VIII
matière : « Pardonnez, mes frères, à la faiblesse de mon » cœur, elle est si grande qu'elle me couvre de honte de- » vant vous (1). » Ainsi l'humilité de l'homme apostolique était péniblement affectée, toutes les fois que Dieu manifestait aux yeux du public les grâces dont il le comblait. Tandis que tous ses auditeurs, suspendus, pour ainsi dire, à ses lèvres, attendaient, avec une sorte de religieuse anxiété, le moment où il plairait à la bonté divine de faire éclater sur son front un rayon de la gloire céleste, Thomas, au contraire, disait à Dieu, dans le silence de son âme : Retirez-vous de moi, Seigneur,' parce que je suis un homme pécheur (2). Cette humble prière, pour n'être pas toujours exaucée selon les désirs du serviteur, ne laissait pas que d'être toujours agréable à son divin Maître.
Si saint Thomas ressentait les plus merveilleuses opérations de la grâce au milieu même de ses prédications, c'est-à-dire dans les moments où son esprit, emporté par l'action extérieure, absorbé dans le développement d'un sujet grave et sérieux, semblait le moins disposé à les recevoir, on peut aisément comprendre combien plus fréquentes et plus intimes encore étaient les communications que Dieu daignait entretenir avec lui, dans l'exercice de l'oraison, pendant la célébration des saints mystères, partout où Thumilité du saint, n'ayant rien à craindre des regards des hommes, lui permettait de se livrer en toute sécurité aux mouvements de sa ferveur.
(1) Salon n. 90.
(2) Luc, V, 8.
Voici, à cet égard, quelques traits édifiants que l'histoire nous a conservés.
Quand saint Thomas trouvait quelques moments de loisir avant le dîner, il avait coutume de les passer en oraison ; or, il arrivait souvent que son âme était tellement absorbée en Dieu pendant ce saint exercice, qu'il n'entendait ni le signal du repas, ni le bruit que faisaient les frères, en sortant de leurs cellules et en se rendant au réfectoire. Ceux-ci, ne le voyant pas paraître, devinaient le motif de son absence, et n'osaient pas L'avertir. Seulement, quand le repas était terminé, un frère se rendait à la cellule du saint, l'ouvrait sans bruit, déposait sur la table la nourriture qui lui était destinée, et se retirait sans l'interrompre.
Après l'office, Thomas restait à l'église pour y adorer le saint sacrement ; on le vit fréquemment devant l'autel immobile, élevé de terre, et ne donnant d'autre signe de vie que les larmes qui coulaient abondamment de ses yeux.
Le serviteur de Dieu avait prié le frère chargé du ^oin de sa cellule de l'avertir à une certaine heure, pour la célébration des saints mystères. Un jour, le frère appelant Thomas au moment accoutumé, n'en reçut point de réponse ; il appelle à plusieurs reprises, il n'est pas plus heureux. Devinant alors le motif de ce silence, il ouvre la porte et voit, en effet, le Père ravi en extase ; il s'approche et lui annonce qu'il est l'heure de monter à l'autel. Thomas ne l'entend pas ; alors le bon frère, pénétré d'admiration, se met à genoux pour remercier Dieu du touchant spectacle dont il est témoin. Cependant le
temps s'écoule. Enfin, saint Thomas revient à lui et se dispose à sortir ; il était trop tard. « Mon Père, dit le » frère, l'heure de la messe est passée ; le dîner de la » communauté est terminé. » — « Mon cher frère, lui » répond le saint d'un air peiné, je ne pensais pas que » le jour fut si avancé, je regrette de n'avoir pas dit » la messe ; mais Dieu sait que je ne l'ai pas offensé en » cela. »
Pendant le séjour qu'il fit à Burgos, saint Thomas célébrait les divins mystères dans une petite chapelle dédiée à Jésus crucifié , qu'à ce titre il affectionnait singulièrement. Il recevait dans ce sanctuaire béni les grâces les plus signalées, qui le forçaient à suspendre, pendant un temps souvent considérable, les prières et les cérémonies sacrées. C'était au point que le frère assistant était obligé de lui tirer le bord de la chasuble, pour le rappeler à lui et l'avertir de continuer le saint sacrifice. Aussi, Thomas avait-il l'habitude de célébrer tard, et, autant que possible, dans une chapelle isolée, soit afin de remplir cette auguste fonction avec plus de paix et de recueillement, soit pour dérober aux regards des hommes les grâces singulières qu'il recevait de Dieu. Non content de prendre ces précautions, il n'admettait encore, pour l'assister, que les frères dont la discrétion lui était bien connue ; et quand il s'était passé, pendant la messe, quelque chose d'extraordinaire, il ne manquait pas, après l'avoir terminée, de recommander le plus profond secret à son assistant (1).
(1) Salon n. 78.
Nous n'essayerons pas de décrire ce qui se passait dans l'âme du saint religieux, lorsqu'il était uni si intimement à Dieu ; ce serait une entreprise téméraire et impossible : téméraire parce qu'il n'est pas permis à la langue des hommes de rapporter les mystérieuses paroles de l'amour divin (1); impossible, parce que Vœil de l'homme n'a point vu, parce que son oreille n'a point entendu, parce que son cœur n'a point compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (2). Obligée, par son confesseur, d'écrire ce qu'elle ressentait dans ses oraisons extraordinaires, sainte Thérèse répond dans un endroit de ses ouvrages : « Comment » pourrai-je écrire une chose que je ne saurais compren- » dre ? Lorsqu'au sortir de cette oraison, et après avoir » communié, je pensais de quelle manière je pourrais » exprimer ce que l'âme fait quand elle jouit d'un si » grand bonheur, Notre Seigneur me dit : Ma fille, elle » s'oublie entièrement elle-même pour se donner tout » entière à moi. Ce n'est plus elle qui vit, mais c'est » moi qui vis en elle; et cela est si incompréhensible, » que tout ce qu'elle peut comprendre, est qu'elle n'y » comprend rien. » (3).
Dans un sermon sur la transfiguration, qui semble n'être qu'un transport continuel d'amour, saint Thomas, développant ces paroles de saint Pierre : Seigneur, il est bon que nous soyons ici, cherche en vain dans le
(1) 2 Cor. XII. i.
(2) 1 Cor. II. 9.
(3) Vie de sainte Thérèse, écrite par elle-même, tom. I, chap. XVIII, p. 224, édit. de Migne,
langage une expression qui puisse rendre le bonheur de l'âme que Dieu daigne élever jusqu'à lui par la contemplation. « Quelle langue, s'écrie-t-il, pourrait exprimer » la paix, la joie, les délices intérieures du cœur que » l'amour divin trouve assez pur pour en faire son ta- » bernacle ? 0 heureux, mille fois heureux l'homme » qui fait tous ses efforts , qui sacrifie tout , qui se » sacrifie lui-même , pour préparer au divin époux » de son âme une demeure digne de le recevoir , » pour l'orner de toutes les vertus, pour l'enrichir de » tous les trésors de la charité ! Quelle n'est pas sa fé- » licite, lorsque le céleste époux frappe à la porte de » son cœur ? De quels torrents de* volupté ce cœur n'est- » il pas inondé, lorsqu'il entend la douce voix du Sei- » gneur qui lui dit : voici que je viens!...» Bientôt après, inspiré par la reconnaissance, Thomas ajoute en parlant de lui-même : « Quant à moi, mes frères, s'il » m'est permis de dire un mot de moi-même, lorsqu'il » m'arrive d'être admis, malgré mes péchés, et par la » pure libéralité de mon très-doux Rédempteur , à » monter avec lui sur le Thabor, et à y contempler de » loin un rayon de la gloire qui jaillit de sa face adora- » ble, oh ! avec quelles vives ardeurs, avec quelles lar- » mes brûlantes je m'écrie : Mon Seigneur ! il est bon » que nous soyons ici ; ne permettez pas que jamais je » descende de cette montagne ; ce bonheur me suffit ; ce
> m'est assez de jouir de votre présence ; ne vous retirez
> pas, je vous en conjure, ne vous éloignez pas de moi ; » que tous mes jours s'écoulent, que toute ma vie se con- » sume auprès de vous ! Ah ! Seigneur, que faut-il de
» plus ? Non, non, rien de plus, je ne veux que ce que » je possède... Mais hélas ! hélas ! cette gloire disparaît, » cette paix s'évanouit, et je me trouve seul, seul avec mes misères et mes péchés. Oh ! quand luira sur nos âmes ce jour qui ne connaît pas de déclin î (1). » Mais, si la nature de ces mystérieuses opérations de la grâce échappe à notre intelligence , les effets qu'elles produisent se révèlent à nous de la manière la plus admirable. .La vie des saints nous apprend que le don de toucher les cœurs est ordinairement la suite de ces intimes communications que Dieu entretient avec ses fidèles serviteurs. Et cela se conçoit aisément. Plus la conviction qu'ils ont das vérités de la foi, de la nécessité, du salut, du néant des choses de ce monde, de la solidité des biens éternels est vive et profonde, plus aussi le zèle dont ils sont animés est ardent, généreux et dévoué. Or, quand un zèle semblable préside à l'exercice du ministère apostolique , il est tout naturel que la grâce divine en féconde les travaux , qu'elle les couronne du succès. Ces réflexions s'appliquent au saint religieux dont nous écrivons l'histoire. En lui donnant d'admirables lumières pour diriger les âmes ' dans les voies du salut , la bonté divine sembla aussi avoir répandu sur toute sa personne, attaché à ses moindres actions, une grâce plus admirable encore, qui changeait en moyens de salut tous les rapports qu'il entretenait avec le prochain. Quelques mots tombés comme au hasard de ses lèvres , un geste, un regard, lui suffisaient quelquefois pour
(1) Salon n. 82, 83. Serm. de Traasfig. vers, iinem.
convertir un pécheur, pour ranimer une âme tiède, pour inspirer les plus pénibles sacrifices à des cœurs trop attachés aux biens de ce monde. Nous pourrions citer à cet égard un grand nombre d'exemples , les suivants suffiront.
Parmi les nombreux monastères situés dans la ville de Burgos , celui des chanoinesses de Saint-Augustin , connu sous le nom de Sainte-Dorothée, se faisait malheureusement remarquer par un déplorable relâchement. La discipline religieuse avait presque entièrement disparu; le recueillement, l'amour de la pauvreté, de la prière , de toutes les saintes vertus du cloître , avaient fait place aux goûts du monde et des vanités. C'était , parmi les membres de cette communauté égarée , à qui suivrait de plus près, dans les vêtements et dans les manières, les airs et les modes du siècle. Thomas arrive à Burgos. A peine est-il informé du triste état du couvent de Sainte-Dorothée , qu'il prend la ferme résolution de travailler à le réformer. Bientôt il parait au milieu de la communauté , et demande à lui faire entendre la parole de Dieu. Les religieuses s'assemblent dans le chœur. Le saint prédicateur leur adresse une allocution courte , mais vive et pressante. A l'instant même , tous les cœurs sont changés. A peine a-t-il cessé déparier, que ces pauvres filles se pressent autour de lui , et le conjurent, les larmes aux yeux, de les entendre en confession. Dès ce premier moment, la réforme fut accomplie. On rejeta toute parure opposée à l'esprit de pauvreté ; on rompit tout commerce avec le monde , et la régularité , reprenant son cours , ramena toutes les
vertus religieuses. Mais ce ne fut pas le seul miracle qu'opéra la parole féconde de saint Thomas. Pendant cette allocution, il y avait, au bas de l'église, un certain nombre de dames de la ville , qui étaient venues pour entendre le saint religieux. Ces dames furent elles-mêmes si touchées de ses paroles, bien qu'il ne se fût pas adressé directement à elles , que, suivant l'exemple des religieuses, elles allèrent aussi se jeter à ses pieds pour lui faire leur confession. Elles sortirent de l'église entièrement changées, et plusieurs d'entre elles, libres de tout engagement , ne tardèrent pas à quitter le monde pour embrasser la vie religieuse.
Saint Thomas travailla avec un succès, sinon toujours aussi prompt que celui dont nous venons de parler , du moins aussi complet et aussi durable , à la réforme d'un grand nombre d'autres monastères de filles. A Burgos, à Valladolid, dans toutes les villes où il résidait, il employait une bonne partie de ses journées à la direction des vierges consacrées à Dieu. Mais , dès que son zèle n'avait plus d'aliment de ce côté, il en trouvait dans les rangs des simples fidèles. Les personnes du monde se disputaient l'avantage de se confesser à saint Thomas et de recevoir ses avis. Son ministère était aussi heureux dans le monde que dans la religion. Au sortir du saint tribunal , où ils venaient d'écouter le serviteur de Dieu , les uns allaient distribuer aux pauvres des richesses auxquelles ils avaient été attachés jusque-là , les autres brisaient publiquement des liens criminels dont ils avaient été trop longtemps enchaînés , d'autres disaient un éternel adieu au monde , pour aller s'ensevelir dans
la solitude , ou pour se consacrer à l'état ecclésiastique. « Enfin , dit un ancien historien , c'était une vérité notoire et appuyée sur les plus nombreuses expériences , que personne ne faisait jamais sa confession au serviteur de Dieu , sans recevoir , en échange de ses aveux , de vives lumières , et un grand courage pour se dévouer à l'avenir au service du Seigneur (1). »
Le don de toucher les cœurs , que saint Thomas possédait dans un si haut degré , produisait quelquefois ses effets dans les circonstances en apparence les plus indifférentes. Un riche propriétaire de la Flandre , nommé Nicolas de Witte, étant venu se fixer à Burgos , à l'époque où Thomas dirigeait, dans cette ville, le couvent des Augustins , se lia d'amitié avec le saint prieur. Celui-ci apprit , par une lumière intérieure , que Nicolas était appelé à la vie religieuse ; mais , connaissant aussi les liens qui semblaient encore l'attacher fortement au monde, il attendait en silence le moment favorable pour lui révéler sa vocation. Son attente ne fut que de quelques mois. Nicolas avait à son service un homme qu'il aimait tendrement. Ce serviteur étant tombé dangereusement malade, le maître eut la bonne pensée de le faire porter au couvent des Augustins , devant une image miraculeuse du Sauveur attaché à la croix. Là , après une fervente prière , le serviteur éprouva une amélioration si sensible, et en'même temps si subite, que tous les assistants la regardèrent comme miraculeuse. Nicolas de Witte, pénétré lui-même de joie, courut aussitôt à la
(i) Salon n. 75.
cellule du P. Thomas, pour lui communiquer la nouvelle du bienfait que Dieu venait d'accorder à son malade. Saint Thomas fut à l'instant même inspiré de révéler à Nicolas le bienfait, plus précieux encore , que Dieu voulait lui accorder. Après l'avoir écouté , il lui répondit : « Je reconnais, mon frère, que le Seigneur vient de faire » une grande grâce à votre serviteur , en g uérissant la » maladie qui tourmentait son corps ; mais apprenez de » ma bouche qu'il se prépare à vous faire à vous-même » une grâce bien plus grande , qui doit délivrer votre » âme des liens qui la retiennent dans le monde , et la » mettre en possession de la sainte liberté qu'on goûte » dans la vie religieuse. » Il sembla que la divine Providence eût attaché à ces courtes paroles la grâce même qu'elles annonçaient, car Nicolas de Vitte sentit naître aussitôt dans son cœur un vif désir d'embrasser la vie religieuse. Après avoir promptement mis ordre à ses affaires temporelles , il entra au couvent des Augustins, et eut la double consolation de recevoir l'habit des mains de saint Thomas , et de faire à ses pieds sa profession (1).
Notre bienheureux Thomas , dont la parole était si efficace sur les esprits égarés, chancelants ou irrésolus, n'avait pas moins de puissance sur les cœurs livrés à la désolation et au découragement. Animé, dès sa plus tendre enfance , de cette charité compatissante et géné-
(1) Salon n. 93, 94. — Herrera, hist. conv. Salmant. , p. 166. Ce trait est aussi rapporté dans le procès de la canonisation par Christophe de Sanctotis, théologien du roi d'Espagne au concile de Trente, qui avait bien connu Nicolas de Witte.
reuse qui est le caractère propre des vrais disciples de Jésus-Christ , il regardait comme la plus douce fonction du ministère sacerdotal celle qui a pour objet le soulagement de la douleur et de' l'infortune. Aussi , jamais il n'était plus heureux que dans les circonstances où la Providence lui offrait l'occasion de remplir cette fonction. Il visitait les prisonniers avec la plus grande exactitude. Aussitôt qu'il apprenait que quelque personne était tombée dans l'affliction , qu'elle fût riche ou pauvre, honorée ou méprisée, qu'il la connût ou qu'il ne la connût pas, il s'empressait de se rendre auprès d'elle, et de lui porter les consolations de la foi.
« Un jeune homme , juif de nation , se convertit à la foi de Jésus-Christ , et reçut le saint baptême par une providence de Dieu fort extraordinaire , comme nous le dirons. Jœlin étant depuis peu fait chrétien , on continuait à le regarder comme juif; tout le monde se tenait à l'écart de lui, et à peine trouvait-il un homme qui le saluât, qui lui donnât un bon mot , ou un regard de faveur, ou qui lui fit la moindre démonstration de bienveillance; ce qui l'affligeait extrêmement, et mettait dans son esprit une confusion de pensées qu'il avait bien de la peine à démêler , si notre bienheureux Thomas n'y eût charitablement porté la main. Car, reconnaissant la sainteté et la foi inviolable de ce néophyte , il s'en va le consoler, calme, par ses paroles, les émotions de son esprit, lui offre ses bons offices , sans avoir égard à la qualité des personnes dont il descendait , et noue si étroitement avec lui, que le nœud qui, dès cette première entrevue, les étreignit et serra, persévéra indissoluble
toute leur vie. Saint Thomas l'aima dès ce jour comme son fils; l'autre, par un retour de reconnaissance , le révéra comme son père, et le prit pour son confesseur. Il lui découvre tous les replis de sa conscience , et n'a point de secret qu'il ne fie à un ami si cordial , ni de douleur qu'il ne manifeste à un si charitable médecin. Etant , après quelques jours , tombé malade et en grand danger de mourir, craignant qu'il ne sortît de ce monde avant de laisser la mémoire d'une singulière grâce que Dieu lui avait faite, en confirmation de la foi catholique, il fait appeler en diligence saint Thomas , auquel il dit : « Mon Père, vous êtes le père, le consolateur, le médecin et le guide de ma pauvre âme; je vous ai importuné de me donner cette visite, pour recevoir en échange un grand secret que je n'ai communiqué à homme du monde ; il m'eût déplu de mourir sans vous en avoir fait préalablement dépositaire. C'est, dit-il, qu'étant un jour allé en certain endroit, par le commandement de mon père , pour traiter quelques affaires d'importance , en compagnie d'un jeune homme hébreux de nation, de même âge que moi, nous commençâmes à nous entretenir , en chemin , de la personne du Messie que nous attendions , aveuglés encore de l'erreur des Juifs , et en parlions en sorte que nous fûmes épris d'un désir ardent de le voir, disant de cœur et de bouche : ah ! quel bonheur ce nous serait s'il venait en notre temps , et que nous puissions le voir de nos propres yeux ! et comme nous étendions nos discours sur ce sujet , notre dévotion croissait , et nos souhaits s'allaient enflammant de plus en plus ; quand voici, étant déjà nuit, que nous apercevons, d'un
côté du ciel , une clarté si merveilleuse , qu'il semblait véritablement qu'il fût ouvert. Là-dessus , m'allant souvenir que j'avais ouï dire à mon père que parfois le ciel s'ouvrait, et qu'on pouvait alors demander à Dieu quelque grâce avec espérance de l'obtenir, nous nous mîmes à genoux avec toute la dévotion possible , et le suppliâmes de manifester le Messie en nos jours, et nous faire voir celui que nous attendions avec des élans si passionnés. Au milieu de cette oraison et de cette très-resplendissante clarté que nous regardions attentivement, nous voyons paraître, assez près de nous, un calice rayonnant avec une hostie au-dessus , en la même façon que les prêtres chrétiens le montrent lorsqu'ils célèbrent la messe. Il ne faut pas dire si nous fûmes bien effrayés à l'abord de cette vision : mais aussi , fûmes-nous tout à l'instant renforcés et affranchis de toute crainte, car nous sentîmes couler en nos âmes une lumière intérieure qui nous arracha la taie des yeux , et dissipa soudainement les ténèbres qui avaient jusqu'alors préoccupé nos esprits , de manière que nous crûmes que le glorieux Messie , que nous désirions tant , était certainement en cette hostie, qu'il n'en fallait point attendre d'autre , et qu'il n'y avait point d'autre loi ni vérité que celle que les chrétiens tiennent et croient. Nous rendîmes actions de grâces à Dieu , de ce qu'il avait remédié à notre aveuglement par une voie si miraculeuse, et étant de retour en nos maisons , si bien je ne découvris pas pour un temps cet heureux changement de mon âme pour quelque considération; aussitôt néanmoins que l'occasion se présenta , je reçus le saint baptême , me fis
chrétien, et j'ai toujours vécu depuis en ça, comme vous savez , mon Père , selon la loi évangélique de Notre-Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ. » Ce fait extraordinaire possède toute la certitude désirable (1). Saint Thomas crut devoir le raconter du haut de la chaire évangélique , après la mort du jeune israélite converti , qui le lui avait communiqué (2).
Lorsque saint Thomas venait à apprendre qu'une personne était sous le poids d'une condamnation, ou sous la menace d'un châtiment, il se rendait aussitôt son intercesseur, et, tel était l'ascendant de sa vertu, qu'une seule parole sortie de sa bouche, quelquefois même sa seule présence, fléchissait les cœurs les plus endurcis. Nous pourrions citer un grand nombre d'exemples ; nous nous bornerons à quelques-uns.
Une comtesse de Burgos se disposait à marier sa fille à un jeune seigneur d'une naissance illustre, et qui pouvait prétendre à une grande fortune, lorsqu'elle apprit qu'un engagement déjà formé unissait la jeune personne à un autre jeune homme, dont la position était bien inférieure à celle du premier. La mère ressentit alors une si violente indignation contre sa fille, qu'elle la chassa honteusement de sa maison, la fit enfermer dans un couvent, et lui défendit de jamais paraître en sa présence. Cette résolution paraissait inébranlable. En vain, la pauvre fille fit demander grâce par les personnes les plus illustres de la ville ; la médiation de l'archevêque
(1) Saint Martin, n. 18. Ce trait est rapporté par Salon. L. 1. Cap. 15, par Herrera, biblioth. p. 2, p. 61 et p. 174.
(2) Opp. S. Thom. Serm. 2, de sacram. altaris.
lui-même fut sans succès. Dans cette extrémité , le fiancé de la demoiselle eut l'heureuse idée d'implorer la protection du prieur des Augustins. Profitant du moment où Thomas descendait de chaire, il alla se jeter à ses pieds, et le conjura, avec larmes, d'intercéder pour lui auprès de l'inexorable comtesse. Thomas le promit : après avoir fait une fervente prière pour le succès de son entreprise, il se dirigea vers la demeure de la dame. Celleci , toute joyeuse de voir le saint homme , lui demande quel est le motif de sa visite. Thomas le lui explique en termes simples, mais si touchants, que la dame, émue jusqu'aux larmes, lui répond sans hésiter : « Mon Père » qu'il soit fait ainsi que vous le désirez , prenez vous- » même l'affaire en main ; réglez, concluez ; je consens » d'avance à tout ce que vous jugerez convenable de » faire (1). » Thomas fit ainsi renaître la charité dans le cœur de la mère en même temps qu'il ramena la joie dans celui de sa fille, et la paix rentra dans cette famille.
Voici un autre fait analogue au précédent, mais plus remarquable. Une dame de distinction, après avoir perdu son mari, avait eu encore la douleur de voir son fils unique expirer sous ses yeux, par suite de mauvais traitements qu'il avait reçus dans une rixe. Le désir de la vengeance l'emportait sur la voix de la charité dans le cœur de cette mère infortunée. Malgré les sollicitations de l'amitié, malgré les menaces de la religion, elle ne voulait pas pardonner aux meurtriers de son fils. Thomas fut informé de cette mauvaise disposition où la
(I) Salon n. G3.
dame se trouvait, et conçut, aussitôt, un vif désir de la ramener dans la voie du salut. Mais avant de faire aucune démarche auprès d'elle, il voulut prendre plusieurs jours pour la recommander à Dieu dans le silence de l'oraison. Après cet important préliminaire, il alla frapper à la porte de la maison que la dame habitait ; une servante vint lui ouvrir. « Remontez, lui dit-il, à l'ap- » partement de votre maîtresse, et annoncez-lui que le » P. Thomas désire lui parler ; je resterai ici en atten- » dant sa réponse. » A peine ce nom du P. Thomas a-t-il frappé les oreilles de la maîtresse, qu'elle devine aussitôt le motif de la visite du religieux, et qu'elle sent son cœur se dégager de tout sentiment de haine et de vengeance. Elle se lève, descend l'escalier, et avant même que le saint ait eu le temps de franchir le seuil de la porte et de dire une seule parole, il voit cette femme prosternée à ses pieds, et l'entend prononcer, d'une voix sanglotante, la difficile parole du pardon.
Quelques gentilshommes de la] cour de Charles Quint , convaincus du crime de lèse-majesté, avaient été condamnés par l'empereur au dernier supplice. De puissants intercesseurs firent, à diverses reprises, les plus humbles instances pour obtenir la grâce des coupables. L'amiral, le connétable, plusieurs autres Grands d'Espagne, le cardinal de Tavera, archevêque de Tolède, le prince Philippe lui-même , implorèrent les uns après les autres la clémence impériale ; mais toutes ces généreuses tentatives échouèrent devant l'inflexible courroux du monarque. Thomas était à Valladolid ; toute la Cour l'aimait et le vénérait. Plusieurs seigneurs, qui connais-
saient les dispositions bienveillantes de Charles Quint à l'égard de notre-=saint religieux, se rendirent au couvent qu'il habitait, et le conjurèrent, pour l'amour de Dieu, d'employer son crédit auprès de l'empereur, afin de fléchir son courroux , et de soustraire les malheureux gentilshommes au supplice qui les menaçait. Thomas, contre sa coutume, parut hésiter un instant ; son humilité eut peine à se résoudre à tenter un succès que tant d'illustres personnages n'avaient pu obtenir. Cependant, pressé d'un autre côté par sa charité, il accepta la mission qui lui était proposée. Après avoir recommandé à Dieu le succès de sa démarche, il se rend au palais, et est immédiatement admis à l'audience de l'empereur. Dès que l'empereur aperçoit le bon religieux, il se lève, se découvre pour le recevoir, et lui demande avec bonté le sujet de sa visite. « Sire, lui dit saint Thomas, je » viens implorer la clémence de Votre Majesté, au nom » de celui qui a pardonné sur la croix à ses bour- » reaux. » A ces mots, l'empereur réfléchit un instant, il promet le pardon. Thomas se retire. L'empereur se tourne vers ceux qui l'entourent et leur dit : « Ne trou- » vez pas étrange que je vienne d'accorder à ce reli- » gieux une grâce que j'avais plusieurs fois refusée. » J'étais bien décidé à maintenir ma première résolu- » tion ; mais ce religieux dispose des cœurs à sa volonté ; » sa prière m'a semblé un ordre du ciel ; c'est un homme » plein de l'esprit de Dieu, il mérite, dès maintenant, » les honneurs de la canonisation (1). »
(î) Salon n. 106,167.
Ces paroles montrent combien vive et profonde était la vénération que Charles Quint portait à saint Thomas. On peut dire, sans exagération, que l'Espagne tout entière s'associait aux sentiments du monarque. Dans toutes les provinces, le nom de Thomas était prononcé comme le nom béni d'un apôtre, qui rappelait le souvenir de la charité, du zèle, de toutes les vertus sacerdotales. Les prélats se disputaient l'avantage de le voir et de l'entendre ; les prédicateurs, les professeurs les plus distingués des Universités (1), témoignaient, du haut des chaires, devant le public des écoles, et partout, la haute estime qu'ils professaient pour la doctrine du P. Thomas, et la vénération dont ils étaient pénétrés pour ses vertus. L'autorité dont il jouissait, sous le rapport de la doctrine en particulier, était si grande, qu'il put voir, de ses propres yeux, son nom cité, dans des écrits publics, à côté du nom des plus illustres saints (2). Mais cette vénération était plus profonde encore parmi le simple peuple. Les procès-verbaux dressés en Castille pour la canonisation de saint Thomas, surtout à Yalladolid et à Burgos, attestent que les sentiments dont le public était animé à son égard étaient tels, que, lorsqu'il passait dans les rues ou sur les places publiques, on sortait des maisons, on allait s'agenouiller sur son passage, pour lui baiser les mains, ou pour recevoir sa bénédiction (8).
(1) Tels que Dominique Soto, qui avait été son élève, Melchior Cano, Alphonse de Castres, etc.
(2) Salon n. 168.
(3) Salon n. 160.
A l'exemple du divin modèle des pasteurs, saint Thomas était porté, par un attrait particulier, à exercer son ministère parmi les petits et les pauvres. Ceux-ci ne le vénéraient pas seulement comme un saint, ils l'aimaient encore comme un tendre père, et, comblés à chaque instant des bienfaits de sa charité, ils le bénissaient comme le représentant de la Providence auprès d'eux. Mais, continuellement recherché par tout ce que la Castille comptait de personnes plus distinguées par le rang et la fortune, il se voyait souvent dans la nécessité de faire violence aux goûts de son humilité. Prédicateur de la Cour, il avait, par là même, la direction des personnes pieuses qui la composaient. Il comptait des enfants spirituels parmi les sénateurs, les prélats, les conseillers de la couronne, dans tous les rangs les plus éminents. L'empereur lui-même, après l'avoir appelé auprès de lui pour annoncer la parole de Dieu, n'avait pas tardé longtemps à lui donner toute sa confiance ; il l'avait pris pour son conseiller ordinaire, en tout ce qui pouvait intéresser sa conscience et le bien de l'Eglise. La modestie du serviteur de Dieu a soustrait à la pieuse curiosité de l'histoire la connaissance détaillée et précise du commerce intime que Charles Quint avait entretenu avec lui. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir, saint Thomas donna la clé de son secrétaire à son visiteur (1), en lui disant d'y prendre un paquet de lettres et de mémoires qui y était enfermé, et de le
(!) Maître Caro, dont noua parlerons plus tard; c'éait le plus familier ami du saint.
jeter au feu. Or, ce paquet contenait la correspondance que saint Thomais avait entretenue pendant sa vie avec l'empereur (1).
Il est à croire qu'un des objets principaux sur lesquels Charles Quint se faisait un devoir de consulter saint Thomas, c'était le choix des sujets destinés à remplir les sièges épiscopaux et les principales dignités ecclésiasti. ques. Nous ne ferons que rendre justice à Charles Quint, en disant que ce monarque s'appliquait, avec un zèle sincère et éclairé, à donner à l'Eglise des pasteurs dignes de la gouverner (2). Or, d'une autre part, nul ne méritait mieux que saint Thomas de posséder à cet égard la confiance de l'empereur.
Saint Thomas ne voyait pas, sans une secrète terreur, augmenter, de jour en jour, l'estime que l'empereur avait conçue pour lui. Saint Augustin a écrit, en parlant de lui-même : « Je redoutais si fort l'épiscopat, que, voyant » croître ma réputation dans l'esprit des serviteurs de » Dieu, je m'abstenais d'aller dans aucun lieu où je sa- » vais qu'il n'y avait pas d'évèque. Le but de mes désirs » et l'objet de mes efforts étaient d'opérer mon salut » dans un rang inférieur, plutôt que de m'exposer à me » perdre dans un rang plus élevé (3).» Animé de l'esprit de son glorieux patriarche , Thomas fuyait la Cour et évitait la fréquentation des grands , autant que les intérêts de la religion pouvaient le lui permettre ; il
(1) Salon n. 116.
(2) Mugnaton n. 12.
(3) Opp. S. Aug. tom. 5, serm. 355, édit. de Paris, 1683 ; alias 49, de diversis, etc.
insistait, avec une vive ardeur, dans ses prières, pour que Dieu daignât détourner à jamais de lui le malheur d'être élevé aux dignités ecclésiastiques. Mais, loin d'exaucer les vœux de son humilité, la divine Providence parut, au contraire, hâter le moment de placer son fidèle serviteur sur le chandelier. L'archevêché de Grenade vint à vaquer ; Charles Quint , qui attendait, depuis plusieurs années , le moment favorable pour témoigner sa haute bienveillance au digne religieux, son prédicateur et son conseiller ordinaire , le mande sur le champ à Tolède, où il résidait alors , et lui fait part de la résolution qu'il a prise de le nommer au siège vacant. Thomas répond à l'empereur par un refus respectueux, mais formel. L'empereur insiste ; plusieurs seigneurs de la Cour, l'archevêque de Tolède, joignent leurs instances à celles du monarque. L'humble Augustin est inflexible ; il déclare qu'il ne se rendra qu'à l'ordre exprès de son supérieur. Son supérieur était à Rome ; car Thomas, alors provincial, n'avait en Espagne personne qui pût lui commander d'accepter l'épiscopat, en vertu de la sainte obéissance. Cependant, il était urgent de donner un pontife à l'église de Grenade. Charles Quint , craignant que la négociation de l'affaire avec Rome n'entraînât un trop long délai, consentit à ne pas penser, pour cette fois, à Thomas, et le laissa retourner en paix à ses occupations ordinaires (1).
Mais, quelques années après, le serviteur de Dieu se vit contraint de courber la tète sous le fardeau de la
(i) Salon n. 174.
charge pastorale. En 1544, le siège de Valence devint vacant. Ce siège, après un long veuvage, avait été occupé, en 1538, par Georges d'Autriche, oncle paternel de Charles Quint. Après avoir administré, par lui-même, son diocèse pendant quatre ans, Georges fut appelé par l'empereur en Belgique, où il devint coadjuteiir de l'évèque Corneille de Berges. Celui-ci étant venu à mourir en 1544, Georges fut élu canoniquement par Paul III, pour lui succéder. Il avait donné auparavant sa démission de l'archevêché de Valence (1). Le siège de Liège» inférieur, quant au titre, à celui de Valence , lui était supérieur à raison des nombreux privilèges dont il jouissait. Sous ce rapport, l'Eglise de Liège était l'une des plus importantes Eglises d'Allemagne, dont elle faisait alors partie (2).
L'empereur était, en ce temps-là, au fond de l'Allemagne (3), où il travaillait à la pacification de ce pays , en proie aux troubles religieux suscités par le moine apostat de Wittemberg. Connaissant lui-même depuis combien de temps l'église de Valence était en souffrance, il songea, aussitôt après la démission de son oncle, à lui donner un successeur. Le nom de Thomas se présenta le premier à l'esprit du prince ; mais, le premier refus qu'il avait reçu lui en faisant craindre un second, il crut devoir porter sa pensée sur un autre religieux plein de prudence et de vertu, qui appartenait à l'Ordre de
(1) Voy. Boll. coQim. praev. n. 81.
(2) Salon n. 175 .
(3) Mugnaton n. 12.
saint Jérôme. Mais une circonstance toute providentielle ramena le choix du monarque sur saint Thomas.
Le fait dont nous voulons parler jouit de la plus complète certitude. Consigné dans le procès-verbal de la canonisation du saint, il y est appuyé sur la déposition de témoins respectables, dont l'un affirme l'avoir appris de la bouche d'un habitant de Valence, nommé Simon . Bernard , qui le tenait lui-même de saint Thomas (1).
Charles Quint, ayant fixé son choix sur le religieux dont nous avons parlé, appelle son secrétaire et lui commande de dresser l'ordonnance de nomination ; le secrétaire se retire ; mais, au lieu d'écrire le nom du religieux, il écrit celui de Thomas de Villeneuve, dans la persuasion que ce dernier lui a été désigné par l'empereur. L'empereur s'étant aperçu de la méprise, la fait remarquer au secrétaire ; celui-ci proteste que le nom de Thomas est celui qui a été prononcé par Sa Majesté, et ajoute, en se retirant, qu'il va rédiger une autre ordonnance. Mais Charles Quint , comme frappé d'une lumière soudaine, l'arrête et lui dit : « Non ! ce qui est » écrit restera ; je vois le doigt de Dieu dans cette af- » faire ; Dieu veut que le Père Thomas soit archevêque » de Valence, nul autre que lui ne le sera. » Et à l'instant il signe l'ordonnance et la fait expédier pour l'Espagne.
Ce royaume, en l'absence de l'empereur, était gouverné par le prince Philippe son fils, qui avait le titre
(1) On peut voir un autre témoignage dans Salon n. 176.
de vice-roi. Le prince Philippe, qui partageait les sentiments de son père pour le saint religieux, se réjouit de sa nomination. Toute la Cour et toute la ville de Valladolid, informées bientôt de l'heureuse nouvelle, s'associèrent, par un sentiment unanime, à la joie du prince. Un seul homme fut profondément affligé de cette élection. C'était celui qu'elle concernait. Thomas était alors prieur du couvent de Valladolid. Le prince Philippe députa un de ses officiers auprès de lui, pour lui faire connaître l'ordonnance qui l'appelait à l'archevêché de Valence. Au moment où le messager franchissait le seuil du couvent, Thomas était au chœur, occupé à chanter compiles avec la communauté. Le portier, informé de la bonne nouvelle, accourt à l'église, entre dans le chœur avec précipitation, s'approche du prieur et lui annonce, d'un ton de voix un peu élevé, qu'une personne de la Cour l'attend au parloir pour lui faire une communication importante. Saint Thomas, sans s'émouvoir, ordonne au frère de prier le messager d'attendre jusqu'à la fin de l'office. Il continue compiles, et ne sort, suivant son usage, qu'après tous les autres religieux. Dès que le messager lui a remis l'ordonnance impériale, il le congédie en lui disant : « Allez offrir au vice-roi l'hom- » mage de mon respect, et annoncez-lui que je me ren- » drai incessamment auprès de lui pour l'entretenir sur » l'affaire en question. »
Thomas fait donner le signal du souper. Aussitôt que la communauté est réunie, il appelle le frère portier, lui reproche sévèrement l'air immodeste avec lequel il est entré au chœur, et le condamne à se donner la dis-
cipline. Ce trait de sévérité montre quelle fut la première impression de saint Thomas, en voyant la nouvelle épreuve que son humilité allait soutenir. Il passa toute la nuit en prière, afin qu'il plût à Dieu de disposer le cœur de l'empereur à accueillir le refus qu'il était bien résolu de lui faire. Le lendemain, Thomas se rendit auprès du prince Philippe. Après lui avoir exprimé les vifs sentiments de reconnaissance dont il se sentait pénétré à la vue des bontés de l'empereur, il protesta, en termes énergiques, qu'il était incapable de remplir dignement les hautes fonctions auxquelles on voulait bien l'appeler ; puis se jetant aux pieds du prince, et les arrosant de ses larmes, il y déposa ses lettres de nomination, en protestant de nouveau qu'il n'accepterait jamais l'épiscopat.
Le vice-roi fut affligé de ce refus, mais il ne se découragea pas. Il fit observer, entre autres choses, au prieur, qu'ayant déjà refusé le siège de Grenade, il blesserait certainement l'empereur, s'il répondait à sa bienveillance par un second refus. Néanmoins, Thomas crut devoir persister, et il se retira.
Ce refus ayant été connu dans le public, n'étonna personne et affligea tout le monde. A peine saint Thomas était-il de retour dans son couvent, que plusieurs grands de la Cour, liés d'amitié avec lui, se présentèrent chez lui pour le solliciter d'accepter le siège que la Providence lui destinait. Ces nouvelles instances furent inutiles. Le cardinal de Tavera voulut faire lui-même une dernière tentative. Il se rend au couvent des Augustins, s'enferme avec saint Thomas dans une cellule, et met
en œuvre les moyens les plus propres à vaincre sa résistance. Il en vient même jusqu'à prendre le ton du reproche; il demande, au serviteur de Dieu, comment il peut se faire qu'un homme aussi pieux, aussi humble que lui, tienne si obstinément à ses idées propres, lorsqu'il les voit opposées à celles des hommes les plus sages, à la volonté formelle de Leurs Majestés , par conséquent à la volonté même de Dieu. Thomas était en connaisance intime avec le cardinal ; il le vénérait et l'aimait comme un père. A peine celui-ci a-t-il fini de parler, que le bon prieur se jette à ses pieds : il le prie et le conjure, par l'affection dont il l'honore, de ne pas le presser plus longtemps d'accepter un fardeau trop au-dessus de ses forces, mais plutôt, de vouloir bien user de son crédit auprès du vice-roi et de l'empereur, pour appuyer son refus.
Cependant, les amis que le saint religieux avait à la Cour attendaient avec anxiété le retour du cardinal, dont ils connaissaient la démarche. Quand ils en eurent appris l'insuccès, ils convinrent ensemble de se rendre auprès du prince Philippe, pour le prier de s'adresser directement au provincial. C'était une heureuse inspiration qui devait décider de la victoire. En effet, le vice-roi fit écrire au P. François de la Nieva, qui tenait alors le gouvernement de la province et résidait à Tolède.
Nous avons parlé du P. François de la Nieva. Ce Père connaissait mieux que personne le mérite de saint Thomas. Dès qu'il eut reçu les recommandations du viceroi, jointes aux instantes prières du cardinal de Tavera,
il envoya au P. Thomas l'ordre d'accepter avec résignation l'épiscopat, et cela, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Voici la lettre qu'il lui écrivit : « Mon révérend Père, j'ai reçu du prince, notre maître, » une lettre qui m'apprend que l'empereur vous a appelé » au siège archiépiscopal de Valence. Comme je suis en » même temps informé du refus que vous avez opposé à » l'appel de Sa Majesté, je vous ordonne d'accepter le » siège qui vous est offert, dans l'espace de vingt heu- » res, à dater de l'ouverture de ma présente lettre, et » cela en la forme et en la manière que désire Tempe" » reur. Et afin que votre acceptation soit plus méritoire, » je vous donne cet ordre en vertu de la sainte obé- » dience, et sous peine d'excommunication à encourir » après trois monitions préalables. Je vous fais ce com- » mandement, dans la parfaite conviction qu'il est aussi » agréable à Dieu qu'à l'empereur. Que Notre-Seigneur » conserve votre paternité , et la protège de sa droite, » afin que vous puissiez produire des fruits dans son » Eglise ! » — Fait à Tolède, le 2 août 1544 (1).
Saint Thomas, qui craignait, depuis le commencement de l'affaire, ce qui lui arrivait alors, reçut en tremblant la lettre du provincial. En la parcourant, ses yeux se remplirent de larmes, mais sa volonté était soumise. Il se prosterna contre terre pour adorer les impénétrables desseins de Dieu, et courba enfin la tête sous le fardeau qui lui était imposé. Ce consentement, si impatiemment
(1) Salon n. 183, 1 80. — Selon Coccini, la date de cette lettre doit être rapportée au 7 août. Relat., p. 196.
attendu, fut donné le 5 du mois d'août, fête de Notre- Dame-des-Neiges.
Bientôt après, Thomas dut écrire au général de l'Ordre, pour lui faire part de sa promotion. Yoici la lettre qu'il lui adressa :
« Mon très-révérend Père, que le Seigneur répande sa » grâce et sa paix dans votre cœur !
» Si je n'ai pas écrit à votre révérence aussitôt que » j'aurais dû le faire, cela vient de ce que je n'avais pas » à ma disposition un courrier sur lequel je pusse » compter, et de ce que la route de Rome n'était pas » assez sûre. Je suis aujourd'hui dans la nécessité d'en- » voyer auprès de votre révérence un courrier extraor- » dinaire. Du fond de l'Allemagne, où il est à la tète de » son armée, l'empereur vient, de son propre mouve- » ment, et sans avoir été déterminé par aucune influence » étrangère, de me nommer à l'archevêché de Yalence, » au moment où je 'pensais le moins à une semblable » élévation. Beaucoup de personnes pensent que cette » nomination a été inspirée à Sa Majesté par la divine » Providence. Quoiqu'il m'eût été bien plus utile de » rester dans le repos et la paix de la vie religieuse dont » j'ai fait profession, le Père prieur provincial m'a or- » donné, sous peine de censure, d'accepter l'épiscopat » selon la volonté de l'empereur, et ne m'a laissé qu'un » délai de vingt heures pour me résoudre à faire cet » acte d'obéissance, le plus difficile que j'aie jamais eu » à faire de ma vie. Dans cette extrémité, je n'ai pu » me soustraire au commandement de mon légitime su- » périeur. Votre révérence a daigné, depuis longtemps,
» me porter tout l'intérêt qu'un père porte à son enfant. » En lui faisant connaître mon élection, je la supplie de » me donner son consentement et le secours de ses » prières. Tant que la voix de l'autorité ne s'est pas fait » entendre, j'ai résisté, comme je devais le faire ; mais » j'ai dû aussi me rendre à l'ordre formel de mon su- » périeur. Dieu m'est témoin que je n'ai d'autre désir » que celui de lui plaire : je me suis abandonné à sa » bonté infinie, espérant, bien fermement, qu'elle me » donnera les qualités et les forces nécessaires à l'ac- » complissement du sublime ministère qu'elle m'a im- » posé!... Quelles que soient les occupations qui m'at- » tendent, je puis assurer à votre révérence que je » serai toujours à son égard un fils obéissant et dévoué, » en tout ce qui intéressera l'honneur et les progrès de » l'Ordre.
» Que Notre-Seigneur conserve votre révérence pen- » dant une longue suite d'années pour son service et » pour l'avantage de l'Ordre !
» De votre révérence, le fils très-soumis,
» Fr. THOMAS de Villeneuve. »
Cette lettre de saint Thomas porte la date du 12 août. Le 19 septembre, le P. Séripand adressa la réponse suivante à notre bienheureux :
« La nouvelle de votre nomination au siège de Valence » m'a comblé d'une grande joie. Le choix que Sa Ma- » jesté impériale et royale a fait de vous trouve, au » yeux de tout le monde, une éclatante justification dans » les vertus et la science qui vous distinguent ; ce choix
» impose à tous les membres de notre Ordre, et parti - » culièrement à moi qui en suis en ce moment le supé- » rieur, une étroite obligation de rendre les plus vives » actions de grâces au Seigneur dont la providence gou- » verne le monde avec force et suavité. Mes félicitations » s'adressent à vous d'abord, puis à l'Église de Valence, » enfin à tous les membres de notre Ordre. Yotre mé- » rite a reçu l'hommage le plus glorieux et le plus pur, » parce que votre nomination n'est l'effet ni de l'ambition ni de la cupidité. Nous adorons les conseils de » Dieu qui choisit ceux qu'il veut, et nous félicitons » l'empereur de son heureuse inspiration. L'Église de » Valence acquiert en vous un pasteur qu'elle devait » appeler de tous ses vœux, un pasteur tel que le décrit » l'apôtre, c'est-à-dire puissant à exhorter dans la saine » doctrine, et à réprimer ceux qui s'abandonnent à la » contradiction.
» Quant à notre Ordre, il n'y a aucun de ses membres » qui ne se réjouisse, qui ne triomphe, pour ainsi dire, » en voyant revivre en votre personne les vertus et la » gloire de nos pères. Si l'on excepte le grand Alphonse » de Tolède, qui fut évoque de Séville, aucun membre » de notre famille n'a été, que nous sachions, appelé de » Dieu, en Espagne, au rang élevé qui vous est destiné. » Ce nouvel éclat, que votre élection fait rejaillir sur » nous, c'est à l'éminence de votre vertu que nous en » sommes redevables. Enfin, je puis, jusqu'à un certain » point, me féliciter moi-même, en voyant se réaliser, » par ce joyeux événement, les secrètes prévisions que » j'avais formées , lorsque, dans mon voyage en Espa-
» gne, je considérais l'intégrité de vos mœurs, l'étendue » et la profondeur de votre doctrine.
» Je ne doute pas que N. S. P. le Pape n'accueille, » avec la plus grande bienveillance, la nomination im- » périale, sur le témoignage que rendra de votre mérite » le très-révérend seigneur de Burgos, qui, comme je » vous l'ai écrit déjà, a pour vous un amour vif et affec- » tueux. En ce qui me concerne, je ne manquerai pas à » mon devoir, dès que je serai de retour à Rome ; ce » qui aura lieu, Dieu aidant, dans les premiers jours de » novembre.
» En attendant, je prie le Seigneur, qui vous a élu, » de vous revêtir de la force d'en haut, afin que vous » puissiez accomplir, pour sa gloire et le salut de vos » ouailles, tous les devoirs d'un légitime pasteur. Après » vous avoir félicité comme notre frère, comme un » membre chéri de la famille dont nous sommes le père, » notre devoir est de baiser vos mains comme celles » d'un évêque digne de tout respect, et de recommander » à votre charité les intérêts de notre Ordre, qui éprouve » des besoins si étendus dans votre pays.
» Adieu, vénéré prélat, embrassez maintenant comme » un serviteur très-dévoué, celui que vous avez jusqu'à » présent respecté comme un père (1). »
Les éloges que le général lui adressait dans sa lettre, Thomas les vit exprimés sous toutes les formes, dans les lettres de félicitation qu'il reçut de la plupart des évêques d'Espagne et de plusieurs personnages résidant à
(1) Herrera, Alphabetum, ap. Boll. Comm. prsev. n. 83, 84.
Rome. Le •vice-roi les reproduisit lui-même dans une lettre qu'il adressa au duc de Calabre, chargé de l' administration de la -ville et du royaume de Valence, pour lui annoncer la nomination du nouvel archevêque. Mais tous ces compliments ne faisaient qu'accroître la tristesse que le serviteur de Dieu ressentait de son élévation. Accoutumé à n'apprécier les choses que selon les lumières de la foi, il considérait son élévation comme le terme de la paix et du bonheur dont il avait joui dans la vie religieuse, comme la source des plus redoutables obligations, comme l'occasion des plus grands périls pour le salut de son âme. Dans l'accablement où le jetaient des préoccupations pleines d'inquiétude et d'angoisses, il allait jusqu'à se demander en tremblant si cette élévation n'était point, à son égard , un jugement anticipé de la justice de Dieu.
Cependant, le souverain pontife Paul III avait agréé la nomination impériale. Il fit expédier les bulles d'institution vers le milieu du mois d'octobre. Dans la lettre de remercîment qu'il adressa à Sa Sainteté, nous Yoyoos saint Thomas lui exprimer avec candeur les appréhensions qu'il éprouvait à la vue de la responsabilité attachée à la charge pastorale. Il parlait ainsi :
« Très Saint Père, j'ai reçu les lettres par lesquelles » Votre Sainteté a daigné m'instituer archevêque et » pasteur de l'église de Valence ; je les ai reçues avec » crainte et tremblement. Un homme qui ne ferme pas » les yeux aux lumières de la foi, et qui n'a pas mis en » oubli la pensée du compte redoutable qu'il nous faudra » rendre au jugement de Dieu, pourrait-il, en effet, ac-
» cepter sans crainte le fardeau d'un si grand rainis- » tère, la responsabilité attachée à une si sublime » dignité ? Plaise à notre très-miséricordieux Sauveur » Jésus-Christ, que je devienne un digne ministre de la » sainte Eglise catholique, qu'il a fondée par son sang » et le sang de ses martyrs ! Plaise à Jésus-Christ que, » remplissant dignement la charge qu'elle .m'a imposée, » je réponde à l'appel de Votre Sainteté, dont je ne puis » exprimer, en termes assez énergiques, toute la bien- » veillance à mon égard. Car, rien n'est assurément plus » agréable à Votre Sainteté, que de voir ceux qu'elle a » appelés à partager sa sollicitude dans une portion de » l'Eglise catholique, se montrer de fidèles et dévoués » coopérateurs. Tel est le vœu le plus ardent de mon » cœur : fasse le Ciel que je le remplisse pendant toute » ma vie ! D'ailleurs, tout ce qu'il y a en moi de force et » de capacité, Votre Sainteté se l'est à jamais acquis » par sa bienveillance pour moi. J'espère qu'elle ne » trouvera plus désormais, dans le monde catholique, » de sujet plus reconnaissant, plus soumis, plus dévoué » que moi. J'adresse par le même courrier à Votre » Sainteté le certificat du serment que j'ai prêté, selon » l'usage, avant de recevoir ma consécration.
» Que Votre Sainteté se conserve pendant de Ion- » gués années, pour l'avantage et la paix de l'Eglise !
» Son très-humble et très-dévoué fils,
» Pr. THOMAS de Villeneuve. »
Saint Thomas reçut la consécration épiscopale dans l'église de Valladolid, des mains du cardinal archevêque
de Tolède, selon les rites usités dans cette touchante cérémonie. Outre les deux évêques qui devaient, selon les règles de l'Eglise, assister le cardinal consécrateur, il y en eut un grand nombre d'autres, que la réputation du serviteur de Dieu avait attirés à son sacre. Ce cortège imposant était encore relevé par la présence de la Cour, qu'entourait une grande partie de la population de la ville. Après la cérémonie, les fidèles se pressèrent autour du nouvel archevêque, pour lui baiser les mains et même les pieds, et pour recevoir sa sainte bénédiction. Ce jour-là fut un jour de fête pour la ville de Valladolid, pour l'Ordre des Augustins, et pour le diocèse de Valence (1).
(1) Salon n. 194, 195.
LIVEE QUATRIEME.
SOMMAIRE. — Situation morale et religieuse du diocèse de Valence. — Saint Thomas s'achemine vers la ville de Valence. — 11 séjourne dans le couvent de Notre-Dame-du-Secours. — Son entrée à Valence. — Il visite les prisons de l'officialité. — Il règle sa maison : son esprit de pauvreté pour le vêtement, pour la nourriture, pour l'ameublement. — Sa prudence dans le choix de ses serviteurs ; règles qu'il leur prescrit. — Ses occupations de chaque jour ; elles sont blâmées et censurées. — Il choisit les membres de son administration. — Il fait la visite pastorale de son diocèse : sa conduite pendant cette visite. — Il publie des statuts synodaux ; vive opposition qu'il éprouve ; comment il en triomphe. — Il défend l'Immunité ecclésiastique ; sa conduite admirable dans la lutte qu'il soutient contre le gouverneur de Valence ; pénitence publique du gouverneur. — Convoqué au concile de Trente, saint Thomas ne peut s'y rendre. — Il tient des conférences avec plusieurs évêques qui doivent assister au concile. — Il délivre miraculeusement les évêques assaillis en mer par une tempête. — Les évêques de retour en Espagne visitent saint Thomas.
Dans les livres précédents, nous avons considéré saint Thomas comme étudiant, comme religieux, comme prêtre , comme missionnaire , et , sous ces divers rapports , nous avons reconnu dans sa conduite le caractère soutenu d'une rare perfection. Maintenant, le serviteur de Dieu a reçu la consécration épiscopale ; il va s'asseoir
sur l'un des sièges les plus éminents de l'Eglise d'Espagne ; et, dans cette haute position, il nous donnera, jusqu'à son dernier soupir, le spectacle des grandes vertus qui font le bon et dévoué pasteur.
Mais, avant d'entrer dans le détail du ministère pastoral de saint Thomas, nous ferons connaître, en peu de mots, l'état moral et religieux du diocèse de Valence, au moment où il en prit la direction. L'histoire ne nous fournit sur ce point que des données rares et isolées ; elles suffiront, néanmoins, pour l'objet que nous nous proposons.
Nous sommes à l'époque qui précéda, de quelques années seulement, l'ouverture du concile de Trente, c'està-dire, à une époque d'affaiblissement et de décadence. Alors, la mesure des maux qui affligeaient la sainte Eglise de Jésus-Christ semblait être arrivée à son comble. La foi ne jetait plus dans l'âme d'un trop grand nombre de chrétiens qu'une lumière pâle et sans chaleur. Le nerf de la morale évangélique et de la discipline ecclésiastique avait ployé, presque partout, sous l'effort des passions humaines. Le dérèglement des mœurs avait pénétré dans toutes les classes de la société ; de l'ordre laïque, il avait passé dans l'ordre clérical.
Cette plaie lamentable s'étendait, sous des formes diverses, sur toutes les nations chrétiennes. Grâce à la main ferme de son gouvernement, l'Espagne n'eut pas, comme tant d'autres contrées, la douleur de voir son sein déchiré par l'hérésie ; mais, s'écarterait-on de la vérité, si l'on disait que ce royaume avait alors, plus qu'aucune autre partie de l'Eglise, à gémir de la dépra-
vation des mœurs de ses populations ? Une des causes qui pourrait servir à expliquer ce fait, consisterait, à notre avis, dans l'influence des Maures. Il est vrai qu'à l'époque dont nous parlons, la domination des Maures était tombée, depuis plusieurs années, sous les coups du roi Ferdinand ; mais auparavant, ils avaient eu tout le temps nécessaire pour inoculer au cœur des peuples leurs instincts de sensualité asiatique. Répandus en grand nombre dans plusieurs contrées du royaume, notamment dans" le diocèse de Valence, ils continuaient d'exercer, par l'exemple de leur vie dissolue, la plus fatale influence sur des populations naturellement ardentes, accoutumées à les voir, et trop bien disposées à les imiter.
Cette cause avait dû produire, dans le diocèse de Valence en particulier, des effets d'autant plus funestes, qu'ils avaient rencontré moins d'obstacles dans leur développement. Il y avait près d'un siècle que le diocèse de Valence était privé de la présence de ses pontifes. Alphonse de Borgia l'administrait avec beaucoup de sagesse, lorsque, en l'année 1455, il fut appelé à monter sur le siège de saint Pierre, sous le nom de Calixte III. Depuis cette époque, les archevêques de Valence avaient cessé de résider dans leur diocèse. En 1538, Georges d'Autriche prit en personne la direction de cette Eglise ; mais c'était quatre ans seulement avant l'arrivée de saint Thomas , et encore est-il juste de dire que, pendant ce court espace de temps, Georges d'Autriche fixa sa résidence habituelle dans une maison de campagne dépendant de son archevêché. En l'absence des archevêques,
le diocèse de Valence avait toujours eu à sa tète des vicaires généraux ; mais , en matière d'administration , l'action des vicaires généraux ne supplée jamais parfaitement l'action propre de l'évêque. Ils ne participent pas à son caractère, et, en passant de ses mains dans les leurs, son autorité se voit nécessairement dépouillée de cet éclat extérieur qui frappe les sens et commande le respect.
Dans un tel état de choses, l'Eglise de Valence était devenue, selon l'énergique expression de saint Thomas, une forêt de désordres et de vices. L'injustice, la vengeance, le libertinage, se manifestaient, parmi les fidèles de toute condition, sous les formes les plus hideuses. Les ecclésiastiques vivant au milieu du peuple, vivaient comme le peuple, sauf de trop rares exceptions. Ils portaient le costume séculier ; ils suivaient les modes du monde; ils se mêlaient à ses fêtes et à ses divertissements. Des prêtres, des chanoines de la ville archiépiscopale , vêtus de l'habit court , s'exerçaient , sur les places publiques, à lancer le javelot ou à jouer à la paume; ils ne craignaient pas, à certains jours de l'année, de parcourir les rues de la cité, déguisés et masqués.
L'absence des premiers pasteurs avait porté à la prospérité du diocèse de Valence une atteinte d'un autre genre. Ce diocèse avait possédé, jusqu'au milieu du XVe siècle, une dotation dont les revenus annuels s'élevaient à une somme considérable. Mais, une fois que les fermiers et les hommes d'affaires furent délivrés de la surveillance immédiate des archevêques, l'exploitation des
fermes, le paiement des revenus, l'acquittement des charges de toute nature, s'exécutèrent avec une négligence d'autant plus grande, que les agents responsables pouvaient compter plus sûrement sur l'impunité. Dès lors, il devenait nécessaire que la mense archiépiscopale subit une nouvelle réduction. Quand saint Thomas connut le chiffre modique auquel étaient descendus les revenus de son siège, il ne put s'empêcher de se plaindre. Mais, on le reconnaîtra plus tard, c'était l'intérêt seul des pauvres qui provoquait ces plaintes.
Peu de temps après sa consécration, saint Thomas partit pour se rendre dans son diocèse. Tous les membres de son Ordre, présents à Valladolid, ainsi que plusieurs grands personnages de la Cour, lui témoignèrent le désir de l'accompagner jusqu'à la sortie de la ville. Dans le public, on s'informait aussi du jour de son départ ; un grand nombre de personnes, les pauvres surtout, se disposaient à grossir le cortège d'honneur qu'on lui préparait. Mais le prélat prit, de son côté, des mesures pour échapper à des démonstrations qui auraient blessé sa modestie. Il laissa ignorer au public le jour où il devait partir ; à force d'instance, il obtint de ses amis qu'ils ne le suivraient que de leurs vœux et de leurs prières; enfin, il défendit aux religieux de l'accompagner au-delà de leur couvent.
L'un des derniers jours de décembre , après avoir célébré le saint sacrifice de la messe, l'archevêque de Valence franchit, au milieu des ténèbres, le seuil du couvent des Augustins de Valladolid, vêtu d'un habit usé, et tenant un bâton à la main. Arrivé à la porte de la
ville, il monta sur une mule, et se dirigea vers Valence, en la compagnie d'un religieux nommé Jean Rincon et de deux serviteurs. C'était la suite ordinaire des dignitaires de l'Ordre lorsqu'ils étaient en voyage. Thomas était déjà loin de Valladolid lorsque le jour parut.
La route que suivait saint Thomas, pour aller à Valence, se divisait, vers son milieu, en deux branches, dont l'une conduisait directement à la ville, tandis que l'autre, un peu plus longue, passait à Villeneuve-des- Enfants. Cette circonstance fournissait au prélat l'occasion bien naturelle de faire une visite à sa famille. La famille de saint Thomas avait-elle eu la consolation de le voir depuis qu'il avait fait sa profession religieuse ? Les mémoires du temps gardent le silence sur ce point ; mais la connaissance que nous avons acquise, "par tout ce qui précède , du parfait détachement du serviteur de Dieu, nous autorise à penser que des visites de ce genre , s'il en fit jamais , avaient dû être bien rares et bien courtes. Mais on comprend que son élévation à l'épiscopat était, pour les parents de saint Thomas, un motif bien puissant de désirer le voir au milieu d'eux. Lucie Martinez vivait encore : cette bonne mère avait appris, avec une bien grande joie, l'heureux événement qui portait son fils sur le siège de Valence. Elle lui avait écrit, pour lui dire combien elle serait heureuse de le voir et de l'embrasser, avant qu'il se rendit dans son diocèse. Thomas aimait tendrement sa mère ; mais, d'un autre côté, il ne savait rien refuser à la grâce. Ne voyant pas clairement ce que Dieu demandait de lui dans cette circonstance, il n'avait pas pris de détermination
avant son départ. Il hésitait même encore, lorsqu'il arriva au point où se rencontraient les deux routes dont nous avons parlé. Alors il s'arrêta, et se tournant vers son compagnon de voyage : « Frère Jean, lui dit-il, que » ferons-nous ? Voici la route qui mène directement à » Valence ; mais cette autre, si nous la prenions, nous » conduirait à Villeneuve, où ma mère m'attend avec » une grande impatience. » Le Père lui répondit : « Mon- » seigneur, allons à Villeneuve ; cette excursion ne peut » retarder que de six à sept jours votre arrivée dans » votre diocèse. Je crois que vous ne devez pas refuser » à votre mère la visite qu'elle vous a demandée. » — « Cela me paraît bien ainsi, répartit le saint ; mais re- » cueillons-nous un instant, pour recommander cette » affaire à Dieu. » Thomas prit alors l'attitude d'un homme qui délibère, et, après un demi-quart d'heure de silence, il se retourne vers son compagnon, et lui dit, d'un ton de voix ferme et assuré : « Frère Jean, allons » directement à Valence. L'église de Valence est mon » épouse ; peut-être a-t-elle en ce moment besoin de ma » présence ; je trouverai plus tard l'occasion de voir » ma mère. » Puis, se remettant en marche, il ajoute : « Notre premier père a dit, en parlant de l'épouse que » Dieu venait de lui donner : L'homme abandonnera » son père et sa mère, et s'attachera à son épouse. » Cette sentence, qui exprime le zèle et l'empressement » avec lesquels un époux doit accourir auprès de son » épouse, lorsque celle-ci réclame son assistance, s'ap- » plique aussi à un évèque qui , étant uni à son Église » par les liens les plus étroits, est obligé de l'aimer et
» de l'assister comme un époux aime et assiste son » épouse. »
En renonçant, avec une aussi grande générosité, aux plus douces affections de sa piété filiale, notre bienheureux archevêque faisait un sacrifice bien propre à attirer les célestes bénédictions sur son diocèse. Dieu ne fit pas attendre la récompense. Le territoire de Valence était, depuis longtemps, en proie à une si grande sécheresse, que les champs n'avaient pas encore été ensemencés, quoique la saison fût déjà très-avancée. Mais, à peine le saint pasteur eût-il fait quelques pas sur le sol aride, que le ciel s'étant soudain couvert de nuages, la pluie, si vivement désirée, se mit à tomber en abondance pendant plusieurs jours.
Saint Thomas arriva sous les murs de Valence quelques jours avant la fête de Noël. Comme son intention était de ne prendre possession de son siège que la veille de cette fête, il se dirigea, avec sa suite, vers le couvent des Augustins de Notre-Dame-du-Secours, qui était situé hors des mUrs, à une petite distance de la ville. Il aurait vivement désiré pouvoir rester inconnu à la communauté, pendant le court séjour qu'il devait faire au milieu d'elle ; mais la Providence ne le permit pas. Après avoir donné ordre aux deux serviteurs d'entrer dans la ville, pour y déposer les effets dans une hôtellerie, et leur avoir expressément recommandé de garder le secret le plus absolu sur son arrivée, saint Thomas se dirigea , avec son compagnon, vers le couvent des Augustins. Il était nuit quand ils y entrèrent. Le P. Jean annonce au frère portier deux religieux de l'Ordre, qui demandent
l'hospitalité pour quelques jours. Le iïèfe prié les voyageurs, conformément à la règle, de lui remettre leurs lettres de permission, pour qu'il les porte au P. prieur. « Mon frère, dit alors le P. Jean, votre exacts» titude mérite des éloges, mais nous n'avons pas à » montrer de lettres de permission. Le Père que vous » voyez, a été prieur et provincial. Allez, s'il vous plait, » trouver le P. prieur, et dites-lui que nous l'attendons » ici. » Le prieur du couvent de Notre-Dame-du-Secours se nommait Jacques Montiel. C'était un homme recommandable par sa prudence et sa sainteté, à qui saint Thomas crut devoir plus tard confier la direction de sa conscience. Ce Père avait été informé de la prochaine arrivée du nouvel archevêque de Valence. Dès qu'il eut appris que deux religieux étrangers venaient d'arriver, il lui vint en pensée que le prélat était du nombre. Il accourt donc en toute hâte à la porte, pour recevoir les voyageurs ; mais, en les voyant sans suite ni équipage, il hésite, et ne sait que penser. Il les reçoit avec sa bonté accoutumée, et leur offre l'hospitalité, en exprimant le regret que la pauvreté de la maison ne lui permette pas de les traiter aussi bien qu'il le désirerait. Saint Thomas gardait le silence, dans la crainte que ses paroles ou le son de sa voix ne le fissent reconnaître. Le Père Jean dit au prieur : « Mon Père, ne vous mettez pas » en peine ; nous n'avons que deux jours à passer ici ; » nous ne vous demandons que deux petites cellules. » Quant à notre nourriture, nous nous pourvoirons » nous-mêmes ; nous avons envoyé à la ville un servi- » teur, qui nous apportera tout ce qui nous est néces-
*> saire. » Cependant, le prieur avait remarqué l'air de piété et de modestie qui était empreint sur le visage de saint Thomas. En entendant prononcer le mot de serviteur, il se remet à penser qu'il est, peut-être, en présence de son archevêque. Après un moment d'hésitation, il s'adresse au prélat, et lui dit : « Mon Père , pour » l'amour de Dieu, mettez fin à l'inquiétude qui me » tourmente : n'êtes-vous pas l'archevêque de Valence?» Saint Thomas ne pouvait éluder une demande aussi précise ; il répond humblement qu'il est l'archevêque. Le prieur se jette aux pieds du prélat et lui baise la main. Quelques minutes après, la communauté tout entière était aussi réunie autour de lui. On se met en procession ; on entonne le Te Deum, et l'archevêque, précédé de la croix, est conduit à l'église, où il va s'agenouiller devant l'autel, jusqu'à la fin de la prose. Ensuite, il se rend à la chapelle de Notre-Dame-du-Secours, au chant de l'hymne Ave maris Stella, et là, fondant en larmes, il donne solennellement à la communauté sa première bénédiction.
Après cette cérémonie, Thomas invite le prieur a donner à ses religieux l'ordre de se retirer. Resté seul dans la chapelle, il se prosterne devant l'image miraculeuse, et prie avec ferveur la Vierge secourable pour le trou* peau dont il va prendre la conduite.
Cependant, la nouvelle de l'arrivée de l'archevêque commençait à se répandre dans la ville de Valence. Les deux serviteurs, n'ayant pas pris au sérieux la recommandation qui leur avait été faite, de garder le secret sur l'arrivée du prélat, étaient allés directement au pa-
lais archiépiscopal, qui était occupé depuis plusieurs jours par quelques amis du saint, et leur avait fait connaître la retraite qu'il s'était choisie. Dès le lendemain, ceux-ci se rendirent au couvent de Notre-Damedu-Secours, avec quelques membres du Chapitre et plusieurs personnes notables de la cité. Ils venaient offrir leurs hommages au nouveau pasteur. Thomas était en prières dans la chapelle delà sainte Vierge, lorsqu'ils arrivèrent au couvent. Informé de leur arrivée, il sortit et les reçut dans la cellule qu'il occupait. Il les pria, en les congédiant, de faire tous leurs efforts pour qu'on ne vint pas le voir pendant le peu de temps qu'il devait passer au couvent, assignant pour motif le trouble que ces visites introduiraient dans la communauté, et le besoin qu'il avait de se reposer des fatigues de son voyage, et de se préparer, par la prière et le recueillement, à la grande fête qui s'approchait. En effet, saint Thomas ne reçut, pendant son séjour au couvent, que la visite du duc de Calabre, gouverneur de la province de Valence.
Le serviteur de Dieu se proposait, comme nous l'avons dit, de faire son entrée dans sa ville épiscopale la veille de Noël, afin de pouvoir officier pontifical ement aux premières vêpres et aux autres offices de la solennité ; mais il fut obligé, à cause du mauvais temps, de rester dans le couvent de Notre-Dame-du-Secours jusqu'au premier jour de l'an. Il consacra ce temps de repos à la prière et à la méditation. Tous les matins il célébra les saints mystères sur l'autel de la sainte Vierge; il assista à tous les offices du chœur comme un simple religieux ,
et sans souffrir qu'on lui rendît aucun des honneurs qui sont dus à la dignité épiscopale. Le prieur ne put obtenir de lui, malgré ses pressantes sollicitations, qu'il officiât pontificaleraent le jour de Noël. « Il ne convient » pas, dit le saint prélat, que je célèbre pontificalement, » pour la première fois, ailleurs que dans ma cathé- » drale ; je dois ma première messe à mon Église (1) ». Le jour de Noël, il dit sa première messe à minuit, à la suite de l'office de matines. Après avoir pris dans sa cellule quelques heures de repos, il monta à l'autel pour dire ses deux autres messes. Ensuite, il entra au chœur, où il resta en oraison jusqu'à l'office du matin, qu'il célébra avec toute la communauté.
Le signal du dîner ayant été donné, l'archevêque se rendit au réfectoire, pour y prendre son repas avec les religieux. Sur les instances réitérées du prieur, il consentit à bénir et à présider la table. A l'heure de vêpres, il rentra à l'église, et il n'en sortit que le soir.
La pluie, qui n'avait pas cessé de tomber depuis l'entrée de saint Thomas dans son diocèse, s'arrêta deux jours avant le commencement de la nouvelle année 1545. Le prélat exprima aussitôt le désir de prendre possession de son Église. Ce désir répondait aux vœux ardents des habitants de Valence ; mais ils voulaient en même temps recevoir leur premier pasteur avec les honneurs dus à son caractère, et ils voyaient avec peine que le chemin qui conduisait du couvent à la ville, encore tout inondé et plein de fange, fût si peu favorable pour une
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réception solennelle. Néanmoins, l'entrée du prélat fut fixée au premier jour de l'an. Sur l'invitation des magistrats, la population déploya une si grande activité, que vingt-quatre heures lui suffirent pour préparer tout ce qui pouvait contribuer à rendre la réception brillante. Le chemin fut nettoyé, sablé, et converti en une avenue propre et décente. Les rues qui conduisaient de la porte de la ville à l'église métropolitaine, furent ornées de tentures ; sur la place que le prélat devait traverser à l'entrée de la ville , on éleva plusieurs arcs de triomphe, couverts de peinture, d'emblèmes, d'inscriptions en prose et en vers, destinées à exprimer, sous des formes touchantes , le mérite du pasteur et le bonheur du troupeau. L'inscription principale, qui surmontait l'arc de triomphe placé à la porte de la ville, était conçue en ces termes : Au très-illustre et très-saint prélat, clom Fr. Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence, que la cité reçoit aujourd'hui dans son sein avec bonheur, allégresse et reconnaissance, comme le sauveur des âmes et le père des pauvres (1). Le jour de la Circoncision, à deux heures après midi, la magistrature et l'élite de la noblesse, suivies d'une foule nombreuse, se présentèrent au couvent de Notre-Dame-du-Secours , pour y prendre l'archevêque. Il monta sur une mule richement parée, et se mit en marche, accompagné de son brillant cortège. On se dirigea
(I) « Illustrissimo ac sanclissiino praesuli dom. F. Thomae à Villa- » nova, archiepiscopo valcntino , quem, in salutem animarum et patrem » pauperum , gralulans etjubilans recipit hodie urbs valentina felix. »
vers l'hôtel-de-ville, où saint Thomas devait prendre ses ornements épiscopaux. L'avenue de cet édifice était couverte de précieux tapis ; les murs étaient tendus de velours cramoisi. Dans le fond, s'élevait une estrade sur laquelle avait été placé un crucifix. Le prélat s'en étant approché, éloigna le carreau de velours qu'on lui avait préparé selon l'usage ; il s'agenouilla sur le pavé, fit une courte prière devant l'image de Jésus crucifié, la baisa, et baisa aussi le pavé. Il accomplit ces actes de piété avec une humilité si profonde et une si grande abondance de larmes, que tous les assistants en furent édifiés et attendris.
On se mit en marche pour se rendre à la métropole. L'archevêque était entouré du Chapitre et des autorités civiles et militaires ; il était précédé du clergé et suivi d'un peuple immense. Quand il fut arrivé devant le maître-autel, le vice-roi qui l'y attendait vint se mettre respectueusement à genoux devant lui, et lui baisa la main. Après le chant des antiennes prescrites par le cérémonial, Thomas monta les marches de l'autel, et d'une voix émue, il bénit solennellement les fidèles.
De la cathédrale, il se rendit avec le même cortège au palais archiépiscopal, où il reçut les félicitations du vice-roi, les hommages du Chapitre et des principaux habitants de Valence.
Ainsi fut reçu notre bienheureux archevêque, à son entrée dans la première ville de son diocèse. Il nous serait impossible d'exprimer les sentiments de joie qui animaient tous les cœurs en ce beau jour. Remarquons seulement que la réputation du saint prélat l'avait de-
vancé, depuis longtemps, dans la ville de Valence. Des lettres nombreuses, parties de Valladolid et de plusieurs autres points de l'Espagne, avaient fait connaître aux habitants de Valence tout le mérite du serviteur de Dieu, l'ardeur de son zèle, l'éloquence de ses paroles, la sainteté de ses mœurs, sa modestie et son amour pour les pauvres. On peut juger par là des transports de joie que l'arrivée d'un tel pasteur devait exciter dans une population pleine de foi et de religion.
Quant à saint Thomas, il parut, dans cette brillante fête de réception, humble et recueilli, comme dans l'obscurité du cloître. On eût dit, à le voir , qu'il était tout-à-fait étranger aux honneurs qui lui étaient rendus.
Le lendemain de son arrivée, saint Thomas se rendit dans son église, pour y offrir le saint sacrifice. Cette messe, la première qu'il célébrait en présence de ses ouailles, fut aussi une de celles qui excitèrent en lui une plus sensible ferveur. La reconnaissance et le dévouement furent les deux sentiments qui se partagèrent son âme pendant cette sainte action. Il remercia le Seigneur de l'avoir mis heureusement en possession de son église, et il s'offrit à lui pour être, entre ses mains, comme un instrument docile, destiné à procurer sa gloire par la sanctification des âmes.
Quelques heures seulement après être descendu de l'autel, le saint prélat voulut visiter les prisons de l'offîcialité, contiguës au palais archiépiscopal. Ces prisons étaient dans l'état le plus déplorable ; les cellules en étaient, pour la plupart, si étroites, si humides et si obscures, qu'elles paraissaient faites moins pour des
hommes que pour des animaux. La vue de ces affreux cachots émut de compassion le cœur du bon pasteur ; il demanda aux personnes de sa suite si l'on n'y avait jamait enfermé des ecclésiastiques. Sur la réponse affirmative qu'on lui fit, il laissa échapper un soupir de douleur, ses yeux se remplirent de larmes : « J'ordonne, » ajouta-t-il , qu'on comble ces cachots et qu'on en mure » l'entrée ; ils ne conviennent pas à des voleurs publics : » comment a-t-on pu y enfermer des prêtres ? A Dieu ne » plaise que, sous mon administration, aucun clerc soit » jamais condamné à y passer seulement une heure l » C'est par des moyens bien différents que je prétends » corriger mes frères et les gagner à Dieu. » Ces paroles sont dignes d'un évêque ! La suite de notre histoire fera connaître toute la portée qu'elles avaient dans la bouche du bienheureux prélat.
Suivant l'avis donné par saint Paul aux évêques, Thomas s'appliqua d'abord à établir un ordre parfait dans l'intérieur de sa maison.
La dignité épiscopale ne détruit pas les engagements de la profession religieuse ; mais elle les domine et les modifie dans l'application en tout ce qu'ils ont d'inconciliable avec les obligations et les convenances attachées à la charge postorale. En devenant êvèque, un religieux reste soumis à l'empire des vœux qu'il a formés ; il doit continuer de vivre selon l'esprit de l'Ordre auquel il appartient; il doit même en suivre les règles autant qu'il le peut. Mais, on conçoit que cette dernière obligation admet une certaine latitude, même en ce qu'elle a de compatible avec les devoirs des pasteurs.
Saint Thomas ne voulut pas user du légitime privilège attaché à sa dignité. Au lieu de considérer sa nouvelle position comme un motif suffisant d'adoucir un peu en sa faveur la sévérité de la discipline claustrale, il s'appuiera, au contraire, sur sa position antérieure, non pour se soustraire à aucun des plus petits devoirs de son ministère, mais pour se dispenser de toutes ces exigences extérieures auxquelles semblait naturellement le soumettre le rang qu'il occupait.
Le jour de son entrée dans sa ville épiscopale, saint Thomas portait une robe et un manteau assez propres, mais presque entièrement usés ; il avait un chapeau dont le temps avait altéré la couleur et détérioré la forme. Si l'on ajoute à ces objets un autre vêtement plus usé encore que le précédent, deux chemises et quelques autres pièces de linge d'une indispensable nécessité, on aura l'inventaire exact de tout ce qui composait la garderobe de notre prélat. Arrivé dans son diocèse avec une aussi mince provision, il devait, ce semble, songer tout d'abord à l'augmenter. Et en effet, les membres de son Chapitre , informés de son indigence , s'empressèrent de lui faire offrir une somme de quatre mille écus, afin qu'il pût pourvoir à ses besoins les plus pressants. Saint Thomas reçut ce don avec reconnaissance ; mais il demanda aux envoyés du Chapitre si, en lui donnant cette somme d'argent, on lui laissait, en même temps, la liberté d'en faire tel usage qu'il jugerait convenable. Les envoyés répondirent qu'il avait toute liberté d'en disposer à son gré. « Eh bien ! reprit alors l'archevêque, le » vénérale Chapitre de mon église trouvera bon que je
» dispose, en faveur d'une bonne œuvre, de cet argent » que je tiens de sa générosité. Vous connaissez les ra- » vages que le feu a fait, l'autre jour, aux bâtiments de » l'hospice ; l'intérêt des pauvres malades demande que » cet édifice soit au plus tôt réparé ; cette somme que » vous m'offrez vient très à propos pour mettre à même » de faire commencer immédiatement les travaux. J'ai » la confiance que mes vénérables frères du Chapitre en- » treront dans mes vues. Je ne veux pas qu'ils croient » que je n'attache pas au don qu'ils veulent bien me » faire tout le prix qu'il mérite. Quoique je ne Fappli- » que pas à mes propres besoins, je n'accepte pas moins » personnellement , dans toute son étendue , la dette de » reconnaissance qui s'attache à cet acte de libéralité. » Je regarderai toujours comme m'étant fait à moi- » même, le bien qui sera fait aux pauvres de mon dio- » cèse. »
Saint Thomas fit appeler incontinent auprès de lui les administrateurs de l'hospice ; il leur remit la somme d'argent, en leur recommandant de faire procéder sans délai à la restauration de l'édifice incendié, et leur promit de nouveaux secours dans un avenir peu éloigné. De leur côté, les chanoines comprirent parfaitement la pensée du prélat, et furent édifiés d'un si bel exemple d'abnégation personnelle et de charité pastorale (1).
Ce trait nous montre que saint Thomas n'avait pas l'intention de faire la plus petite dépense pour augmenta Salon n. 216, 217.
ter la chétive provision de linge et de vêtements destinée à son usage. Le seul achat qu'il se permit alors de faire, eut pour objet une certaine quantité de fil et d'aiguilles, une paire de ciseaux, un dé à coudre, et tout ce qui lui devait être nécessaire pour réparer ses vêtements, à mesure que le besoin s'en ferait sentir. Mais il prit soin de se procurer tous ces objets par une voie détournée et comme en cachette ; il les enferma dans une petite cassette fermant à clé, qui contenait aussi ses instruments de pénitence. Cette cassette était placée clans une cellule étroite, dépourvue de tout ornement, que le prélat avait choisie de préférence à tout autre appartement. C'était dans cette cellule qu'il se retirait pour vaquer à la prière et à la pratique de la mortification ; c'était là aussi qu'il rapiéçait, de ses propres mains, son linge et ses vêtements usés. Voici, à cet égard, un trait qui édifiera le lecteur : Un jour, saint Thomas s'aperçut que son pourpoint demandait une nouvelle paire de manches. Après avoir fait la revue de son petit magasin de pièces, il se vit obligé de recourir à un tailleur. Celui-ci lui apporta un morceau de bonne toile de coton, dont le prix montait à trente réaux. Ce prix parut au prélat beaucoup trop élevé. Mais le morceau était détaché de la pièce. Thomas demanda au tailleur s'il trouverait à vendre sans perte ce morceau de toile. « Très-facilement, répondit le tailleur. » — « S'il en est ainsi, répartit saint Tho- » mas, reprenez votre marchandise ; je ne puis pas, en » conscience, l'acheter au prix qu'elle vaut. Avec trente » réaux, je trouverai ailleurs de quoi faire les manches
» de mon pourpoint et habiller en même temps un pau- » vre des pieds à la tète. » Le tailleur était lui-même bien pauvre. Peu de temps après son entrevue avec saint Thomas , il obtint du généreux prélat une dot convenable pour une de ses filles qu'il voulait établir.
Ce fidèle observateur de la pauvreté évangélique trouvait un plaisir infini dans cet humble travail ; mais, quand il s'y livrait, il prenait les plus grandes précautions pour n'être pas aperçu : il craignait de paraître se singulariser ou de donner à une fausse délicatesse l'occasion de s'offenser. C'était en partie pour cette raison qu'il avait interdit à toutes les personnes du dehors l'entrée de sa cellule, dont il avait seul la clé, et qu'il tenait exactement fermée. On raconte qu'ayant un jour oublié par distraction de fermer la porte de son cabinet, saint Thomas fut surpris par un ecclésiastique qui était de ses plus familiers amis. Celui-ci, ayant une communication à faire à l'archevêque, va droit à sa chambre et entre sans avertir. Saint Thomas rapiéçait un caleçon. Le chanoine s'arrête de surprise , et dit au prélat avec une certaine émotion : « Comment ! sa sei- » gneurie s'occupe à de pareilles choses ! cela est indi- » gne de son caractère. Pour un réal, le premier tail- » leur venu lui fera ce racommodage ; je ne souffrirai » pas qu'elle continue. » En même temps, il s'approche pour ôter le caleçon des mains de l'archevêque. « Un » instant ! dit celui-ci en souriant , laissez-moi conti- » nuer mon travail. » Puis, prenant un air sérieux, Thoiaas ajoute : « Je suis évêque, sans doute; mais je » suis aussi religieux, et, en cette dernière qualité, mon
» devoir est de pratiquer la pauvreté pour l'amour de » la pauvreté même. Je suis pasteur, et sous ce rapport, » il me convient encore de pratiquer la pauvreté pour » l'amour des pauvres, qui sont si nombreux dans mon » troupeau. Tous voyez donc que j'ai deux bonnes rai- » sons pour agir comme je fais, sans compter le plaisir » que je trouve dans cette occupation. Vous m'ajoutez » que j'aurais pu faire raccommoder ce caleçon pour un » réal : je le sais comme vous ; mais j'ai pensé qu'en » faisant moi-même ce rapiéçage, je pourrai donner de- » main à manger à un pauvre avec ce réal que j'aurai » épargné. Du reste, j'attends de votre amitié pour moi, » que vous gardiez le silence le plus absolu sur ce que » vous me voyez faire (1). »
Saint Thomas passa onze ans sur le siège de Valence, et, pendant tout ce temps, il n'acheta que deux habillements neufs, dont l'étoffe était aussi grossière et de la même couleur que celle qui était en usage dans l'Ordre de saint Augustin. Lorsqu'il fut question d'acheter l'étoffe du premier, un des amis du serviteur de Dieu lui fit entendre que la soie convenait mieux à la dignité épiscopale. Thomas se laissa un instant persuader ; mais quand il vit l'étoffe de soie qu'on voulait lui faire adopter, il la refusa avec une certaine vivacité, en disant que le prix en était beaucoup trop élevé pour un pauvre moine, et il revint à l'étoffe prescrite par les règles de l'Ordre. Après avoir fait un usage non interrompu de cinq ans, ce premier habit se trouva entièrement usé ;
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cependant, saint Thomas persistait à vouloir le porter encore ; on dut lui faire une sorte de violence pour le déterminer à s'en procurer un autre. Cet autre vêtement fut le dernier ; Thomas le portait encore lorsqu'il rendit le dernier soupir.
Notre bienheureux archevêque pratiquait, avec une égale sévérité, la pauvreté religieuse dans ses repas et dans son ameublement. Rien n'était plus simple que sa manière de vivre ; sa table était habituellement servie comme celle des religieux, à l'exception d'une entrée qu'il faisait ajouter, sous le nom &e plat de grâce, en faveur de ses convives, dont plusieurs appartenaient au clergé séculier. Il tenait à ce que tout le monde mangeât de ce plat ; mais, quant à lui, il s'était fait une loi de n'y jamais toucher, et il ne s'en dispensait que dans des cas très-rares et par pure condescendance. Les jours de grandes fêtes, il permettait qu'on servît une volaille, un morceau de veau ou de chèvre, suivant le degré de la solennité.
Pour être en petit nombre, les mets n'en étaient pas plus copieux. Saint Thomas mangeait très-peu et trèsvite. Ces habitudes austères auraient imposé de continuels sacrifices aux convives du prélat, s'ils n'eussent été, comme lui, animés d'un grand esprit de mortification.
Il arrivait néanmoins, de temps en temps, que le maître d'hôtel, oubliant ou feignant d'oublier les règles qui lui avaient été prescrites, faisait servir des mets plus délicats et plus recherchés. Son oubli ne passait jamais inaperçu. « Songez donc, lui disait le bon pas-
» teur, que cet argent que vous prodiguez n'est pas à » moi , mais aux pauvres , et que tout ce qui s'emploie » dans ma maison en superfluités, doit leur être resti- » tué. Je vous déclare responsable devant Dieu de tout » ce que vous dépenserez au-delà du strict nécessaire. »
Après quelque temps d'expérience, saint Thomas fut en état de déterminer avec précision la dépense de sa table. Il donna, dès-lors, à son économe et à son maître d'hôtel, l'ordre de lui Soumettre leurs comptes tous les mois. Or, quand la somme dépensée s'élevait, sans cause suffisante, au-delà du chiffre qu'il avait fixé , il fallait que, sous peine de restituer eux-mêmes l'excédant, ils prissent, pendant le mois suivant, les mesures d'économie nécessaire pour combler les lacunes faites pendant le mois qui venait de s'écouler.
Ce n'était pas tout encore. Quoique l'attrait intérieur de saint Thomas se joignît à ses graves occupations pour le tenir éloigné de ]toute affaire purement temporelle, il recourait à toutes sortes de moyens pour épargner aux personnes de sa maison la peine de subir l'inconvénient que nous venons de signaler. Ainsi, il profitait de toutes les occasions pour se faire mettre au courant du prix des denres ; il rappelait de temps en temps à son économe les époques favorables où il pourrait faire , avec moins de frais , l'achat des grains et des autres provisions nécessaires à la vie ; il allait souvent à la cuisine, pour voir ce que l'on y préparait; en un mot, il veillait sans cesse pour que personne ne s'écartât des règles qu'il avait tracées. Un vendredi au matin , le prélat se rendait à sa cathédrale pour y célébrer les
saints mystères. En traversant la cour du palais , il rencontre son économe portant à la main un panier qui contenait une certaine quantité de poisson. Il regarde , et aperçoit une lamproie d'une très-belle apparence. « Combien, dit le prélat, vous a coûté ce poisson? » — « Quatre réaux , repond l'économe. » — « Quatre réaux ! » répète saint Thomas avec étonnement : c'est trop » d'argent ; vous avec eu tort d'acheter ce poisson. » — » Mais je crois , au contraire , avoir fait un excellant » marché, dit l'économe; et s'il s'agissait de revendre » cette lamproie au prix qu'elle m'a coûté, je ne manque- » rais certainement pas d'acheteurs . » — « Eh bien , » reprend alors l'archevêque, allez la revendre, et une » autre 4fois ne soyez pas si prodigue de l'argent » d'autrui. Je vous le répète : deux œufs et un morceau » du poisson le plus commun me suffisent. Ce n'est pas » moi , ce sont les indigents qui sont propriétaires des » biens de mon évèché. Avec ces quatre réaux que vous » avez dépensés , je pourrais préparer à diner à plus de » quatre de mes ^pauvres enfants (1). »
La simplicité du service de table de saint Thomas répondait à la frugalité des mets dont il se nourrissait. La vaisselle était de terre , les cuillères et fourchettes , du métal du plus commun. Il avait cependant consenti à faire l'acquisition d'une douzaine de couverts et de deux salières en argent ; mais cette argenterie ne paraissait que très-rarement sur sa table. L'extrême fragilité de la vaisselle de terre en rend nécessairement
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l'entretien très-dispendieux L'économe de l'archevêque se permit un jour de lui en faire l'observation ; il ajouta même qu'avec la somme dépensée en quelques années seulement , pour remplacer les vases brisés , il aurait pu acheter une partie de l'argenterie nécessaire au service ordinaire de sa table. « J'ai souvent fait la même ré- » flexion , répondit le prélat ; mais je ne permettrai ja- » mais , quoi qu'il m'en coûte , que ma table , que la » table d'un religieux qui a fait vœu de pauvreté , soit » couverte de vaisselle d'argent. »
Le palais archiépiscopal contenait quelques meubles assez bien conservés , mais il était presque entièrement dépourvu de décoration intérieure. On pressa vivement le saint archevêque de permettre qu'on tendit de soie les murs des principaux appartements, qu'on garnît les fenêtres de rideaux et qu'on couvrit les tables de tapis. Il résista à toutes les instances qu'on lui fit à cet égard, et voici tous les ornements qu'il crut devoir tolérer : il permit que la table sur laquelle il travaillait fût couverte d'une peau grossière teinte en noir , avec une bordure jaune ; qu'on suspendit à la porte de son appartement un rideau d'étoffe commune, également de couleur noire ; enfin , que les fenêtres de la salle de réception fussent garnies de stores en cuir, sur lesquels serait peinte l'image de la sainte Vierge.
Un jour , l'économe acheta d'occasion un tapis et un voile en soie d'un beau tissu, qui représentait la mise au tombeau de notre N. S. — Thomas se montra encore très-affligé de cette acquisition. « Cependant , ajouta-t-il, » il n'est pas à propos qu'on revende ces objets ; comme
» le voile représente l'un des plus touchants mystères » de notre Rédemption, nous le ferons placer sur la chaire » de notre cathédrale. Quant au tapis , il servira à cou- » vrir le marchepied de notre chapelle domestique (1). » Les personnes attachées au service du bienheureux archevêque étaient aussi peu nombreuses que les besoins auxquels elles étaient appelées à pourvoir. Pendant tout son séjour à Valence, Georges d'Autriche, prédécesseur de saint Thomas, avait paru entouré d'un nombreux domestique. Vivant d'une manière conforme à sa naissance, il devait déployer, en toute occasion, une brillante représentation. L'entretien de sa maisoa et le soin de sa personne réclamaient le concours d'un grand nombre de serviteurs. Mais la plupart d'entre eux avaient suivi leur maître dans sa nouvelle Église ; plusieurs s'étaient retirés et avaient pris d'autres engagements ; il n'était resté à l'archevêché que ceux dont les fonctions se rattachaient à la garde du palais ou à l'administration du temporel. Dès son arrivée à Valence, Thomas avait confirmé ces derniers dans leurs emplois. On lui avait donné sur leur compte des renseignements qui n'étaient pas tous également favorables ; mais ils avaient pour eux la possession. Le prélat les retint à son service, espérant les amener, par ses conseils, au degré de perfection où il désirait les voir. Il y en eut, en effet, parmi eux, qui, sous la direction du serviteur de Dieu, s'adonnèrent sincèrement à la pratique des vertus chrétiennes, et méritèrent, par leur bonne conduite, de
(1) Salon n. 228, 230.
posséder toute la confiance de leur maître. Mais quelques-uns se montrèrent indociles, et saint Thomas fut obligé de les congédier (1.)
Le saint prélat crut devoir être beaucoup plus exigeant, dans le choix des nouveaux serviteurs qu'il dut adjoindre aux anciens. Il leur fit subir à tous une double épreuve, avant de les admettre définitivement à son service. Dès qu'un sujet lui était présenté, il prenait avec une extrême sollicitude les informations les plus détaillées sur ses qualités morales et physiques, sur son aptitude, son caractère, ses habitudes, sur toute sa conduite antérieure ; il voulait connaître sa famille ; il le suivait dans tous les lieux où il avait pu résider, dans tous les emplois qu'il avait remplis. Quand le résultat de ses premières recherches était satisfaisant, le postulant était admis à un service provisoire de quelques semaines : pendant cette épreuve, il devenait l'objet d'une étude continuelle, de la part du prudent archevêque. Le prélat l'interrogeait pour apprécier le degré de son instruction ; il le suivait dans l'exercice de son emploi et dans ses rapports avec les autres serviteurs ; en un mot, il ne le perdait pas un instant de vue, et prenait avec discrétion tous les moyens de le bien connaître. Saint Thomas ne voulait avoir à se reprocher, ni de retenir auprès de lui des hommes qui pouvaient nuire aux personnes ou aux intérêts de sa maison, ni de renvoyer ceux qui étaient vraiment dignes de sa confiance.
(1) Coccin. p. 561.
Une si grande sollicitude devait être récompensée par de bons et heureux choix. Les mémoires que nous suivons ajoutent , en effet, que saint Thomas n'eut jamais à se plaindre des serviteurs qu'il s'était attachés (1.) Ceux-ci, de leur côté, n'avaient besoin que de quelques jours pour apprécier le bonheur qu'ils auraient à servir un maître si pieux, si sage et si débonnaire. Ce n'est pas qu'il leur épargnât les avis, ou leur ménageât les corrections ; mais ces corrections et ces avis, donnés toujours avec modération et en temps opportun , n'avaient rien de blessant, parce que la charité seule en était le principe.
Après avoir réuni autour de lui un nombre suffisant de serviteurs, saint Thomas leur traça un règlement qui, laissant à chacun la liberté nécessaire pour l'acquit de sa charge, leur imposait à tous des devoirs communs à remplir dans l'intérêt du bon ordre, de la concorde et du salut. Cette règle était fondée sur quatre maximes pleines de sagesse.
En premier lieu, chacun devait s'étudier à se faire aimer de tout le monde. Thomas leur disait : « Soyez » doux, patients, charitables les uns envers les autres ; » humbles, honnêtes et soumis à l'égard des personnes » placées au-dessus de vous. Que chacun s'occupe de » son emploi, sans s'ingérer dans ceux qui lui sont » étrangers, à moins que l'obéissance ne l'y appelle; » mais que chacun soit néanmoins toujours disposé à » rendre service à ses compagnons, autant que la cha-
(I) Salon n. 342.
» rite le lui commandera. Si vous vous conduisez de la » sorte, n'ayez rien à craindre de moi. Pourvu que vous » n'offensiez pas Dieu, pourvu que vous ne fassiez rien » de contraire au bon ordre de ma maison, je serai tou- » jours disposé à vous pardonner les fautes et les né- » gligences qui vous échapperont à mon égard. »
La deuxième maxime avait pour objet la pratique d'une vie retirée. « Je vous défends, continuait le pré- » lat, de sortir sans ma permission, et, quand vous » l'aurez obtenue, vous resterez le moins de temps » possible hors de la maison. Je suis religieux, accou- » tumé, par conséquent, à mener une vie retirée et so- » litaire , je veux que tous ceux qui habitent avec moi » partagent mes goûts et suivent mes habitudes. » Saint Thomas attachait la plus grande importance à cette règle. Prévoyant qu'il aurait trop de peine à en obtenir l'observation de la part des jeunes gens, qui sont naturellement portés à voir et à fréquenter le monde, il choisit de préférence des hommes déjà engagés dans l'état du mariage. Il pouvait d'ailleurs les loger aisément avec leur famille dans son vaste palais, dont il n'occupait lui-même qu'une petite partie.
Les deux dernières maximes concernaient le silence et la prière. Le saint archevêque voulait qu'aucune nouvelle du monde ne pénétrât dans sa maison ; que toute conversation inutile et frivole en fût bannie, comme essentiellement opposée à l'esprit de retraite et de piété. Il voulait que tous ses serviteurs fussent des hommes de prière. Chacun d'eux devait avoir ses moments fixés pour la méditation, les lectures de piété, la visite du
Saint-Sacrement. Ceux qui savaient lire étaient obligés de réciter tous les jours le petit office de la sainte Vierge ; les autres devaient remplacer cette prière par la récitation du Rosaire. Tout le monde avait ordre de s'approcher du tribunal de la pénitence, et de se préparer à la sainte communion, aux principales fêtes de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des apôtres. Si quelqu'un venait à enfreindre ces règles, le prélat ne manquait pas de lui adresser une réprimande proportionnée à sa faute.
Pour maintenir ses domestiques dans la ferveur, saint Thomas les réunissait souvent dans sa chapelle, et il leur adressait , d'un ton paternel , des exhortations simples et touchantes, qui produisaient sur eux de salutaires impressions.
Le règlement fixait encore avec précision l'heure des repas et des temps destinés au délassement, celle du lever et du coucher. A un signal donné, chacun devait, toute affaire cessant , se retirer dans sa cellule. Quelques instants après, l'archevêque sortait de son appartement, et, précédé d'un enfant qui portait un flambeau, il faisait sa ronde dans le palais, pour voir par luimême si toutes les portes étaient fermées, si tout le monde était couché.
Passant un jour, vers les dix heures du soir, devant la cellule occupée par le valet d'écurie, il aperçoit de la lumière et entend du bruit, Il ouvre, et trouve le malheureux serviteur en proie à une grave indisposition qui l'a saisi subitement. Le bon prélat, ému de compassion, se jette à genoux au pied du lit du malade, et prie
Dieu avec ferveur de lui rendre la santé. Ensuite il se lève, bénit le serviteur, et lui dit avec un sourire qui annonce une guérison prochaine : « Ayez confiance, » mon frère, Dieu vous soulagera. » Quelques heures après, le malade était guéri.
Rien ne pourrait exprimer l'affection tendre et paternelle que saint Thomas portait à ses serviteurs. Tout ce qui les touchait l'intéressait vivement. On l'a vu souvent verser des larmes sur les accidents qui venaient les frapper. Lorsqu'ils tombaient dans quelque maladie, l'ami le plus assidu au chevet de leur lit, le plus attentif à pourvoir à leurs besoins, c'était le saint archevêque ; alors il montrait la sollicitude d'une mère. Il voulait que le médecin visitât le malade tous les jours, et que ses prescriptions fussent exécutées à la lettre, et il s'assurait par lui-même si tout se faisait comme il le voulait.
Quand un serviteur se distinguait des autres par une fidélité plus soutenue à ses devoirs, saint Thomas l'en récompensait de temps en temps, en ajoutant à ses gages une somme quelquefois considérable. Un jour l'économe fit appeler le valet d'écurie dont nous avons parlé plus haut, et lui dit : « Sa seigneurie est contente de votre » service , voici cinquante écus qu'elle m'a chargé de » vous donner. » Le valet va aussitôt témoigner au prélat toute sa reconnaissance. « Mon enfant, lui dit son » généreux maître, je ne vous donne pas ce que vous » méritez ; mais , pour le moment , je ne puis pas vous » donner davantage. Continuez de vous bien conduire, » déplaire à Dieu et aux hommes , j'espère que, dans
» une autre occasion , la Providence me permettra de » vous récompenser plus libéralement (1). »
Telle fut la conduite de saint Thomas envers les personnes attachées à son service ; il les appelait sa famille, et l'on conviendra que sa tendresse , vraiment paternelle, lui donnait le droit de parler ainsi (2).
De leur côté, ces bons serviteurs payaient leur excellent maître d'un juste retour. Ils le vénéraient comme un saint et le chérissaient comme un père. Ils le servaient avec dévouement, parce que la reconnaissance était le principe de leur obéissance. Ils n'éprouvaient qu'une privation, et elle leur était bien sensible, c'était de ne pouvoir pas approcher de leur bon prélat aussi souvent qu'ils l'auraient désiré. Non pas que saint Thomas refusât jamais de les voir et de s'entretenir avec eux ; mais la simplicité de ses goûts et son esprit de mortification les dispensaient de lui rendre bien des services qui étaient, d'ailleurs, dans l'ordre de leurs attributions.
Rien n'était plus uniforme que la vie privée de notre bienheureux archevêque. Chaque jour, il se levait de très-grand matin, faisait une longue oraison, et vaquait ensuite à la lecture et à la méditation des saintes Ecritures. A neuf heures en été, à dix heures en hiver, il sortait de son cabinet, et se rendait, le mercredi et le vendredi à sa cathédrale, les autres jours de la semaine dans sa chapelle privée pour célébrer le saint sacrifice.
(1) Salon n. 346, 350.
(2) Salon n. 345.
Après sa messe, il allait dans la grande salle du palais, où l'attendaient ordinairement un grand nombre de personnes, que l'indigence, le malheur ou quelqu'autre motif analogue, conduisaient auprès de lui. Thomas s'asseyait devant une table placée à l'un des angles de la salle, et appelait successivement à lui les solliciteurs. Les uns lui demandaient l'aumône ; les autres réclamaient le secours de ses conseils ; ceux-ci lui présentaient des suppliques, afin d'obtenir quelque grâce ; ceux-là se plaignaient d'injustes vexations, se mettaient sous sa protection et imploraient son assistance.
Le dévoué pasteur se faisait tout à tous, et trouvait dans le trésor de sa charité, de sa prudence et de ses lumières, de quoi satisfaire aux besoins divers qui lui étaient exposés. Tout le monde se retirait content et bénissant le Seigneur.
Souvent l'heure du dîner arrivait , que cette occupation durait encore. Alors Thomas, dont la maxime était de souffrir soi-même plutôt que de faire souffrir les autres, ne voulant ni retarder le repas des personnes qui vivaient avec lui, ni congédier, sans les avoir entendus, les étrangers qui étaient venus quelquefois de loin pour lui parler, ordonnait qu'on se mît à table en son absence, et continuait ses audiences. Quand il avait entendu tout le monde, il allait prendre, seul et à la hâte, son modeste repas. Le reste du jour était consacré à l'administration du diocèse, à la récitation de l'office canonial et à la prière (1). Ainsi, dans cette distribution
(1) Salon n. 350.
sévère du temps, rien n'était accordé, ni au délassement de l'esprit, ni aux visites ou autres rapports de société. C'est que saint Thomas ne goûtait de repos qu'en Dieu ; c'est qu'il ne connaissait de délassement que dans l'accomplissement de son devoir.
Au reste, rien ne lui répugnait tant que de se produire au-dehors. Il n'allait dans le monde que par nécessité ; ses sorties en ville étaient extrêmement rares ; et encore, avaient-elles pour objet ordinaire la visite de l'hôpital , du collège, d'un monastère, ou de quelqu' autre établissement de bienfaisance ou de piété. S'il voyait de loin en loin le duc de Calabre, c'était toujours pour traiter avec lui de quelque affaire concernant le bien du pays ou de la religion. Aucune autre visite n'interrompait le cours de ses exercices habituels.
Ce n'est pas que saint Thomas ne fût invité quelquefois à des parties de plaisir ; mais tout innocentes qu'elles devaient être, il ne les acceptait jamais. Plusieurs de ses amis, haut placés dans le gouvernement de la province, le pressèrent un jour de consentir à aller passer avec eux, de temps en temps, quelques moments à la campagne, de peur, disaient-ils, qu'une vie trop sédentaire ne finit par porter atteinte à sa santé. Mais le serviteur de Dieu ne crut pas devoir se rendre à leurs désirs, et voici la belle réponse qu'il leur fit : « Je vous » remercie , mes amis , de votre bienveillance pour moi » et de l'intérêt que vous prenez à ma santé. Je com- » prends qu'un peu de loisir et de récréation est utile, » surtout aux personnes engagées dans une administra- » tion étendue, laborieuse et semée de difficultés, et
» j'avoue que, sous ce rapport, ma condition n'est guère » meilleure que la vôtre. Cependant je n'ai pas, autant » que vous, besoin de soulagement et de promenades, et » voici pourquoi : vous connaissez le proverbe : l'habi- » tude est une seconde nature. Eh bien! depuis ma » première enfance , j'ai toujours vécu retiré dans une » cellule ; cette vie solitaire m'est devenue comme natu- » relie ; elle n'est pas seulement pleine de charmes pour » moi, elle m'est d'une véritable nécessité. Pendant le » séjour que j'ai fait à Alcala, soit comme étudiant, soit » comme professeur, je n'ai jamais connu que deux che- » mins, le chemin de l'église et celui de l'Université. Je » ne m'en fais pas un sujet de mérite , car je suis ainsi » fait, par la grâce de Dieu, que la promenade n'a jamais » été pour moi l'objet de la moindre tentation. Devenu » religieux , ma solitude devint naturellement plus » grande encore. Lors même que j'étais prieur, je ne » franchissais le seuil de ma cellule que pour vaquer » aux fonctions de ma charge, prêcher ou confesser, » autant que la charité m'en imposait l'obligation. » Aujourd'hui, je fais encore de même, sans effort, par » coutume et par goût. »
Tel était l'esprit qui animait l'archevêque de Valence. Au-dehors et dans l'exercice de son ministère, il se montrera avec tous les ornements de sa dignité ; mais au-dedans, dans le secret de sa demeure, levêque disparait, on ne voit que le religieux.
Saint Thomas ne devait pas attendre que ses mœurs simples et unies fussent du goût de tout le monde ; mais pouvait-il prévoir qu'il trouverait, au sein même de son
Chapitre , les censeurs les plus inexorables de sa conduite ? Il en fut ainsi cependant. Confondant la dignité épiscopale avec la représentation extérieure qui l'accompagne ordinairement , quelques chanoines irréfléchis s'imaginèrent que, par cette simplicité de vie, l'archevêque de Valence dérogeait à son caractère et compromettait en sa personne l'honneur de l'épiscopat. Ils auraient voulu une tenue plus digne, une table mieux servie, des vêtements plus décents. Ces critiques, lancées imprudemment dans le public, se répandirent et trouvèrent de complaisants échos , surtout dans les classes élevées de la ville. L'homme aime ce qui brille. La haute société de Valence, accoutumée à vivre dans le luxe , devait naturellement peu goûter la modestie du saint prélat, parce qu'elle croyait voir dans sa conduite une censure vivante de la sienne propre. D'ailleurs, ce genre de vie sérieuse et retirée paraissait d'autant plus étrange, qu'il contrastait davantage avec celui qu'avait suivi le prédécesseur de saint Thomas, Georges d'Autriche. Ce prélat avait un ameublement magnifique et une table splendidement servie, un nombreux domestique et de superbes équipages. Il aimait la société, et entretenait des rapports continuels avec la haute classe de Valence. Cette ville ne l'avait possédé que quatre ans, mais ce temps avait suflî pour accoutumer un peuple qui n'avait pas vu d'évêque depuis plus d'un siècle, à ne considérer l'épiscopat que sous l'image de l'opulence.
En se montrant dans de semblables circonstances, tel que nous l'avons dépeint, saint Thomas devait exciter un sentiment universel de surprise ; et ce sentiment, qui
devait se changer en admiration dans un petit nombre d'âmes simples et austères, ne pouvait manquer, d'un autre côté, de se traduire par des critiques, des murmures et des plaintes dans la bouche du grand nombre de personnes qui prétendaient pouvoir concilier les exigences du christianisme avec les mœurs légères et fastueuses du monde.
On commença par faire auprès du serviteur de Dieu plusieurs tentatives pour l'amener à modifier ses sentiments sur la manière dont il avait organisé sa maison. Il reçut d'abord, par voie indirecte, maints avis charitables et officieux. Avant tout, on rendait hommage à l'esprit qui animait le prélat ; on s'édifiait des réformes qu'il avait opérées et de l'ordre qu'il avait établi dans son palais ; on admirait la simplicité qui présidait à sa table, la modestie qui brillait dans sa personne, la règle qui fixait l'emploi de son temps. Mais, ajoutait-on, un évèque n'est point un anachorète. Pour faire du bien dans le monde, il faut le voir, vivre avec lui, accepter même, dans les limites fixées par l'Evangile, ses manières et ses usages. Au moins, est-il nécessaire de ne rien faire qui soit de nature à l'éloigner, en blessant sa délicatesse excessive peut-être, mais après tout bien pardonnable ; sans cette tolérance pour le monde , on le rebute , on l'aigrit. Il ne voit la vertu que sous dés dehors austères, et il se dit que la vertu n'est pas faite pour lui. Et ainsi, au lieu de le sauver, on ne fait que le précipiter plus rapidement dans l'abime.
On assiégea les oreilles de notre bienheureux archevêque de toutes ces représentations et de bien d'autres
encore. On devine aisément l'impression qu'elles firent sur lui. Un caractère aussi ferme, une vertu aussi forte, n'avaient sans doute rien à craindre du respect humain. Thomas écouta tout et répondit par le silence, se contentant d'indiquer, par de légers signes de tête, qu'il comprenait et savait à quoi s'en tenir. Puis, comme pour se venger de ceux qui venaient de lui faire entendre le langage du monde, il se mettait à leur parler de Dieu.
Cependant, nous devons dire que la Providence lui oflrit un jour l'occasion de s'expliquer catégoriquement. Nous avons dit que ces soulèvements de l'opinion publique contre la conduite de saint Thomas avaient pris naissance au sein même du Chapitre métropolitain. Le prélat le savait. Les chanoines, fatigués de l'inutilité de leur premiers efforts, voulurent en finir par une explication directe et précise. Ils prennent jour entre eux,, se réunissent, se rendent à l'archevêché, et demandent audience avec une solennité inaccoutumée. Saint Thomas les reçoit et les fait asseoir autour de lui. Prenant alors un ton de voix qui tenait de la hauteur, l'un d'eux explique clairement le motif de la présente visite. Après avoir signalé, comme donnée préalable, le chiffre des revenus de l'archevêché, le harangueur se permet de rappeler au prélat quelle a été l'intention de l'Église en mettant ses revenus à sa disposition : l'Église veut avant tout qu'il s'en serve pour faire honneur à sa dignité : il se rendrait coupable, sans doute, s'il dissipait son superflu dans de folles dépenses, puisque ce superflu appartient aux pauvres ; niais enfin, cette destination secondaire
ne peut pas anéantir la destination primitive des biens ecclésiastiques, qui a été formellement consacrée par saint Paul, lorsqu'il a dit que celui qui sert l'autel, a le droit de vivre honorablement de l'autel. Or, ajoute le chanoine, à voir l'esprit de parcimonie dont le prélat parait être animé, on est autorisé à croire qu'il n'a compris ni les paroles de l'apôtre, ni les vues de l'Église. » Il nous est pénible , dit en finissant l'étrange mentor, » d'adresser de semblables observations à un pasteur » dont nous vénérons les vertus ; mais le monde parle, » les âmes faibles se scandalisent, les langues médisan- » tes se permettent toute espèce de critiques, on ne » craint pas de jeter en avant le mot odieux d'avarice. » Les membres du clergé, tout en blâmant de tels » propos , se plaignent et murmurent , en voyant , pour » ainsi dire, leur propre honneur compromis dans la » personne de leur chef spirituel. Le Chapitre lui-même » ne put s'empêcher d'être blessé d'une pareille conduite ; » et si l'archevêque ne se détermine pas à mettre sa » maison et sa personne sur un pied plus honorable , les » chanoines se verront, peut-être, réduits a la dure né- » cessité d'interrompre tout rapport avec lui. »
Ces dernières paroles, prononcées avec une sorte d'aigreur, produisirent sur le cœur si bon et si aimant de saint Thomas la plus douloureuse impression. Néanmoins, après avoir tout entendu avec patience et recueillement , il répondit d'un ton doux et calme : « Je » vous suis reconnaissant, mes frères, des avis cha- » ritables que vous venez de me donner , et je rends » hommage à la pureté des intentions qui vous les
» ont inspirés. J'avoue que j'ignore complètement en » quoi la pratique de la pauvreté peu blesser la dignité » dont je suis revêtu. Je n'ai, il vrai , que des meubles » pauvres , que des habits pauvres , qu'une table pauvre ; » mais songez , je vous prie , que je ne suis qu'un pauvre » moine. La charge pastorale m'a été imposée ; mais on » peut en exercer l'autorité sans faire briller sur sa » table l'or et l'argent , sans être vêtu d'étoffes fines et » recherchées , sans parcourir les rues avec de beaux » équipages. Du moins , je le crois ainsi. Quand une telle » représentation siérait à un autre , elle ne me convien- » drait pas , à moi qui ai fait vœu de pauvreté. »
Cette réponse laconique fit voir aux chanoines qu'ils en seraient pour leurs frais d'éloquence : ils se retirèrent. Nous devons pourtant dire que cette entrevue ne fut pas tout-à-fait sans résultat. On sait que l'habit religieux est surmonté d'un capuce destiné à couvrir la tête. Ce capuce , d'une étoffe grossière , comme l'habit lui-même, est très-utile en hiver, mais il devient trèslourd et très-incommode pendant les chaleurs de l'été. Dans cette saison , les moines le laissent replié sur les épaules, et restent la tête découverte. Thomas faisait de même ; mais, pour donner à son Chapitre une preuve de sa bonne volonté , il consentit à porter, pendant l'été , une calotte en soie. Et pour rappeler, par un mot joyeux, l'occasion qui la lui avait fait adopter , il appelait cette calotte son archevêché (1).
Les prêtres qui eurent l'insigne avantage d'être appe-
(1) Salon n. 225.
lés à partager sa sollicitude pastorale, furent au nombre de six : quatre d'entre eux appartenaient au clergé de Valence; les deux autres étaient étrangers au diocèse. L'un de ces hommes de confiance , nommé Jean Porta , fut élu de la manière suivante : saint Thomas fait appeler cet ecclésiastique, pour s'entretenir quelques instants avec lui. Pendant la conversation , il l'observe avec la plus grande attention, et lui drt enfin, en le congédiant : « Demain matin vous viendrez me voir. » Le prélat passe une grande partie de la nuit en prières , pour consulter le Seigneur sur le choix qu'il se propose de faire. Le lendemain, Jean Porta se présente ; Thomas lui dit : « Je vous ai nommé mon visiteur. Dimanche » prochain je dois commencer la visite de la paroisse de » Saint-Jean; disposez-vous à m'y accompagner. » Le modeste ecclésiastique , se croyant tout-à-fait incapable de remplir cette charge, se jette aux pieds de l'archevêque , et le supplie d'avoir égard à sa faiblesse. « Je ne » condamne pas vos répugnances , dit alors saint Tho- » mas ; en les manifestant , vous faites ce qui est de » votre devoir ; le mien m'oblige de persister dans ma » détermination. Je sais que vous êtes capable de rem- » plir le ministère auquel je vous appelle, et que vous y » procurerez la gloire de Dieu ; soyez obéissant. Dieu me » donne la confiance que je ne me trompe point en vous » nommant (1). »
Le saint archevêque devait cette confiance à la lumière
(1) Salon n. 244, qui ajoute avoir appris cette anecdote de la bouche même de Jean Porta.
surnaturelle que le Seigneur répandait dans son âme. Jésus-Christ, avant de choisir ses apôtres, voulut passer une nuit entière à consulter son père sur l'élection qu'il se disposait à faire. Instruit par l'exemple du divin Maître, Thomas n'appelait jamais un sujet aux fonctions ecclésiastiques , quel qu'en fût l'objet , sans s'être auparavant entretenu avec Dieu dans la prière , et alors sa ferveur croissait en raison de l'importance de la démarche qu'il méditait.
L'évêque Estaux , suffragant de saint Thomas , vint à mourir. L'archevêque dut songer à le remplacer. Après avoir consacré plusieurs jours à- la prière et à la réflexion , il appelle maître Jean Ségrien , attaché aussi au prélat en qualité de visiteur , et lui dit : « Vous savez » que j'ai besoin d'un suffragant qui remplisse celles de » mes fonctions que la sollicitude pastorale ne me per- » met pas de remplir par moi-même. J'ai déjà demandé » au Seigneur , à plusieurs reprises , qu'il daignât me » faire connaître celui qu'il a choisi pour cet emploi , » et , après chacune de mes oraisons , ma pensée s'est » toujours reposée sur vous. Mais , ne précipitons rien. » Pendant les trois jours qui vont suivre , nous dirons , » vous et moi, chacun en notre particulier , la messe du » Saint-Esprit pour obtenir de nouvelles lumières , et » nous prendrons ensuite une détermination définitive. » Ces paroles jetèrent le trouble dans l'âme du modeste visiteur, qui fit aussitôt les plus vives instances pour se soustraire à des fonctions dont il se croyait indigne. « Ne parlez pas ainsi , répondit le serviteur de Dieu ; je » suis plus indigne que vous de porter le caractère
» épiscopal, et plus incapable d'en remplir les fonctions. » Vous savez comment j'ai été appelé : ma vocation a » été un pur effet de la volonté divine. Je puis vous » assurer que je reçois tous les jours de nouvelles » preuves de l'assistance du Seigneur ; il sait alléger , » par sa grâce , la pesanteur du fardeau qu'il impose. » Faites, mon frère, ce que je viens de dire, et, si Dieu » veut que vous soyez évèque, il saura bien suppléer •» lui-même à ce qui vous manque pour remplir avec » fruit votre auguste ministère. » Deux jours après cet entretien, saint Thomas dit à maître Ségrien : « Je crois, » mon frère, que vous serez évèque. » Le troisième jour il ajouta : « La volonté de Dieu est que vous le serviez » dans cette église en qualité d'évèque suffragant. Re- » doublez de ferveur dans vos prières ; Dieu vous ap- » pelle , préparez- vous à obéir. Quand à moi , je vous » déclare que je vais en écrire aujourd'hui même au » Souverain Pontife. » Le Souverain Pontife ratifia l'élection faite par le saint archevêque , et Ségrien reçut , des mains de saint Thomas , la consécration épiscopale (1).
Apres avoir organisé son administration , saint Thomas dut penser à l'organisation de son diocèse.
(1) Maître Jean Ségrien avait été le condisciple et l'ami de sajnt Thomas dans l'Université d'Alcala; nommé visiteur par le saint archevêque, dès le commencement de son épiscopat, il devint ensuite son suffragant, et eut le bonheur de lui administrer le saint viatique à son lit de mort , de lui fermer les yeux et de présider à ses funérailles. Ce fut sans doute pour récompenser son digne coadjuteur des services qu'il avait reçus de lui pendant sa vie , que saint Thomas lui apparut ,
Organiser un diocèse, c'est soumettre tous les membres qui le composent , prêtres et laïques , à des règles qui fixent tous leurs rapports spirituels , et qui leur facilitent l'accomplissement de leurs devoirs religieux. Cette œuvre, aussi difficile dans son exécution qu'elle est importante dans ses résultats, implique entre autres conditions, de la part d'un évêque , une connaissance parfaite des lieux, des choses et des personnes. Pour bien connaître, il faut voir. Saint Thomais devait donc, avant tout , faire en personne la visite de son diocèse. Il la commença au mois de février de l'année 1546 , c'est-àdire, quarante jours seulement après sa prise de possession. Fidèle, dès ce premier instant , à la maxime adoptée par tout bon administrateur en pareille circonstance , il avait vu, écouté , examiné ; mais il s'était abstenu d'agir. Il continua ce rôle de simple observateur pendant tout le temps de sa visite. Thomas avait une grande perspicacité d'esprit ; c'était chez lui un talent naturel que la grâce et la réflexion avaient encore perfectionnés. Le séjour que le prélat avait fait à Valence jusqu'à l'ouverture de sa visite avait suffi pour le mettre en état d'apprécier, dans une certaine mesure , la situation religieuse de la ville épiscopale sous le rapport du caractère, des mœurs, dçs qualité bonnes ou mauvaises du
après sa mort , tout brillant de la gloire des saints. Il est probable que l'évêque Ségrien continua d'exercer , sous les archevêques François Navarra et Martin d'Ayola, successeurs de saint Thomas, les fonctions qu'il avait exercées sous l'administration de ce saint pasteur. Il paraît qu'il fut ensuite promu au siège archiépiscopal de Sassara , en Sardaigne. — Voy. Boll. tom. cit. p. 828, not. 9.
peuple et du clergé. Or, le but de sa visite était de compléter ces premières données , et de les étendre à toutes les parties de son nombreux troupeau. On comprend, d'ailleurs, que le zélé pasteur ne dut laisser échapper aucune des occasions que la Providence lui offrit pour commencer, dans le cours même de ses tournées, le bien qu'il ne pouvait développer qu'avec le temps. Thomas aimait trop ses ouailles pour qu'il put, dans le cours de sa visite , rester toujours spectateur inactif des abus qui s'offriraient à ses regards.
Saint Thomas commença sa visite pastorale par son église métropolitaine. De là , il se rendit dans toutes les églises et chapelles situées dans l'intérieur de sa ville épiscopale. Il parcourut enfin toutes les paroisses de son diocèse. Pendant sa visite, il portait son attention sur l'état de l'église, du presbytère et de la paroisse. Tous les objets consacrés au culte divin passaient sous ses yeux ; il s'informait de la manière dont se célébraient les saints offices, dont s'accomplissaient toutes les fonctions pastorales ; il cherchait à bien connaître le degré de science que possédaient les prêtres de la paroisse , leur aptitude, leur zèle dans l'accomplissement de leur ministère ; il étudiait les dispositions religieuses de la population, les désordres et les abus auxquels elle était livrée. Ces recherches révélaient souvent bien du mal aux yeux du pasteur ; mais, quels que fussent les résultats de la visite, on les consignait exactement dans des registres ; on prenait le nom de tous les paroissiens infidèles au devoir pascal, ou aux règles de la justice , de ceux qui vivaient dans les habitudes criminelles , et
donnaient des scandales publics. Après avoir pris tous les renseignements nécessaires, le saint pasteur montait en chaire en présence de toute la population réunie, et lui annonçait la parole divine. Il puisait le sujet de ses instructions dans les observations qu'il venait de faire. 11 signalait le mal et en indiquait les remèdes. Dans ces circonstances, il parlait avec une ardeur dont ses précédentes prédications ne pouvaient donner qu'une imparfaite idée. A l'entendre, on s'apercevait aisément qu'une grâce nouvelle était entrée dans son âme par la consécration épiscopale.
Après cet exercice public, le vigilant pasteur faisait appeler auprès de lui tous les paroissiens qui avaient besoin d'avis particuliers, et il donnait également aux ecclésiastiques les conseils qu'il jugeait utiles. Mais, quelque graves que fussent les fautes ou les abus qu'il avait découverts dans une paroisse , il y terminait toujours cette première visite en accordant un pardon général.
Saint Thomas poursuivit sa visite pastorale avec tant d'activité et de persévérance, qu'il la termina dans les premiers jours d'octobre de l'année même où il l'avait commencée.
Dès que le saint pasteur fut rentré dans sa ville épiscopale, son premier soin fut de replier sa pensée sur tout ce qu'il avait vu et entendu, pendant ses courses apostoliques. Il compléta et mit en ordre tous les renseignements qu'il avait recueillis dans les différentes paroisses de son diocèse , et bientôt il put embrasser, d'une vue générale et dans son ensemble, l'état religieux des
populations confiées à sa sollicitude. Mais, en considérant la proportion dans laquelle le mal l'emportait sur le bien , soit parmi les simples fidèles, soit même, disonsle avec douleur, parmi un certain nombre d'ecclésiastiques, il fut épouvanté. Il sentit son zèle, si généreux pourtant et si dévoué , comme fléchir sous le poids d'une trop accablante responsabilité. Se croyant plus que jamais incapable de remédier à des désordres si nombreux et si invétérés, il se prit à regretter amèrement le repos et la douce liberté du cloître. Répondre du salut de tant d'âmes qui gémissent sous les chaînes du démon, et qui, tous les jours, se précipitent par milliers dans l'enfer, et en répondre âme pour âme ! Cette poignante pensée, toujours présente à son esprit, le remplissait d'amertumes et d'angoisses. Il passait les nuits dans de cruelles insomnies , pleurant et gémissant sur le sort de son peuple infortuné. Cette pénible épreuve dura quelque temps ; Thomas la supportait en silence. Il s'efforçait même de dissimuler, autant qu'il le pouvait, l'agitation intérieure à laquelle il était en proie. Cependant, un de ses familiers amis finit par lui en dérober le secret. Le P. Jean Rincon, religieux augustin , que saint Thomas avait amené avec lui à Valence , occupait dans le palais archiépiscopal une chambre séparée par une simple cloison de celle où couchait le prélat. S'étant une fois éveillé pendant la nuit , le Père entendit comme des sanglots qui partaient de l'appartement voisin. Craignant que quelqu'accident ne fût arrivé à l'archevêque, il se lève sur-le-champ, se rend auprès du prélat, et le prie de lui faire connaître le sujet de sa
douleur. « Le sujet de ma douleur , répond celui-ci, ah ! » mon Père, ne le devinez- vous pas ? Je suis pasteur, et » ignorez- vous dans quel état se trouve le diocèse que » le Seigneur m'a donné à conduire? Je tremble de ne » pouvoir pas sauver mon âme, accablé que je suis sous » un fardeau si fort au-dessus de mes forces. Tant .de » brebis perdues que je dois ramener dans la bonne » voie ! En voyant l'extrémité où elles sont réduites , » je désespère de trouver jamais le moyen de les retirer » de leurs égarements. Voilà le sujet de mon inconso- » lable douleur. »
— « Mais, monseigneur, pourquoi vous livrer à ces tris- » tes pensées ? Quelqu'affiigeant que soit l'état de votre » diocèse, Dieu ne demande qu'une chose, c'est que vous » fassiez, dans la mesure de vos forces et selon les ins- » pirations de votre conscience, tout ce qui est en votre » pouvoir pour ramener vos ouailles dans la voie du » salut. Voilà tout. Dieu a dit par la bouche de son » prophète (1) : Si vous annoncez la vérité à Vimpie, » et qu'il ne se convertisse pas de son impiété, et » qu'il ne quitte pas sa voie impie, il mourra dans » son iniquité, mais, quant à vous, vous aurez déli- » vré votre âme. Ainsi, que votre seigneurie, se con- » fiant dans cette promesse divine, prêche l'Évangile à » ses ouailles ; qu'elle les avertisse ; qu'elle les répri- » mande avec autorité, et, quoi qu'il advienne ensuite » du salut du troupeau, celui du pasteur est assuré. »
Cette sage réflexion fut comme un trait de lumière
(1) Ezéchie. , 19,
pour le saint prélat. Elle dissipa le nuage qui enveloppait son esprit, et fit renaître en lui la résignation et l'espérance. Il dit au prudent religieux : « Mon Père, je » vous remercie de vos bonnes paroles ; je sens qu'elles » ont ranimé ma confiance et mon courage ; je vais me » mettre à l'œuvre. Dès le premier jour de mon épisco- » pat, j'ai pris la résolution de tenir un synode, et d'y » publier des règlements conformes aux besoins de mon » clergé et de mon peuple. La visite que je viens de » faire m'a montré que j'aurai un grand nombre d'obsta- » clés à vaincre pour arriver à mon but ; mais il n'im- » porte : Dieu, qui voit le fond de mon cœur, sait que » je suis prêt à tout souffrir pour sa gloire. Priez-le, » mon Père, qu'il -m'inspire les règles que je dois donner » à mon diocèse, et qu'il prépare mes ouailles à accueil- » lir ces règles avec respect, et à les observer avec » amour et fidélité. »
Dès ce moment, saint Thomas se mit à composer un recueil d'ordonnances destinées à faire revivre dans son église l'esprit et les mœurs du christianisme. Ce saint pasteur ne manquait d'aucune des qualités propres à conduire son œuvre à une heureuse fin. Il connaissait parfaitement la doctrine et les lois de l'Eglise ; d'autre part, il avait acquis les plus exacts renseignements sur le caractère, les habitudes et les besoins de son troupeau. Il pouvait donc imprimer à son travail une direction pratique, également conforme à l'esprit du christianisme et aux circonstances des personnes et des lieux; il pouvait se tenir également éloigné d'un rigorisme outré qui décourage la faiblesse, endurcit la
mauvaise volonté, autorise la prévarication, et d'une lâche condescendance qui flatte la passion et endort la conscience dans une fausse sécurité.
Quand il s'agit d'une entreprise aussi vaste et aussi surnaturelle que celle qui a pour objet de ramener dans les voies du salut le peuple et le clergé de tout un diocèse, les efforts de l'homme restent stériles et sans fruit si Dieu ne les seconde. Saint Thomas comprenait cette vérité mieux que nous ne pouvons le dire. C'est pourquoi, renonçant, avant toutes choses, à son jugement propre, il implora les lumières de l'Esprit-Saint par des oraisons ferventes et prolongées. Il commença ensuite la rédaction de ses ordonnances. Ce travail dura deux mois. Dès qu'il fut achevé, l'archevêque convoqua son clergé dans sa ville épiscopale. Quelques jours après cette convocation, il ouvrit le synode. Presque tous les recteurs des paroisses s'étaient rendus à cette assemblée ; elle comptait, en outre, un petit nombre d'autres ecclésiastiques, appelés à y siéger en vertu du droit ou de la coutume. Saint Thomas ne voulut admettre au synode aucune personne laïque, à quelque titre et pour quelque raison que ce fût. Cette exclusion était contraire à l'usage ; elle excita quelques mécontentements ; mais l'archevêque la maintint avec fermeté, non-seulement parce qu'elle était dans l'ordre, mais encore parce que, dans la circonstance présente, elle lui paraissait impérieusement réclamée par la nature même des faits qui servaient de base aux règlements synodaux. Saint Thomas ne pouvait, en effet, imposer des lois à son diocèse sans les motiver aux yeux de son clergé.
Or, pour accomplir ce devoir, il devait être dans la nécessité d'entrer dans des développements qui, exposés devant de simples fidèles, auraient pu compromettre à leurs yeux l'honneur du sacerdoce et même les intérêts du ministère pastoral.
Les ordonnances synodales publiées par saint Thomas ont été recueillies par le cardinal d'Aguirre, dans sa grande collection des conciles d'Espagne. Ce recueil contient aussi des règlements que le saint pasteur publia dans un second synode tenu en 1548, pour réprimer les abus qui s'étaient introduits dans la célébration des offices de paroisse, et pour rendre au culte divin la décence et la dignité convenables.
Nous n'avons pas cru devoir présenter ici l'analyse des statuts publiés par saint Thomas ; les détails où nous aurions été obligés d'entrer eussent peu intéressé la plupart des lecteurs auxquels nous nous adressons. D'ailleurs, nous avons signalé, au commencement de ce livre, tout ce qu'il y avait de plus saillant dans les abus que le zélé prélat se proposait de combattre dans ses ordonnances. Qu'il nous suffise donc de remarquer que les constitutions données par saint Thomas à son diocèse étaient empreintes d'une si profonde sagesse, qu'elles ont été confirmées à plusieurs reprises, et maintenues pendant longtemps, quant au plus grand nombre de leurs dispositions, par les archevêques qui se sont succédé sur le siège de Valence.
Ces ordonnances ne purent échapper au blâme ni à la censure d'une population indocile par caractère, et accoutumée, depuis plusieurs siècles, à vivre au gré de sa
propre volonté. L'homme est naturellement trop ami de sa liberté pour la voir, d'un œil indifférent, plier sous l'empire d'une autorité quelconque. Si elle est dégagée de toute préoccupation, la raison rendra hommage à la sagesse du législateur ; mais alors même , la volonté indocile continuera souvent de se révolter contre la loi, quelque légère que soit la contrainte que celle-ci impose. Mais, si nous supposons une loi qui tende à pénétrer jusqu'au centre même du cœur de l'homme, pour le détacher de ses plus intimes affections, de ses plus chères habitudes, alors on peut prévoir que, se sentant blessé dans la partie vive de son être, il déploiera contre l'autorité une énergie égale à la violence qui lui est faite ; à moins,toutefois, que Dieu, dans sa miséricorde, n'envoie sa grâce puissante pour dompter la volonté rebelle et l'assouplir à l'obéissance.
Dès que les ordonnances synodales du saint archevê" que de Valence furent connues dans son diocèse, il se forma aussitôt trois partis distincts, surtout parmi les membres du clergé. Les uns, pieux et animés du désir de la perfection, accueillirent avec joie et reconnaissance des règlements qu'ils avaient appelés de tous leurs vœux, et, pour en assurer le succès, ils prêtèrent au premier pasteur, chacun suivant sa position, le concours généreux de leur zèle et de leur influence. Mais, c'était là le petit nombre. Les autres, ecclésiastiques équivoques, qui semblaient, par leur conduite douteuse, réaliser extérieurement l'alliance impossible entre l'amour de Dieu et l'amour du monde, acceptèrent les réformes imposées, mais de mauvaise grâce et avec répugnance,
moins par esprit d'obéissance que par esprit d'intérêt , et pour ne pas compromettre une réputation d'apparente régularité. D'autres enfin, hommes entièrement égarés, qui déshonoraient par une vie déréglée le sacré caractère du sacerdoce, ne se contentèrent pas de repousser, pour leur propre compte, les ordonnances synodales : ils mirent encore en œuvre, pour les faire échouer, l'outrage, la calomnie, la violence, en un mot, tous les moyens qu'une passion aveugle et perverse peut suggérer. Et il y avait de ces hommes sur tous les points du diocèse de Valence, et la [ville épiscopale elle-même en contenait comparativement un trop grand nombre.
Saint Thomas vit cet orage se former en peu de jours autour de lui : il le vit sans s'émouvoir. Il avait tout prévu au pied de son crucifix. Assez humble pour subir avec résignation toutes les humiliations qui retomberaient sur sa personne, il était en même temps d'un caractère assez ferme , pour dominer avec avantage toutes les oppositions qui seraient dirigées contre son œuvre. Il avait l'intime conviction que cette œuvre portait en elle l'avenir religieux de son diocèse ; il devait la maintenir à tout prix. Il comptait d'ailleurs sur le secours de Dieu, dont il soutenait la cause et défendait les droits.
Le Chapitre de la cathédrale de Valence résumait en lui, malgré le petit nombre de ses membres, tous les éléments qui formaient dans le clergé paroissial du diocèse les trois partis dont nous venons de parler. Parmi les chanoines , les uns étaient animés d'un excellent esprit; les autres prétendaient allier la pratique de leurs devoirs avec la fréquentation du monde et l'amour de
ses vanités ; quelques-uns menaient une conduite indigne de leur rang. Ces derniers commencèrent par se réunir en conseil secret , pour aviser aux moyens d'échapper à des règlements dont l'observation leur demandait préalablement le sacrifice de leurs plus chères habitudes. Ils résolurent de décliner la juridiction archiépiscopale. Dans cette vue , ils évoquèrent certains privilèges que les Souverains Pontifes avaient, prétendaient-ils, accordés à diverses époques au Chapitre métropolitain ; or un de ces privilèges exemptait le Chapitre de la juridiction de l'Ordinaire, et le rattachait immédiatement à celle du Saint-Siège.
Après avoir concerté leur plan de défense, ces chanoines rebelles travaillèrent à le faire adopter par leurs confrères. Leurs menées, secondées d'ailleurs par l'esprit de corps, dont l'influence est en général si puissante, finirent par triompher des plus vives répugnances. Ceux des membres du Chapitre qui ne crurent pas devoir donner une adhésion formelle au système d'opposition arrêté par les autres , eurent la faiblesse de consentir à se renfermer dans un silence pusillanime.
Un jour saint Thomas, retiré dans son cabinet, entend des clameurs inaccoutumées retentir dans les appartements voisins. Il sort , et voit s'avancer vers lui un groupe d'ecclésiastiques dont la démarche et les gestes peu mesurés annoncent une grande irritation. C'était une députation du Chapitre qui venait annoncer à l'archevêque la détermination arrêtée par le corps entier, de ne point obéir, en ce qui le concernait, aux ordonnances récemment publiées. Jean Alemany, secrétaire ordinaire
du Chapitre , était , dans la circonstance , l'orateur de cette bruyante députation. C'était un homme audacieux et violent : il développe devant le prélat les réclamations du Chapitre et les motifs sur lesquels il prêtent appuyer son refus d'obéissance. Alemany commence sa harangue d'un ton assez calme , mais bientôt il s'anime, il s'emporte , et vomit contre le serviteur de Dieu un torrent de paroles injurieuses. Thomas l'écoute longtemps en silence ; il l'interrompt enfin , et lui dit avec une grande douceur : « Que signifient toutes ces paroles, • » Alemany ? cessez de troubler le repos de ma demeure ; » taisez-vous, je vous ai compris. Le Chapitre se croit. » exempt de ma juridiction ; il ne me reconnaît pas pour » son juge ; et il appelle de mes ordonnances à l'autorité » du Siège Apostolique. » Puis , levant les yeux et les mains vers le ciel : « Seigneur, poursuit-il, ils disent qu j » je ne suis pas leur juge ; mais vous, ô mon Dieu , vous » les jugerez; ils rejettent mes ordonnances et ils en » appellent au Pontife, et moi, j'en appelle à vous, ô mon » Sauveur Jésus-Christ. — Mes frères, depuis longtemps » la conduite de certains membres de mon Chapitre » scandalise mon peuple; il était de mon devoir de » mettre un terme à ces scandales. J'ai publié dans ce » but mes ordonnances synodales , vous refusez de vous » y soumettre; votre refus n'ôte rien à la confiance que » j'ai dans le succès de mon œuvre. C'est Dieu qui me » l'a inspirée, il la protégera, croyez-le bien, et il la fera » réussir pour sa gloire. En attendant , retirez- vous ; » appelez , tant qu'il vous plaira, de ma juridiction à » l'autorité du Saint-Siège. Mais tenez pour certain que,
» quoiqu'il arrive , vous n'échapperez pas au jugement » de Dieu (1). »
Ces paroles , prononcées d'un ton ferme et assuré , par un homme tel que §aint Thomas , pouvaient être regardées , en effet , comme une première intimation de la sentence divine. Il semble donc qu'elles devaient imprimer une secrète et salutaire terreur dans le cœur de ces hommes rebelles. Ils n'en furent point émus. La députation sortit du palais épiscopal plus mal disposée qu'elle n'était en y entrant. A la faveur de leur appel , les chanoines continuèrent de marcher dans la voie qu'ils avaient jusqu'alors suivie. Telle fut , pour le moment , l'issue de la première lutte que saint Thomas eut à soutenir pour le maintien de ses ordonnances.
Cet exemple d'insubordination , donné par le Chapitre métropolitain , était de nature à exercer une influence très-funeste sur tout le clergé paroissial. Il est vrai que le motif dont les chanoines couvraient leur désobéissance ne pouvait pas être invoqué par les autres ecclésiastiques du diocèse; mais les prétextes manquent-ils jamais à quiconque suit les inspirations de la passion ? On ne pouvait pas se couvrir d'un privilège d'exemption ; mais rien n'empêchait de crier à l'arbitraire , à la tyrannie, etc.
Mieux que personne , saint Thomas comprenait toute la portée de l'audacieuse manifestation que son Chapitre venait de faire; mais plein de déférence, d'un autre côté, pour l'autorité du Siège Apostolique, il crut devoir
(1) Salon, n. 254.
respecter l'appel des chanoines. Il s'abstint de toute mesure de rigueur à leur égard, et n'usa, pour vaincre leur mauvais vouloir , que de l'arme de la prière. Et remarquons-le encore , la prière de saint Thomas , dans cette circonstance , ne fut pas celle d'un maitre irrité qui appelle la malédiction divine sur des sujets révoltés ; ce fut la prière d'un père désolé qui demande au ciel le retour de ses enfants égarés. Thomas pria le Seigneur , non de frapper et de punir les membres indociles de son Chapitre , mais de les toucher et de les convertir. Telle fut la prière de ce bon pasteur : Dieu ne tarda pas à l'exaucer.
Un jour, un chanoine, nommé de Proxita, se trouvait dans une bruyante société dont faisait aussi partie le premier officier de la suite du gouverneur , lequel s'appelait Nogaretz. Une vive discussion s'engagea entre cet officier et le chanoine. Tout-à-coup celui-ci s'emporte , frappe son adversaire d'un violent coup de poing, et l'étend à ses pieds. Le gouverneur, dom Villarasa, informé du fait , donne aussitôt des ordres , et le chanoine est saisi et traîné ignominieusement dans la prison royale de la Tour. Cet acte d'autorité, si légitime qu'il fût en soit , impliquait néanmoins , de la part du gouverneur, une violation flagrante de l'immunité ecclésiastique; carde Proxita, étant chanoine et sous-diacre, ne relevait en aucune manière des tribunaux séculiers. Aussi, dès que les chanoines furent informés de l'emprisonnement de leur confrère , ils s'empressèrent de se rendre auprès de l'archevêque, pour l'inviter à réclamer du gouverneur l'élargissement du prisonnier. Après les
avoir écoutés avec sa bonté ordinaire , le prélat leur répondit en souriant : « Mes frères , comment puis-je » intervenir dans cette affaire et réclamer votre collè- » gue, si vous ne me reconnaissez ni pour votre pasteur » ni pour votre juge? Vous ne voulez pas accepter les » réformes, observer les statuts que le zèle m'a inspirés » pour le salut de vos âmes ; vous avez rejeté ma juri- » diction ; vous vous êtes déclarés exempts ; comment , » après cela , puis-je appeler à mon tribunal un clerc » dont je ne suis point le supérieur ? Si vous aviez re- » connu mon autorité , je vous montrerais, dans cette » circonstance , par quels moyens et avec quel dévoue- » ment je saurais vous défendre contre le pouvoir sécu- » lier ; mais , après ce qui s'est passé entre nous , après » les violentes protestations que votre secrétaire m'a » adressées en votre nom , je ne puis protéger ni votre » droit ni vos personnes. Votre conduite envers votre » archevêque est connue de toute la ville ; elle est con- » nue du gouverneur et de son conseil. Si je réclame , » ils me répondront que la cause n'est point de mon » ressort. Ainsi , je le répète , je ne puis rien faire pour » vous. »
Les chanoines n'avaient qu'une réponse à faire : c'était de se soumettre à leur archevêque. Mais il n'étaient pas encore disposés; ils se retirèrent. Ils firent par eux-mêmes plusieurs démarches pour fléchir le gouverneur et obtenir la délivrance de leur confrère. Tous leurs efforts furent inutiles, et, loin de tendre à une solution, l'affaire du chanoine de Proxita se présentait sous des couleurs de plus en plus sombres.
L'officier était dangereusement malade des suites du coup qu'il avait reçu. Le gouverneur, naturellement sévère, paraissait disposé à sévir contre le chanoine avec d'autant plus de rigueur, qu'il portait une affection plus vive à son officier. On pouvait même craindre, si celui-ci venait à succomber, que le gouverneur, cédant aux premiers mouvements de sa colère, ne fit étrangler le coupable dans sa prison, sans forme de procès.
Dans cet état de choses, les chanoines résolurent de faire une nouvelle tentative auprès de l'archevêque. Ils allèrent se jeter à ses pieds et lui adressèrent les plus humbles supplications : « Révérendissime seigneur, lui » dirent-ils, nous conjurons votre seigneurie d'avoir pi- » tié de nous, et de prendre en ses mains la défense de » notre honneur. Malgré nos instances réitérées, le gou- » verneur persiste à retenir dans ses prisons notre infor- » tuné collègue : peut-on nous faire une plus grande » injure ? Encore si c'était tout ; mais la vie du pri- » sonnier est dans le plus imminent danger. Si l'of- » ficier vient à mourir , comme il y a lieu de le crain- » dre, le gouverneur, dont la sévérité est grande, ne » fera pas difficulté de livrer sur l'heure notre pauvre » confrère au dernier supplice. Très-révérend seigneur, » votre intervention peut prévenir le malheur qui nous » menace; venez, nous vous en supplions, au secours de » votre Chapitre, et que votre charité paternelle oublie » en ce moment notre conduite passée, pour ne voir que » nos besoins présents. »
Saint Thomas répondit : « Je ne puis que vous répé- » ter ce que je vous ai déjà dit. Depuis vos protestations,
» l'autorité me manque pour intenter une action contre » le gouverneur. J'aurais beau lui commander, le mena- » cer, l'excommunier ; ses avocats se riraient de mes » ordres, de mes menaces et de mes censures, attendu » qu'ils n'ignorent pas les prétentions d'exemption que » vous avez élevées contre ma juridiction. Renoncez aux » privilèges que vous avez invoqués ; renoncez à l'appel » que vous avez formé ; restez-moi soumis, et alors je pour- » rai vous défendre avec autorité, et je le ferai, s'il plaît » à Dieu, avec succès. » Les chanoines se retirèrent à l'écart pour délibérer pendant quelques instants. Le résultat de la, délibération fut qu'ils renonceraient à faire usage de leurs privilèges pendant l'épiscopat de saint Thomas , qu'ils se soumettraient à sa juridiction et le reconnaîtraient pour leur supérieur. Thomas demanda alors que cette soumission fût constatée par un acte authentique,'signéde tous les membres du Chapitre. L'acte fut dressé et remis ensuite à l'archevêque.
Cette détermination remplit l'âme du saint pasteur d'une vive consolation, parce qu'il la regardait comme un grand pas fait vers la réforme de son Chapitre. Elle ne supposait, il est vrai, aucun changement dans les dispositions intérieures des chanoines, mais elle déliait les mains du pasteur, et rendait à son zèle toute la liberté d'action dont il avait besoin pour réparer les scandales du passé, et pour en prévenir de nouveaux.
De son côté, saint Thomas s'était engagé à prendre les mesures nécessaires pour obtenir l'élargissement du ehanoine de Proxita. Il dut se mettre aussitôt en devoir de remplir sa promesse,..
La longue et vigoureuse lutte à laquelle nous allons maintenant assister va nous révéler tout ce qu'il y a d'intrépidité, de fermeté invincible et d'irrésistible ascendant dans le zèle apostolique.
Thomas commence par inviter le gouverneur à lui livrer le chanoine incarcéré, comme étant soumis à son autorité épiscopale et non à la puissance séculière. A cette invitation, qui est rejetée, succèdent des lettres comminatoires, contenant l'ordre exprès de livrer le chanoine dans lé délai de trois heures , sous peine d'excomunication. Les trois heures s'écoulent sans qu'aucune réponse arrive : en conséquence, nouvel ordre de l'archevêque, contenant un délai de deux heures seulement, et portant, en cas de désobéissance , excomunication majeure encourue par le seul fait. Cette dernière tentative échoue comme les précédentes devant l'opiniâtreté du magistrat. Alors l'archevêque fulmine contre lui et contre ses ministres la sentence d'excommunication avec toutes les cérémonies accoutumées; il lance, à dater do la fête de S. Luc, un interdit général sur la ville de Valence, et ordonne que la publication des censures et de l'interdit soit faite du haut de la chaire, dans toutes les chapelles et églises paroissiales.
Cependant , l'opiniâtreté sacrilège du gouverneur résiste à ces premiers coups du glaive spirituel. Cette résistance provoque de nouvelles mesures. Le lendemain de l'Epiphanie, l'exercice public du culte divin est suspendu dans toutes les églises. Cette suspension durait encore, lorsqu'arriva le temps du carême. Quelques jours auparavant, saint Thomas songeait à révoquer
cette mesure pour toute la durée de la sainte quarantaine, afin de faciliter aux fidèles l'accomplissement du devoir pascal ; mais un nouvel incident le contraignit de la maintenir dans toute sa rigueur.
L'un des jours du carnaval, eut lieu sur une place de Valence, appelée place des Prédicateurs, une course de tauraux. Parmi les acteurs de cette scène tumultueuse, se trouvait un sous-diacre dont les historiens contemporains nous font connaître les mœurs grossières etdis- solues. Cet homme, plus fait pour le bruit des camps que pour le recueillement du sanctuaire, étant entré en dispute avec un de ses camardes, le frappa d'un coup mortel v La punition de ce meurtre appartenait encore exclusivement, d'après les lois en vigueur, à l'autorité spirituelle, puisque le coupable était engagé dans les Ordres sacrés. Cependant, par un nouvel acte attentatoire à l'immunité cléricale, le gouverneur fit saisir le meurtrier dans une maison où celui-ci s'était réfugié après son crime, et le fit incarcérer dans les prisons royales. La nuit étant venue, le magistrat envoya un confesseur auprès du malheureux, et le fit avertir qu'il eût à se préparer à la mort. En effet, le matin du jour suivant, il fut étranglé, et son cadavre fut suspendu à une potence placée devant le palais du gouverneur.
Cet acte de violence pénétra le saint archevêque de la plus amère douleur, parce que, voyant ainsi tout ce qu'il y avait d'endurcissement dans le cœur du magistrat, il perdait par là même toute espérance de voir se terminer bientôt une lutte préjudiciable au bien spirituel de son troupeau. Mais l'intérêt de l'autorité ecclésiastique
était trop gravement compromis pour permettre à celui qui en avait le dépôt d'hésiter un seul instant. Thomas lance contre le gouverneur une nouvelle sentence portant aggravation des censures déjà encourues ; en même •temps, il maintient l'interdit des églises et la cessation du culte divin.
Mais alors la population s'émeut, s'indigne, s'irrite contre le gouverneur, contre l'archevêque lui-même , et les dénonce l'un et l'autre au vice-roi. Celui-ci, naturellement porté à soutenir le représentant de son autorité , envoie prier le prélat de rétablir dans les églises l'exercice du service religieux. » Dites à votre maître, répond » saint Thomas à l'envoyé, que je ne puis en conscience » obtempérer à sa demande. Mon autorité ecclésiastique » est opprimée par la puissance séculière, je dois la » défendre , et je la défends avec les seules armes que » Jésus-Christ a mises entre mes mains. Quand Son » Excellence trouvera bon d'ordonner au gouverneur » qu'il mette un terme à la violence qu'il a exercée » contre l'Eglise et contre moi, alors j'aviserai. »
Quelques jours avant le dimanche de la Passion , où il était d'usage d'exposer à la vénération des fidèles les reliques de la vraie croix, le lieutenant du gouverneur se présenta, de la part du vice-roi, au palais épiscopal, avec la mission d'insister auprès du prélat pour obtenir le rétablissement du cul te. L'envoyé informe l' archevêque que le duc deCalabre est pressé depuis longtemps, par le gouverneur et son conseil, de faire saisir le temporel de l'archevêché ; qu'il n'a pas voulu en venir à cette pénible extrémité sans l'en avoir prévenu, mais qu'il sera
contraint d'agir si la sentence d'interdit n'est pas incessamment révoquée. Thomas répond d'une voix ferme au lieutenant : « Je vous prie de faire de ma part au » vice-roi les observations suivantes : En premier lieu, » que ferait Son Excellence, si moi, dépositaire de la » seule autorité spirituelle, je venais, par des actes in- » justes , à restreindre dans son étendue ou à entraver » dans sa liberté l'exercice de la puissance royale ? » Assurément, en loyal et fidèle ministre du roi, il la » défendrait par tous les moyens qui seraient en son » pouvoir, sans se laisser ébranler par aucune considé- » ration d'intérêt personnel. Eh bien ! ce que le vice-roi » ferait pour son roi, moi je le fais pour mon Dieu. Com- » ment ! ministre infidèle de l'Eglise, je laisserais immola biles dans mes mains les armes qu'elle m'a confiées pour > défendre son honneur î je laisserais ces armes inactives » à l'heure du danger, au moment même où cet honneur » immaculé de l'Eglise est méconnu, outragé, avili !
» Secondement, quant au temporel de mon siège, si le » vice-roi le saisit, tout le dommage sera pour les pau- » vres. Pour moi, laissant à Dieu le soin de prendre en » sa main la défense de son Eglise et de ses enfants , je » retournerai avec joie dans l'étroite cellule dont on m'a » fait sortir par force, et j'y serai plus riche et plus heu- » reux que dans ce palais, que dans l'abondance de » toutes ces choses qu'on veut m'enlever. D'ailleurs , je » suis uni à mon Eglise, comme l'époux l'est à son » épouse, par des liens que Dieu lui-même a formés ; tout » ce que je possède lui appartient. S'il me faut , pour la » défendre, subir la perte des biens temporels, cette
DE SAINT THOMAS t)E VILLENEUVE. 245
» perte ne me coûtera point de regrets ; s'il me fallait » donner ma vie, ce sacrifice serait mon plus beau titre » de gloire devant Dieu et devant les hommes (1). »
Cette réponse, où le plus ardent amour pour l'Eglise s'alliait à une noble indépendance, était digne d'un Ambroise, d'un Thomas de Cantorbéry, digne aussi de celui qui venait de la faire. Fidèlement transmise au vice-roi, elle le remplit de respect et d'admiration pour l'archevêque de Valence ; il rendit hommage à la pureté de ses vues et à la sage fermeté de sa conduite. Mais désirant, plus vivement que jamais, mettre fin au déplorable débat, il manda auprès de lui le gouverneur ; il lui enjoignit de ne plus résister au prélat, et de lui livrer le chanoine incarcéré.
Le gouverneur pouvait d'autant moins résister à un ordre aussi formel, que l'obéissance lui était d'ailleurs commandée par plusieurs autres motifs puissants sur son esprit. Car, d'une part, son officier s'était heureusement rétabli de sa blessure ; de l'autre, la semaine sainte approchait ; les fidèles étaient désolés de se voir privés de l'office divin ; la population entière avait fini par prendre le parti de son premier pasteur. Convaincu de la justice de sa cause par la sainteté de sa vie, elle attribuait tous les torts au gouverneur. De toutes parts, on murmurait hautement contre lui ; ou le traduisait comme un homme opiniâtre , entêté , indigne de la confiance de son souverain. D'ailleurs, malgré sa conduite sacrilège dans l'affaire du chanoine , D. Villarasa était un
1) Salon n. 261,262.
homme sincèrement religieux ; la vue des censures dont il était frappé ne laissait pas que d'alarmer sa conscience, et la pensée du devoir pascal, qu'il ne pouvait remplir en persistant dans son refus , donnait encore une nouvelle vivacité à ses remords. Enfin , disons-le à la louange de son saint adversaire , la miséricorde de Dieu, cédant aux instantes prières que le bon pasteur n'avait cessé de lui adresser , depuis qu'il avait étendu sa main sur son rebelle diocésain , la miséricorde de Dieu laissa tomber sur le cœur de ce dernier une grâce de conversion ; et cette grâce , secondée par les circonstances extérieures , triompha de son obstination, et le rappela au devoir de la justice, qu'il avait trop longtemps méconnu.
La veille du dimanche des Rameaux , D. Villarasa fit remettre le chanoine prisonnier entre les mains de saint Thomas ; il pria en même temps le prélat , avec une touchante humilité , de vouloir bien, sans différer, lever l'interdit qui pesait sur la ville, et l'absoudre lui-même des censures qu'il avait encourues. Thomas consentit volontiers à rétablir sans délai l'exercice du culte public , et bientôt le son de toutes les cloches de la ville, mises en branle au même moment, annonça aux habitants la joyeuse nouvelle ; mais , quant à l'absolution du magistrat, le prélat crut devoir la renvoyer au lendemain , afin d'obtenir une réparation plus éclatante du scandale donné.
Le dimanche des Rameaux , l'archevêque célébra la messe de très grand matin ; il versa une grande abondance de larmes pendant cette action sainte , et pria instamment le Seigneur d'éclairer l'esprit du gouver-
neur coupable, de toucher son cœur, de fortifier sa volonté, et de la préparer à accepter avec soumission et à accomplir avec générosité la pénitence qui devait lui être imposée.
A sept heures du matin, le gouverneur se rendit , selon l'ordre qu'il avait reçu , dans la sacristie extérieure de l'église cathédrale. Là s'élevait un tribunal dressé tout exprès pour la cérémonie. L'archevêque arrive, accompagné de son secrétaire , de plusieurs chanoines , et s'assied sur son tribunal. Le gouverneur se prosterne aux pieds du prélat, qui l'invite bientôt à se lever et à écouter , tète nue , la pénitence qu'il devra remplir. Alors le secrétaire lit à voix haute la sentence portée par le juge ecclésiastique , et dont voici la substance :
« D. Jean-Laurent de Villarasa , gouverneur général » de Valence , s'étant emparé avec violence d'un clerc » chanoine et sous-diacre, l'ayant enfermé et détenu » comme un séculier dans les prisons royales , au grand » deshonneur de l'ordre ecclésiastique ; ayant de plus » résisté aux commandements exprès de son pasteur et » méprisé ses censures , a , par ses actes attentatoires à » l'immunité de la sainte Eglise , aussi bien que par son » opiniâtreté et son endurcissement , contraint l'autorité » spirituelle à interdire l'exercice du culte divin dans » toutes les églises de la ville, et à maintenir cette in- » terdiction pendant plusieurs mois , même pendant le > carême ; d'où il est résulté un grand scandale pour » le public , et un grand détriment pour les âmes.
» C'est pourquoi, voulant contribuer, autant qu'il est » en nous, à effacer les mauvais exemples donnés à tout
» le peuple, par l'imposition d'une satisfaction publique, » nous ordonnons que D. Jean de Villarasa se présente » aujourd'hui même, aux heures de tierce et autres » parties de l'office canonial, devant le chœur de notre » église cathédrale , tenant un cierge à la main, ayant la » tête et les pieds nus, dépouillé de son manteau, de son » baudrier et de tous les insignes de sa dignité, et » revêtu d'un habit de pénitent, nous ordonnons qu'il » assiste en ce même état à la procession, au sermon et » à la célébration du saint sacrifice de la messe. »
Lecture faite de cette sentence, le secrétaire demanda au gouverneur s'il acceptait la pénitence , et s'il était bien résolu de la remplir ; le magistrat répondit humblement qu'il était prêt à tout faire. Alors l'archevêque lui adressa une allocution grave et paternelle , pour ranimer son courage et fortifier ses bonnes dispositions , et lui donna ensuite, selon le rit d'usage , l'absolution de l'excommunication .
Exemple vraiment mémorable de la puissance de la grâce ! D. Villarasa est un caractère dur , altier , inflexible ; il commande à l'une des plus grandes villes du royaume ; il porte jusqu'à l'exaltation le sentiment de son autorité. Engagé dans une lutte ouverte, acharnée, par suite d'un abus de pouvoir sciemment commis , il soutient cette lutte par un sentiment d'amour-propre , par un faux point d'honneur ; il brave pendant plusieurs mois les foudres de l'Eglise , les murmures du peuple et les remords de la conscience : on voit en lui une détermination froidement arrêtée de résister plus longtemps encore ; et voilà que tout à coup
cette fierté est abattue, cette opiniâtreté domptée ; voilà cet homme , fidèle, soumis, humilié aux pieds de son adversaire ; le voilà humble pénitent , exposé à tous les regards, et demandant à Dieu et aux hommes miséricorde et pardon ! Quel triomphe , encore une fois , remporté par la grâce sur la nature !
Cette réflexion ne sera pas, nous le savons bien, du goût de tout le monde. Si les détails qui précèdent venaient à tomber sous les yeux de quelqu'un de nos philosophes du jour, il hocherait la tête en les lisant et sourirait de pitié ; il regarderait sans doute Thomas comme un fanatique, et Villarasa comme un imbécile . Mais le pieux lecteur pour qui nous écrivons , le lecteur dont la foi simple et candide ressemble encore à celle qui régnait au temps dont nous parlons, aura , comme nous , la bonhomie de croire qu'il n'y a point de fanatisme de la part d'un évèque à exiger la réparation publique d'un scandale public , et qu'il n'y a point non plus de petitesse d'esprit de la part d'un chrétien, si haut placé qu'il soit , à donner à son pays et à léguer à l'histoire l'exemple héroïque d'une forte passion vaincue et d'un grand devoir accompli.
Dom Villarasa accepta donc avec une parfaite volonté l'amende honorable imposée par le premier pasteur ; il l'exécuta avec une édifiante humilité. Cette victoire valut à celui qui l'avait remportée la paix avec son propre cœur , avec l'Eglise et avec Dieu , l'admiration du viceroi, de l'archevêque et de tous les honnêtes gens.
La lutte engagée contre la juridiction spirituelle et la puissance séculière avait été trop publique, elle s'était
terminée d'une manière trop éclatante, pour que saint Thomas négligeât ensuite de développer à son peuple les grandes et salutaires leçons qui naissaient d'un semblable événement. Il profita donc d'une circonstance aussi remarquable pour donner aux dépositaires de l'autorité temporelle une juste idée de celle que Jésus-Christ a confiée aux pasteurs de son Eglise , et pour prévenir plus sûrement dans la suite, entre l'une et l'autre autorité, de déplorables conflits ; d'ailleurs, il éprouvait le besoin d'exprimer, du haut de la chaire, les sentiments d'admiration que la conduite du gouverneur avait excités dans son âme.
La troisième fête de Pâques, Thomas prononça un discours pathétique dans lequel, après avoir déterminé avec précision , par les témoignages de l'Ecriture et de la tradition , l'origine , la fin et l'étendue de la puissance confiée à l'Eglise, il développa, avec une vigueur apostolique , toute la gravité de l'obligation imposée à tous les chrétiens, d'entourer cette puissance auguste et sacrée de vénération, de confiance et d'amour. Puis , de ces considérations générales passant aux faits dont l'impression était encore si récente , il fait ressortir , avec une ingénieuse charité , tout ce qu'il y a eu dans la conduite humble et soumise du premier magistrat de la ville , de courage , de grandeur d'âme , de véritable gloire devant les hommes et de solide mérite aux yeux de Dieu. « Oui , s'écrie-t-il en terminant , quand je » pense à la généreuse soumission avec laquelle un » homme qui joint une naissance si illustre à une si
ai
» grande autorité a reçu et accompli , aux yeux du peu-
» pie entier, la pénitence publique que je lui avais ira- » posée , je ne doute pas que cette conduite ne reçoive » dans le ciel une immense récompense ; un grand exem- » pie de plus sera consacré par l'histoire : le noble Vil- » larasa s'humiliant devant son évêque , sera placé par » la postérité à côté de Théodose prosterné au pied du » bienheureux Ambroise (I). »
Le maintien de l'immunité ecclésiastique n'était pas le seul résultat de la victoire que saint Thomas venait de remporter sur la puissance séculière ; cette victoire opéra encore, au sein du Chapitre, une réaction favorable aux statuts synodaux, laquelle s'étendit de proche en proche à tous les membres du clergé. En le voyant agir avec un zèle si dévoué à leurs intérêts, les chanoines purent se convaincre que , si leur premier pasteur savait leur imposer de pénibles réformes , il savait aussi défendre leurs légitimes privilèges ; or , cette considération était de nature à lui concilier leur confiance et leur soumission. La certitude de trouver en lui , au besoin , un appui et un protecteur les disposait à l'accepter comme leur juge et leur réformateur.
Cependant , la Providence préparait aux ordonnances publiées par le saint archevêque une base solide et une solennelle sanction. L'Eglise entière était alors en mouvement. On sait que dès l'an 1542 , un concile général avait été convoqué à Trente par le Pape Paul III , non-seulement pour opposer une barrière à l'hérésie, mais encore pour rappeler tous les ordres de la hiérar-
(1) Salon n° 270, 273. Goccin. p. 508, 614. 632.
chie sacrée au salutaire empire de la discipline ecclésiastique. Depuis longtemps, tous les vrais enfants de l'Eglise gémissaient sur la profonde décadence des mœurs cléricales, et appelaient de tous leurs vœux une réforme générale. Dans un sermon qu'il avait eu occasion de prononcer devant Charles Quint , à l'époque où les Turcs menaçaient l'Italie , Thomas avait invité le Souverain Pontife et l'empereur à se lier ensemble par le vœu de convoquer , aussitôt après que Dieu leur aurait donné la victoire, l'assemblée générale des évêques, pour travailler en commun à la réformation de l'Eglise. Ce zèle , déjà si ardent dans le simple religieux , avait reçu comme un nouvel élan par la consécration épiscopale. Devenu évèque , Thomas ne cessa, en effet , de soupirer après l'heureux moment où il lui serait donné de voir la sainte épouse du Sauveur, si déshonorée par la vie déréglée de ses membres, reprendre, par leur retour à la pratique des vertus chrétiennes , la beauté des premiers âges. Cette faveur était l'objet de ses continuelles prières, lamatière de ses entretiens avec son suffragant et ses visiteurs , confidents de ses plus intimes pensées. Un jour enfin , il eut une révélation complète du secret de la miséricorde de Dieu sur son Eglise. Saint Thomas avait célébré le matin le saint sacrifice avec encore plus de ferveur que de coutume. Quelques heures après, s'entretenant avec maître Jean Porta de l'état de l'Eglise , il lui dit : « Maître, tenez pour certain que, dans peu » de temps, le Seigneur donnera à son Eglise le remède » propre à guérir les maux qui affligent tous les ordres » du clergé ; encore une fois , ce que je vous dis là, te-
» nez-le pour certain ; car je vous annonce que le Sei- » gneur a daigné révéler lui-même ce secret à un de ses » serviteurs. » Ce serviteur de Dieu , c'était Thomas lui-même : la réserve qu'il mit dans ses paroles lui fut commandée par sa grande humilité. Or, dès le jour suivant , il reçut de la part de l'empereur un courier avec deux lettres, l'une du Souverain Pontife et l'autre de Sa Majesté Catholique ; le Pape et l'empereur l'invitaient simultanément à se rendre au concile (1). On était alors dans le courant de l'année 1545 , la première de l'épiscopat de saint Thomas ; et l'on sait que la première session du concile de Trente se tint le 13 décembre de cette même année.
Les circonstances où se trouvait le serviteur de Dieu ne lui permettaient pas de se rendre à l'invitation qu'il venait de recevoir. Après le long veuvage qu'il avait subi , dans l'état de désordre où il se trouvait , le diocèse de Valence réclamait impérieusement la présence de son premier pasteur. En outre , saint Thomas était habituellement valétudinaire, naturellement faible de tempérament : la vie austère et laborieuse du cloître avait si fort épuisé ses forces , qu'il ne pouvait entreprendre de franchir lalongue distance qui le séparait du lieu du concile , sans s'exposer au danger imminent de succomber aux fatigues du voyage, avant même d'en avoir atteint le terme. Ces motifs, qu'il exposa dans sa réponse à Sa Majesté , l'engagèrent, sinon à renoncer au voyage de Trente , du moins à le différer jusqu'à un
(1) Salon n. 95.
nouvel ordre de l'empereur. Cet ordre ne vint pas , et Thomas resta dans son diocèse.
Cependant , saint Thomas comprit que , s'il ne pouvait, à raison de sa position personnelle, porter au concile de Trente le tribut de ses lumières et l'appui de sa voix , cette impuissance ne le dispensait pas de l'obligation de concourir , autant qu'il serait en lui , non-seulement par ses prières, mais encore par ses conseils et ses propres réflexions , au succès d'une œuvre aussi importante que le maintien de la foi et le renouvellement de la discipline. Pour accomplir ce devoir, il invita tous ceux des évêques appelés au concile qu'il connaissait plus particulièrement à se rendre à Valence avant de quitter le royaume, afin qu'ils pussent se concerter sur les graves intérêts qui allaient se discuter à Trente. Les évêques répondirent à l'appel de leur saint collègue avec un empressement égal à la haute opinion qu'ils avaient de ses lumières et de ses vertus. Dans les conférences qui se partagèrent le temps du séjour des évêques dans son palais , saint Thomas leur développa une longue série d'articles relatifs à la discipline , qu'il jugeait dignes d'être soumis aux délibérations du concile. Ces articles furent , en effet , discutés par les Pères de Trente , et consacrés , à l'exception de deux seulement , par leurs unanimes suffrages. Thomas demandait que les évêques ne fussent pas transférés d'un siège à un autre , à moins que cette translation ne fût absolument nécessaire. Il demandait encore que les cures et tous autres bénéfices à charge d'âmes fussent confiés, autant qu'il se pourrait, à des ecclésiastiques originaires des lieux où ils auraient
à servir l'Eglise. La première de ces demandes était fondée ; car , quoi de plus propre à attacher un évêque à son Eglise , que la pensée qu'il la gouvernera jusqu'à sa mort ? Quand à la seconde, saint Thomas y voyait un précieux avantage, celui de favoriser les vocations sur tous les points de l'Eglise , et d'exciter , parmi les parents et parmi les enfants eux-mêmes, une heureuse émulation qui tournerait au profit de l'éducation cléricale, et préparerait aux fonctions diverses du ministère évangélique des sujets instruits et dévoués. Nonobstant ces motifs, les Pères de Trente ne jugèrent pas à propos de statuer , pour le moment , sur ces deux points ; sur tout le reste , ils adoptèrent intégralement la pensée de saint Thomas.
Ces nouvelles furent communiquées à saint Thomas par quelques-uns des évèques qui avaient assisté aux conférences préparatoires tenues dans son palais. On sait que le concile fut suspendu peu de temps après son ouverture , à cause d'une peste qui , après avoir désolé les contrées voisines de Trente , étendit ses ravages sur cette ville elle-même. Alors , un grand nombre d'évèques s'éloignèrent pour échapper à la contagion, Ceux dont nous parlons étaient de ce nombre. Ils ne voulurent pas rentrer dans leurs diocèses avant d'avoir fait en commun leur visite à l'archevêque de Valence. Après l'avoir remercié , avec effusion de cœur , des sages et utiles avis qu'il leur avait donnés pour leur conduite personnelle , ils lui annoncèrent que les points de discipline proposés par lui avaient été, entre les mains de la sainte Assemblée , comme un fil conducteur qui l'avait
dirigée dans ses travaux sur la matière. Saint Thomas rendit grâce à Dieu , et exprima à ses vénérables hôtes l'espérance que de nouvelles réflexions amèneraient les Pères de Trente à statuer aussi sur les deux articles qu'ils avaient cru devoir rejeter après un premier examen.
Nous croyons devoir, avant de terminer ce livre, mettre sous les yeux de notre pieux lecteur le récit d'un fait d'assistance miraculeuse rendue par saint Thomas à ses collègues, qui tombèrent dans un péril de mort imminent , presqu'aussitôt après avoir quitté le port de Valence. Ce fait aurait dû prendre place quelques pages plus haut ; mais nous n'avons pas voulu le rapporter , parce que les trois premiers biographes de notre bienheureux prélat (1) n'en font pas mention. Mais comme , d'une autre part, il a été raconté par tous les auteurs qui ont succédé aux premiers en Espagne , en Italie et en France, et que, d'ailleurs, le récit en est très édifiant, nous avons cru devoir donner place ici à la narration qu'en a faite le P. Simplicien saint Martin (2).
« J'obscurcirais le plus bel endroit de cette histoire , si je taisais que notre prélat, ne pouvant effectivement assister à Trente , servit miraculeusement de pilote aux évêques qui s'y acheminaient , en une hasardeuse rencontre que je m'en vais réciter. Ils avaient déjà perdu la vue du port et single assez favorablement quelques heures , lorsque, par les malicieux stratagèmes de l'ennemi, le vaisseau se vit soudainement accueilli d'une
(1) Mugnaton , Quevedo et Salon.
furieuse tourmente qui pensa tout abîmer. L'air s'épaissit tout-à-coup ; les vents sortent en campagne et soufflent la révolte partout ; le tonnerre gronde, la foudre éclate, le ciel fait semblant de vouloir fondre en feu et en flammes sur le navire , tant il est étincelant d'éclairs : la mer se fâche de se voir provoquée jusque dans son lit ; elle témoigne , par ses bouillons et par son écume , son émotion , et comme si ces bons prélats étaient la cause de son trouble, perdant, avec son calme, le respect qu'elle leur doit , se rend , par ses caprices et contumaces , l'objet digne de leurs anathèmes. Elle veut engloutir, en sa colère, ceux qu'elle s'est obligé dans ses bons intervalles de rendre au port ; elle fait tout ce qu'elle peut pour s'en décharger. Cependant nos vovageurs tremblent de peur de se voir abandonnés à la merci de cette folle , ils ne savent plus quelle posture tenir dans le vaisseau, qui flotte au gré des vents et de la tempête ; ils vont , ils viennent , ils avancent , ils reculent, ils sont perdus , ils se retrouvent. Ils jugent vraisemblablement que c'en est fait d'eux , ils se voient tout-à-coup à deux doigts de la mort entre les écueils et le précipice. Les matelots même, qui se jouent ordinairement de l'inconstance des flots, craignent ici tout de bon de perdre le jeu , parce que la partie de qui ils ont à se défendre est trop forte; ils n'ont pas brisé une vague, qu'ils sont battus et étourdis par cent autres; le pilote perd son escrime; son art ne lui fournit point d'adresse pour amadouer les fougues de cet élément, lorsqu'il est si furieusement courroucé. Il pâlit aussi bien que les autres , et ne sait , en une rencontre si désespérée , à quel saint du paradis se vouer. Mais, comme il n'y
a point de sédition si échauffée que la main de Dieu ne puisse apaiser, ni de fusée si embrouillée qu'il ne puisse dévider à notre avantage , ces bons évêques , qui réclamaient du meilleur cœur qu'ils eussent la miséricorde, n'eurent pas plutôt en pensée les discours avec lesquels l'archevêque de Valence les avait animés à entreprendre courageusement ce voyage , que , par une merveille qui surpasse toute admiration, ils le virent, à guise d'un favorable Neptune, marcher à la proue du navire, comme un brave capitaine à la tête de l'armée ; il portait la crosse en main , avec laquelle il faisait le chemin droit comme une ligne ; il accoisait les vents , applanissait ces prodigieuses montagnes d'eau, domptait la fureur des vagues , abattait l'orage et relevait en même temps les courages abattus de ces bons prélats, bannissait la crainte de leurs cœurs et les comblait d'une inexplicable consolation. Ils s'entreregardaient tout éperdus de joie et d'étonnement , et se demandaient l'un l'autre : Quel homme est celui-ci à qui la mer et les vents rendent une si prompte obéissance! Il rasséréna leurs visages, rendit la bonace à leurs esprits plus agités de frayeur que la mer de ses tourbillons , les accompagna visiblement au port, bagues sauves, et leur ayant rendu ce bon office , leur bailla avec la même crosse sa bénédiction , et tout soudain disparut. C'est ce que que ces évêques attestèrent à Trente, et , à leur retour , à Valence. LeR. P. Basile de Léon , professeur en théologie en l'Université de Salamanque, le prêcha publiquement au sermon qu'il fit en la pompe de la béatification de notre glorieux saint Thomas, au couvent des religieuses de l'Ordre de Sainte-Ursule. »