait surtout à l'approche des fêtes. Dans l'impuissance où il était de satisfaire à tous les désirs, il se rendait dans les villes les plus populeuses, dont les besoins lui paraissaient plus pressants. A l'heure où il devait prêcher dans une église, toutes les autres devenaient désertes, quelle que fût la solennité de la fête. Les ecclésiastiques de tout ordre et de tout rang se confondaient avec les simples fidèles pour aller assister au sermon de l'homme apostolique. Placé en présence d'un auditoire aussi varié, Thomas savait se faire tout à tous ; il trouvait dans sa science et dans son zèle de quoi répondre aux besoins de tous ses auditeurs ; il faisait sortir avec la plus grande aisance de son sujet des instructions propres au prêtre, au religieux, à l'homme du monde. Dieu, d'ailleurs, donnait à la parole de son ministre comme une vertu multiple qui en modifiait l'effet suivant les dispositions de chacun, une vertu qui portait en même temps le remords dans la conscience du pécheur et la confiance dans les âmes innocentes.

Tandis que le serviteur de Dieu dispensait le pain de la parole aux diverses populations de la Castille, Charles Qnint entrait dans ce royaume. La nouvelle des désordres qui s'y étaient produits pendant l'absence du monarque l'avait irrité, mais deux ans s'étaient écoulés depuis cette déplorable époque ; pendant ce temps son cœur s'était adouci : à son entrée, il manifesta les dispositions les plus pacifiques, et les premiers actes par lesquels il signala sa présence, suffirent pour dissiper les craintes qu'on avait conçues à son approche.

La renommée porta bientôt le nom du P. Thomas aux oreilles de l'empereur. Il voulut l'entendre. Mais la modestie de l'humble religieux fut si alarmée de la proposition qui lui fut faite de parler devant l'empereur, que l'autorité du provincial dut intervenir pour vaincre ses répugnances. Alors il n'hésita plus, et, l'obéissance donnant à son zèle une nouvelle vigueur, il prêcha, pour la première fois, d'une voix libre et ferme, l'austère morale de l'Evangile devant la plus brillante cour du monde. L'histoire de Charles Quint montre que ce prince était animé des plus vifs sentiments de foi ; la démarche qu'il fit à la fin de sa carrière publique est assurément un des plus beaux triomphes que l'esprit de foi ait jamais remporté sur l'esprit du monde. Lorsque saint Thomas porta, pour la première fois, la parole devant lui, le monarque était jeune encore, et aux illusions de l'âge se joignaient, dans son âme, les illusions de la puissance et de la gloire. Cependant il comprit de suite le mérite du prédicateur, et le bien que ses prédications pourraient lui faire à lui-même. La profondeur de la doctrine développée par saint Thomas le frappa vivement ; le feu de sa parole l'émut ; sa liberté tout apostolique lui parut être un utile contrepoids à opposer aux vaines adulations de la flatterie. Charles Quint voulut s'attacher un homme qui ne lui dirait jamais que la vérité, et qui la lui dirait toujours au nom de Dieu.

Aussitôt que le sermon fut fini, l'empereur fit dire au provincial des Augustins qu'il désignait le P. Thomas pour être, à l'avenir , son prédicateur ordinaire. Il exprima en même temps le désir de voir ce religieux atta-

ché désormais à la résidence de Valladolid, séjour habituel de la cour (1). Ce désir ne fut pas pleinement exaucé. Thomas était, comme nous l'avons vu, aussi habile administrateur que prédicateur éloquent ; les intérêts de son Ordre ne lui permettaient pas de passer l'année sous un cloître, dans le seul but d'attendre les époques où il aurait à prêcher devant la cour.

Quoiqu'il en soit, saint Thomas eut bientôt à commencer devant la cour le ministère évangélique dont l'empereur l'avait chargé, et voici les circonstances dans lesquelles il porta pour la première fois la parole devant son royal auditoire. La cour était à Valladolid, livrée à une sorte d'enivrement de joie. L'impératrice Isabelle, sœur aînée de Jean III, roi de Portugal, que Charles Qnint avait épousée le 3 mai 1526, venait de mettre au monde le prince Philippe (2). Ce joyeux événement donna lieu à des fêtes magnifiques. Elles ne se terminèrent que pour faire place à d'autres fêtes non moins brillantes, qui accompagnèrent la cérémonie de la prestation, par les Etats assemblés, du serment de fidélité au prince nouveau-né, héritier présomptif de la couronne. Cette dernière cérémonie eut lieu, en effet, au mois d'avril de l'année 1528 (3).

Saint Thomas arrivait à Valladolid dans ces circonstances. Lui, qui portait dans ses regards la modestie d'un ange, dans les traits flétris de son visage l'em-

(1) Salon n. 61. Mugnaton n. 8.

(2) Le 80 mai 1527.

(3) Suppléa), de Mariant et hist, tom. 9.

preinte austère de la pénitence, dans tout son costume enfin les humbles livrées de la pauvreté, tombait au milieu d'une cour où l'éclat de la grandeur brillait de tout ce qu'elle a de plus éblouissant, où le luxe de l'opulence étalait ses pompes les plus séduisantes. Et c'était au moment où cette cour était emportée, pour ainsi dire, dans un tourbillon de plaisirs et de divertissements, qu'il devait faire entendre à ses oreilles le langage lugubre de la mort, du jugement de Dieu, de la pénitence, et abattre à ses pieds toutes les vanités et toutes les illusions de la vie. Certes, le contraste était frappant, et rien déjà n'était plus éloquent pour un tel auditoire que la présence d'un tel prédicateur ; comme aussi, rien n'était plus propre à enflammer le zèle d'un semblable prédicateur, que la vue d'un semblable auditoire. Placé sur ce nouveau théâtre, saint Thomas éprouva une impression semblable à celle qui émut saint Paul au milieu d'Athènes, il sentit son esprit s'agiter au-dedans de lui. Ses convictions religieuses, déjà si vives, s'animèrent encore au spectacle de tant de vanités ; ses paroles devaient se ressentir du feu qui embrasait son âme. On a remarqué que jamais saint Thomas ne fut plus simple dans sa diction, ni plus libre dans sa pensée, ni aussi plus vif dans ses mouvements, que devant cet imposant auditoire. Apôtre à la cour comme partout ailleurs, il y prêcha de la seule abondance de son cœur, sans y apporter une plus grande préparation que dans toute autre circonstance. Il est fâcheux que ses discours n'aient pu arriver jusqu'à nous tels qu'il les prononçait ; cependant, si incomplets qu'ils soient, les canevas que nous possé-

dons, rédigés par lui-même, suffisent pour confirmer les réflexions que nous ayons faites plus haut sur le genre de notre bienheureux prédicateur. Nous en citerons donc quelques extraits.

Saint Thomas prend pour texte de son sermon pour le troisième dimanche de l'Avent, ces paroles adressées par les Juifs à saint Jean-Baptiste : Tu qius es ? Qui êtesvous ? Et il parle ainsi : « Courte sentence, mes frères, !» mais féconde en salutaires réflexions. Plût à Dieu que » vous comprissiez tous qui vous êtes ! Cette science » vous serait plus utile que toutes les autres sciences » du monde. A quoi vous servira-t-il de connaître le » mouvement des astres, les vertus des plantes, les pro- » priétés des animaux, si vous vous ignorez vous-mê- » mes ? L'étude de vous-mêmes doit être, sachez-le, la » première et la dernière de vos études. Soyez aussi » sages qu'il vous plaira : votre sagesse n'est que folie, » si, avant tout, vous n'êtes sages pour vous-mêmes. » Que vois-je cependant ? Je vous vois vous occuper de » votre famille, de votre maison, de vos domaine?, de » vous-mêmes; mais de votre âme, nul souci ! Quelque » rapide que soit la fuite du temps, vous trouvez assez » de loisir, dans un seul jour, pour parcourir le cercle » infini de vos occupations et de vos plaisirs, et dans » un mois, dans une année, vous ne trouvez pas, aveu- » gles que vous êtes, vous ne trouvez pas une heure, » pas un instant pour penser à votre âme ! Quoi donc ! » est-ce que vous vous estimez si peu que de ne pas » vous juger dignes d'un moment d'attention ? Hommes » aveugles, aveugles, trois fois aveugles ! vivre ainsi,

» toujours répandus au dehors, toujours exilés de vous- » mêmes. Ah ! mes frères, rentrons en nous-mêmes et » étudions-nous. Laissons, s'il le faut, l'étude des let- » très, des arts, de la philosophie ; sans ces sciences on » peut se sauver ; étudions-nous nous-mêmes, car sans » la science de soi-même, point de salut ; point de salut, » entendez-le ; car vous ne vous sauverez pas, si vous » ne faites pénitence, et vous ne ferez pas pénitence si » vous ne vous connaissez pas vous-mêmes... »

» Pour parvenir à vous connaître vous-mêmes, vous » devez rechercher quelle est votre nature, quelle est » votre profession, quels sont vos emplois. Votre na- » ture : qu'êtes-vous quant à votre corps ? Je vous ren- » voie à ceux qui ne sont plus. Allez dans les cimetières, » creusez dans les tombeaux : en voyant ce qu'ils ren- » ferment, vous reconnaîtrez ce que vous êtes. 0 homme, » ô abjection ! 0 fils de l'homme, ô ver de terre ! Malheur » à vous qui êtes orgueilleux ! vous vous élevez aussi » haut que vous pouvez ; eh bien ! montez, montez en- » core, votre chute n'en sera que plus éclatante. Oui, » qui que vous soyez, grands de la terre, pontifes de » l'Eglise, héros de la guerre, il vous faudra bien un » jour disparaître de ce monde, et vous coucher dans la » corruption du tombeau. Mais, ô mon Dieu ! ils ferment » les yeux pour ne point voir, ils se bouchent les oreil- » les pour ne pas entendre, ils veulent jouir sans trouble » ni inquiétude des vains plaisirs du siècle. Néanmoins, » une voix m'ordonne de crier, j'ai répondu : Que di- » rai-je par mes cris? Toute chair n'est que de V herbe, » et toute sa beauté est semblable à la fleur des

» champs (1). Voilà , ô prédicateur de l'Evangile , ce » qu'il te faut prêcher et prêcher sans cesse , parce que » les oreilles de ceux qui t'écoutent sont endurcies et » ne t'entendent pas... O endurcissement déplorable! et » l'herbe s'est desséchée, et la fleur est tombée. Regar- » dez cette jeune personne : elle est belle; elle brille de » fraîcheur et de grâce... Un instant! et vous verrez ces » beaux traits flétris, sillonnés, défaits par la vieillesse. » Que sont devenus ces traits animés , ces vives cou- » leurs , ces formes ravissantes , ces paroles enjouées ? » U herbe s'est desséchée , et la fleur est tombée!... » Après avoir apprécié , selon qu'ils méritent de l'être , les biens fragiles de la fortune et de la nature, et dissipé les illusions des hommes qui recherchent ces biens avec tant d'ardeur , le véhément prédicateur vient à expliquer la dignité de l'âme , ses nobles attributs , ses destinées immortelles , et déplore encore l'aveuglement des pécheurs qui la dégradent par une indigne conduite. Passant ensuite à son second point , Thomas oppose les caractères de la loi évangélique qu'on promet au baptême d'observer , aux traits qui se font remarquer dans la vie de la plupart des chrétiens , et il établit, entre les uns et les autres , un contraste non moins frappant que le précédent. Enfin , il aborde la troisième question, qui intéresse plus directement ses auditeurs. « Qui êtes- » vous ? s'écrie-t-il. Vous me répondez avec fierté : Nous » sommes nobles , seigneurs ; nous portons les titres de » comte , de duc ; le sang des princes coule dans nos

(1) Isaïe 40, 6.

» veines... Rangs érainents mais fardeaux plus redouta- » blés encore ! dignités sublimes , mais fécondes en » périls de tout genre ! Non ; ne vous glorifiez pas de » l'élévation de vos rangs, ni de l'éclat de vos titres ; ne » ne vous glorifiez pas , mais tremblez ! tremblez à la » vue de vos obligations et de votre responsabilité ! » Autant vous êtes au-dessus des autres par votre nais- » sance ou vos emplois, autant vous devez les surpasser » par vos vertus. Sachez-le bien, grands du siècle, votre » opulence et vos dignités ne vous ont été données , ni » pour que vous habitiez de superbes palais , ni pour » que vous marchiez sur de magnifiques tapis , ni pour » que vous vous asseyez deux fois le jour à une table » somptueuse , étincelante d'or et d'argent , ni enfin » pour que vous prodiguiez sur vos vêtements tout le » faste du luxe et de la vanité; vous êtes riches et puis- » sants pour être les pères des orphelins, les protecteurs » des faibles opprimés, pour conduire vos sujets dans la » paix et dans la justice, les défendre contre leurs enne- » mis, les secourir dans tous leurs besoins... Voilà ce » que vous devez être. Mais , en vérité , qui êtes- vous ? » Qui sont-ils , ces riches du monde qui chargent leurs » tables du fruit des travaux et des sueurs du pauvre, » qui oppriment leurs sujets par d'injustes exactions , » par toutes sortes de cruels traitements? Malheur à » vous qui êtes opulents dans S ion , grands et chefs » des peuples, qui entrez avec pompe dans les assem- » blées d'Israël (1). Ecoutez cette parole , vous tous

(1) Amos, VI, 1.

» qui foulez aux pieds le pauvre : Le Seigneur Dieu » a juré par son nom trois fois saint : voici que des » jours de malheur viendront sur vous ; ils vous » prendront comme à V hameçon , et vos enfants » comme dans les filets du pêcheur, et vous sortirez » par les brèches des murailles , et vous serez jetés » sur la montagne d'Armon (1). »

« Qui êtes-vous encore? Nous sommes juges , préfets , » capitaines , gouverneurs : soit ; mais observez-vous » l'équité? Tenez-vous en main la balance de la justice, » pour proportionner les récompenses aux mérites , les » châtiments aux crimes? En vérité, ditez-vous, la » chose n'est pas toujours en mon pouvoir, je suis obligé » de faire pencher la balance , tantôt d'un côté , tantôt » d'un autre, pour condescendre aux désirs, aux prières » des personnes honorables, de celles surtout qui sont » le plus en faveur à la cour , qui possèdent la confiance » du souverain. Un ami puissant intercède auprès de » moi : si je repousse son intercession , j'ai à craindre » une honteuse destitution... — Ne recevez-vous pas des » présents ? — Quelquefois ; et , sans cela , comment » pourais-je entretenir ma maison? Mon traitement est » modique; j'ai à supporter d'énormes dépenses... — » Travaillez la terre. — Je ne le puis pas. —Ah malheu- » reux, plût à Dieu que vous travaillassiez la terre ! un » laboureur modeste, mais honnête, vaut mieux qu'un » juge fastueux et inique... »

Dans un autre sermon , prêché à la cour le XIXe di-

(1) Amos, IV, l, 2. 3.

manche après la Pentecôte , Thomas traitait de l'union de l'âme avec Jésus-Christ par la grâce. Après avoir parlé du bonheur ineffable que le céleste époux fait goûter , par sa présence, à l'âme qui le possède , Thomas raconte , avec un saint enthousiasme, les louanges , les bénédictions que l'âme fidèle renvoie à son bien-aimé, en retour des bienfaits qu'elle en reçoit, et développe, à cette occasion, en l'appliquant à son sujet, le psaume xliv, clans lequel David célèbre les noces spirituelles de Jésus- Christ et de son Eglise. Adressant ensuite la parole à l'empereur , il lui donne , en commentant son texte , les avis les plus salutaires. Le lecteur, en lisant le passage que nous allons mettre sous ses yeux , sera sans doute frappé de la liberté apostolique, de la simplicité austère avec lesquelles un pauvre religieux osa parler en public, et devant toute une cour , au plus puissant monarque qui fût alors sur la terre.

« Maintenant, Sire , il me parait utile de m'adresser, » en particulier, à Votre Majesté. Le texte sacré que je » viens d'exposer, contient un sens moral qui mérite » d'être médité par un roi. Dans cet épithalame, l'Esprit- » Saint, ce céleste paranymphe , établit Jésus-Christ roi » du monde selon la chair , et lui trace des règles de » gouvernement que tous les princes de la terre doivent » observer , des règles que vous ne trouverez ni dans la » politique d'Aristote, ni dans la république de Platon , » ni dans tout autre livre fait de main de philosophe. » 0 roi.' dit le prophète, vous surpassez en beauté les » /Us des hommes. La beauté d'un prince, c'est l'excel- » lence , c'est la pureté , c'est la sainteté des mœurs ;

» cette beauté morale doit s'élever, par son éclat, jus- » qu'à la hauteur de la dignité dont elle est l'ornement. » Celui qui a l'honneur de commander aux hommes, a » le devoir de mener une vie supérieure à la faiblesse » de l'homme ; celui qui occupe le plus haut rang dans » le royaume , doit y apparaître comme un miroir qui » reflète, aux regards des peuples, tous les traits des » vertus civiles et religieuses, comme un modèle parfait » sur lequel les sujets puissent réformer leurs mœurs. » La grâce est répandue sur vos lèvres. Il faut que le » prince soit affable, aimable, prévenant, qu'il soit doux » dans la parole, calme dans la conversation. Qu'en lui » la gravité et l'aménité se tempèrent dans une si juste » proportion, que les grands soient maintenus dans le » respect, et que les petits s'approchent avec confiance. » Qu'il soit néanmoins , dans l'occasion , ferme , résolu , » magnanime, selon cette autre parole : Ceignez-vous » de votre glaive , o roi très-puissant / afin d'imiter » celui qui a été un agneau dans sa vie mortelle , et un » lion dans sa résurrection. Le texte ajoute : Servez- » vous de votre beauté comme d'un arc tendu , pour » les soumettre à votre empire; avancez-vous, soyez » heureux dans vos combats et régnez. Rien ne sou- » met le peuple, n'affermit la couronne, comme la vertu » du roi : la vertu qui rend le roi aimable , agréable à » tous. Loin , loin de vos peuples , grand Prince , la » crainte qui les rendrait soumis, en fermant leurs » cœurs ! que vos sujets vous soient à jamais attachés, » mais seulement par les doux liens de la reconnaissance » et de l'amour? S'il en est ainsi, grand Roi, prospérez

» et grandissez tous les jours en gloire et en vertu. » Vous avez noblement commencé ; fasse le ciel que vos » progrès et votre fin dépassent encore vos commence- » ments ? Oui , certes , il en sera de la sorte si vous » observez ce qui suit : A cause de la vérité , est-il dit, » de la mansuétude et de la justice, trois vertus qui » forment le plus bel ornement de la dignité royale. Un » roi doit aimer la vérité , haïr les fraudes , les intri- » gués, le mensonge ; il doit aimer la justice, sœur de la » vérité ; il faut que le sceptre d'équité soit le sceptre » de son règne; il doit enfin aimer la mansuétude, » parce que la colère de V homme n'opère pas lajus- » tice de Dieu. Vous avez aimé la justice et haï Viniy> niquité; c'est pour cela, ô Roi ! que votre Dieu a » répandu sur vous l'onction de sa joie... Vous l'en- » tendez , Sire : si Dieu vous a élevé au rang suprême , » ce n'est pas à cause de votre force, de votre magnani- » mité , de votre clémence , bien que ces vertus soient » nécessaires à un roi ; c'est , dit le texte , parce que » vous avez aimé la justice et haï l'iniquité. Voilà donc » le premier caractère d'un roi : être l'ami des bons , » l'ennemi des méchants. Tous ceux qui ont l'honneur » d'approcher le roi , s'étudient à lui plaire ; d'où il suit » que, s'il est l'ami des bons, tous s'efforcent d'être » bons, ou du moins de le paraître; la crainte que le » roi leur inspire les soumet aux justes sacrifices qu'ils » refuseraient à la seule crainte de Dieu. Oh ! diront-ils, » si je faisais cette action et que le roi le sût, je tombe- » rais dans sa disgrâce, il m'éloignerait de sa présence. » Et moi , je dis : ô l'éloquent prédicateur qu'un roi ! un

» seul de ses exemples , une seule de ses paroles exer- » cent plus d'empire sur le cœur des sujets que les » exhortations de tous les prédicateurs de son royaume... » Vous me pardonnerez , Sire , si mon zèle pour votre » gloire a dépassé les bornes que je devais respecter. » Que Votre Majesté ne voie dans mon langage que » l'expression du désir ardent qui m'anime de contri- » buer à son édification. Plaise à Dieu que les paroles x> du roi David soient gravées dans votre mémoire ! » Qu'elles brillent dans votre conduite , et alors , grand » Roi, alors le Seigneur votre Dieu sera épris de » votre beauté... »

Ce langage sévère ne déplaisait pas à l'empereur. Ce prince , peu franc de son naturel , aimait pourtant à entendre la vérité , sous quelque forme qu'elle lui fût présentée : mais il aimait surtout à l'entendre de la bouche d'un prédicateur tel que Thomas , dont il appréciait le zèle pur et désintéressé , dont il vénérait la sainteté éminente. Isabelle partageait les sentiments de son époux. Isabelle l'idole de la cour, moins par le rang qu'elle y tenait, que par la beauté dont elle était douée, avait le bonheur , dans l'ardeur même de la jeunesse , et au milieu des adulations de toutes sortes , d'attacher un plus haut prix à la beauté de l'âme et à l'innocence des mœurs , qu'à la grâce des formes et à la noblesse des manières. Elle sentit, dès le début du saint prédicateur, combien ses instructions lui seraient utiles , et conçut une sorte d'avidité pour sa parole. Non contente de l'entendre , toutes les fois qu'il prêchait à la cour , elle voulait assister aux sermons qu'il donnait fréquemment,

soit dans les monastères , soit dans les églises paroissiales. Mais alors, afin de se soustraire aux honneurs qu'on n'eût pas manqué de lui rendre , si elle se fût montrée avec l'appareil dû à son rang , elle se vêtait d'habits simples et communs, se couvrait le visage d'un voile, se rendait à l'église sans suite , et assistait au sermon confondue au milieu de la foule. L'empereur lui-même se faisait un devoir' de suivre l'exemple de sa pieuse épouse , et assistait avec elle à la prédication , perdu dans l'auditoire. Il avait donné ordre à son aumônier de l'avertir, toutes les fois que saint Thomas devrait prêcher hors de la chapelle royale , et , quand il était prévenu à temps , il se rendait exactement à l'église où le sermon devait avoir lieu , à moins que des occupations pressantes ne le retinssent dans son palais (1).

Mais ces sentiments d'admiration et de respect qu'il avait fait naître dans tous les cœurs à la cour , dès ses premiers pas dans son ministère évangélique , n'étaient pas, comme on le pense bien, le résultat qu'ambitionnait le modeste prédicateur; il aspirait à un but plus digne de ses efforts. Il voulait émouvoir les cœurs , réveiller le sentiment religieux , conduire à la pénitence ; il voulait convertir et sauver. Or, ces fruits de salut, il eut la joie de les recueillir avec une abondance qui dépassa ses espérances.

Thomas annonçait l'Evangile dans un siècle et dans un pays de foi. Sans doute , il y avait alors des vices : les passions sont de tous les temps ; mais, à l'époque dont

(l) Salon, n. 63.

nous parlons , le désordre que les passions produisaient dans les sens et dans le cœur n'avait pas encore gagné l'esprit. L'incrédulité , aujourd'hui malheureusement si commune, même parmi le simple peuple , n'avait encore pénétré dans aucune des classes de la société. Dans les cours , comme dans les villes et les campagnes , la religion était respectée ; si le tumulte du monde , si l'enivrement du plaisir , pouvaient parvenir à étouffer un moment le cri de la foi au fond des âmes , elle reprenait bientôt son empire , dès que l'effervescence des passions s'était une fois calmée. Or, c'était toujours dans ces moments de calme que Thomas paraissait à la cour de Charles-Quint. La sainteté de sa vie , son extérieur austère , la modestie et la gravité de son maintien , ne pouvaient que contribuer puissament à disposer d'avance les cœurs , à recevoir les salutaires impressions que son éloquence apostolique devait exciter en eux ; ces impressions elles-mêmes , fécondées par les grâces spéciales que Dieu accordait aux auditeurs , en considération des mérites du prédicateur , devaient finir par les détacher du péché , et les ramener à la pratique de leurs devoirs religieux.

Mais, afin de rehausser encore, aux yeux des hommes, le ministère de son serviteur, Dieu se plaisait souvent à faire éclater en lui, du haut de la chaire, les grâces les plus signalées. En voici un exemple re marquable :

Saint Thomas prêchait son premier carême devant la cour , et l'on était arrivé au jeudi saint. On sait que , en ce jour anniversaire de celui où le Sauveur daigna

s'humilier aux pieds de ses apôtres , nos rois très-chrétiens avaient coutume d'honorer, en les imitant, les humiliations du divin Maître. Ils lavaient les pieds à douze pauvres. Ce pieux usage était aussi pratiqué par les rois catholiques d'Espagne. En ce jour donc du jeudi saint de l'an 1528, tout était disposé dans la chapelle du palais pour la cérémonie du lavement des pieds. L'empereur arrive accompagné de sa cour. Douze pauvres sont introduits , et placés sur des sièges d'honneur. Le diacre chante l'Evangile et Thomas monte en chaire. Ses premières phrases trahissent l'émotion extraordinaire qui domine son âme; il fait ressortir, avec des paroles emflammées , la tendresse , l'humilité , toutes les dispositions intérieures qui animaient le cœur de l'Homme-Dieu , pendant que , le front incliné vers la terre , il lavait les pieds à ses apôtres. Arrivant ensuite au moment où l'ardente humilité de saint Pierre, se soulevant à la vue d'un si grand abaissement de la part de son Maître , refuse de recevoir le service que le Sauveur veut lui rendre , le saint prédicateur commente, avec une animation inexprimable, ces vives paroles de l'apôtre : Tu mihi lavas pedesï Vous me lavez les pieds ? « Vous, Seigneur, s'écrie-t-il, me laver les pieds ! Vous , mon Dieu ! qui êtes la gloire des anges , la couronne des saints, la joie du ciel ! vous, mon Dieu ! que vous me laviez les pieds , à moi le dernier des hommes, un ver de terre, un misérable pécheur ! vous, à moi !... à moi ! ... à moi ! ...» A ces mots , la voix du prédicateur s'éteint , ses mains retombent sur la chaire , tout son corps devient immobile , son visage paraît enflammé , et

ses yeux, fixés vers le ciel, laissent échapper deux ruisseaux de larmes.

A ce spectacle inattendu , un premier sentiment de surprise et d'émotion saisit l'auditoire ; mais bientôt la surprise fait place à l'admiration , et l'émotion se traduit par des larmes abondantes qui coulent silencieusement de tous les yeux. Ce sermon produisit les plus heureux fruits de salut , et la cour entière , entraînée par un élan unanime de piété , donna à tout le royaume le plus bel exemple de fidélité au devoir pascal.

La scène attendrissante que nous venons de raconter , n'est point un fait isolé dans la carrière évangélique du serviteur de Dieu. Il lui arriva souvent d'éprouver en chaire de semblables ravissements , surtout quand il prêchait sur la passion de Jésus-Christ. Aliment ordinaire de son amour , les souffrances de l'Homme-Dieu faisaient aussi le sujet habituel de sa contemplation ; mais , pendant les saints jours consacrés par l'Eglise à honorer la mémoire des douloureux mystères , il les avait sans cesse présents à l'esprit ; alors , soit qu'il se livrât à la méditation , à l'étude ou à la prédication, Jésus crucifié était l'unique objet de ses pensées , de ses affections, de ses paroles. Aussi son âme, pendant ce saint temps, était-elle dans une sorte de continuel ravissement, et, pour peu qu'il s'abandonnât , en prêchant, aux élans de son amour, on le voyait bientôt entrer dans l'état où nous l'avons déjà considéré.

Saint Thomas prêchait un jour, dans la cathédrale de Burgos, sur le mystère de la croix. Après avoir parlé de l'amour que le Fils de Dieu avait témoigné aux hom-

mes, en donnant sa vie pour eux, et déploré amèrement l'ingratitude dont ils payaient un si grand bienfait, il saisit tout-à-coup un crucifix qui était à côté de lui, et le présentant à son auditoire, il s'écria, d'une voix forte : « Regarde, chrétien, regarde ! contemple ce chef » couronné d'épines, ces yeux éteints et noyés dans le » sang, cette face que les anges adorent, et que tu as » couverte, toi, de crachats et de souillures... » A ces paroles, l'excès de sa douleur étouffe sa voix ; il s'arrête, les bras étendus en croix, le visage tout embrasé, et il entre dans un long ravissement (1).

Un autre jour de la semaine sainte, Thomas, alors prieur du couvent de Burgos, monta en chaire dans l'église conventuelle, après s'être préparé par une longue et fervente méditation, sur les dispositions intérieures qui animèrent le sacré Cœur de Jésus pendant sa passion. Le texte qu'il choisit pour son discours fut ce long passage de saint Paul aux Philippiens : « Soyez dans les dispositions où s'est placé Jésus-Christ, lui qui, ayant la nature de Dieu, n'a pas cru que ce fût de sa part une usurpation de s'égaler à Dieu, et qui s'est cependant anéanti lui -même , en prenant la forme de l'esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu comme homme par tout ce qui a paru de lui, il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix (2). »

(1) Salon q. 80.

(2) Philipp. II, 5, 8.

Thomas commença bien à réciter ces paroles, mais son cœur s'attendrit tellement, ses larmes coulèrent en si grande abondance, qu'il fut contraint de s'arrêter avant d'avoir achevé son texte. Il fit effort pour dominer son émotion et voulut reprendre, mais son émotion redoublant, l'empêcha encore de poursuivre. Il essaya de nouveau, mais cette fois, il entra dans une extase qui dura une heure entière ; après quoi, ayant repris l'usage de ses sens, il commença son sermon, et le poursuivit sans interruption avec l'ardeur d'un séraphin.

Quand il plaît à Dieu d'autoriser, par des témoignages aussi éclatants de son amour, la parole de ceux qui prêchent en son nom, pourrait-il se rencontrer des cœurs assez durs, pourvu qu'ils n'eussent pas encore abjuré tout sentiment de foi, que la puissance de cette parole ne brisât et ne convertît ? Rien d'étonnant, donc, si les prédications de saint Thomas opérèrent tant de fruits de salut, parmi les grands aussi bien que dans la foule du peuple, à la cour comme dans les villes. Nous avons raconté plus haut les premiers succès de son zèle évangélique ; dans ce récit, nous avons cru devoir adoucir l'expression des biographes contemporains , de peur qu'en la traduisant dans toute sa force, nous ne nous rendissions complice d'une exagération. Maintenant, nous serions tenté de prendre notre circonspection pour de la timidité, et de nous reprocher d'avoir affaibli la vérité de l'histoire.

Effets de la pure libéralité de Dieu envers les âmes privilégiées, les ravissements et les extases ne consti-

tuent pas la sainteté, pas plus que les autres faveurs extraordinaires du même genre ; mais on peut dire qu'en général elles la supposent, et qu'elles en sont, dès cette vie, la récompense anticipée. Dieu ne glorifie ainsi devant les hommes, que les âmes qui sont bien pures à ses yeux et qui, entièrement détachées de la chair, du monde et de la volonté propre, ne vivent que par son amour et pour sa gloire. Aussi, à dater du moment où, pour la première fois, Dieu fit éclater les merveilles de sa bonté en faveur de notre extatique prédicateur, sa réputation de vertu, déjà si étendue, se répandit avec une incroyable rapidité par toute l'Espagne. On l'appelait de toutes parts ; on était en de continuelles instances, soit auprès de lui, soit auprès de ses supérieurs, pour obtenir le bonheur de l'entendre. L'humble religieux ne pouvait répondre à des demandes beaucoup trop multipliées ; mais s' oubliant alors lui-même pour ne voir dans ces sollicitations qui lui étaient adressées que les expressions d'un désir ardent d'entendre la parole de Dieu, il gémissait de la nécessité où il était de ne pouvoir satisfaire à tous les besoins, et répétait, en pleurant, ces paroles du prophète Jérémie : Les petits enfants ont demandé du pain et il ne s'est trouvé -personne qui pût ou qui voulût leur en rompre (1).

La vue de cet empressement général qu'on témoignait à l'entendre soutenait le zèle du serviteur de Dieu dans l'accomplissement de son laborieux ministère. La prédication devint son occupation presque continuelle ; il

(1) Thren. IV. 4.

profitait de toutes les occasions que la Providence lui présentait pour instruire et exhorter. En quelque lieu qu'il se trouvât, à toute heure du jour, et quelque fût l'état de sa santé, il acceptait avec joie l'invitation qui lui était faite d'annoncer aux fidèles la divine parole. Quelques courts moments passés en oraison lui suffisaient pour préparer un discours, et si, étant en chaire, il avait quelques efforts à faire, ce n'était pas pour trouver les pensées et les sentiments propres à remplir le plan qu'il s'était tracé, mais uniquement afin de contenir les élans de dévotion qui tendaient à le ravir à lui-même. Etant prieur de Burgos, il donnait un jour l'habit religieux à un jeune homme nommé Jean de Castre. Comme il appartenait à une famille distinguée de la aille, un nombreux auditoire s'était assemblé à l'église du couvent des Augustins, pour assister à la cérémonie. L'âge encore tendre du postulant inspira au saint prieur la pensée de prendre pour texte de son allocution ces paroles du cantique des cantiques : Notre sœur est petite et n'a pas encore de mamelles (1). Il voulut commencer ; mais les sentiments de tendresse qu'il avait éprouvés pendant la cérémonie l'empêchèrent de proférer une seule phrase ; tout l'auditoire fut témoin des efforts qu'il fit pour se contenir, mais cette fois encore, l'amour fut plus fort en lui que l'humilité, et il passa à peu près une demi-heure dans une complète immobilité. Après quoi, ayant recouvré l'usage de la parole, il regarda ses auditeurs d'un air confus, et leur dit, avant d'entrer en

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