‹ Histoire de S. Thomas de Villeneuve, dit l'aumonierChapitre 25 sur 37 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

SOMMAIRE. — Saint Thomas prie pour son diocèse. — Il le fait évangéliser; ses instructions aux missionnaires. — Il combat le divorce. — Il travaille à la réforme des mœurs parmi les fidèles , parmi les ecclésiastiques. — Exemples admirables de la charité, du dévouement de saint Thomas pour ses frères dans le sacerdoce ; ses efforts pour ramener à leur devoir ceux qui s'en sont écartés: ses succès dans ce ministère. — Comment il convertit un chanoine mondain. — Méthode suivie par saint Thomas dans la distribution des aumônes. — • Il divise les pauvres en plusieurs catégories. — Gomment il soulage les pauvres mendiants, les pauvres honteux,les pauvres ouvriers, les pauvres gentilshommes , les pauvres filles en âge d'être mariées, les pauvres malades, les pauvres enfants abandonnés, les pauvres ecclésiastiques. — Traits touchants de l'amour de saint Thomas pour les pauvres. — Miracles que Dieu opère en faveur de la charité de saint Thomas.

Nous nous proposons , dans ce livre , de faire une exposition détaillée du ministère pastoral de saint Thomas de Villeneuve. Nous allons raconter un grand nombre de faits où l'on verra briller, dans leurs nuances les plus délicates et les plus variées, toutes les qualités qui font le bon pasteur. Dans la conduite de son troupeau , le bienheureux archevêque de Valence sut allier, en un degré éminent de perfectionna fermeté à la mansuétude,

la haine du péché à l'amour du pécheur, la vigueurd'un apôtre pour le maintien des lois divines, à la condescendance d'un père dans le support des faiblesses humaines. Parmi tant de vertus, nous en trouverons une qui paraîtra peut-être avoir été poussée au delà de toute mesure , jusqu'à une sorte d'excès ; cette vertu , c'est la charité.

Convaincu que le pasteur des âmes travaille en vain si Dieu ne bénit ses efforts , Thomas regardait la prière comme le premier devoir de son ministère. Il passait la plus grande partie de son temps , la nuit comme le jour, dans son oratoire , aux pieds de son crucifix. Les serviteurs connaissaient la pieuse coutume de leur maitre, et c'était vers son oratoire qu'ils se dirigeaient d'abord , lorsque quelqu'un se présentait pour lui parler. Souvent ils le trouvaient , tantôt agenouillé et versant des larmes , tantôt prosterné le visage contre terre et les bras étendus en croix , ou bien même ravi en extase et privé de l'usage de ses sens. Quand l'humble pasteur se voyait surpris dans l'une ou l'autre de ces situations, il éprouvait une grande confusion. Néanmoins, les serviteurs n'hésitaient jamais à l'appeler, selon l'ordre exprès qu'il leur avait donné. Il leur répétait de temps en temps : « Lors- « que quelqu'un se présente pour me parler, ayez soin de » m' avertir sur-le-champ , quoique vous me trouviez oc- » cupé à l'étude ou à la prière; car, outre que la charité » me fait un devoir , comme à tout autre , d'épargner » au prochain l'ennui d'attendre , je suis pasteur , et , » en cette qualité, je me dois à toutes mes ouailles ; si » quelqu'une d'entre elles venait à souffrir le moindre

» dommage , pour n'avoir pas trouvé auprès de moi un » prompt et facile accès , elle m'accuserait devant le tri- » bunal de Dieu. »

Dans ses entretiens avec le Seigneur, Thomas avait toujours l'esprit et le cœur attachés aux grands intérêts de son diocèse. Il priait Jésus crucifié de l'éclairer sur les œuvres qu'il devait entreprendre , et sur les moyens les plus propres à les faire réussir ; il le priait d'affermir son courage contre les obstacles qu'il aurait à surmonter, et de soutenir son zèle dans l'accomplissement des pénibles devoirs de la charge pastorale. Le serviteur de Dieu ne priait pas en vain , nous le verrons plus loin ; toutes ses paroles, prononcées sous l'inspiration d'en haut, portaient dans les âmes des fruits de vie et de salut; toutes ses démarches, tendant à la plus grande gloire de son divin Maître, obtenaient sûrement le but désiré. Voilà pourquoi , ce qu'il faisait lui-même, saint Thomas conseillait aux autres de le faire ; et , quand on lui proposait quelque chose , sa première réponse était toujours celle-ci : « Recommandons-nous à Dieu, et puis , nous » verrons ce qu'il conviendra de faire (1). »

La prédication est, après la prière, le plus puissant levier du ministère ecclésiastique ; car, point de salut sans la foi ; or, la foi, dit saint Paul, vient de ce qu'on a entendu, et l'on entend parce qu'on a prêché la parole de Jésus-Christ (2). »

Dans le diocèse de Valence, la foi qui animait les po-

(1) Salon n. 275.

(2) Rom. X, 17.

pulations était une foi simple , docile et respectueuse, comme elle était alors partout où les nouvelles hérésies n'avaient pas pénétré ; mais dans un trop grand nombre d'esprits, cette foi était obscurcie par une ignorance superstitieuse et , par conséquent , peu propre à exercer sur les mœurs une salutaire influence. Pendant sa visite pastorale, saint Thomas avait pu reconnaître cette plaie, et en sonder toute la profondeur. Jugeant qu'il fallait y apporter un prompt remède, il prit des mesures pour raviver dans son clergé le zèle presqu'éteint pour l'instruction chrétienne. Dans son discours d'ouverture du synode , il avait fortement recommandé à ses prêtres d'instruire les enfants par des cathéchismes faits avec assiduité, et d'expliquer aux fidèles, par des prônes suivis, simples et clairs, l'ensemble du dogme et de la morale chrétienne. Enfin, cette grande obligation occupait une place importante dans le recueil des ordonnances synodales. Mais ces mesures ne suffisaient pas à la sollicitude de notre saint archevêque ; il fit encore un appel général à son clergé régulier ; il forma une phalange de missionnaires dévoués , organisa des missions permanentes, et , en peu de temps, il eut la consolation de voir la parole divine sillonner son diocèse dans toutes les directions. Le temps spécialement consacré aux exercices de la mission était celui du carême. Quelques jours avant cette époque, saint Thomas convoquait , chaque année, dans sa ville archiépiscopale, tous ses bons missionnaires, afin de leur donner les avis qui devaient les diriger dans l'accomplissement de leurs difficiles fonctions. Tous ces avis tendaient à établir entre ceux qui les recevaient cette

unité de vue, de doctrine et d'action d'où résulte toute la puissance du ministère évangélique.

Le lieu ordinaire de ces réunions était une église de Valence, dédiée au martyr saint Etienne ; là, le premier pasteur adressait à ses fidèles coopérateurs un discours pathétique où, les considérant successivement comme prédicateurs et comme confesseurs, il leur développait la méthode qu'ils auraient à suivre dans la dispensation de la parole et de la grâce. Il signalait aux prédicateurs les vices dominants qu'ils devaient s'attacher à combattre ; il ne voulait pas que , dans leurs discours, ils fissent, selon un abus alors trop commun, un vain étalage d'érudition profane et de subtils raisonnements ; il demandait une exposition claire et solide de la morale de l'Écriture et de l'Église, suivie de réflexions pratiques, propres à frapper les pécheurs, à les faire rentrer en eux-mêmes, à les détacher du vice et à les ramener à Dieu. Il recommandait aux confesseurs de recevoir avec bonté, d'écouter avec patience, d'instruire et d'exhorter avec zèle et persévérance le pauvre pécheur qui se présenterait à leur tribunal, et cela, quels que fussent son ignorance, ses défauts et ses crimes ; il les prémunissait contre les deux grands écueils du minitère de la pénitence, la sévérité et le relâchement ; il leur suggérait les moyens que son expérience personnelle lui avait fait découvrir pour ramener les pécheurs, et voici comment il s'exprimait :

« Mes Pères, vous ne devez refuser d'entendre la con- » fession d'aucun pécheur ; mais vous ne devez pas » non plus accorder le bienfait de l'absolution à tous

» ceux que vous aurez entendus, par laseule raison qu'ils » vous auront fait leur confession. L'aveu des fautes ne » sert à rien si le cœur n'est pas. changé. Or, voici le > conseil que je vous donne. Quand vous verrez se pré- » senter à vous quelque grand pécheur , dont la froide » indifférence le rendrait indigne de recevoir immédiate- » ment l'absolution, votre devoir est de lui ménager le » moyen de rentrer en lui-même, et de revenir à vous. » Il ne faut pas le renvoyer absolument ; faites-lui com- » mencer l'accusation de ses fautes ; puis, avant qu'il » l'ait entièrement terminée, recourez à un honnête » prétexte pour lui faire agréer qu'il renvoie à quelque » temps la fin de sa confession. Dites-lui, par exemple : » Mon frère, une occupation urgente m'appelle en ce » moment : vous voudrez bien revenir, dans trois ou » quatre jours, terminer votre confession. Tâchez, pen- » dant ce délai, de vous tenir éloigné de toute affaire, » de venir à l'église de temps en temps , et , dans cha- » cune de ces visites, vous direz au bon Dieu: Mon Dieu, » je vous ai grandement offensé, et, pour comble de » malheur, je ne suis pas touché de l'énormité de » mes fautes ; ayez pitié de ma pauvre âme ; je vous » en conjure par votre grande miséricorde , et par » les mérites de votre cher Fils; mon Sauveur Jésus- » Christ, faites-moi la grâce de connaître et de dè- » tester mes péchés... En même temps, mes Pères, vous » prierez Dieu, de votre côté, pour votre pénitent; vous » offrirez pour lui le saint sacrifice de la messe ; soyez » assurés que vos prières, unies aux siennes, lui obtien- » dront la grâce de la contrition. Je vous parle ici d'à-

» près mon expérience. Lorsque j'étais en Castille, le » moyen que je viens de vous suggérer m'a servi à ra- » mener à Dieu un grand nombre de pécheurs endurcis, » et même désespérés (1). »

Après ces instructions, saint Thomas assignait aux missionnaires la tâche que chacun d'eux devait remplir, et il leur donnait à tous sa paternelle bénédiction.

Tandis que, d'un côté, l'archevêque de Valence exerçait sur son peuple , par le moyen des missions , une action générale et publique, de l'autre, il rappelait à leur devoir, par des corrections individuelles, celles d'entre ses ouailles dont la conduite appelait plus particulièrement sa vigilance et sa sollicitude. Ce bon pasteur avait deux registres secrets, dont l'un contenait les noms et les lieux d'habitation des séculiers concubinaire's, divorcés, usuriers, ou engagés dans quelqu' autre grave désordre. L'autre registre, consacré aux ecclésiastiques accusés de quelque mauvaise habitude, contenait également leurs noms, et ceux des paroisses où ils avaient leur résidence. Ces registres étaient gardés dans une petite armoire placée dans l'oratoire du prélat, et toujours fermée à clé. Car le soin que saint Thomas prenait, pour ne pas compromettre le peu de réputation dont les coupables pouvaient encore jouir, malgré leur vie déréglée, ne le cédait pas aux efforts qu'il faisait pour les ramener dans la voie droite. C'était encore par un motif de sage discrétion qu'il avait enjoint à son vicaire général et au promoteur de son offlcialité de renvoyer toutes

(1) Salon n» 378-380.

les causes matrimoniales à son propre tribunal, se réservant d'en connaître et d'en décider lui-même (1).

Toutes les démarches que ce prudent pasteur faisait pour ramener à Dieu ses brebis égarées étaient couvertes du plus grand secret. Le coupable recevait ordinairement une lettre close où il était invité, sous un prétexte honnête, à se rendre au palais épiscopal. Saint Thomas le conduisait dans son cabinet, et lui donnait, en présence de Dieu seul, les avis nécessaires. Ces avis, toujours dictés par le zèle le plus pur, ne respiraient, dans le principe, que la douceur et la bonté ; mais si, après des expériences réitérées, le pécheur montrait , par sa persévérance dans le désordre, que le langage de la persuasion était impuissant sur son cœur, alors Thomas prenait un ton plus ferme, plus sévère, et, au besoin, il recourait à la menace, non-seulement des censures ecclésiastiques, mais encore de l'amende pécuniaire et de la prison. Les lois alors en vigueur donnaient aux évoques d'Espagne le droit d'infliger les deux dernières punitions aux personnes vivant dans le désordre et le concubinage. Mais nous devons ajouter que Dieu, touché des ferventes prières que saint Thomas lui adressait en faveur des coupables, lui épargna, presque toujours, la douleur de mettre à exécution ces rigoureuses mesures. Nous l'avons déjà remarqué, au temps dont nous parlons, le divorce, cet implacable ennemi de la famille et de toute morale, régnait dans tous les rangs de la société chrétienne, et plus spécialement encore parmi les classes éle-

(1) Salon no 371, 575.

vées. Thomas le combattit par les moyens que nous venons d'indiquer ; il faisait appeler, l'un après l'autre, les époux en discorde, écoutant leurs griefs respectifs, et tenant toujours, autant que possible, contre la partie présente, la défense de la partie absente ; ensuite il les réunissait devant lui, et les exhortait à se pardonner leurs torts réciproques, et à rentrer dans les saintes lois du mariage. Ce saint prélat eut la consolation de voir, pendant la durée assez courte de son épiscopat, le divorce disparaître presque entièrement de son diocèse. Quelques exemples de sévérité furent nécessaires au commencement ; mais le mouvement, une fois imprimé, se communiqua, de proche en proche, sur toute l'étendue du territoire, et l'on vit partout , avec édification , des époux longtemps séparés, se réunir et renouer la chaîne de leurs légitimes affections. Cette œuvre est, assurément, l'une de celles qui jettent le plus vif éclat sur le glorieux ministère de saint Thomas de Villeneuve. Il rendit ainsi, dans l'intérêt de l'union et de la concorde, d'inappréciables services aux familles les plus illustres du royaume de Valence (1).

Ce fut avec le même zèle et avec un égal succès que saint Thomas s'appliqua à détruire le désordre des mœurs. La ville de Valence comptait parmi ses habitants un assez grand nombre de libertins qui non-seulement na savaient plus rougir de leur conduite infâme, mais qui osaient encore s'en faire un titre de gloire. Ce mal ne pouvait être toléré, parce qu'il était un scan-

(i) Salon n°372, 374, 375.

dale public. L'archevêque commença par l'attaquer du haut de la chaire. Quelques prédications suffirent pour faire rentrer plusieurs personnes en elles-mêmes ; mais d'autres résistèrent, et de ce nombre se trouvaient des gens de première qualité. L'homme de Dieu continue de les poursuivre avec le glaive de la parole évangélique ; il exhorte, il conjure, il commande, il menace : inutiles efforts. Plusieurs mois s'écoulent sans qu'aucune amélioration se manifeste. Enfin , Thomas annonce aux fidèles qu'il va procéder, contre les coupables, par la voie des censures canoniques. « Je connais les coupa- » blés par leurs noms , s'écrie-t-il , et je suis résolu , si » le scandale ne disparait pas, de les retrancher nommé- » ment de la communion de l'Eglise, et de les livrer à la » malédiction de Dieu et au mépris des honnêtes gens. » En effet, on apprend, bientôt après, que la sentence d'excommunication s'imprime, et qu'elle sera incessamment publiée. Alors les parents des coupables les plus distingués, redoutant la flétrissure qui menace leurs familles, accourent auprès du prélat, et le supplient de suspendre l'exécution d'une mesure aussi odieuse, qui frapperait des innocents avec les coupables, et qui, vu l'état d'irritation des esprits, serait peut-être plus nuisible qu'utile. Thomas n'était pas, lui-même, sans crainte à cet égard ; il répondit : « Mes chers enfants, » je suis tout disposé à me rendre aux désirs que vous » m'exprimez ; car Dieu sait combien grande est la vio- » lence que je me fais à moi-même pour remplir, dans » cette circonstance, le devoir de ma charge pastorale. » Mais ne comprenez-vous pas que je ne puis souffrir,

» parmi mes ouailles, d'aussi grands scandales ? Que les » coupables se corrigent, ou du moins, s'ils ne veulent » pas se convertir, qu'ils cessent de scandaliser mon » Eglise, et sur-le-champ je déchirerai la sentence qui » les menace. » Cette réponse, si digne d'un bon pasteur, ayant été rapportée aux plus rebelles, produisit sur eux un effet salutaire ; ils ne changèrent pas tous de conduite, mais au moins le scandale cessa de se montrer au grand jour. Saint Thomas se tint pour satisfait ; il retira la sentence qu'il avait préparée.

Cette conduite, sage et mesurée, fut néanmoins regardée comme l'effet d'une molle condescendance par plusieurs personnes de science et de vertu. Un théologien de Valence alla même plus loin. Ayant un jour rencontré maître Jean Porta, il lui dit d'un ton dogmatique : « Maître Porta , avertissez de ma part l'archevè- » que de mettre ordre à sa conscience, et commencez à » vous appliquer à vous-même cet avertissement; car » l'archevêque et tous les membres de son administra- » tion se sont rendus coupables d'un péché mortel. Com- » ment, maître Porta ! la ville est remplie d'hommes » livrés aux plus grands désordres, et vous ne sévissez » pas contre ceux qui en sont les principaux auteurs. » Du moment qu'ils se montrent insensibles à vos avis » si souvent réitérés, votre devoir est de les chasser im- » pitoyablement de l'Église, de les exclure de l'assemblée » des fidèles, de les dénoncer nommément du haut de » toutes les chaires ; et cependant vous restez dans le » silence et l'inaction ! Eh bien , je le répète, vous avez » tous commis un péché mortel. » Maître Porta, dont la

délicatesse de conscience était extrême, fut frappé de cette remontrance ; il courut aussitôt en faire part à saint Thomas. Le sage prélat, qui pensait autrement que le docteur, répondit en souriant à son visiteur : « Ce » théologien est , sans doute, un homme plein de zèle , » mais d'un zèle qui n'est pas tout-à-fait selon la science. » Ouvrez le décret de Gratien (1), et lisez le canon Non » potest, qui est extrait de l'ouvrage de notre bienheu- » reux Père Augustin contre Parménien ; vous verrez » que la conduite que j'ai tenue est conforme à la doc- » trine du saint docteur. Lorsqu'un désordre, dit-il, a » gagné, en se propageant, une partie notable d'une » population, on doit travailler à le détruire, non par » l'emploi des censures et des anathèmes, mais par le » moyen delà prière et des gémissements. Je respecte » l'avis de votre théologien, mais je lui préfère les senti- » ments de mon bienheureux Père. Si, malgré nos efforts, » nous ne pouvons arrêter le cours des désordres qui » régnent dans notre troupeau, ne nous troublons pas » pour cela. Saint Augustin était plus habile que nous, » et cependant il ne put pas délivrer son diocèse du vice » de l'ivrognerie ; saint Jean Chrisostôme était plus habile » que nous, et cependant le vice du blasphème résista » avec persévérance aux efforts de son éloquence. Ni » l'un ni l'autre de ces deux grands évêques n'a recouru, » que nous sachions, aux censures de l'Eglise contre les » coupables. Nous nous estimerons heureux si nous

(1) Part. II. caus. XXIII quaest. 4.

» pouvons marcher, de si loin que ce soit, sur les traces » de ces deux parfaits modèles (1). »

La conduite de saint Thomas à l'égard des ecclésiastiques égarés, semblable, quant au fond, à celle que nous venons de faire connaître, s'en distingue néanmoins, en ce qu'elle présente le caractère d'une prudence plus exquise et d'une plus héroïque charité. Travaillant à bannir le vice du sanctuaire, à ramener à Dieu des coopérateurs, des frères, des membres d'un corps dont il est le chef, Thomas sentait que cette mission réclamait de son zèle une plus grande circonspection et un dévouement plus parfait.

Outre les observations qu'il avait pu faire, pendant sa visite pastorale, sur la conduite de ses prêtres, saint Thomas avait encore deux autres moyens de bien connaître les désordres qui se commettaient dans son clergé. Le premier consistait dans les rapports officiels que ses visiteurs étaient obligés de lui faire par écrit, après chacune de leurs tournées ; le second lui était fourni par les accusations particulières qui lui étaient adressées de la part de toute espèce de personnes, ecclésiastiques ou séculières.

Nous avons fait connaître plus haut les hommes qui remplissaient, dans le diocèse de Valence, l'importante fonction de visiteur. Leurs vertus les avaient rendus dignes de posséder toute la confiance du saint pasteur. Il leur avait enjoint, sous peine de péché grave, de garder le plus inviolable secret sur les renseignements qu'ils

(1) Salon n<> 390, 592.

lui transmettaient, lorsque ces renseignements avaient pour objet quelque désordre commis par des ecclésiastiques. Il transcrivait, de sa propre main, ces renseignements sur son registre, afin de pouvoir s'en servir selon les circonstances et les besoins. Il brûlait ensuite avec soin les feuilles écrites que les visiteurs lui avaient remises.

Le saint archevêque recevait aussi, de tempsen temps, des dénonciations particulières contre divers membres de son clergé. Mais hâtons-nous de dire que rarement il y ajoutait foi, de quelque part qu'elles vinssent, et surtout lorsque des laïques en étaient les auteurs. Il n'ignorait pas que les intentions les plus pures sont souvent méconnues, et que la malveillance est habile à couvrir des couleurs du crime les actions les plus innocentes.

Tout en tenant compte de la qualité, de la position, du mérite du dénonciateur, il se faisait un devoir sacré d'élever d'abord la voix, lorsqu'il le pouvait, en faveur du prêtre inculpé. Mais quand la dénonciation lui paraissait porter l'empreinte, je ne dis pas delà calomnie, mais seulement d'un zèle dur, amer, exagéré, alors, non content de prendre la défense de l'accusé, il réprimandait l'accusateur, le soumettait quelquefois lui-même à un sévère interrogatoire, et le contraignait de s'humilier et d'implorer son pardon.

Un ecclésiastique sincèrement vertueux, mais d'une vertu austère, vint un jour porter devant l'archevêque une accusation dirigée contre un prêtre de sa paroisse. Croyant peut-être que l'intention pure qui l'animait le dispensait d'observer les lois de la charité à l'égard de

son confrère, le dénonciateur parla contre la vie scandaleuse du premier, avec une grande amertume ; mais, loin de trouver un écho dans l'âme du charitable pasteur, ce langage ne fit qu'exciter en lui une juste indignation : « Assez, assez dit, mon ami, reprit-il, en in- » terrompant l'ecclésiastique ; pour l'amour de Dieu, » n'allez pas plus loin ! vous oubliez que vous parlez » contre un de vos frères, contre un frère faible , pé- » cheur, je le veux, mais qui peut devenir un saint avec » le secours de la grâce. Quant à vous, si vous n'êtes » pas tombé dans les fautes que vous lui reprochez, c'est » par un effet de la divine miséricorde, non par votre » propre vertu; car, de vous-même, vous êtes aussi » fragile, aussi misérable que celui que vous accusez, » et que moi-même qui vous parle. Vous n'êtes pas cou- » pable des fautes que vous me signalez, mais, dites-moi, » votre conscience est-elle pareillement à l'abri de tout » autre reproche ? Et cette violence avec laquelle vous » venez ici accuser votre prochain, sans l'avoir aupar- » avant repris en particulier, selon la loi expresse de » l'Evangile, pensez-vous qu'elle n'ait rien de répré- » hensible ? Allez, homme impitoyable ; avant d'accuser » votre frère, jugez-vous vous-même, et voyez si l'ac- » quisition du bénéfice dont vous jouissez ne recèle pas, » dans la manière dont vous l'avez obtenu, quelque si- » monie occulte ; voyez si vous n'avez pas caché, dans » un coin de votre maison, quelques pièces de monnaie » injustement acquises ; voyez si vous ne nourrissez pas » dans votre cœur quelqu'affection réprouvée par la loi » de Dieu.... Encore une fois, si vous aviez commencé

» par avertir secrètement votre confrère, avec tous les » ménagements que la charité inspire, et que, voyant » ensuite qu'il ne tenait pas compte de vos avis , vous » m'eussiez fait connaître sa conduite en termes con- » venables, votre démarche eût excité en moi une sincère » reconnaissance. Mais, que vous vous présentiez devant » moi pour fatiguer mes oreilles par d'injurieuses dé- » clamations, je ne puis le souffrir ; retirez-vous (1). »

Si la prudence ne permet pas à un supérieur d'admettre avec une aveugle confiance les dénonciations dirigées contre un inférieur, elle ne lui permet pas non plus de les rejeter absolument, surtout lorsque certaines présomptions leur donnent d'ailleurs un premier caractère de vérité. Saint Thomas consignait donc sur son registre tous les griefs qui étaient formulés contre les membres de son clergé ; mais en même temps il qualifiait ces griefs selon le degré de probabilité que leur donnaient les circonstances; puis, sans précipitation comme sans négligence, il attendait ou faisait naître une occasion favorable pour éclaircir le mystère, afin de remédier au mal, si l'existence en était démontrée, ou bien, afin de mettre en évidence l'innocence de l'accusé, s'il avait été victime de la calomnie.

Un prêtre faisait, en qualité de vicaire perpétuel, le service d'une paroisse appeler Lyria, située à une courte distance de Valence. Les habitants les plus notables de cette localité vinrent un jour déposer une plainte contre leur pasteur. Saint Thomas les accueillit avec sa pru-

(1) Salon n3 433., 435, 436.

dence accoutumée. Après quelques investigations, il put se convaincre que la dénonciation, dénuée de tout fondement, n'était due qu'à l'inspiration d'une passion haineuse. Dès-lors il comprit que, défenseur naturel de son clergé, il devait, dans la circonstance présente, relever, aux yeux de la population de Lyria, l'innocence de son pasteur injustement compromise. Mais, afin de ne pas trop froisser, d'une autre part, la susceptibilité des dénonciateurs, il laissa s'écouler quelques semaines ; après quoi, il eut recours au moyen suivant : Maître Jean Porta reçut ordre de se transporter à Lyria, pour y faire, avec la plus grande solennité, la visite de l'église et du presbytère. Dans la pensée du prélat, cette visite était une épreuve d'où devaient sortir inévitablement par une voie indirecte, et, selon les apparences, toute fortuite, et la réhabilitation du pasteur dans l'opinion publique, et la confusion de ceux qui l'avaient faussement accusé . Atteindre ce double résultat fut chose facile au visiteur ; muni de tous les renseignements nécessaires, il était trop habile pour n'en pas tirer tout le parti désirable. Le succès fut donc complet : la calomnie fut produite au grand jour, et la vertu du prêtre fut démontrée, reconnue de tout le monde, et hautement proclamée (1).

Si profané qu'il puisse être par la conduite de celui qui le porte, le caractère sacerdotal mérite toujours notre vénération, parce que, semblable à la lumière, il peut pénétrer partout, sans que rien altère sa pureté.

(i) Salon n. 434.

Profondément animé de ce sentiment, saint Thomas ne craignait pas de recourir aux plus minutieuses précautions pour couvrir l'honneur de ses prêtres , dans les circonstances mêmes où ils s'en rendaient plus indignes. Nous l'avons remarqué ailleurs, le désordre des mœurs était grand parmi les populations du diocèse de Valence; mais, on le sait aussi, plus le simple fidèle est indulgent pour lui-même, plus il se montre sévère à l'égard du prêtre. Les ecclésiastiques de Valence trouvaient donc dans le public un observateur attentif à toutes leurs démarches, un censeur impitoyable de toutes leurs faiblesses. Surprenait-on un clerc au moment où il s'abandonnait à quelque passion coupable, ou s'applaudissait de cette triste découverte comme d'une bonne fortune, on se rendait en toute hâte chez les appariteurs de l'ofiîcialité pour solliciter leur concours. Ceux-ci, cédant aux prières ou aux menaces, ou bien gagnés par argent, ne manquaient pas ordinairement d'accourir aussitôt, pour saisir le malheureux en flagrant délit, et alors ils le traînaient ignominieusement en prison. Cet inqualifiable abus, d'une date fort ancienne, était encore en pleine vigueur dans l'Eglise de Valence, lorsque Thomas en prit l'administration. Nous n'exprimerons pas les sentiments de tristesse et d'indignation qu'il avait éprouvés, en apprenant ces odieuses manœuvres. Le désir de les faire cesser n'avait pas été étranger aux motifs qui l'avaient porté à user d'une inébranlable fermeté à l'égard du gouverneur ; mais, pour arriver à son but, il n'avait d'action directe que sur les appariteurs de son officialité ; il leur défendit, sous les peines

les plus sévères, d'obéir à d'autres personnes qu'à lui ou à son vicaire général, toutes les fois qu'il s'agirait de saisir des clers incriminés. « De deux choses l'une, leur di- » sait-il, ou le coupable pèche par malice et sans pu- » deur, et alors, nous le saurons, et nous vous donnerons * des ordres ; ou bien il pèche par fragilité et en secret, » et, dans ce cas, rien ne vous autorise à l'arrêter avec » bruit, de manière à lui enlever, dans l'opinion publi- » que, la réputation dont une faute secrète ne lui ôte » pas le droit de jouir. Votre devoir est de nous le dé- » noncer en particulier ; nous le ferons venir auprès de » nous, et nous espérons de la bonté divine que , touché » de notre secrète réprimande, il rentrera dans le che- » min de la vertu. Mais, lors même que nous croirons » devoir vous confier la mission de conduire le coupable » à notre tribunal, notre volonté est que vous ne mar- » chiez pas à ses côtés ; vous vous tiendrez en avant ou » en arrière, à une distance assez grande pour mettre » son honneur à l'abri de tout soupçon (1). »

La charité du bienheureux archevêque, si attentive à dérober aux regards du public les plaies faites au sanctuaire, déployait aussi, pour les guérir, une merveilleuse fécondité de ressources. Il n'était pas de moyen que sa sollicitude ne mît en œuvre, pas de sacrifice que son héroïque dévouement n'embrassât pour ramener à Dieu les ecclésiastiques égarés. Quand la prière et les larmes, les exhortations et les menaces, étaient impuissantes sur le cœur endurci des pécheurs, le généreux pasteur, s'ar-

(1) Salon n.438.

niant alors de l'instrument de la pénitence, ne faisait pas difficulté d'expier en leur présence, par l'effusion de son sang, les crimes qu'ils refusaient eux-mêmes de re~ connaître et de pleurer. Il est impossible que le sang du juste, versé pour le coupable, tombe jamais en vain sur la terre ; celui que Thomas répandait pour ses frères dans le sacerdoce obtenait toujours, quelque désespéré que parût être leur salut, la grâce du repentir et du pardon.

Ici, les faits se pressent sous la plume des historiens de saint Thomas. Dans l'impossibilité de les rapporter tous, nous ferons le récit de ceux qui nous ont parus les plus propres à produire le double résultat qu'ambitionnent nos efforts, l'intérêt du lecteur et son édification.

Dans une des églises paroissiales de Valence, l'office du Vendredi-Saint était célébré par un prêtre placé à la tête du service de la paroisse. Après avoir transporté le Saint-Sacrement du tombeau sur l'autel, ce prêtre, s'apercevant que les chantres omettaient de chanter quelques répons prescrits par la rubrique, se tourna de leur côté pour les avertir de leur omission ; mais sa voix étant couverte par le chant, auquel toute l'assistance prenait part, il ne fut pas compris, et l'on n'obéit pas; le célébrant, s'imaginant qu'on résistait formellement à son ordre, eut le malheur de s'emporter, jusqu'à prononcer une parole très-grossière, et, cette fois, il parla malheureusement assez haut pour que tout le monde pût l'entendre. Un sentiment de surprise et de douleur s'empara de toute l'assistance, et bientôt après le fait scandaleux fut porté à la connaissance de l'archevêque.

Le prélat mande le prêtre, et se dispose à l'accueillir avec les témoignage d'une juste indignation ; mais, attendri tout d'abord à la vue de ses larmes et de ses sanglots, il se contente de lui dire, avec beaucoup de douceur : « Malheureux prêtre ! j'avais déjà déterminé, » dans ma pensée, le genre de châtiment que vous avez » mérité, mais, en vous voyant disposé comme vous me » paraissez l'être, il m'est doux de me rappeler que je » tiens la place de ce miséricordieux Sauveur qui em- » brasse et absout le pécheur pénitent. Allez donc en » paix, et, puisque vous reconnaissez votre faute, je » vous pardonne ; je n'exige rien de vous. Pendant les » trois jours qui vont suivre, jeûnez et faites l'aumône ; » assistez pendant quinze jours aux offices publics de » l'Eglise, mais abstenez-vous d'y prendre part, et sur- » tout de célébrer les saints mystères . Le scandale que » vous avez donné demande une semblable répara- » tion (1). »

Un laïque accusa un clerc d'entretenir avec une personne des rapports criminels ; saint Thomas mit l'accusateur à une épreuve si sévère que celui-ci fut profondément blessé du sentiment de défiance avec lequel le serviteur de Dieu avait accueilli ses paroles ; il se retira en persistant dans son accusation. Elle se trouva malheureusement fondée. Le clerc ayant été mandé, saint Thomas s'enferma avec lui dans son oratoire, et lui adressa, aux pieds de son crucifix, une exhortation si touchante, que le coupable promit de mettre fin à ses

(1) Salon n. 406.

désordres. Il tint parole, sa conversion fut sincère et durable.

Averti, un autre jour, que deux ecclésiastiques , qui jouissaient d'une bonne réputation, entretenaient, sous ce voile hypocrite, des liaisons semblables à celles dont nous venons de parler, Thomas envoya à chacun d'eux l'ordre de se rendre auprès de lui, et pria ensuite le Seigneur, pendant une longue et fervente oraison, de lui inspirer, tandis qu'il leur parlerait, les pensées propres à faire impression sur leur cœur. Lorsqu'ils sont arrivés en sa présence, il les conduit, selon sa coutume, dans son oratoire, leur ordonne de se prosterner devant son crucifix, et, s'étant lui-même mis à genoux, il leur adresse une exhortation toute paternelle, mais si touchante que, semblables à des flèches ardentes, ses paroles pénètrent jusque dans le plus intime de leur âme, et y rallument le feu, depuis trop longtemps éteint , de l'amour de Dieu. Après avoir consolé leur saint pasteur par les témoignages multipliés de leur repentir, ils le quittent pour aller s'ensevelir, loin du tumulte de la ville, dans un couvent très-régulier, afin d'y passer quelque temps dans le recueillement et la pénitence. C'était la misère qui avait précipité ces malheureux dans le crime ; ils n'avaient fait que se prêter à la passion de leurs complices, et un morceau de pain avait été le honteux salaire de leur coupable complaisance. Saint Thomas assura à chacun d'eux, sur ses propres revenus, un traitement fixe qui leur fut annuellement servi (1).

(1) Salon n. 48.

Ainsi, saint Thomas joignait-il Y aumôme temporelle à l'aumône spirituelle, de manière à faire servir le bienêtre du corps au salut de l'âme. Ainsi, ce prudent prélat conservait- il, dans la distribution de ses bienfaits, l'ordre de la charité chrétienne, qui n'est autre, après tout, que l'ordre même de la nature.

Les conversions que nous venons de raconter étaient dues à la seule efficacité d'une parole douce et paternelle ; celles dont le récit va suivre n'auront pas une cause différente ; seulement, l'action salutaire de la parole sera favorisée par toutes les industries de la charité.

Un prêtre du clergé de Valence se faisait remarquer par des mœurs toutes soldatesques et pleines de violence; saint Thomas attendait avec empressement l'occasion favorable de lui faire une correction devenue nécessaire. Cet homme intraitable fit naître lui-même cette occasion. Les agents de la police le surprirent errant parla ville, pendant une nuit, à une heure indue, vêtu d'un habit court et armé. Il y avait dans cette conduite deux contraventions à la fois, l'une contre la loi civile, l'autre contre la loi ecclésiastique. Les agents de la police veulent saisir le délinquant, il résiste : une lutte s'engage. Il est pris enfin et conduit à l'archevêché. En voyant la mise de cet ecclésiastique, son attitude, ses armes, et apprenant, en même temps, le motif qui l'a fait conduire en sa présence, le saint pasteur est saisi d'une profonde douleur. Il dissimule néanmoins, congédie les officiers publics, et se met à parler au prisonnier de choses tout-à-fait étrangères au sujet de son arresta-

tion. Celui-ci, qui s'attendait à de sévères reproches, s'étonne des procédés du prélat. Mais sa surprise ne connaît plus de bornes, lorsqu'au lieu de la prison dans laquelle il s'attendait à aller passer la nuit, il se voit introduit dans l'appartement même de l'archevêque, où un lit lui a été préparé. Ensuite, saint Thomas entre dans son oratoire, et se met en prière pour demander à Dieu la conversion du coupable. Après plusieurs heures d'oraison, il vient se jeter tout vêtu dans son lit ; mais, au lieu de se livrer au sommeil, il adresse la parole au malheureux prêtre, lui fait comprendre tout ce qu'il y a dans sa conduite de déshonorant pour son caractère, de périlleux pour son salut, et l'exhorte à revenir sincèrement à la pratique de ses devoirs. Cette exhortation obtint un plein succès. Le coupable, déjà vivement ému de la bonté de son premier pasteur, lui promit avec serment de changer de vie. Au lever du jour, Thomas, assuré de la sincérité de la promesse du prêtre, le renvoya sans lui imposer aucune pénitence. Dès lors, celui-ci commença à mener une vie vraiment sacerdotale (1).

Une inculpation grave planait sur un autre ecclésiastique attaché au service d'une paroisse rurale. Après avoir recueilli toutes les pièces nécessaires pour le convaincre, saint Thomas le fait inviter à venir le voir. Quand il est arrivé, le prélat lui dit de l'attendre un instant, puis il entre dans son oratoire, fait une courte prière, et prépare les pièces de conviction. Cela fait, il appelle le prêtre, et, se prosternant devant son crucifix,

(1) Salon n. 489, 410.

il parle en ces termes : « Mon frère, ces papiers que » vous voyez étendus sur la table, contiennent le récit » des crimes dont vous vous êtes rendu coupable; ils con- » tiennent aussi les preuves qui garantissent la triste » certitude de ces crimes. J'aurais pu livrer ces pièces » à mon offlcialité ; je ne l'ai pas fait ; j'ai pensé que la » crainte de Dieu serait plus puissante sur le cœur d'un » prêtre que la crainte des hommes. Nous voilà pré- » sents, vous et moi, devant l'image de Jésus-Christ, qui » sera notre commun juge. Quand sonnera l'heure de » notre jugement ? Vous l'ignorez, je l'ignore moi-même. » Eh bien ! je vais vous adresser, non pas une menace, » non pas un ordre, mais une humble prière : ouvrez- » moi votre conscience, et dites-moi quelle a été votre » conduite. Parlez-moi, mon frère, oh ! parlez-moi ; par- » lez-moi, non comme à un juge qui veut punir un cou- » pable, mais comme à un pasteur qui veut sauver sa » brebis perdue. » A ces touchantes paroles, les yeux du prêtre se remplissent de larmes, et, sans hésiter, il fait ses tristes aveux. Thomas se met lui-même à pleurer, et ils se séparent après avoir mêlé leurs larmes (1).

Saint Thomas fut enseveli, comme nous le dirons plus tard, dans l'église du couvent de Notre-Dame-du-Secours, appartenant à son Ordre. Après la sépulture du serviteur de Dieu, un prêtre de Valence venait se prosterner sur son tombeau tous les jours à une heure fixe, et il ne le quittait jamais sans l'avoir mouillé de ses larmes. Poussé par une pieuse curiosité, le sacristain,

(1) Salon n. 4H, 412.

qui avait remarqué l'assiduité de ce prêtre sur le tombeau du bienheureux Thomas, lui demanda un jour le motif de la tendre dévotion qu'il manifestait pour les restes du saint archevêque ; l'ecclésiastique le lui expliqua de la manière suivante : « Mon frère, ne soyez plus » étonné de ma conduite ; c'est la reconnaissance qui » me l'inspire. Celui qui repose sous cette pierre a fait » de moi un homme, un chrétien, un prêtre ; car, par la » perversité de mon cœur, par l'infamie de mes mœurs, » je m'étais dégradé au-dessous de la brute. Conduit une » première fois devant ce bon et saint prélat, j'en reçus » une sévère correction ; mais, trompé par une pro- » messe que je lui fis, il voulut bien consentir à me lais- » ser la liberté.

» La promesse que j'avais faite était hypocrite; je conti- » nuai à vivre dans le désordre. Le vénérable archevê- » que fut obligé de me faire saisir de nouveau et con- » duire en prison. Je tremblais, en approchant de lui, » qu'une terrible condamnation ne vînt à tomber de ses » lèvres, et cet effroi naissait en moi, non de la vue de » mon juge, dont j'avais déjà éprouvé la bonté, mais du » sentiment de mes crimes, qui pesaient comme un poids » accablant sur ma conscience. Je m'approchai donc » dans cette disposition ; il me fit entrer dans son ora- » toire et me dit, d'un ton que je ne puis pas vous ren- » dre : Croyez-vous, mon frère, qu'il y ait un Dieu ? » non, vous ne le croyez pas ; pour vivre comme vous » vivez, il faut que vous ne soyez plus chrétien, que » vous n'ayez plus foi, ni à une autre vie, ni à un juge- » ment, ni à un enfer !.... Et moi, mon Dieu ! être obligé

» de vous rendre compte, âme pour âme !... d'un homme » aussi pervers ! ah ! malheureux pasteur, que devien- » drai-je?... Il se tourne alors vers son crucifix et conti- » nue : 0 Jésus crucifié, ayez pitié de la pauvre brebis » et de l'infortuné pasteur que vous voyez devant vous. » Miséricorde, seigneur, miséricorde ! Et le voilà qui » fond en larmes et qui éclate en sanglots. J'aurais eu » un cœur de bronze, qu'un pareil spectacle m'eût atten- » dri. Je me jetai au pieds de mon saint archevêque, et, » après lui avoir promis sincèrement de changer de vie, » je le suppliai de me condamner à une pénitence pro- » portionnée âmes désordres, à la prison, aux galères, » à des peines plus grandes encore, car, à ce moment, » toute pénitence me paraissait légère. Mon fi ère, me » répondit-il alors, sans doute, si je voulais peser vos » fautes dans la balance du sanctuaire, les plus graves » châtiments. devraient vous être infligés. Mais il m'est » plus doux de vous pardonner. Allez vous enfermer » dans votre maison, et, pendant un mois, livrez-vous à » la méditation assidue des vérités éternelles, à l'exa- » men de votre conscience, à la prière, à tous les exer- » cices de la retraite ; faites ensuite une confession gé- » nérale à un confesseur que je vous désignerai, tracez- » vous enfin une règle de conduite conforme à vos de- » voirs et propre à assurer votre persévérance ; faites tout » cela, et je serai heureux de vous avoir pardonné. Je me » prosternai pour lui baiser les pieds, il étendit ses deux » mains sur ma tête et me dit : c'est assez, mon frère ; » allez en paix, et daigne le Seigneur graver mes paroles » bien avant dans votre âme !

» Croyez-le, mon père ; Dieu a exaucé la prière de » mon vénéré pasteur ; car, depuis ce moment de ma » conversion, ses paroles et ses larmes sont restées dans » mon cœur ; elles y resteront jusqu'à mon dernier sou- » pir (1). »

Afin de donner une juste idée de cette fécondité de ressources que possédait la charité du serviteur de Dieu, nous citerons encore les deux traits suivants :

Thomas avait donné à plusieurs reprises, et sans aucun succès, de charitables avis à un chanoine de l'église cathédrale, dont la conduite était tout-à- fait irrégulière. Quoique cette obstination méritât de devenir l'objet de mesures sévères, le bon pasteur ne désespéra pas de la vaincre par la douceur. Dans ce but, il s'efforça d'abord d'attirer à lui le coupable, en le comblant de témoignages d'estime et d'affection, de prévenances, enfin de toutes sortes de bienfaits. Quand on pense à la haine profonde que saint Thomas portait au péché, on ne peut assez admirer la patience héroïque que suppose une telle conduite de sa part ; néanmoins, il y persévéra pendant deux années entières, après lesquelles le chanoine finit par croire sincèrement qu'il n'avait pas de meilleur ami que son archevêque. Celui-ci n'attendait que ce moment pour frapper le coup salutaire qu'il méditait. Un jour donc il fit appeler le chanoine et lui dit : « Connaissant vos dispositions bienveillantes à » mon égard, je m'adresse à vous avec confiance, pour » vous prier de me rendre un service qui intéresse le

(i) Salon n. 417,420.

» succès d'une affaire importante et digne de toute ma » sollicitude. » Le chanoine répond en protestant de son entier dévouement. « Eh bien, reprend le prélat, » voici de quoi il s'agit : je suis en instance auprès de » la cour de Rome, pour obtenir la réformation de plu- » sieurs communautés religieuses, qui ne gardent plus » ni clôture, ni aucune des règles les plus essentielles » à leur institut. Comme ces communautés sont exemp- » tes de la juridiction de l'Ordinaire, je ne puis entre- » prendre de les réformer, sans y avoir été préalable- » ment autorisé par le Souverain Pontife. Or, je veux vous » prier d'aller à Rome pour solliciter ce bref d'autorisa- » tion ; car je ne doute pas que mes vœux ne soient » exaucés, si vous consentez à faire vous-même le voyage » que je vous propose. » Le chanoine, qui ne songe à rien moins qu'au voyage de Rome, est surpris d'abord de la singulière proposition qui lui est faite ; néanmoins, se croyant trop avancé pour reculer, il fait bonne contenance, et accepte, sans hésiter, la mission d'aller à Rome. « Mais, continue saint Thomas, d'ici à Rome » la distance est grande, la route n'est pas sans périls ; » il serait imprudent d'entreprendre un semblable » voyage avant d'avoir mis ordre à ses affaires. Il faut, » mon cher frère, que vous vous prépariez à ce voyage » avec le même soin que s'il s'agissait pour vous du » voyage de l'éternité. Hâtez-vous, car le temps presse, » et le moindre retard peut être très-nuisible à mon » œuvre. » Le chanoine obéit, et bientôt après, il vient annoncer au prélat que toutes ses affaires sont en règle. Tout était en règle, en effet, excepté la conscience.

Thomas, qui le comprit, dit alors au chanoine : « Si tout » est réglé, allez prendre congé de vos amis, et vous » reviendrez ce soir : j'ai besoin de m'entretenir avec » vous. Nous souperons ensemble, vous coucherez ici, et » vous partirez demain de grand matin. »

Ce qui fut dit fut exécuté, moins toutefois le départ. Thomas, uniquement occupé de la conversion du chanoine, passa la plus grande partie de la nuit en prière, afin d'attirer la bénédiction de Dieu sur les nouvelles démarches qu'il lui restait à faire pour arriver à son but. Avant le jour, il entra dans l'appartement où reposait le chanoine et lui dit : « Mon frère, le jour va bien- » tôt paraître : mais avant que vous partiez, vous avez » un devoir à accomplir, et ce devoir est pour vous le » plus important. Vous avez réglé toutes vos affaires » temporelles, vous avez même fait votre testament ; » mais votre conscience?... votre conscience, mon frère! » avez- vous purifié votre conscience par la confession? » Avez-vous fortifié votre âme par la communion ? Le » succès de la mission que je vous ai confiée me préoc- » cupe sans doute ; mais je le sacrifierais volontiers, si » ce sacrifice est nécessaire à votre salut. Vous n'avez » plus rien à faire, ni dans votre maison, ni dans la » ville ; vos intérêts sont en sûreté, vos amis ont reçu » vos adieux; restez ici, dans cet appartement, pendant » un mois. Le bruit de votre départ se répandra au » dehors ; et ici même, je vous promets que personne ne » saura que vous êtes auprès de moi, si ce n'est un ser- » viteur prudent et discret qui vous servira. Vous con- » sacrerez ces jours de retraite aux exercices de piété et

» à l'examen de votre conscience. Je me charge de par- » 1er moi-même au confesseur que vous me désignerez, » et de vous donner de ma main, la veille de votre dé- » part, la sainte communion dans ma chapelle. » Le chanoine est intérieurement touché de la grâce : toute étrange qu'elle lui paraît d'abord, il se rend sans hésiter à l'invitation qui lui est faite, et le même jour, il commence sa retraite. Le mois écoulé, son confesseur l'invite à continuer de mener, pendant un mois encore, sa vie solitaire, afin de se fortifier dans la pratique de la vertu. Alors le chanoine était tout-à-fait revenu à Dieu, il aimait sa solitude ; il consent volontiers à la garder plus longtemps. Ce second mois s'écoule, et quatre autres encore, sans que le retraitant ait regretté un seul instant son ancienne liberté. Alors, arrive de Romo l'autorisation que l'archevêque sollicitait; il va tout joyeux en annoncer la nouvelle à son hôte, et lui dit : « Rentrez maintenant, mon frère, dans votre maison ; » on croira, en vous voyant reparaître, que vous êtes de » retour de Rome ; que votre vie édifiante persuade à » tout le monde que vous êtes pour jamais revenu à » Dieu (1). »

Saint Thomas , ayant appris qu'un autre prêtre, employé dans une paroisse éloignée de Valence, déshonorait son caractère par sa conduite, l'avertit d'abord par plusieurs lettres qu'il lui écrivit successivement. Enfin, il le fit prendre et enfermer dans les prisons de l'offlcialité. Plusieursjours passèrent sans que personne se présentât pour

(1) Salon n° 393, 399.

demander la grâce du prêtre incarcéré. £et état d'abandon affligea sensiblement le cœur du bon prélat. « Per- « sonne, dit-il un jour à maître Jean Porta , ne se pré- » sente pour intercéder en faveur de ce pauvre prisonnier; » cependant, la correction que je lui ai faite et le régime » qu'il subit ont dû agir sur son cœur ; peut-être, à » l'heure qu'il est, ce cœur est-il changé. S'il en était » ainsi, une plus longue détention serait une injustice, » et pourtant, il ne convient pas que je prenne moi- » même l'initiative dans cette affaire. Tâchez vous-même » de trouver un ami assez charitable pour venir, à l'insu » du prisonnier, me demander sa délivrance. » Le grand vicaire se prêta avec empressement à ce désir. Il s'adressa à un théologien distingué, nommé Pierre Maço. Celui-ci connaissait les antécédents du prêtre : il fit d'abord quelque difficulté d'accepter la mission qui lui était proposée ; mais, gagné bientôt par les instances de maître Porta, il alla solliciter et obtint du prélat une audience pour le prisonnier. Mais, quand ce dernier parut en sa présence, saint Thomas faisant violence à son cœur, s'écria, d'un ton courroucé : « qu'on le reconduise en prison ; son cœur » est trop endurci pour qu'il se soit sitôt corrigé ; qu'on » le reconduise en prison. » Alors, le grand vicaire et le théologien, présents à cette scène, se jettent aux pieds de l'archevêque. Le coupable, attendri lui-même, en fait autant, et, tandis que les deux intercesseurs demandent sa grâce, il promet, de son côté, de se convertir. Le bon pasteur, se livrant alors à toute l'effusion de son amour, embrasse le prêtre coupable, lui accorde son pardon, et lui adresse une allocution pathétique qui fait couler

ses larmes , et met un sceau durable à sa résolution (1) .

Cependant, il faut bien le dire, le serviteur de Dieu ne trouvait pas toujours, dans les inspirations de la mansuétude, ou dans les ressources de la persuasion, le moyen efficace d'arriver à son but. Parmi les pécheurs dont la conversion était l'objet de sa sollicitude, il y avait, comme il arrive toujours, des esprits orgueilleux, hautains, opiniâtres ; il y avait des cœurs en qui l'habitude du vice semblait avoir tari la source même du sentiment. A de telles maladies , il faut des remèdes énergiques. Saint Thomas les employait avec une grande fermeté.

Un clerc de Valence menait dep uis longtemps une conduite indigne. L'archevêque le fait appeler. A peine lui a-t-il adressé quelques paroles, que le coupable s'emporte et vomit de grossières injures. Thomas le fait conduire en prison. Bientôt après, il le rappelle auprès de lui, et lui fait, d'un ton calme mais ferme, une nouvelle correction. La grâce alors pénètre dans l'âme du malheu reux ecclésiastique, et il exprime des sentiments de repentir : « Je crois à la sincérité de vos paroles, reprend » le prélat, mais vous devez réparer le scandale que vous » avez donné par vos exemples : vous devez réparer l'in- » jure que vous avez faite à Dieu en m' outrageant moi- » même, qui suis son représentant. Je veux que vous » passiez quelques jours en prison. Mais, ayez confiance, » je n'oublierai jamais que je suis votre père. » Le cou-

(1) Salon n<> 442, 443.

pable verse alors un torrent de larmes ; il se rend en prison, et poussé par le désir de satifaire à la justice divine, il choisit lui-même pour sa demeure un étroit et obscur cachot. Le prélat le fait inviter à prendre une chambre plus convenable, il refuse. On lui ouvre bientôt la porte de la prison pour le rendre à sa liberté : il refuse encore ; il reste dans son incommode réduit , séparé de toute société, ne vivant que de pain et d'herbes crues, sans cesse occupé de l'énormité de ses fautes et de la bonté de son Dieu. Deux mois se passent ainsi. Enfin l'archevêque enjoint formellement au clerc pénitent de reprendre sa liberté et l'exercice de ses fonctions ; celui-ci obéit à un ordre aussi formel ; mais il se dédommage du sacrifice que l'obéissance lui impose , par la résolution généreuse de marcher tout le reste de sa vie dans la voie d'expiation qu'il a embrassée.

Saint Thomas avait essayé sans succès de ramener, par les moyens de douceur, un autre ecclésiastique dont les mœurs ne répondaient pas à la sainteté de son état. Il voulut, avant de sévir contre ce pécheur opiniâtre, tenter sur son cœur un dernier effort. Après lui avoir reproché vivement ses fautes, le serviteur de Dieu se reprit lui-même en disant : « Mais que fais-je ? Est-ce à » ce malheureux frère que je dois reprocher son endur- » cissement dans le mal ? Oh non, mon Dieu ! c'est moi » qui suis le vrai coupable. Je suis coupable d'avoir usé » trop longtemps d'une fausse compassion : voilà ma » faute ; je l'ai commise, je dois l'expier. » Alors, cédant à l'inspiration de son héroïque charité , Thomas se jette aux pieds de son crucifix, se dépouille les épaules et se

donne une sanglante discipline. A cette vue, le malheureux est enfin ému ; il se prosterne, demande pardon à son généreux pasteur, et veut lui enlever des mains l'instrument de pénitence pour s'en frapper à son tour. Thomas alors s'arrêta : la victoire était gagnée, le pécheur était converti. Une fervente retraite confirma pour toujours cette nouvelle conversion (1).

Avant l'épiscopat de saint Thomas de Villeneuve, le sanctuaire de l'église de Valence avait ouvert ses portes à quiconque s'était présenté pour en franchir le seuil. Le nombre des prêtres dépassait de beaucoup, dans ce diocèse, non-seulement celui des besoins du service religieux, mais encore l'étendue, d'ailleurs considérable, des ressources d'où le clergé tirait sa subsistance. De là, pour un grand nombre de ses membres, la gêne, la misère, le dénuement; delà, par conséquent, pour bien des âmes faibles, le découragement, les tentations et les dérèglements de tout genre. Toutes les fois que saint Thomas, informé de l'existence d'un désordre quelconque, en trouvait la cause dans l'indigence, il s'empressait de la faire disparaître par de larges aumônes ; mais une mauvaise honte la dérobait quelquefois à son active vigilance.

Un ecclésiastique, privé de tout moyen d'existence, s'était laissé tromper par une malheureuse personne qui faisait un mauvais usage de sa fortune. Informé de ce désordre sans en connaître le motif, saint Thomas essaya d'abord de corriger le coupable par de bons avis

(1) Salon n. 421-422.

donnés à plusieurs reprises. Mais enfin, ne voyant aucun amendement dans sa conduite, il le fit saisir et conduire en prison. Une semaine s'écoula sans que le prisonnier eût donné le moindre signe de repentir. Cependant le saint pasteur, plus affecté de cette détention que celui qui la subissait, le fit appeler dans son oratoire, et lui dit en lui montrant le crucifix : «Mon frère, ne voulez-vous donc » pas revenir à Dieu, à ce Dieu que vous avez aban- » donné, et qui a toujours les bras étendus pour vous » recevoir? Je vous ai repris, exhorté, menacé, et ni » mes représentations, ni mes prières, ni mes menaces, » n'ont pu ébranler votre cœur. Voilà huit jours que ». vous êtes privé de votre liberté ; ce châtiment sera- » t-il encore inutile au salut de votre âme ? Monseigneur, » répond le coupable, il ne dépend pas de moi de vivre » autrement que je n'ai fait. — Comment, mon frère, » cela ne dépend pas de vous ? Veuillez vous expliquer. » Je vous en conjure, ouvrez-moi votre cœur, non » comme à votre évêque, mais comme au meilleur de » vos amis... » Alors le malheureux, touché d'un langage aussi paternel, avoua que sa criminelle complaisance avait été son seul moyen d'existence.

Cet aveu perce comme d'un coup de poignard le cœur du bon pasteur ; il se jette aux pieds du crucifix et s'écrie , en versant un .torrent de larmes : « quoi , mon » Dieu ! qu'un de ceux que vous m'avez donnés vous » offense, pour gagner un morceau de pain ! qu'un prê- » tre de mon clergé devienne l'esclave du péché, pour » ne pas mourir de faim ! ah ! si ce motif ne le justifie » pas, il me condamne moi-même : pardonnez-lui, Sei-

» gneur, et punissez-moi ; ou plutôt, je préviendrai votre » justice en me punissant moi-même. Quant à vous, mon » frère, je vous promets tout ce qui sera nécessaire à » votre honnête entretien; allez vous enfermer dans » votre maison ; récitez dévotement votre office ; demain » matin, à sept heures, vous reviendrez me voir. » A peine cet homme s'est-il éloigné, que Thomas s'arme de sa discipline ; il se frappe avec une telle violence les épaules et la poitrine, que ces deux parties du corps ne présentent bientôt qu'une plaie d'où le sang jaillit avec abondance.

Le lendemain, le prêtre se présente à l'heure convenue, joyeux de pouvoir annoncer à son évêque qu'il a fidèlement suivi ses conseils. C'était un commencement de conversion ; mais saint Thomas comprit qu'il fallait 'confirmer cette volonté encore faible et chancelante. Il exhorte donc le prêtre de la manière la plus pathétique ; puis, transporté tout-à-coup d'un saint zèle, il ôte son scapulaire, découvre ses épaules et les montre tout ensanglantées. « Voilà, mon frère, dit-il, la conséquence » du péché que vous avez commis ! Si vous êtes assez » insensible pour en commettre de nouveaux, assez » ingrat pour fouler aux pieds le sang que Jésus-Christ, » que moi, qui suis son représentant, avons répandu » pour vous, tenez pour certain que la justice divine ne » tardera pas longtemps à éclater sur votre tête. » A ce spectacle inattendu, le cœur du coupable est saisi de la plus vive émotion ; il veut baiser les plaies que la charité de son tendre pasteur a imprimées sur son corps innocent, et promet enfin de pleurer ses crimes jusqu'à

sa mort. Saint Thomas l'embrasse alors avec bonté, et lui dit : « béni soit, mon cher frère, le nom du Seigneur, » qui vous a inspiré cette bonne volonté ! que sa grâce » la confirme. Retirez-vous pendant quelque temps dans » la solitude, pour y purifier votre conscience par la » pénitence et la confession, et pour y assurer votre » persévérance dans une vie vraiment ecclésiastique. » Quant à votre entretien, j'y pourvoirai en vous assi- » gnant un service régulier dans une église, et une » pension de trente réaux par mois sur mes reve- » nus. »

L'historien qui nous a transmis ce récit d'héroïque charité affirme le tenir de la bouche même de l'ecclésiastique qui en fut l'objet. Celui-ci ajouta à son récit la circonstance remarquable que voici : malgré l'impression salutaire que sa première entrevue avec le prélat avait laissée dans son âme, .malgré la fidélité avec laquelle il avait suivi ses conseils, il conservait, il chérissait encore la passion criminelle qui le dominait depuis trop longtemps ; mais, à peine eut-il vu les épaules meurtries de son saint pasteur, qu'il sentit s'éteindre soudain la flamme impure qui le dévorait. Dès lors, son cœur fut changé, il ne conserva plus qu'un souvenir, celui de ses péchés; il ne forma plus qu'un désir, celui de faire pénitence (1.)

C'était ainsi que saint Thomas remédiait, par l'ardeur de ses prières, par l'onction de ses paroles, par la fermeté de son zèle et l'effusion de son sang, à la misère

(1) Salon n. 423,428.

spirituelle qui affligeait son troupeau. Mais, à côté de cette misère de l'àme, en apparaissait une autre dans le peuple de Valence, moins dangereuse en soi, mais aussi profonde et plus générale encore que la première, je veux dire la misère corporelle.

Dans une nation constituée comme l'était la nation espagnole, au temps dont nous parlons, cette plaie hideuse de la misère devait s'étendre avec plus ou moins d'intensité, sur une grande partie du corps social. La richesse se trouvait concentrée dans les mains des classes élevées, seules propriétaires du sol. Les classes inférieures, qui forment toujours la masse de la population, n'avaient guère en partage que la gêne ou le dénuement. L'industrie languissait alors dans les étreintes de la routine ; le travail, médiocrement rétribué, suffisait à peine aux besoins pressants de la famille, ordinairement nombreuse. Quand le travail venait à cesser, par suite de la maladie, des infirmités, des troubles politiques ou de quelqu' autre circonstance, alors le père, la mère, les enfants, privés, d'un seul coup, de tout moyen d'existence personnel et indépendant, se voyaient contraints de grossir la foule des malheureux vivant sur le fond commun de la charité publique. Dans ces temps de foi, la charité chrétienne n'était assurément pas éteinte dans les cœurs ; mais , il faut aussi le dire, les généreuses inspirations de cette vertu étaient paralysées, en partie, par les besoins nés de l'amour du luxe et des plaisirs. L'homme riche reconnaissait bien que le superflu de sa maison appartenait à l'indigence ; mais , comme il étendait son nécessaire en raison de sa for-

tune, il ne donnait aux pauvres qu'une part bien modique, eu égard à leur nombre et à leur détresse.

A cette cause générale de l'indigence qui s'étendait sur le diocèse de Valence, non moins que sur toutes les autres parties de l'Espagne, s'ajoutaient, comme toujours, d'autres causes plus limitées, mais non moins déplorables dans leurs résultats. Des revers de fortune, des spéculations malheureuses et d'autres accidents analogues ruinaient des ménages d'autant plus dignes de compassion, que la naissance, le rang ou la réputation, couvraient leur dénuement d'un voile plus impénétrable. Le désordre des moeurs jetait chaque jour, dans les rues et sur les places publiques, un grand nombre de pauvres petits enfants qui mouraient, pour la plupart, victimes du malheur qui avait présidé à leur naissance. Enfin, un certain nombre d'ecclésiastiques, privés, comme nous l'avons dit, de fonctions rétribuées, étaient contraints de chercher les moyens de vivre, sinon dans l'aumône, du moins dans des occupations peu compatibles avec la dignité sacerdotale. Il est vrai que l'Eglise possédait alors en Espagne, comme dans les autres contrées catholiques, un patrimoine considérable, si on le compare à ce qu'elle possède actuellement ; mais il faut aussi reconnaître que, par suite d'une inégale répartition des revenus ecclésiastiques, entre les différentes fonctions du ministère, il y avait partout des membres de la famille cléricale qui, pour une cause ou pour une autre, se trouvaient exclus du partage commun.

Telles étaient les causes de la misère profonde qui pesait sur une grande partie de la population du diocèse

de Valence : maintenant, nous devons faire connaître la méthode emploj'ée par saint Thomas pour qu'aucun de ses enfants malheureux n'échappât à l'activité de sa vigilance et aux bienfaits de sa charité.

L'archevêque de Valence, en entrant dans son diocèse, avait dû, tout d'abord, étudier son troupeau pour le bien connaître ; il avait dû ensuite lui donner des règles de conduite propres à réformer les abas, à corriger les vices, à rendre au culte de Dieu son éclat. La clôture du synode diocésain ayant mis fin à cette oeuvre importante, le charitable pasteur s'occupa dès lors, avec un soin presqu'exclusif, des pauvres de son diocèse. Embrassant toutes leurs souffrances dans son immense charité, il se proposa de n'en laisser sciemment aucune, sans y pourvoir par un soulagement convenable.

Pour atteindre un but si désirable, saint Thomas devait avoir à sa disposition des ressources abondantes. Ces ressources provenaient principalement des revenus de l'archevêché. Nous l'avons remarqué plus haut, ces revenus étaient descendus à un chiffre bien inférieur à celui qu'ils auraient dû atteindre. Le prélat, qui les considérait, à juste titre, comme le patrimoine des pauvres confiés à sa garde par la Providence, dut songer aux moyens de les accroître autant que possible. Dans ce dessein, il ne craignit pas d'introduire, dans l'affermage de ses biens ecclésiastiques, la forme des enchères. Sans doute, en agissant ainsi, saint Thomas s'éloignait de la pratique généralement adoptée dans l'Eglise, par les possesseurs des biens ecclésiastiques ; mais, outre que cette conduite n'a jamais été proscrite par les saints ca-

nons, elle avait pour principe, dans saint Thomas, les plus pures inspirations de la charité. Thomas ne pensait jamais à lui-même, mais il pensait sans cesse aux pauvres.

D'ailleurs, le saint pasteur agissait, dans ces circonstances, avec une modération parfaite, dont les premiers historiens de sa vie nous ont laissé d'admirables exemples. Laissons parler le P. Saint-Martin.

« Le bienheureux Thomas ne prétendait pas enchérir et faire hausser le prix des fermes, mais bien savoir exactement et au vrai à quoi le revenu des pauvres pouvait monter, et détourner aussi les dangers qu'il y a de se décharger du soin d'amasser des fruits, sur la foi des collecteurs. Vu que telles gens portent ordinairement des desseins obliques et des affections intéressées en de semblables emplois, et qu'il est trop malaisé de manier cette poix sans se noircir. Pour ce qui concerne le dommage qui pouvait arriver sur le rehaussement des fermes (bien qu'il ne doive être imputé à celui qui baille la ferme, mais à la conduite et l'avarice des fermiers), saint Thomas y pourvoyait, faisant deux choses : l'une, retranchant, autant qu'il pouvait, les voies de contestation et de fraude que les fermiers ont coutume de faire glisser pour emporter le dessus et se mettre hors de concurrence ; et ainsi, commandait-il que l'arrentement fût délivré, lorsqu'il était monté à prix raisonnable, sans qu'il voulût permettre qu'on enchérit plus avant. En preuve de quoi, Michel Real rapporte qu'une fois la ferme de certaine portion de l'archevêché se faisant, le saint, entendant que deux marchands ^'échauf-

faient, l'un enchérissant opiniâtrement sur l'autre, chacun d'eux prétendant que la ferme lui demeurât, il leur envoya dire qu'ils s'arrêtassent, que ce n'était point avoir du sens, et qu'il ne voulait pas qu'on surdît davantage sur la ferme, parce que le prix était trop haut. Ledit Michel Real porta cette parole à leur procureur, qui était là présent avec celui du Chapitre ; lequel répondit que cela ne se pouvait pas, parce que l'encan était commencé, et qu'il serait fait tort aux marchands, qui se rencontraient là pour arrenter ; et que ce serait même contre la justice de leur vouloir ôter cette liberté , tandis que la chandelle durait. Le saint , voyant cette réponse, « Eh bien, dit-ii, puisque nous sommes con- » traints de condescendre à ceci pour cette fois, avisez » au moins qu'il ne soit fait tort à personne ; car de » moi, je suis marri qu'on ait enchéri si avant, et s'il » ne s'agissait ici que de mon seul intérêt, résolû- » ment je ne le souffrirais pas. Mais, puisque le tout est » des pauvres, je laisserai faire, la chose étant licite » d'ailleurs, comme il est loisible aux surintendants » des hôpitaux de laisser surdire, tant qu'on veut, aux » criées des fermes qui se font des biens appartenant » aux dits hôpitaux. »

« La seconde chose qu'il faisait, afin que les trop avides enchérisseurs ne vinssent à se ruiner, et pour se montrer lui-même toujours aumônier, était de leur quitter une bonne partie du prix de la ferme. Ainsi, Gaspard Adel, sous-syndic de Valence, et autres, rapportent qu'ayant une fois baillé à ferme à un cavalier d'Alsire, les dîmes de cette terre-là et des environs, et ne

payant point au temps qu'il était obligé, ni de plusieurs mois après, bien qu'il en fût sommé assez souvent par le maître d'hôtel de l'archevêque ; enfin, étant cité en justice, sans toutefois oser comparaître, pour n'être pas contraint de produire sa nécessité , après plusieurs fuites et remises, voyant qu'on allait faire exécution , tant pour le prix de la ferme que pour les dépens, il se résolut d'aller trouver l'archevêque, et lui déduire ses souffrances, afin qu'il lui accodât quelque délai, pendant lequel il tâcherait de satisfaire à ce dont il était redevable. Le bon prélat, l'ayant ouï bénignement, lui dit : « Avisez bien que ce que vous sortez de me dire soit » vrai ; » à quoi, le gentilhomme répondant que c'était la vérité même : « Dieu vous le pardonne, dit le saint ; » pourquoi donc, lorsqu'on commença de vous presser » sur le paiement, n'eùtes-vous recours à moi, me fai- » sant entendre votre indigence ? Ne vous mettez point » en peine ; car, non-seulement je vous accorde le terme » que vous demandez, mais vous quitte volontiers toute » la dette, et ne veux pas que vous en payez un seul de- » nier, puisque vous êtes pauvre, et il ne faut pas que » vous m'en rendiez grâces, attendu que ce dont je vous » gratifie vous appartient, comme tout le bien que je » possède n'est pas à moi, c'est l'héritage des pauvres, » sur lequel je ne prétends avoir aucun droit que celui » de simple distributeur. » Il fit semblable gratification à plusieurs autres en pareil cas, qui, étant devenus riches, ne manquèrent pas de satisfaire aux dettes qu'il leur avait relâchées, lui apportant les sommes pour être distribuées en aumônes par ses mains, puisqu'elles

étaient si libérales et si obligeantes. Ce que le saint rapportait à de singulières faveurs du ciel, vu la rare satisfaction qu'il avait à dispenser ses revenus aux pauvres, comme aussi ne lui pouvait-il pas survenir une affliction plus sensible, que lorsqu'il en arrivait quelques-uns, n'ayant de quoi leur donner. Ainsi, la distribution ordinaire ayant un jour épuisé tout ce qu'il avait de vivres et d'argent en l'archevêché, certains autres souffreteux étant, sur le tard, venus à lui, il fut saisi d'une si grande tristesse de n'avoir, pour cette heure-là, rien à leur bailler, qu'il entra tout désolé en son oratoire, pour conjurer à chaudes larmes Notre-Seigneur d'avoir compassion de ces pauvres , et ne permettre pas qu'ils s'en retournassent sans aumône. Tandis qu'il répandait ainsi son triste cœur devant Dieu, Dieu faisait avancer, d'un autre côté, la consolation. Car voici arriver, avant qu'il sortît de l'oratoire, l'un de ses fermiers, avec une partie de mille ducats, en réaies et quartes ; dont il resta si content, qu'il en pleurait d'allégresse ; il fit à l'instant la charité à ces pauvres, et remercia très-humblement Notre-Seigneur de lui avoir si à propos fait naître la commodité de les secourir. Une autre fois, s'étant trouvé sans avoir rien que donner, un pauvre lui demandant son aumône, il dépouilla sa tunique, et la bailla tout joyeux, en disant : « Mon frère, je n'ai, pour » le présent, autre chose ; voilà qui vous servira pour . » vous couvrir. »

Quelque abondantes que fussent les ressources dont il disposait, saint Thomas ne pouvait espérer de faire face à toutes les misères qui assiégeaient sa charité, qu'en

distribuant les aumônes avec ordre, avec modération et à propos ; il commença par diviser ses pauvres en plusieurs catégories, dont chacune devait recevoir, en temps opportun , tous les secours réclamés par la position spéciale de ceux qui en faisaient partie.

La première catégorie était composée des pauvres mendiants, qui demandent chaque jour à la charité publique le morceau de pain destiné à soutenir leur existence jusqu'au lendemain. Tous les jours de la semaine, ils se réunissaient, à dix heures du matin, dans la grande cour du palais épiscopal ; ils s'y formaient en cercle, et chacun d'eux recevait, des mains du serviteur du prélat, un pain, une assiette de ragoût ou de légumes, un verre de vin et une pièce de monnaie.

A. ceux qui étaient affligés de quelque infirmité, on donnait une portion de veau et deux pièces de monnaie. Or, le nombre de ces mendiants n'était jamais moindre de quatre cents ; il s'élevait souvent à cinq ou six cents ; quelquefois leur affluence était tellement considérable, que la cour ne pouvait les contenir. On pouvait croire, d'ailleurs, qu'ils étaient, en général, exacts au rendezvous ; néanmoins, ceux qui se présentaient après l'heure accoutumée, ou même à quelque moment du jour que ce fût, ne se retiraient jamais les mains vides ; seulement, on les avertissait d'être plus diligents à l'avenir.

Saint Thomas présidait de temps en temps à cette distribution ; il tenait à savoir par lui-même si les serviteurs se conduisaient avec l'équité, la douceur et la charité convenables.

Certains faits dont ils avaient été témoins pouvaient,

ce semble, exciter en eux un juste mécontentement. Dans cette foule de mendiants qui se pressaient autour d'eux, il y avait des fainéants qui auraient pu s'occuper uti lement, mais qui trouvaient plus commode de recevoir de la libéralité de l'archevêque leur dîner tout apprêté, que de se le préparer de leurs propres mains, par un honnête mais pénible travail ; il y avait des avares qui, se contentant, pour vivre, de la nourriture qu'on leur donnait, mettaient tous les jours la pièce de monnaie dans leur bourse ; il y avait enfin des personnes plus adroites que délicates, qui avaient le talent de se faire donner deux et trois portions dans une même distribution. Après avoir reçu une première portion, elles disparaissaient adroitement, déposaient cette portion entre les mains de quelques affidés , ou bien dans un endroit secret; puis elles se glissaient dans les rangs de celles qui n'étaient pas encore servies, et recevaient ainsi une nouvelle portion. Cette ruse , que les distributeurs avaient fini par découvrir, les tenait naturellement dans une disposition de défiance qui, sous le moindre prétexte, se traduisait au-dehors, sinon toujours par un refus, du moins par des manières peu obligeantes et par des paroles dures et pénibles.

Mais cette conduite n'était point conforme aux intentions du charitable pasteur ; et, dès qu'il en eut connaissance, il la blâma sévèrement. « Qu'il y ait, dit-il à ses » serviteurs, parmi ces malheureux, des personnes fai- » néantes, avares ou animées de sentiments peu honnêtes, » je le conçois parfaitement ; mais cela ne nous regarde » pas. C'est au gouverneur de la ville, c'est aux officiers

» dépositaires de son autorité, qu'il appartient de recher- » cher ces sortes de personnes et de les poursuivre. » Quant à moi, mon devoir est de pourvoir aux besoins » des indigents, quels qu'ils soient, qui se présentent à » la porte de ma maison. S'il y en a, parmi eux, qui abu- » sent de ma confiance, je ne dois pas m'en inquiéter : ne » nous exposons pas à frustrer les pauvres des secours » dont ils ont besoin. Si quelques-uns nous trompent, » l'aumône que nous leur donnons avec une intention » pure n'en recevra pas moins sa récompense éter- » nelle. »

Saint Thomas, se promenant un jour, à l'heure delà distribution des aumônes, dans la grande salle du palais, aperçoit un pauvre qui, non content d'avoir reçu sa portion, quitte sa place, et va se glisser furtivement dans le rang de ceux qui n'ont pas encore été servis. Arrivé devant lui, le distributeur le reconnaît et lui adresse un vif reproche, lequel est repoussé avec effronterie. De là une contestation qui menace de dégénérer en scandale. Mais l'archevêque intervient aussitôt, et fait délivrer au pauvre l'aumône que celui-ci réclame. Après la distribution, il fait appeler le serviteur pour lui demander raison de sa conduite. Celui-ci explique la ruse du pauvre, qu'il qualifie sévèrement. « Comment, reprend vive- » vement le prélat, vous ne craignez pas de parler ainsi » en ma présence! vous connaissez peu les pauvres; » mais, quoi qu'il en soit, je vous défends de vous enga- » ger jamais dans de semblables altercations avec eux. » S'ils vous trompent, laissez-les faire. Eh ! mon enfant, » prenez donc garde : ce pauvre, que vous accusez de

» fraude, était peut-être un ange envoyé de Dieu, pour » éprouver votre patience. Et cet exemple ne serait pas » le seul dans l'histoire. Dans la vie de saint Grégoire, » il est parlé d'un mendiant qui se présenta devant lui » plusieurs fois dans un même jour pour lui demander » l'aumône. Eh bien, savez-vous quel était ce mendiant? » c'était un ange descendu du ciel pour éprouver la cha- » rite du saint pontife. »

La seconde classe d'indigents secourus par saint Thomas se composait fie pauvres honteux. Cette portion, la plus délaissée du troupeau , était par cela même , de la part du pasteur, l'objet des plus actives recherches et des soins les plus assidus. Mais, doué de ce tact exquis que la charité chrétienne peut seule donner, il savait couvrir ses véritables intention sous d'ingénieux procédés, dont la délicatesse répondait aux circonstances qui les lui inspiraient. La pauvreté a toujours compté des victimes à tous les degrés de l'échelle sociale, comme la mauvaise fortune dont elle est l'effet ordinaire. Parmi cette foule de pauvres qu'un légitime sentiment de pudeur empêche de livrer au public le secret de leur dénuement, le plus grand nombre appartient sans doute aux classes moyennes de la société, mais il s'en rencontre aussi dans les rangs les plus élevés. Les premiers recevront ordinairement sans répugnance l'aumône qui leur sera offerte par une charité prudente et discrète ; mais quant aux seconds, si l'aumône qui leur est présentée paraît dans sa nudité, si la main qui s'étend vers eux pour les assister ne va pas jusqu'à sembler s'ignorer elle-même, ils se sentiront humiliés, et souvent même ils aimeront mieux

souffrir le tourment de la faim, que subir la honte de l'aumône. Or, le propre de la vraie charité est de se faire toute à tous dans la dispensation de ses bienfaits, de soulager tous les besoins du corps sans blesser aucun des sentiments du cœur. Cette vérité va recevoir ici toute son application.

Saint Thomas avait confié à l'économe de sa maison le soin de désigner tous les ans, dans chacune des paroisses de la ville, un certain nombre de fidèles recommandables par leur piété et leur dévouement, qui, comme des sentinelles avancées de la charité, devaient épier et surprendre, sous les dehors trompeurs dont elle cherche à se couvrir, cette indigence timide et honteuse qui rougit d'elle-même, et craint jusqu'à ses propres regards. Ces correspondants, réunis en comités de bienfaisance, concertaient entre eux , dans des assemblées tenues à des époques réglées, leurs moyens d'action ; ils se communiquaient mutuellement les découvertes qu'ils avaient faites, et rédigeaient tous les ans des rapports détaillés sur le nombre des familles nécessiteuses, sur le lieu de leur résidence, sur la nature et l'étendue de leurs besoins. Ces rapports étaient présentés à l'archevêque, qui, après les avoir lus, les renvoyait à son trésorier, avec ordre de mettre à la disposition des comités une somme déterminée par le prélat lui-même, d'après les renseignements obtenus. Cette somme , répartie entre les différents comités, par portions proportionnelles aux besoins à satisfaire dans chaque paroisse, était très-considérable : elle dépassait annuellement le chiffre de deux mille quatre cents ducats.

Mais, outre ces aumônes régulières dont il confiait la distribution à des mains étrangères, saint Thomas secourait encore secrètement par lui-même un certain nombre de familles pauvres. Il avait un registre particulier sur lequel il inscrivait le nom de ces familles, et toutes les particularités de leur situation. C'étaient des familles qui réclamaient des secours plus abondants : les unes, à cause du grand nombre de personnes dont elles se composaient, ou des infirmités qui leur ôtaient la ressource du travail ; les autres, à cause du rang plus élevé qu'elles tenaient dans la société. Les premières, partagées en douze sections, selon le nombre des paroisses qu'elles habitaient, envoyaient alternativement chacune un de leurs membres au palais archiépiscopal. En sortant de son cabinet pour aller célébrer la sainte messe, vers les dix heures du matin, Thomas trouvait ses pauvres diocésains réunisdans la grandesalle dupalais, etremettaità chacun d'eux, avec un sourire plein de bonté, une somme d'argent enveloppée dans du papier. Cette somme, qui variait suivant les besoins, n'était cependant jamais moindre de quinze réaux.

Quant aux familles pauvres dont la condition plus élevée lui commandait une réserve particulière dans la distribution des aumônes qui leur étaient destinées, le saint pasteur n'avait pas d'autre règle de conduite que celle d'attendre de la Providence, ou de faire naître, par son industrieuse charité, les occasions de subvenir à leur indigence sans froisser leur délicatesse. Il s'acquittait de ce devoir avec un rare bonheur. Le plus souvent, ces pauvres familles se trouvaient en possession

des secours réclamés par leur position, sans avoir pu même apercevoir la main de leur bienfaiteur. Quand il ne pouvait leur rester inconnu, il savait toujours couvrir à leurs yeux la nudité blessante de l'aumône, sous le voile de l'amitié, de la reconnaissance ou de quelque autre sentiment honorable (1).

Thomas reçut un jour la visite d'un habitant de Valence qui appartenait, par le rang et la naissance, à la haute classe de la société. Malgré une mise élégante et même recherchée, cet homme était réellement en proie à une grande pauvreté. 11 découvrit au prélat son triste secret, mais avec ce ton de voix contraint et indécis qui suppose un grand effort intérieur fait sur soi-même. Le pasteur, surpris et attendri, s'empressa de lui donner une somme considérable, et, pour lui épargner la honte d'une plus longue entrevue, il le congédia après l'avoir engagé, par quelques douces paroles, à revenir le voir. Mais cette précaution ne suffit pas à la charité du serviteur de Dieu. Il pensait que son devoir, à l'avenir, était d'aller lui-même au-devant des besoins de celui qui avait eu tant de peine à les lui manifester une première fois. Dans ce but, il pria un de ses plus familiers amis de prendre en secret et avec discrétion des informations exactes sur la position de son nouveau client. Le confident du saint fit au pauvre gentilhomme une visite motivée sur un honnête prétexte, afin d'observer par lui-même l'état de sa maison. Il la trouva meublée et ornée comme celle d'un homme jouissant

(1) Salon, n. 434,455.

d'une bonne fortune. Séduit par ces apparences, il fit à l'archevêque un rapport peu favorable. « Celui que » votre seigneurie a secouru, dit-il, est bien mieux logé » qu'elle-même ; [tout est propre et élégant dans sa » maison, tout y porte l'empreinte du luxe et de l'opu- » lence. — « Cela peut être, reprend saint Thomas, mais » venons-en à ses revenus ; quels sont ses revenus? quels » sont-ils? A cet égard je n'ai rien pu savoir. » — «Voilà » pourtant la question qu'il fallait résoudre. Mais n'al- » Ions pas plus loin ; soyez assuré qu'un homme de cette » qualité ne serait pas venu me tendre la main, si le récit » qu'il m'a fait de son indigence n'était pas fondé. Que sa » maison soit telle que vous me la dépeignez, je veux le » croire, mais, bien loin de m'en plaindre, je m'en réjouis, » et il ne tiendra pas à moi qu'il soit jamais contraint, en » vendant ses meubles, de livrer au public le secret de » sa pauvreté. » Le bon prélat commença dès lors à compter le pauvre gentilhomme au nombre des personnes les plus dignes de sa sollicitude. Les secours qu'il lui donnait annuellement dépassaient la somme de cent cinquante livres.

Beaucoup d'autres gentilhommes de Valence, réduits à l'indigence, avaient aussi une part abondante aux libéralités du généreux prélat. Il donnait tous les mois vingt écus à ceux-ci, trente à ceux-là ; à d'autres, des sommes encore plus considérables, suivant l'étendue des besoins de chacun. Et encore en leur fournissant des secours périodiques, ne se croyait-il pas dispensé de leur en distribuer d'extraordinaires toutes les fois que quelque besoin imprévu se faisait sentir.

Un homme de qualité, qui recevait une pension de vingt écus par mois sur les fonds du serviteur de Dieu, se présenta une fois à son aumônier à une heure fort avancée de la soirée, et quelques jours seulement après avoir touché son aumône ordinaire. « Je viens à vous, » lui dit-il, la rougeur sur le front, parce qu'il y a trop » peu de temps que j'ai reçu un nouveau bienfait de sa » seigneurie ; mais je me trouve dans le plus grand » embarras, c'est pour moi une nécessité de vous en » faire part. » Le solliciteur fait ensuite le récit de ses peine à l'aumônier, et celui-ci se rend aussitôt dans le cabinet du prélat pour lui recommander le pauvre gentilhomme. « Combien lui faut-il, dit saint-Thomas ? — « Cent réaux. — Eh bien ! donnez-lui cette somme. » L'aumônier se retire, mais à peine a-t-il franchi le seuil de la porte que Thomas le rappelle : « Cent réaux, » dit-il, pourraient bien ne pas lui suffire ; il n'ose » pas demander plus à cause de la pension qu'il » reçoit tous les mois. Donnez-lui deux cents réaux. » L'aumônier fait un signe de soumission et s'éloigne. Il n'a pas descendu l'escalier , que le prélat court après lui et le rappelle une seconde fois. « Pour qu'un » homme aussi honorable , ajoute-t-il , vienne deman- » der à l'heure qu'il est, il faut qu'il ait grand be- » soin de secours ; je crains qu'il ne vous ait pas fait » connaître toute la vérité ; comptez-lui quatre cents » réaux, et recommandez-lui bien de venir à la fin du » mois, et même plus tôt si cela est nécessaire. Je ne » veux pas que personne éprouve la moindre peine à » me demander ce qu'il m'est toujours si agréable de

» donner. » Ces paroles si bienveillantes, rapportées fidèlement au pauvre solliciteur, le pénétrèrent d'une reconnaissance plus vive encore que le don qui les accompagnait.

Il y avait à Valence un autre homme de qualité qui appartenait, par sa naissance, à la première noblesse du royaume d'Aragon. Cet homme avait deux filles, depuis longtemps en âge d'être mariées, mais qui, 'malgré leur éducation distinguée, n'avaient encore pu trouver à s'établir convenablement, parce que leurs belles qualités manquaient de ce qui en fait le complément ordinaire, je veux dire la fortune. Cette famille était pauvre, et sa pauvreté s'aggravait de jour en jour ; car, loin de se résoudre à livrer à des oreilles étrangères le secret de sa triste position, elle s'imposait au contraire, dans son intérieur, les plus pénibles sacrifices pour ne point compromettre ce secret, et pour se maintenir extérieurement, sous le rapport de la tenue de la maison et des vêtements, au niveau de sa haute condition. Cependant, il y avait à Valence un homme à qui cette famille n'avait pu, malgré ses efforts, dérober la connaissance de son dénuement, un homme qui avait, au contraire, suivi d'un œil inquet et attendri les progrès du mal qui la dévorait. Cet homme, on l'a déjà nommé, c'était Thomas de Villeneuve. Mais comment pouvait-il faire arriver ses bienfaits jusqu'à cette famille malheureuse ? Elle menait une vie très-retirée ; l'archevêque n'avait aucun rapport avec celui qui en était le chef, et, d'ailleurs, il connaissait toute la fierté de son caractère. Ces circonstances contraignirent le généreux

prélat d'attendre, pendant plusieurs mois, l'occasion de donner un libre cours aux effusions de son impatiente charité. Enfin cette occasion tant désirée se présenta. Ce qui la fit naître, ce fut le retour de l'époque à laquelle devait avoir lieu le renouvellement des baux à ferme des biens appartenant à l'archevêché. Il y avait, dans le nombre de ces biens, une propriété qui, exploitée convenablement, devait rendre à son locataire do deux mille à deux mille cinq cents ducats. S. Thomas imagina d'en offrir la ferme au pauvre gentilhomme dont nous avons parlé, moyennant la somme bien inférieure de mille ducats seulement. S'étant donc ménagé une entrevue avec lui, il lui fit sa généreuse proposition ; elle fut acceptée comme une bonne fortune par le gentilhomme, qui connaissait assez bien la propriété pour être assuré d'en tirer lui-même un revenu bien supérieur au prix de location. En effet, dès que la nouvelle de cette convention se fut répandue, on l'accueillit par un blâme général. L'archevêque, disait-on, a été dupe de sa trop grande simplicité ; il n'entend rien aux affaires de ce monde; il aurait pu trouver le double du prix auquel il avait affermé. Ainsi raisonnaient les gens entendus dans la matière. Quelques personnes plus dévouées se crurent même obligées en conscience d'adresser au prélat d'officieuses remontrances. Ces propos et ces démarches, qui lui donnaient à comprendre que le public n'avait pas pénétré le motif secret de sa conduite, répondaient pleinement aux désirs de son humilité ; il les accueillit avec un vif sentiment de joie, rendit hommage aux bonnes intentions qui les

avaient inspirées, et promit d'être plus avisé à l'avenir. En attendant, le nouveau locataire exploita jusqu'à la mort de saint Thomas la propriété dont il avait la ferme, et trouva, dans le produit qu'il en retira chaque année, le moyen d'entretenir honorablement sa famille.

On voit, par le trait que nous venons de raconter, combien le serviteur de Dieu était habile à profiter de toutes les occassions qui s'offraient à lui pour dérober aux yeux les plus clairvoyants le secret de ses aumônes. Mais lorsque les circonstances ne lui permettaient pas d'établir quelque rapport direct avec les personnes qui l'intéressaient au même titre que celles dont nous avons parlé, sa charité ne laissait pas que de les atteindre, et voici le moyen qu'il employait ordinairement. Il cherchait d'abord à connaître le confesseur de la personne qu'il s'agissait de secourir ; il le mandait auprès de lui, et, après lui avoir promis le plus grand secret, et l'avoir également exigé de sa part, il lui demandait des renseignements sur les besoins de la personne, et sur l'étendue des secours que ces besoins réclamaient ; après quoi, il lui parlait ainsi : « voici une somme d'argent que vous » remettrez à votre pénitent ; au commencement de » chaque trimestre vous viendrez me voir, et je vous » remettrai une somme pareille. Vous ne me ferez pas » connaître à la personne ; vous lui direz seulement que » cet argent provient de quelqu'un qui lui doit, et qui, » ne pouvant acquitter toute sa dette en une seule fois, » se propose d'en payer une partie tous les trois mois. » Le superflu des biens de l'Eglise étant le patrimoine de

l'indigence, Thomas s'appelait avec raison le débiteur de ses pauvres diocésains; ainsi, c'est la vérité qui, dans cet admirable trait, sert de manteau à la charité (1).

Les pieuses largesses dont nous venons de parler étaient destinées à satisfaire aux premiers besoins de la nature, parce que saint Thomas les répandait dans le sein de familles entièrement dépourvues de moyens d'existence. Mais, quand le charitable pasteur en rencontrait dont les membres, doués par la Providence de santé, d'activité, de toutes les qualités de corps et d'esprit qui rendent l'homme apt au travail ou au commerce, il se gardait bien de les admettre à la distribution régulière de ses aumônes ; car il savait que des secours périodiques, donnés dans de telles circonstances, ne servent qu'à autoriser l'oisiveté et à favoriser le développement des maux qui sont la suite ordinaire de ce vice. Saint Thomas donnait à ces familles un capital dont l'exploitation, fécondée par leur propre industrie, devait leur fournir les moyens de vivre honorablement selon leur condition. Ce prudent pasteur eut souvent la consolation de voir des familles ruinées relever peu à peu, à l'aide d'une somme d'argent qu'il leur avait avancée à propos, les débris de leur fortune, rentrer dans l'aisance et reconquérir ainsi dans la société le rang dont le malheur les avait fait déchoir.

Saint Thomas fit appeler un jour auprès de lui un père de famille, tisserand de profession, qu'il savait

(1) Salon n. 485.

être dans la gène, et lui dit : « mon ami , je vous ai fait » appeler pour parler avec vous de l'état de vos affai- » res. Vous êtes pauvre, je le sais ; mais vous êtes aussi » homme de cœur, et vous désirez pouvoir gagner en » travaillant votre vie et celle de votre famille : eh bien, » dites-moi avec sincérité ce qu'il vous faudrait pour » vous mettre en état de travailler. » — « Illustrissime » seigneur, répond l'ouvrier plein de confiance, votre » seigneurie connaît mon état ; il me faudrait une cen- » taine de ducats pour acheter une provision suffisante » de soie en état d'être mise sur le métier. Avec cette » soie, que je commencerais à tisser pour mon propre » compte, j'ai la confiance que je gagnerais, non-seule- » ment de quoi nourrir ma famille, mais encore de quoi » acheter de nouvelles marchandises pour continuer » mon travail. » — « Cent ducats, mon ami, reprend le » prélat : vous les aurez. » Aussitôt il appelle son tréso- » rier et lui dit : « Vous allez donner à ce brave homme » la somme de cent ducats, et, si vous ne l'avez pas en » ce moment, prenez vos mesures ; il faut qu'avant la » fin de la journée cette somme soit entre ses mains. L'honnête ouvrier ne s'attendait pas à une si grande générosité ; il se jette aux pieds de son bon pasteur pour les baiser par reconnaissance ; mais Thomas l'en empêche en lui disant : « Non, non, mon frère ; ce n'est pas à » moi que vous devez rendre grâce, mais à Dieu, seul » maître des biens de cette Eglise, dont je ne suis que » le dispensateur. Achetez de la soie au plus tôt ; exer- » cez votre profession, et que le Seigneur bénisse vos » entreprises ! Et il les bénira, soyez-en sûr, si vous et

» votre famille vous êtes fidèles à le servir. Cependant, » venez me voir de temps en temps ; il me sera toujours » agréable d'apprendre les succès que vous aurez dans » votre commerce : comptez, en attendant, que je prierai » pour vous, et que je serai toujours disposé à vous ve- » nir en aide. » Après ces paroles, l'heureux père de famille sort plein de courage et d'espérance. Quelques années plus tard, il était en possession d'une honnête fortune (1).

Le tissage de la laine et de la soie était à Valence, comme dans toute la province, l'une des branches d'industrie le plus généralement exploitées. Les bienfaits du prélat contribuèrent puissamment, pendant toute la durée de son épiscopat, à ranimer le courage, à seconder les efforts d'un grand nombre d'honnêtes industriels adonnés à la fabrication des tissus. Non content de leur avancer la somme destinée à les lancer dans le commerce, il leur donnait encore les avis les plus propres à les prémunir contre les écueils qu'ils pourraient rencontrer. Ainsi, pour les tenir en garde contre la tentation du besoin, si funeste souvent au succès des entreprises commerciales, il leur recommandait de ne pas se presser de vendre les produits de leur travail mais d'attendre avec patience les occasions favorables. « Le » commerce, leur disait-il, est souvent exposé à des » moments de crise qui ralentissent le débit, et dimi- » nuent la valeur des marchandises. Gardez-vous bien » de vendre vos étoffes dans ces circonstances. Si alors

(1) Salon n. 457, 458.

» vous avez besoin d'argent pour satisfaire à des obli- » gâtions antérieurement contractées, venez me trou- » ver : je vous prêterai tout ce qui vous sera nécessaire. » On peut croire que ces honnêtes fabricants se rendaient volontiers, dans les moments difficiles, à l'invitation qui leur avait été faite.

L'un d'eux, plus empressé que ses confrères, avait déjà fait, dans un espace de temps assez court, cinq visites au bon archevêque. Enhardi par un succès qui avait toujours dépassé ses désirs, il se présente une sixième fois, un peu confus, il est vrai, ou du moins paraissant l'être. Thomas, qui s'aperçoit de son embarras, l'encourage par un sourire et des paroles pleines de bonté : « Eh » bien, mon ami, comment vont les affaires ? toujours » mal, n'est-ce pas ?» — « Hélas oui ! illustrissime sei- » gneur, toujours bien mal ; cependant j'ai l'espoir que » bientôt je trouverai un débouché favorable ; mais jus- » qu'à présent, point d'acheteur qui offre des prix con- » venables, et mes étoffes sont toujours en magasin. » — « Gardez-vous de vendre... mais combien vous faudrait-il » pour attendre l'occasion que vous espérez rencontrer? » — « Il me faudrait une vingtaine d'écus. Il doit arriver » ici des marchands de Tolède, qui sans doute achète- » ront nos étoffes. Mais plusieurs semaines s'écouleront » probablement avant l'époque de leur arrivée. » — « Cette » somme, mon ami, dit le prélat, vous sera remise à » l'instant par mon trésorier. Retirez-vous en paix. Si » les marchands n'arrivent pas aussitôt que vous l'espé- » rez, et que vous ayez encore besoin de moi, revenez » avec autant de confiance que si je ne vous avais pas

» encore vu. Je sais que vous êtes un bon père de famille, » un bon chrétien, un bon ouvrier : il me sera toujours » agréable de pouvoir vous être utile (1). »

Heureux V homme qui possède l'intelligence des besoins du pauvre (2). Cette parole du psalmiste revenait souvent sur les lèvres du bon pasteur de Valence. « On » croit, disait-il, avoir accompli le devoir de l'aumône, » quand on a mis dans la main de l'indigent un morceau » de pain ou une pièce de monnaie suffisante pour apai- » ser le besoin présent qu'il éprouve. C'est une erreur dé- » plorable. L'aumône bien faite est celle qui prévient, » autant que possible, les nécessités de l'avenir. Tout » besoin doit être satisfait, au moins dans une certaine » mesure. Comme chacune des heures qui se détachent » de notre vie fait naître pour nous de nouveaux besoins, » nous devons aussi posséder des ressources sans cesse » renaissantes. Or, voilà l'office de la charité intelligente : » c'est d'ouvrir à l'indigence une source de moyens d'exis- » tence qui ne tarisse jamais, s'il est possible ; car c'est » alors seulement que le mal disparait sous l'action » salutaire et incessante du remède. Il n'y a que la cha- » rite chrétienne qui comprenne ainsi l'aumône, parce » que seule elle a reçu du ciel cette intelligence du pau- » vre dont parle le Roi-Prophète. » Thomas possédait ce précieux don dans toute sa plénitude ; nous l'avons vu par les traits qui précèdent ; voici encore un fait qui confirmera cette vérité.

(1) Salon n. 459. 460.

(2) Ps. x, v, 1.

Il y avait à Valence une veuve chrétienne qui , chargée d'une nombreuse famille, n'avait, pour la nourrir, que le pain de l'aumône. Assitôt après la mort de son mari, cette pauvre mère avait été réduite à recevoir sa part des secours distribués à l'archevêché ; mais la somme qui lui était donnée chaque mois était à peine suffisante pour la mettre en état de pourvoir aux plus pressants besoins de cinq ou six petits orphelins encore dans le plus bas âge. Thomas, à qui nulle infortune n'échappait pendant longtemps, fut bientôt initié aux douleurs secrètes de cette famille délaissée. Dès qu'il apprit que la mère était pleine de force et de courage, il conçut aussitôt le charitable dessein de lui créer, par ses libéralités, une position qui la mît dans une certaine aisance. Mais avait-elle une profession qu'elle pût exercer ? C'était la première question à résoudre. Le Prélat fait donc appeler cette femme et lui dit : « Ma chère sœur, je suis bien » touché des peines que vous éprouvez pour élever vos » enfant, et je désire vivement contribuer, autant qu'il » dépendra de moi, à améliorer votre affligeante posi- » tion. Dites-moi d'abord : connaissez- vous quelque pro- » fession que vous puissiez exercer ? Le produit de votre » travail, joint aux secours que vous continuerez de » recevoir comme par le passé, pourrait peut-être suf- » fire à l'entretien de vos enfants. » La mère répondit : « Mon père était meunier ; je sais moudre le grain, et » préparer toute espèce de farine ; mais je n'ai ni mou- » lin, ni rien de ce qui est nécessaire pour exercer mon » métier. » Cette réponse remplit de joie le cœur du bon Pasteur. « Ma chère sœur, reprit-il, retirez-vous

» et remerciez le bon Dieu ; dans quelques jours, rien ne » vous manquera de tout ce qu'il vous faudra pour tra- » vailler. » En effet, Thomas donna des ordres sur-lechamp ; le trésorier fit fabriquer un moulin, deux pétrins et plusieurs tables ; il acheta un âne, du froment, de l'orge et d'autres grains. Bientôt la veuve se mit à l'ouvrage , et le peu qu'elle gagna chaque jour lui suffit pour élever honnêtement sa petite famille (1).

Saint Thomas voyait souvent les pourvoyeurs établis dans chaque paroisse pour le soulagement des pauvres honteux. La première question qu'il leur adressait était toujours celle-ci : comment vont vos pauvres ? L'intérêt des pauvres était l'unique matière qui se traitait dans ces visites. Thomas recommandait avec instance aux fidèles coopérateurs de sa charité de veiller avec une religieuse sollicitude sur la conservation, l'amélioration, l'accroissement des revenus plus ou moins considérables qui formaient dans chaque paroisse la dotation des pauvres. Et, quand il recevait la visite de personnes que la Providence avait abondamment pourvues des biens de la fortune, il ne les congédiait jamais sans avoir plaidé auprès d'elles la cause de la partie pauvre de son troupeau.

Saint Thomas fut visité un jour par un habitant de Valence, nommé Louis Camaréna, qui joignait une grande générosité à une fortune considérable. Il lui tint le discours suivant : « Mon frère, permettez-moi de vous » donner un avis qui m'est inspiré par le seul désir de

(1) Salon n° 462, 463.

» vous être utile. Vous n'avez pas d'enfants ; vous êtes » riche, et vous aimez à faire ciu bien. Sans doute votre » intention est que votre fortune soit employée, après » votre mort, au soulagement des pauvres. Je vous con- » seille de ne pas attendre ce dernier moment pour les » secourir. Les pauvres nous environnent ; secourez sur- » tout ceux qui n'osent pas faire connaitre au public leur » indigence ; je vous en indiquerai en aussi grand nom- » bre que vous le désirerez. Nous ne sommes pas cliar- » gés de pourvoir aux besoins des indigents qui viendront » après nous ; contentons-nous de les confier, par notre » foi et notre espérance, à la miséricorde divine, qui ne » leur manquera pas. Mais, quant aux pauvres qui » vivent avec nous, qui souffrent sous nos yeux, Dieu » nous demandera un compte rigoureux de ce que nous » aurons dû faire et n'aurons pas fait pour subvenir à » leurs besoins et adoucir leurs souffrances. Que ces pau- » vres frère soient donc, tous les jours de votre vie, » l'objet de votre sollicitude et de vos largesses. Donnez- » leur abondamment, et, dans votre testament, disposez » en leur faveur de tout ce qui restera de vos biens après » votre mort (1). »

Saint Thomas, dont la main était libérale en toute circonstance, et lors même qu'elle se bornait à pourvoir aux besoins matériels du pauvre, ne mettait plus de bornes à ses libéralités lorsqu'elles tendaient à protéger la vertu livrée sans défense aux séductions de l'âge et aux inspirations de la misère. Une de ses bonnes œuvres

(1) Salon n. 463.

les plus chères était de favoriser, en leur faisant une dot convenable, l'établissement des personnes sages mais pauvres de son diocèse. Le nombre des mariages chrétiens dont ce bon pasteur détermina, par ce moyen, la conclusion fut si grand, que le premier historien de sa vie ne craignit pas d'affirmer, en présence des contemporains, que, pendant tout le cours de son épiscopat, aucune fille pauvre ne s'établit dans toute l'étendue de son diocèse, sans avoir éprouvé sa générosité (1).

Dans la distribution de ces sortes de secours, saint Thomas ne suivait aucune règle; il était toujours disposé à donner, et il donnait plus ou moins, suivant la condition des jeunes personnes et leur bonne conduite.

Aux filles pauvres de la classe commune, il donnait ordinairement de vingt à vingt-cinq livres, lorsqu'étant en service elles gagnaient par elles-mêmes quelques petits gages, et de cinquante à quatre-vingts livres, lorsque de bonnes raisons les retenaient auprès de leur parents. Or, le nombre de celles que le digne pasteur secourait annuellement, soit à Valence, soit dans les autres parties de son diocèse, se montait à dix-huit ou vingt pour la première catégorie, et à vingt-cinq ou trente pour la seconde.

Aux jeunes personnes d'un rang plus élevé, il donnait cent, deux cents, trois cents livres et plus, selon que leurs propres ressources étaient plus ou moins considérables. Mais, ce que nous devons regarder comme une nouvelle preuve de la délicatesse de ses sentiments,

(1) Salon, n. 486.

c'est qu'il ne laissait jamais aux parents la tâche, toujours pénible, de déterminer eux-mêmes la somme qui leur était nécessaire pour compléter la dot de leurs filles. Il faisait lui-même cette appréciation, et l'on sait de quel côté penche toujours la balance, quand elle est entre les mains de la vraie charité.

Le bienfait que le généreux prélat accordait aux jeunes filles de son troupeau, en leur faisant une dot convenable, en réclamait un autre de sa libéralité en faveur de leurs époux, toutes les fois que ceux-ci étaient eux-mêmes trop dépourvus pour pouvoir se procurer les instruments ou les matières propres à l'exercice de la profession qu'ils avaient embrassée. Ce nouveau besoin, facile à prévoir, n'échappait jamais à la sollicitude de notre vigilant aumônier ; il faisait lui-même en faveur des deux époux les frais de premier établissement.

Un pauvre menuisier s'étant un jour rendu auprès de saint Thomas, pour recevoir, au nom de sa fiancée, la dot accoutumée de vingt livres, dont il voulait,disait-il, acheter un lit et quelques autres meubles, le prévoyant prélat lui dit : « Mon ami, vingt livres ne vous suffisent » pas ; comment vivrez-vous, si vous ne travaillez pas ? ' » Et comment travaillerez-vous, si vous n'avez ni bois ni » outils ? Tenez : voici cinquante livres ; vous achèterez » d'abord votre petit mobilier, et, avec ce qui vous res- » tera , vous vous procurerez tout ce qu'il vous faut » pour travailler dans votre maison. » Le jeune artisan, touché de tant de bonté, se jette à genoux pour remercier son bienfaiteur. « Relevez-vous, mon enfant, lui

» dit saint Thomas ; ce n'est pas moi que vous devez » remercier, c'est notre Seigneur Jésus-Christ ; à lui » seul appartient le bien que vous m'attribuez ; c'est de » sa pari; que je vous le remets ; montrez-lui votre re- » connaissance par une vie honnête et chrétienne (1). » Un tailleur de Valence avait trois filles à marier. On les demandait en mariage ; mais comment les établir, lui qui. n'avait absolument rien à leur donner? Le brave homme avait grande envie d'aller, comme il voyait faire à tant d'autres, recommander ses filles à la générosité du saint archevêque ; mais une chose le retenait ; ce tailleur était celui-là même qui avait eu avec le prélat une petite altercation dont nous avons parlé plus haut, au sujet d'un rapiècetage qu'il avait fait, et dont il avait élevé le prix un peu plus haut que de raison. C'était le souvenir de cette malencontreuse aventure qui l'empêchait d'aller trouver l'archevêque. Toutefois, après plusieurs jours d'hésitation, il eut la bonne pensée de s'ouvrir à un ecclésiastique de sa paroisse. Celuici l'encouragea dans son dessein , lui dit combien l'archevêque était bon, et finit, à force de le raisonner, par le décider à se rendre à l'archevêché. Thomas l'accueillit, selon sa coutume, avec la plus grande affabilité ; puis, l'ayant bien vite reconnu, il l'embrassa avec affection, lui demanda le nom de ses filles et celui de leur confesseur. Ensuite il dit : « Allez, mon frère, et ayez confiance ; Dieu viendra à votre secours. » Thomas fit aussitôt appeler le confesseur, qui lui donna de

(1) Salon n. 489.

bons renseignements sur la conduite des trois jeunes personnes, et sur l'occasion qu'elles avaient de s'établir convenablement. « Quant à leurs besoins, ils sont grands, » ajouta l'ecclésiastique ; si votre seigneurie daigne leur » donner à chacune trente livres, cette somme leur » sera d'un grand secours. — Trente livres, soit, dit » saint Thomas. Au nom de Dieu, revenez ici demain » avec le père de ces pauvres enfants ; je lui remettrai » un billet qui sera acquitté aussitôt après la conclu- » sion des mariages. » Dans l'intervalle, Thomas pensa que trente livres ne suffiraient pas pour mettre les pauvres filles en état de travailler, et il résolut de porter la dot à cinquante livres. Le lendemain, lorsque l'honnête tailleur fut arrivé, Thomas lui dit : « Hier, j'ai » promis à votre confesseur de donner trente livres à » chacune de vos filles ; mais, réflexion faite, je vois » que cette -somme n'est pas suffisante. Il leur faut cin- » quante livres à chacune ; elles en emploieront vingt » à l'achat de leur mobilier ; les trente autres leur ser- » viront à acheter des étoffes pour travailler. » Le tailleur, ne sachant comment témoigner sa reconnaissance au bon prélat, allait se jeter à ses pieds, lorsque celui-ci le retint et lui dit : « C'est bien vous, mon ami, qui » m'avez dernièrement raccommodé un gilet?... Je me » rappelle que vous n'avez pas été content de moi dans » cette circonstance, parce que je n'ai pas voulu vous » donner le prix que vous réclamiez. Eh bien ! vous » pouvez connaître aujourd'hui le motif qui me faisait » alors agir : je voulais épargner pour être en état de » vous donner un secours plus abondant, et non pour

» amasser un argent dont je n'ai nul besoin. J'espère » bien, avec la grâce de Dieu, que le jour de ma mort » on ne trouvera rien chez moi (1). » Saint Thomas, en congédiant le tailleur, lui recommanda le secret sur tout ce qui venait de se passer ; mais le bon homme était trop reconnaissant pour être discret. La chose fut bientôt connue dans la ville , et tout le monde en fut édifié.

Saint Thomas témoignait une grande sollicitude pour les pauvres malades. Son aumônier avait ordre de donner à tous ceux qui étaient atteints d'infirmités passagères tout ce que le médecin leur ordonnerait de prendre, soit comme remède, soit comme aliment ; les malades incurables recevaient, à la fin de chaque semaine, une aumône abondante en argent. Le bon pasteur payait, en outre, une rétribution annuelle à un pharmacien, à deux médecins et à un chirurgien, qui étaient chargés de donner, chacun en tout ce qui concernait sa profession, les soins les plus assidus à tous les indigents qui seraient confiés à leurs soins. Le prélat avait un registre où étaient inscrits les noms de tous les pauvres malades ou infirmes de la ville épiscopale, avec indication de la paroisse et de la maison qu'ils habitaient, et chaque semaine il consacrait une^ soirée à les visiter, en la compagnie du P. Jacques Montiez son confesseur, de son aumônier et de l'économe de sa maison. Deux serviteurs le suivaient en portant une corbeille remplie de chemises, de draps et autre linge de lit.

(1) Salon n. 510-611.

Dans ses charitables visites , saint Thomas exhortait les malades à la patience, à la résignation, à la soumission à la volonté de Dieu. Il leur demandait avec bonté s'ils n'éprouvaient pas quelque peine de conscience, et les invitait à s'ouvrir à lui comme à un père discret et fidèle. Lorsqu'ils témoignaient le désir de lui parler en particulier, il faisait retirer ceux qui l'accompagnaient, recevait les confidences qui lui étaient faites, et donnait en échange le calme et la consolation. Après ce premier soin , l'archevêque faisait l'inspection du linge, du lit, de la chambre du malade, et pourvoyait avec la plus tendre sollicitude à tous ses besoins.

Ces visites occasionnaient une grande consommation de linge. Saint Thomas occupait toute l'année, à faire des chemises et des draps de lit, plusieurs femmes qui habitaient près du palais archiépiscopal. Ces ouvrières venaient quelquefois se plaindre de ne pouvoir, malgré leur bonne volonté, satisfaire à toutes les demandes qui leur étaient adressées ; mais Thomas leur répondait : » Ne vous plaignez pas, mes enfants ; le bon Dieu sait » que vous travaillez pour les pauvres ; il vous donnera „» les forces nécessaires pour remplir votre tâche. » Si vous vous fussiez trouvées au pied de la » croix lorsque notre Sauveur en fut descendu pour être » mis au tombeau, et que sa très-sainte Mère vous eût » invitées à préparer le linceuil où il devait être ense- » veli, combien vous auriez été heureuses d'exécuter » ce travail l Eh bien ! vous le faites lorsque vous cou- » sez des chemises et des draps de lit pour les pauvres.

» Allez donc, et que cette pensée vous anime et vous » encourage (1). »

Les œuvres de charité que nous venons de raconter, si chères qu'elles fussent au cœur du saint évêque de Valence, n'occupaient cependant qu'une place secondaire dans ses affections. La première place appartenait, par deux motifs d'un ordre différent, mais d'une égale importance, à deux autres classes de malheureux dont il nous reste à parler, c'est-à-dire , aux enfants abandonnés et aux ecclésiastiques indigents : aux premiers, parce qu'ils étaient les membres les plus délaissés de la famille du pasteur; aux seconds, parce qu'ils en étaient pour ainsi dire les aines.

Personne n'ignore sous combien de formes différentes le malheur est habile à se produire dans ce triste monde ; mais, en vérité ! y a-t-il aux yeux de la nature et de la religion une infortune plus digne de compassion que celle du pauvre enfant abandonné dès le premier moment qui suit sa naissance, qu'il soit d'ailleurs le fruit d'une union légitime ou criminelle, la victime de la honte ou de l'indigence ? Cependant , il est de fait que jusqu'à l'av.énement du christianisme, cette touchante infortune n'avait pas été appréciée, et de nos jours encore elle ne l'est pas dans les contrées où n'a pas pénétré la bienfaisante lumière de l'Evangile. Mais, sous l'empire même de la foi chrétienne, il a fallu du temps pour que l'enfant délaissé par ses parents trouvât toujours l'accueil dont il est si digne, car, il faut l'a-

(1) Salon n. 525-527. ■

vouer, plus le malheur de l'enfant abandonné est grand, plus il réclame de tendresse et de dévouement.

Lorsque saint Thomas prit possession de son diocèse, les enfants délaissés y étaient dans un déplorable abandon. Exposés pendant la nuit à la porte de l'hospice général, ils attendaient souvent pendant de longues heures qu'une main charitable s'étendit sur eux pour les secourir. Ceux dont la frêle existence n'avait pas été éteinte par ce retard étaient accueillis et soignés par des nourrices. Mais, soit mauvaise nourriture, soit manque de soins nécessaires, la plupart de ces pauvres enfants mouraient quelques jours ou quelque mois après leur naissance.

Il serait difficile d'exprimer les pénibles impressions que saint Thomas ressentit, en apprenant un état de choses si déplorable. Dès lors, il promit à Dieu d'adopter à l'avenir comme ses propres enfants tous ceux qui seraient exposés dans sa ville épiscopale et autres lieux de son diocèse, »

En conséquence, au lieu d'être déposés, comme auparavant, dans l'avenue de l'hôpital, les enfants furent portés, de quelque part qu'ils vinssent, devant la porte du palais archiépiscopal. Toutes les précautions furent prises pour favoriser la liberté, la facilité et le secret de ces expositions. Thomas ordonna que l'avenue du palais fût éclairée, en toute saison, pendant les premières heures de la nuit ; que la porte restât entr'ouverte jusqu'à sept heures en hiver, jusqu'à neuf heures en été ; passé ces heures, la porte était fermée ; mais, afin qu'on put exposer des enfants toute la nuit, sans crainte de

les voir abandonnés trop longtemps aux injures de l'air, le prélat fit placer en un lieu convenable une petite sonnette qu'on devait tinter » pour avertir les domestiques de la présence d'un nouveau membre qui demandait à entrer dans la famille du charitable père.

Ces précautions ne suffirent pas à la tendre sollicitude de saint Thomas. Il avait bien instamment recommandé à ses serviteurs de surveiller la porte et de lui apporter tous les enfants qui y seraient déposés ; mais n'était-il pas à craindre qu'ils ne se rendissent quelquefois infidèles à ces recommandations, non par mauvaise volonté, mais par oubli, distraction ou négligence? Et ensuite, ne pouvait-il pas arriver que les pauvres petits enfants abandonnés éprouvassent, aussitôt après qu'on les aurait recueillis, le besoin du lait et des soins de la nourrice ? Cette réflexion suggéra au saint prélat la pensée d'affermer deux petites maisons situées aux deux côtés . opposés de la porte d'entrée du palais, et d'y placer deux nourrices qui seraient chargées de donner les premiers soins aux enfants abandonnés. Ces nourrices, ayant à leur disposition une abondante provision de linge, enveloppaient les enfants, les allaitaient et pourvoyaient à tous leurs besoins, jusqu'à ce qu'ils fussent confiés à d'autres nourrices qui devaient en prendre un soin assidu.

Saint Thomas avait fait à ces deux nourrices, ainsi qu'à ses domestiques, la défense expresse de chercher à connaître les personnes qui viendraient exposer des enfants ; ils devaient s'abstenir non-seulement de leur parler, mais encore de les regarder ; ils devaient sur-

tout éviter de s'en faire remarquer. Une fois, cependant, cette défense fut méconnue. Un malheureux père, étant venu un soir déposer son enfant à la porte de l'archevêché, fut aperçu par deux serviteurs de la maison ; ils accoururent aussitôt, et, pendant que l'un deux relevait l'enfant, l'autre se mit à la poursuite du pauvre homme ; il l'atteignit bientôt et voulut d'abord le conduire auprès du prélat ; mais, voyant qu'il opposait une vive résistance, il n'osa pas user de violence à son égard et le laissa partir. Lorsqu'il fut de retour auprès de son compagnon, ils allèrent ensemble présenter l'enfant à saint Thomas, qui en ce moment soupait avec son coadjuteur ; ils lui racontèrent avec simplicité ce qu'ils venaient de faire, et comment il n'eût tenu qu'à eux d'amener le père avec l'enfant. Thomas prit le petit dans ses bras, et, ayant vu qu'il avait reçu le baptême, il le bénit et le baisa avec tendresse ; puis, s'étant tourné vers les serviteurs : « Vous avez très-mal fait, leur dit-il, de pour- » suivre ce pauvre père ; je vous avais défendu d'en agir » ainsi ; je vous réitère cette défense pour l'avenir. Ces » malheureux parents sont bien assez affligés de se voir » réduits, par la misère, à se séparer de leurs enfants ; » devons-nous encore leur imposer l'humiliation de pa- » raître devant nous ? Qu'on cherche, dès demain matin, » une nourrice pour cet innocent ; il est le quarante- » neuvième de notre petite famile. »

Ce n'était pas assez pour la tendresse du saint pasteur de savoir que sa petite famille était confiée à des nourrices intelligentes et dévouées, il voulait la voir de temps en temps, la bénir, et observer par lui-même la manière

dont elle était entretenue. Le premier jour de chaque mois et à toutes les grandes fêtes, les nourrices se rendaient avec leurs enfants dans le vestibule de la chapelle épiscopale ; elles se rangeaient en cercle sur deux lignes, et attendaient en silence l'arrivée du serviteur de Dieu. Après avoir célébré la messe, il sortait ' de la chapelle et faisait, en parcourant les rangs, l'inspection la plus minutieuse. Aux nourrices qui lui présentaient des enfants bien portants et vêtus proprement, il donnait, à titre de récompense, trois ou quatre réaux ; il ne donnait rien à celles dont les nourrissons paraissaient entretenus avec peu de soin ; il leur faisait, au contraire, la réprimande que leur négligence lui semblait mériter. Quand ses regards tombaient sur un enfant malade, il s'informait avec le plus tendre intérêt de la cause et de la nature de la maladie, et, si l'état de l'enfant tenait à la mauvaise santé de la nourrice elle-même, et que celleci alléguât qu'elle ne donnait à son nourrisson qu'un lait appauvri, parce qu'elle n'avait pas de quoi se soigner elle-même, Thomas augmentait ses gages, autant qu'il était nécessaire pour qu'elle pût se procurer une nourriture plus saine et plus abondante.

Toutefois, il faut avouer que ces femmes ne mettaient pas toujours une parfaite sincérité dans l'exposé de leurs besoins ; mais la charité de saint Thomas était confiante ; nous l'avons déjà remarqué, voici une nouvelle preuve à l'appui de cette vérité.

Une pauvre mère de famille venait de mettre au monde un nouvel enfant ; elle l'aimait trop pour se résoudre à le laisser allaiter par un sein étranger ; mais,

tout en voulant l'élever elle-même, elle désirait aussi participer aux secours que saint Thomas accordait aux nourrices de ses petits orphelins. Or, voici le moyen qu'elle employa pour arriver à ses fins : elle vint un soir à la porte de l'archevêché, et y déposa son cher enfant, lequel, ayant été aussitôt recueilli, fut transporté chez une des nourrices de garde. Le lendemain, de grand matin, la mère se présenta chez les nourrices et leur demanda si elles n'avaient pas quelqu'enfant à lui confier, ajoutant qu'elle venait de perdre le sien. « Vous venez » à propos, dirent les nourrices, cette nuit même il nous » en est arrivé un ; s'il s'accommode de votre lait, vous » le nourrirez. » L'épreuve devait réussir : la mère reprit son enfant, et, de plus, une partie de ses gages et une bonne provision de linge. Mais la joie de cette pauvre mère était trop grande pour lui permettre de garder longtemps le secret de sa démarche ; elle en fit la confidence à une voisine ; celle-ci la commuuiqua à une autre qui montra la même discrétion. Quelques jours après, l'aventure arriva aux oreilles du bon archevêque. On le pressa de faire appeler cette femme, de la réprimander sévèrement, de l'obliger à restituer l'argent et le linge qu'elle avait reçus, ou du moins de lui faire dire qu'elle ne recevrait plus rien à l'avenir. « Je n'en ferai rien, » répondit le serviteur de Dieu ; rappelez-vous ce que » je vous ai dit déjà plusieurs fois, que notre unique » crainte doit être de frustrer les pauvres ; s'ils abu- » sent ensuite de notre confiance, leurs petites ruses » ne servent qu'à augmenter nos mérites. En payant les » autres nourrices, nous ne faisons la charité qu'aux

» enfants ; ici, la nourrice étant aussi la mère, notre » aumône a le mérite de lui profiter aussi bien qu'à son » enfant. Cette pauvre femme n'a fait, d'ailleurs, que » ce qu'avait fait avant elle la mère de Moïse, qui, tout » en élevant son propre enfant, n'en recevait pas moins » un salaire de la fille de Pharaon. La sainte écriture » n'a pas blâmé cette conduite ; ne soyons pas nous- » mêmes plus sévères. » Ainsi la pauvre mère continua de toucher ses gages comme une simple nourrice (1).

Le serviteur de Dieu avait, pour le service de ses petits orphelins, un médecin qui les visitait assidûment, et lui faisait à lui-même, après chaque visite, un rapport exact sur l'état de leur santé.

Il y avait à Valence un chirurgien nommé Jean-Bap • tiste Alatar. Cet homme était maure d'origine, mais sa piété et sa dextérité, universellement reconnues, lui avaient gagné la confiance du saint archevêque. Toutes les fois que Thomas recevait un enfant dont les membres mal conformés réclamaient le ministère d'un homme de l'art, il le faisait porter au docteur Alatar, qui le renvoyait ordinairement guéri ou en voie de guérison. Un jour cependant l'art du chirurgien eût été impuissant si la charité de Thomas ne fût venue à son secours. On avait déposé à la porte du palais archiépiscopal une petite fille qui avait les pieds entièrement contournés. C'était une difformité de naissance ; le chirurgien la déclara incurable. Le bon prélat, assuré intérieurement de la guérison, tendit affectueusement les bras au docteur, et lui

(l)Balon n. 497, etc.

dit : « Confiance, confiance mon frère ! ce qui vous est » impossible à vous, est possible à Dieu : appliquez vos » émollients ordinaires sur les pieds de cet enfant, enve- » loppez-les de ligaments, et Dieu fera le reste. » Dieu fit le reste en effet ; quelques jours après les pieds de la petite fille étaient revenus à l'état naturel, sans qu'elle eût donné le moindre signe de souffrance. Cette guérison miraculeuse fit sur le cœur du chirurgien une impression si vive, que, soit avant, soit après la mort du prélat, il n'entreprit aucune opération grave, sans avoir sollicité sa bénédiction ou ses prières.

Si malgré l'activité de ses recherches saint Thomas ne pouvait espérer n'ignorer absolument aucune des souffrances qui se faisaient sentir dans le sein de son peuple, il avait au moins la consolante certitude d'être initié à la connaissance de tous les besoins qui se produisaient dans les rangs de son clergé. Ce bon pasteur connaissait le nom de tous ses prêtres , leurs emplois , l'étendue de leurs charges et de leurs ressources. Quant à ce dernier point, les visiteurs avaient ordre de prendre, dans le cours de leurs tournées, les informations les plus précises, et, sur le rapport exact qu'ils lui faisaient à leur retour, l'archevêque pourvoyait à toutes les nécessités.

La plupart des prêtres qui recevaient de. leur premier pasteur des secours périodiques ne possédaient d'autres moyens d'existence que leurs honoraires de messe et les rétributions qui leur étaient accordés , lorsqu'ils remplaçaient quelques prêtres titulaires dans leurs fonctions , ce qui n'arrivait qu'accidentellement. Plusieurs autres , également secourus, jouissaient de bénéfices dont les

revenus ne suffisaient pas à leur honnête entretien. Avec ce peu de ressources, ces ecclésiastiques avaient souvent à pourvoir aux besoins de leurs mères , de leurs sœurs ou de quelques membres de leur famille. Toutes ces charges pesaient sur le charitable pasteur ; mais son amour pour ses frères du sanctuaire lui rendait ce fardeau doux et léger à porter. Il leur faisait à tous une pension de cinquante, soixante, cent livres ou plus, laquelle était exactement payée par douzième tous les mois.

Mais , en accordant les secours nécessaires à ceux de ses prêtres qui étaient dans le besoin , Thomas n'entendait pas les exempter des fatigues d'un honnête et légitime travail. Parmi ces ecclésiastiques, il y en avait plusieurs qui connaissaient d'honorables professions , dont l'exercice pouvait les aider à soutenir leur existence. L'archevêque leur permettait volontiers de consacrer chaque jour quelques heures à ces occupations lucratives, lorsque d'ailleurs elles pouvaient se concilier avec la dignité sacerdotale et l'édification publique. Voici, au reste, un trait intéressant qui révélera toute la pensée du serviteur de Dieu sur ce sujet.

Un prêtre de Valence avait avec lui sa mère et sa sœur ; ne possédant ni patrimoine, ni bénéfice , il n'avait, pour acheter son pain de chaque jour, que sa modique rétribution de messe et une part non moins modique de casuel, en tout un réal. C'était trop peu pour l'entretien de trois personnes. Mais l'ecclésiastique connaissait le tissage de la soie, et il avait un métier. Dès qu'il avait rempli ses fonctions à l'église, il rentrait chez lui, s'en-

fermait dans son atelier, quittait sa soutane, prenait un habit d'ouvrier, et se mettait au travail. Par ce moyen , il faisait vivre sa mère et sa sœur. Cependant , les voisins, qui connaissaient la conduite de l'ecclésiastique, finirent par s'en scandaliser. On le blâmait surtout de ce qu'il travaillait les dimanches ainsi que les jours de fêtes, alors très-nombreux. Plainte fut en conséquence portée au premier pasteur. Celui-ci, qui était au courant de la conduite du prêtre inculpé, prit sa défense en présence de ceux qui l'avaient accusé. Craignant toutefois qu'il ne dépassât les bornes d'un travail permis, il le fit venir, et, après lui avoir exposé les faits qui lui étaient reprochés, il lui demanda s'ils étaient conformes à la vérité. « Ces faits sont vrais, répondit le prêtre ; il » est vrai qu'après avoir fait mon service à l'église, » j'emploie à tisser la soie le reste de mes journées, » même les fêtes et dimanches ; il est vrai encore que, » pour vaquer à mon travail, je quitte ma soutane et je » prends un habit séculier, mais j'ajoute que je fais tout » cela chez moi, dans une chambre qui est toujours bien » fermée. Quant au motif qui me fait agir ainsi, le » voici : j'ai avec moi ma mère et ma sœur ; elles n'ont » pour vivre , non plus que moi, que ce que je gagne. » Mon service à l'église me rapporte un réal par jour, » mon travail fait le reste , et , si ce travail consiste à » tisser la soie, c'est que je ne sais pas faire autre chose. » Voilà toute la vérité. » Saint Thomas fut ravi d'admiration. « Ah ! mon frère, lui dit-il en l'étreignant dans » ses bras ; je serais tenté de baiser vos mains qui font » une si belle œuvre de charité. Vous travaillez pour

» nourrir votre mère et votre sœur ; continuez , Dieu » vous récompensera. Oh ! que j'aimerais à voir tant de » prêtres, qui, à peine sortis de l'église, perdentle reste » de leurs journées à se promener sur les places publi- » ques, se retirer comme vous dans leurs maisons, y » travailler comme vous, afin de pouvoir ensuite distri- » buer le produit de leur travail aux indigents. Oh ! la » riche aumône que celle qu'on fait à la sueur de son » front ! Quant à vous, mon frère, quoique votre posi- » tion vous soit un motif suffisant de travailler , même » les dimanches et fêtes, dans l'intervalle des saints offl- » ces, je veux que désormais vous vous reposiez ces » jours-là. Je me charge de vous dédommager de la perte » qui en résultera pour vous. Venezme voir au commen- » cernent de chaque mois, je vous donnerai vingt écus.» Thomas remplit fidèlement sa promesse jusqu'à sa mort ; il la dépassa même, car, sans préjudice des vingt écus qu'il donnait chaque mois au pauvre ecclésiastique, il lui donnait encore le double de cette somme à toutes les grandes fêtes (1).

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les traits de bienfaisance qui ont signalé l'épiscopat du saint ar-

(1) Quelques-uns de nos lecteurs pourront trouver étranges les paroles de saint Thomas ; mais qu'ils veuillent bien se rappeler que le précepte qui défend le travail les jours de dimanches et de fêtes chômées, cesse d'obliger du moment que, par suite de circonstances particulières, très-rares il est vrai, le travail devient pour quelqu'un l'unique moyen de soutenir son existence ou celle de ses plus proches parents. Or, telle était la position du prêtre dont nous avons parlé ; autrement saint Thomas n'aurait certainement pas approuvé sa conduite.

ehevêque. Ceux que nous avons racontés sont assez nombreux et assez remarquables , pour faire connaître les trésors de charité et de dévouement que Dieu avait répandus dans l'âme de son serviteur. Tel était, au reste , l'empire que cette vertu avait pris sur son cœur, que la pratique des actes qu'elle inspire était pour lui tout à la fois un bonheur et un besoin. Tous les jours, à des heures réglées, saint Thomas se promenait dans la grande salle de l'archevêché, attendant que quelque pauvre vînt lui demander l'aumône. Il arrivait bien rarement que son attente fût vaine ; mais, quand il en était ainsi, il passait le reste du jour dans une sorte de préoccupation inquiète : à tout instant il s'approchait de la fenêtre de son appartement, et tournait ses regards vers la porte d'entrée et les rues voisines, dans l'espérance d'y apercevoir quelques pauvres ; lorsqu'il était assez heureux pour en découvrir, il envoyait à leur rencontre et les faisait venir auprès de lui, pour avoir la consolation de leur donner une aumône.

Absorbé par les soins de la sollicitude pastorale, il in- . terrompait avec joie toute espèce d'occupation quand il s'agissait d'assister les pauvres, de les consoler, de traiter de leurs intérêts avec les personnes qui coopéraient à ses bonnes œuvres. Lorsque ces charitables coopérateurs se présentaient devant lui, il les embrassait affectueusement, leur parlait avec une grande effusion de cœur, et leur prodiguait en toute manière les témoignages de l'estime et de la reconnaissance que lui inspirait leur amour pour les membres souffrants du Sauveur.

« Il y avait à Valence une honnête femme que saint Thomas aimait saintement à cause de ses vertus, singulièrement parce qu'elle était si charitable et aumônière, qu'ayant donné aux pauvres sans réserve tout ce qu'elle possédait, elle en devint enfin pauvre ; non pas que l'aumône, ou ce qu'on dépense au service de Notre Seigneur diminue les rentes ou cause la ruine des maisons ; étant vrai ce que dit saint Paul , que la piété et miséricorde non-seulement nous assurent les biens de l'éternité pour l'autre vie, mais qu'elles sont, pour l'ordinaire, récompensées des biens temporels en celle-ci ; mais bien parce que Dieu, pour donner une plus grande couronne de gloire à l'aumônier et père des pauvres, veut quelquefois qu'il jouisse encore du grand mérite que la pauvreté temporelle porte quant à soi, étant soufferte avec la tranquillité et patience que requiert le saint Evangile ; comme vraisemblablement il arriva à cette servante de Dieu. Les pauvres donc , sachant l'affection que le B. Thomas lui portait, avaient recours à elle, les uns afin qu'elle intercédât pour eux envers l'archevêque, et les autres afin qu'elle les accompagnât chez lui. Et parce qu'ils étaient en si grand nombre, qu'elle craignait de l'importuner , elle lui dit un jour : Monseigneur, je viens quasi par force « devant vous, d'autant » que je ne doute point que je ne vous sois fâcheuse et » importune, et partant ne me dites, s'il vous plait, rien pour nature. »

Mais le bon prélat, en souriant, répartit : « Je vous » prie, bonne femme, ne vous imaginez pas cela ; je vous » apprends que vous méritez en ceci, et que vous ne

» faites qu'obéir au saint mouvement que Dieu vous » donne, de vous empresser pour les pauvres. N'omet- » tez point l'exercice de ces bonnes œuvres, et ne vous » rebutez par pour la crainte de m'importuner ; c'est ce » que vous ne sauriez faire, non plus que moi me lasser » à faire du bien aux pauvres. Je n'ai d'autre déplaisir » que de ne pouvoir égaler par nos largesses leurs né- » cessités, et tarir leurs misères en m'épuisant (1). »

Ces paroles touchantes feront juger de la douleur que saint Thomas éprouvait dans les circonstances, bien rares d'ailleurs, où des pauvres le surprenaient sans qu'il eût à leur offrir une seule pièce de monnaie. Voici ce qui lui arriva à ce sujet :

« La distribution ordinaire ayant épuisé tout ce qu'il avait de vivres et d'argent à l'archevêché, certains autres souffreteux étant sur le tard venus à lui, il fut saisi d'une si grande tristesse de n'avoir, pour cette heure-là, rien à leur bailler, qu'il entra tout désolé dans son oratoire pour conjurer, à chaudes larmes, Notre Seigneur d'avoir compassion de ces pauvres, et ne permettre pas qu'ils s'en retournassent sans aumône.

» Tandis qu'il répandait ainsi son triste cœur devant Dieu, Dieu faisait avancer d'un autre côté la consolation. Car voici arriver, avant qu'il sortit de l'oratoire, l'un de ses fermiers avec une partie de mille ducats en réaies et quartes, dont il resta si content qu'il en pleurait d'allégresse. Il fit à l'instant la charité à ces pauvres, et re-

(l) Saint Martin, n. H4.

mercia très-humblement Notre Seigneur de lui avoir si à propos fait naître la commodité de les secourir.

« Une autre fois, s'étant trouvé sans avoir rien à donner, un pauvre lui demandant l'aumône, il dépouilla sa tunique et la lui bailla tout joyeux, disant : « Mon » frère, je n'ai pour le présent autre chose, voilà qui » vous servira pour vous couvrir (1). »

Ce trait d'assistance surnaturelle nous conduit à parler des miracles qu'il a plû à la divine Providence d'opérer en faveur des charitables desseins du bienheureux archevêque. Comme ces miracles sont trop nombreux pour que nous puissions les faire entrer tous dans notre récit, nous choisirons quelques-uns des plus propres à produire, dans l'esprit du pieux lecteur, l'intérêt et l'édification.

« Il arriva une furieuse inondation à Valence, qui arracha plusieurs maisons de leurs fondements, et entr'autres dégâts, fit crouler par terre les moulins d'eau ; ce qui fut cause qu'il fallait aller moudre ailleurs, non sans beaucoup de presse, d'incommodités et d'intérêt. Le boulanger des pauvres se vint plaindre à l'archevêque de ce qu'il n'y avait plus moyen de moudre : parce que la mouture ordinaire ne pouvait suffire, attendu que là où l'on ne donnait communément du pain qu'à cinq cents personnes, l'accident survenu faisait qu'il en accourait beaucoup plus ; et ce qui rendait l'affaire désespérée, c'est qu'il n'y avait plus de farine que pour deux jours : et qu'ainsi, il lui semblait que sa seigneurie de-

(1) Le P. S. Martin, n. 74 in fine.

vait fermer la porte pour quelques jours, et interrompre ou suspendre la distribution des aumônes, jusqu'à ce qu'on eût refait les moulins. Le bon prélat regardant son boulanger d'un œil rigoureux : comment, dit-il, tu veux que je renvoie les pauvres sans aumône, ainsi que les avares du monde les renvoient sans pitié, en disant que Dieu leur fasse du bien ? Tu veux que je laisse mourir de faim les frères de Jésus-Christ, en leur refusant le pain que la nécessité les contraint de nous demander avec tant de larmes ? Sache que je congédierais plutôt tous mes domestiques, que de consentir qu'on en renvoyât un seul sans consolation ; et partant, je te commande d'aller pétrir tout-à-1'heure, et fais en sorte que tous les pauvres aient l'aumône, comme si tu avais de plus grandes provisions à dispenser ; je suis sûr que si la foi ne nous manque,, rien ne nous manquera. Le boulanger accomplit de point en point son commandement : et ayant pétri et cuit toute la farine en deux jours, voici, oh ! l'agréable merveille ! qu'au troisième, il se trouva tout autant de farine qu'au premier, et elle se multiplia miraculeusement de la sorte l'espace de vingt jours, au grand étonnement de tous, et à la singulière satisfaction et réjouissance des pauvres, qui voyaient croître et multiplier, entre les mains du saint archevêque, leurs vivres, comme jadis les Israélites les pains et les poissons, en celles du Fils de Dieu.

» Le P. Salon raconte deux autres multiplications, qui ne sont pas moins ravissantes que celles-ci. Le bienheureux prélat prévoyant une année, au temps de la récolte, que la suivante serait extrêmement stérile,

et conséquemment que les pauvres se pourraient trouver en grande nécessité : pour la prévenir, et faire, pendant l'abondance, provision pour subvenir à la disette future, il s'accorda avec certains fermiers, qui lui donneraient tout le grain qu'ils amasseraient à un prix convenable , afin qu'ils n'y perdissent pas. Le contrat passé, profitable aux uns et aux autres, il commanda qu'on portât une grande partie des grains en ses greniers, pour les pauvres de la ville, et l'autre part aux villes et villages plus nécessiteux du diocèse, pour être distribuée aux pauvres de ces lieux en temps opportun. Cette grande salle qu'il avait bâtie en l'archevêché en fut remplie. Il appela ensuite tous les aumôniers des paroisses, auxquels il donna certaine quantité de blé pour chaque semaine, conformément à ce qu'il jugeait être nécessaire à chacun, commandant à son maître d'hôtel qu'il donnât pareillement ce qu'il conviendrait de ces grains, aux personnes d'honneur, car il jetait les yeux sur tous, et comme un autre Joseph, pourvoyait d'aliments toutes sortes de gens. Une aumône si grande et si généralement faite ne pouvait pas demeurer couverte. Un jour, sur le tard, voici venir à l'archevêché trois veuves fort honorables, qui s'étaient autrefois vues à leur aise, et leurs maisons bien accommodées ; mais qui alors pâtissaient beaucoup, l'une entr' autres, pour être chargée de neuf enfants, dont trois étaient encore petits. Elles se jettent aux pieds du saint prélat, et, lui ayant exposé leur misère, le supplient d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, en leur donnant quelque peu de grain, ainsi qu'il faisait aux autres pauvres. A Tins-

tant, il dit qu'on appelât le maître d'hôtel, et qu'il portât la clef du grenier, pour secourir le besoin de ces pauvres femmes. Le maître d'hôtel arrivé, dit qu'il n'y avait pas un seul grain ; car le nombre des pauvres étant si grand, à tous lesquels, sans en congédier un seul, sa seigneurie commandait de remplir les sacs, il n'était pas possible qu'il durât toujours, et qu'à toujours puiser au grenier sans y rien mettre d'ailleurs, il était force qu'il s'épuisât. Le saint resta fort étonné de cette réponse. « Regardez-y bien dit-il, car sans doute il s'y » trouvera quelque chose pour ces pauvres veuves. » — — « Cela est regardé, répondit le maître d'hôtel ; » néanmoins, pour lui donner ce contentement, il s'en alla avec un serviteur au grenier, et revenant quand et quand : « Nous étions, dit-il, fort bien assurés de ce que » nous avons dit, savoir que la grande salle était vide » et qu'il n'y avait pas un seul grain de blé. » Le saint se tourna vers eux, et répéta une autre fois : « Il n'est » pas possible, et vous n'y avez sans doute pas bien re- » gardé ; car il n'est pas agréable que Dieu permette » que le blé manque à ces femmes ; allons-y encore, je » le veux voir de mes propres yeux. » Ils vont donc à cette grande salle, lui, son maître d'hôtel et deux serviteurs, et étant à la porte : « Qu'on ouvre, dit-il, car le » bon Dieu nous assistera, et nous donnera de quoi consoler ces veuves. » Ils ouvrirent, et comme si Dieu eût vidé dans cette salle les greniers du Paradis, ils la virent en même temps pleine de grains. De quoi le maître d'hôtel et les serviteurs demeurèrent merveilleusement étonnés et confus, parce qu'ils savaient bien comme la

chose en était, et comme ils avaient distribué jusqu'au dernier boisseau de blé, voir jusqu'aux purges : et partant que c'était un miracle très-évident, que Dieu avait opéré par les mérites de ce bienheureux prélat, en récompense de la grande confiance qu'il avait en la providence du Ciel, et de la tendre compassion qu'il avait eue sur la disgrâce de ces veuves affligées. Il commanda qu'on donnât un plein sac de blé miraculeux à chacune, et à celle qui avait les neuf enfants autant qu'il lui en faudrait : le leur fit porter en leurs maisons, les exhortant à la persévérance à bien vivre, à la patience dans les travaux, et à se reposer de tous leurs soins, sur la paternelle bonté de Dieu. Il enjoignit très-étroitement à tous ceux qui avaient vu cette merveille de la tenir secrète, et leur défendit, de la part de Notre-Seigneur, d'en dire mot à personne. En effet, bien qu'il en fût quelque bruit à Valence, il y en eut néanmoins fort peu pendant sa vie qui la sussent assurément, Quelques années après sa mort, le P. Jacques Montiel, son confesseur, le dit en secret au sus-nommé P. Salon : ce qui lui fut encore confirmé peu de temps après par quelques autres de ses domestiques, de manière que la chose étant devenue publique par la relation de ceux-ci, il prêcha ce grand miracle en notre église, un quatrième dimanche de carême, sur la multiplication des pains ; pour faire voir comme Dieu multiplie, entre les mains des aumôniers, les biens qu'ils départent aux faméliques pour l'amour de lui. De quoi le docteur La Porte étant averti par un de ses serviteurs qui était à ce sermon, il dit à quelques jours de là au P. Salon, qu'il était bien fort

émerveillé qu'il sût le prodige de la multiplication du blé, faite par le bienheureux Thomas ; attendu qu'il avait imposé là-dessus un silence perpétuel , et qu'il croyait certainement qu'à l'exception de peu de personnes qui restaient de ce temps-là, nul autre n'en eût connaissance. Mais puisque le fait est maintenant publié, dit-il, et que vous l'avez prêché, je ne le veux pas nier, ni dissimuler ; car véritablement la chose en alla ainsi. Et à l'occasion de ceci, il prit à lui raconter une autre chose qui lui était survenue.

» Nous faisions, continua-t-il, ordinairement la visite de ce diocèse, l'évêque Segrian et moi ; et d'autant que le bienheureux archevêque savait combien il était expédient, en telles occasions, de n'être importun à personne et de servir à un chacun avec charité et miséricorde, il faisait toujours suivre après nous des balles de toile et autres draps, afin qu'en la visite, nous les distribuassions aux pauvres. Il nous donnait de plus deux grandes bourses, dans l'une desquelles était l'argent pour notre dépense, et en l'autre pour faire les aumônes aux nécessiteux. Et sur le départ, nous donnant sa bénédiction : « voilà, disait-il, pour faire votre dépense ; car » je n'entends pas qu'aux lieux où vous ferez la visite, » vous preniez chose quelconque de personne ; soit-il » prêtre ou séculier : sinon qu'on vous fit présent de » quelque plat de fruits ou de quelque bouteille de » vin, parce que se serait incivilité de le refuser ; hors » de là, ne prenez aucune chose pour vivre, ni argent » pour le droit de la visite, instruisant par votre exem- » pie les curés et autres ecclésiastiques, combien ils

» doivent être éloignés de toute sorte d'intérêt. Que si » vous trouvez des églises qui aient faute de calices, » ornements ou autres choses nécessaires, dont elles » n'ont pas le moyen de se pourvoir, marquez-les en vos » tablettes, et m'en avertissez à votre retour, afin que » nous y puissions remédier ainsi qu'il appartiendra. » Et pour cette autre bourse, ajoutait-il, je vous la » donne, afin qu'à mesure que vous arriverez en quel- » que lieu, vous vous informiez des pauvres, singulière- » ment des malades, des jeunes filles et des femmes » veuves, et leur départiez l'aumône selon leur néces- » site. En quoi, disait-il, ne vous montrez point avares, » donnez hardiment, joyeusement et libéralement : vous » confiant en Dieu, que si la foi ne nous manque, la » source de la libéralité sera toujours féconde et ne ta- » rira jamais. » Il portait si peu de soin à savoir ce qu'il donnait, que sa gauche même ignorait les profusions de sa droite : ses largesses étaient sans mesures, aussi bien que sans repentance. C'est ainsi qu'il nous recommandait d'y marcher, comme aussi de déployer nos aumônes, non-seulement dans les pays et terres des anciens chrétiens, mais bien mieux en celles des nou vellement convertis ; afin qu'ils sussent par expérience que nous cherchions leurs âmes et non pas leurs biens. C'étaient là les ordres qu'il nous commandait d'observer en la visite que nous faisions à ses seuls dépens.

« Notre bon Dieu fit assez connaître combien il était content et satisfait de ce procédé, parce que, partant une fois de Xavée pour aller en un autre lieu, fut l'avis qu'on nous donna qu'il y avait quelque passage que la

fréquentation des voleurs rendait dangereux , nous primes six hommes pour nous faire escorter jusqu'à certain endroit, où étant arrivés en assurance, les voulant récompenser de la peine qu'ils avaient prise pour nous, j'ouvris le sac que j'avais à l'arçon de la selle, où étaient sous la clef les deux hourses que l'archevêque nous avait données : et voilà que je n'y trouve que celle de notre dépense, et non celles des aumônes, ce qui ne m'affligea pas peu, car je ne savais ni si je l'aurais point laissé au logis où nous avions couché la nuit passée, et comme elle était richement garnie, je désespérais beaucoup de la recouvrer. Je racontai à l'évêque ce qui m'était survenu, et il dépêcha un homme en poste au recteur de Xavée, pour le prier d'aviser soigneusement si, par aventure, ma bourse se trouverait en ce lieu. La nuit fut fort mauvaise, et la matinée pire, quand voici notre homme de retour, qui nous dit que la bourse ne se trouvait point. De quoi bien tristes nous allons pour dire la sainte messe, à laquelle je recommandai cette affaire à Dieu de toute la ferveur de ma dévotion. Cependant, quantité de pauvres ayant su notre arrivée, accoururent à l'Eglise, et puis nous accompagnèrent au logis, où voulant leur faire l'aumône de l'argent qui était dans la bourse de la dépense, attendant d'en prendre à la première ville (parce qu'outre lesdites bourses, nous étions toujours munis de lettre de change, pour prendre les sommes nécessaires), j'ouvre de rechef mon sac, que ledit évèque et moi avions fouillé plusieurs fois et vidé pièce à pièce, et nous allons trouver à la bouche d'icelui, avec la bourse des frais, celle des pauvres toute

remplie, en sorte qu'ayant déjà débité en d'autres lieux une grande partie des aumônes (afin que la merveille que Dieu faisait en ceci parût davantage), nous la trouvâmes si pleine d'argent, qu'on eût dit qu'on l'y avait pressé, et comme fait entrer par force. Etant de retour à Valence, nous fîmes le récit de cette aventure au bon archevêque, qui nous dit en souriant : « ce sont là les » merveilles que Notre-Seigneur opère en faveur des » pauvres : la même chose m' arrive souvent en la dis- » tribution des aumônes' que je fais de mes propres » mains. Ayez une foi vive, et élargissez le cœur, lors- » que vous donnez aux souffreteux, sans craindre qu'il » vous arrive du manquement, parce que nous avons un » très-riche Seigneur et très-magnifique Père des pau- » vres au ciel, qui fera, si nous avons confiance en lui » et si nous sommes charitables et libéraux, que rien ne » nous manquera, et que nous aurons toujours abon- » damment de quoi subvenir à nos besoins et à ceux de » notre prochain. »

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