LIVRE SIXIÈME
SOMMAIRE. — Pureté angélique de saint Thomas. — Dieu récompense cette vertu de B. par des dons extraordinaires ; don de prophétie. — Puissances sur les démons. — Le crucifix révèle à Thomas l'heure de sa mort. Il tombe malade. — Il fait distribuer le reste de son argent aux pauvres. — Il donne son lit et prie qu'on le lui prête pour y mourir. — Il meurt. — Ses funérailles ; il est enterré dans la chapelle du couvent de Notre-Dame-du-Secours. — Saint Thomas apparaît à plusieurs personnes. — Il assiste les pauvres. — Autres miracles. — Béatification de saint Thomas. — Sa canonisation.
Avant de commencer le récit des derniers moments et de la mort de saint Thomas, objet principal de ce livre, nous devons jeter un dernier regard sur le cœur du bienheureux prélat. Les détails qui précèdent nous ont fait connaître le fonds inépuisable d'amour de Dieu et des hommes dont ce grand et noble cœur était pénétré. Maintenant, ce que nous voulons considérer en lui, c'est son innocence, s'a pureté virginale ; ce sont les dons surnaturels qu'il a possédés en plus grande abondance qu'une foule d'autres saints que l'Eglise a placés comme lui sur ses autels.
La sainte pureté est, comme on sait, la plus tendre et
en même temps la plus exposée de toutes les vertus chrétiennes. Mille périls assiègent, au-dedans et au-dehors, cette angélique vertu, 'et le moindre souffle suffit pour en ternir l'éclat. Quiconque désire la conserver dans toute sa fraîcheur, doit, au langage des saints, la tenir constamment sous la garde de la prière, de la mortification et de la vigilance. Saint Thomas a-t-il été fidèle à suivre ce salutaire conseil ? Tout le cours de notre histoire satisfait à cette question. La vie du serviteur de Dieu dans la maison paternelle, au collège , sous le cloître, dans le ministère ecclésiastique, a été, nous l'avons vu, une vie de recueillement et d'oraison, une vie de pénitence et d'austérités, une vie de retraite et de séparation du monde. Elevé sur le siège de Valence, nous le voyons encore vivre dans l'union avec Dieu, jeûner, porter la haire et le cilice, coucher sur la dure, persévérer, en un mot, dans toutes les saintes habitudes qu'il a contractées dans la religion. Sous ce rapport, l'évêque ressemble si bien au religieux, que nous ne pourrions rien dire ici sans répéter ce que nous avons rapporté plus haut. Nous signalerons seulement quelques traits édifiants de la réserve et de la modestie de notre saint prélat. »
« Étant archevêque, saint Thomas ne voulut jamais qu'aucune femme le visitât, pour noble et éminente qu'elle fût. Seulement, consentait-il que les nourrices auxquelles il avait confié des enfants délaissés parussent avec leurs petits es grandes fêtes, pour voir comment elles les entretenaient : et lorsqu'il achevait de dire la sainte messe en sa chapelle, quelques pauvres femmes se tenaient aussi
rangées en sa grande salle toutes couvertes, auxquelles il faisait l'aumône sans les voir en face. Pour les autres, il disait, le mercredi et le vendredi , la messe à la grande église, à la chapelle de Saint-Louis, et puis, assis sur une petite chaise devant l'autel, il donnait audience à celles qui avaient à lui exposer leurs nécessités, qui ne lui parlaient jamais que voilées : si les nécessités étaient spirituelles, il leur enseignait ce qu'elles devaient faire pour être favorisées de Dieu ; si corporelles, il leur demandait leur confesseur, par l'entremise duquel il les assistait. Il ne voulut pas même jamais permettre que sa bonne mère vint le voir en l'archevêché : car s'étant une fois en onze ans mise en chemin pour se donner cette satisfaction, il n'en fut pas plus tôt averti, qu'il lui envoya au-devant Gabriel Trouade, pour la féliciter de sa part, et la conduire en un lieu appelé Vegliar, où il aurait l'honneur d'aller recevoir sa visite. Comme en effet il s'y en alla, et la consola beaucoup, et ayant passé avec elle quinze jours, la fit reconduire à Villeneuve, sans lui permettre de venir jusqu'à Valence, bien qu'elle le désirât avec passion ; mais il la supplia de n'en prendre pas la peine, lui disant que si elle venait à Valence, il faudrait par bienséance qu'il la logeât en l'archevêché, ou, pour sa considération, les dames de Valence voudraient sans doute se donner la liberté de la venir voir, et qu'il n'était pas résolu de permettre des visites des femmes dans sa maison, bien que ce fût pour une cause si juste. Enfin, ce B. Père vécut avec tant de circonspection, d'honnêteté, de pudeur et de soin de sa personne, que pas un de ses serviteurs ne le
vit jamais à nu, non pas même des pieds ; il s'habillait et se dépouillait tout seul, et se déchaussait les bas de ses propres mains, commandant à cet effet qu'on les lui fit un peu larges, afin qu'il les pût lui-même tirer avec aisance quand bon lui semblerait, n'ayant pas toujours les serviteurs de loisir.
» Aussi, ceux qui pendant sa vie ont traité familièrement avec lui, ont eu un si bon sentiment de sa pureté, qu'ils ont cru qu'il était mort aussi vierge que le jour qu'il naquit : ce qu'ils ont conjecturé de la grande clarté et splendeur qu'ils voyaient briller sur son visage, lorsqu'ils lui parlaient, singulièrement quand il sortait de traiter avec Dieu en la sainte messe ; car alors il avait communément sa face rayonnante et si lumineuse que ceux qui avaient affaire à lui , étaient bien souvent contraints d'abaisser les yeux pour n'en pouvoir suppor. ter l'éclat, ce qu'on attribuait à l'intégrité de sa vie et à sa pureté virginale (1). »
« Mais les faveurs signalées, continue le même auteur (2), que Dieu a miraculeusement départies à ceux qui, travaillés des aiguillons de la chair et tentations déshonnêtes, ont réclamé le secours de saint Thomas, font des témoignages de sa pureté, qui à mon avis ne souffrent point de reproche. Laissant à' part ceux qui pendant sa vie ont ressenti les effets de ses prières de ce côté-là : je parlerai seulement de quelques-uns qui, s'étant après son trépas recommandés à lui, ont été par
(1) S. Martin, n. 61.
ses intercessions délivrés de très-dangereuses tentations, et qu'il a empêchés de tomber, lors même que l'inclination, ou l'habitude leur avait donné la pente vers le précipice. Un homme des mieux qualifiés de Valence, tout-à-faii esclave par l'amour désordonné qu'il portait à une femme, ayant ouï prêcher à un religieux de l'Ordre, que saint Thomas se montrait grandement favorable à ceux qui l'invoquaient et qu'il les aidait efficacement à sortir d'un mauvais état, singulièrement du péché de la chair, se sentit à même temps, et au même lieu, touché intérieurement de l'horreur de son vice, il se recommanda au saint, lui disant en son cœur : glorieux saint, ayez pitié de mon âme, et impétrez-moi le courage de me dépêtrer de cette pernicieuse compagnie. Et étant revenu sur le tard lui faire la même prière devant son sépulcre , là même il sentit sa chaîne se rompre, et son cœur reprendre sa première liberté ; en sorte qu'il résolut de ne voir jamais plus cette femme, et de faire une confession générale, pour se nettoyer de toutes les ordures de la vie passée, et en commencer une toute nouvelle, qui fût agréable à Dieu : ce qu'il fit, revenant dans quelques jours faire sa confession et la même église, à l'un de nos Pères. »
» Un autre homme riche et des plus apparents de la ville, ayant donné à une femme dont il était esclave, le rendez-vous à l'église de Notre-Dame-du-Secours , où il l'attendrait à telle heure avec un carrosse ; y étant arrivé le premier, et ayant dans l'attente de sa courtisane ouï deux ecclésiastiques, qui ne faisant que sortir de prier devant le sépulcre du saint, s'entretenaient de
sa grande charité, et combien il se montrait favorable à ses dévots, l'un d'eux ayant dit à son compagnon : ce saint n'est pas encore connu, mais viendra le temps qu'on le connaîtra, et que Dieu lui fera rendre dans Valence les hommages qui lui sont dûs. Celui-ci oyant ce discours, pressé par l'inspiration de Dieu, entre dans l'église, se prosterne devant le sépulcre du saint, le prie de lui obtenir de Notre-Seigneur une entière aversion et détestation de ce vice, et la grâce de ne le commettre jamais, et de ne succomber plus sous la tyrannie de cette fâcheuse et insolente loi de ses membres : ce qu'il obtint si heureusement, que dès l'heure même il conçut une haine mortelle contre la chose qu'il avait si éperduement recherchée : il pleura très-amèrement ses infâmes impudicités, fit un ferme propos de s'en confesser, et de mourir plutôt mille fois que d'offenser Dieu, en retombant encore un coup dans le bourbier. Tandis qu'il en était là, voici arriver la femme qui avait le mot, qui ne fut pas peu étonnée de trouver un parfait pénitent, au lieu d'un rufien. Car comme elle s'approchait de lui pour le saluer, il se lève brusquement, et passant en la chapelle de Notre-Dame : « Voyez, ma sœur, lui dit-il en » lui montrant du doigt le sépulcre du B. archevê- » que, Dieu, par l'intercession de ce - serviteur, m'a » fait reconnaître le mauvais état de mon âme, et m'a » sorti comme par la main de l'abîme où mes débauches » passées m'avaient mille fois précipité. C'est tout de » bon, et pour une bonne fois que j'en suis sorti, résolu, » moyennant la grâce de Dieu et la faveur de saint » Thomas, de n'y rentrer jamais plus : et partant je
» vous prie de ne songer plus à moi, non plus que si » vous ne m'aviez jamais connu, et comme si je n'étais » pas au monde ; ressouvenez-vous que nous sommes » chrétiens, que la mort enfin nous attrapera, et qu'après » cela il nous faut rendre un compte très-étroit de nos » vies devant le tribunal de Dieu. » Cette femme oyant ces paroles, se prit à pleurer amèrement ; sur quoi l'homme répartit : « Ces larmes, ma sœur, vous seront » utiles si vous les jetez en présence de la Vierge, et » devant ce sépulcre, demandant à Dieu par l'entremise » de sa mère et de ce B. archevêque, son grand favori, » la lumière qui vous est requise pour connaître votre » pitoyable état, comme il me l'a octroyée par leur » moyen. » Elle suivit ce conseil, et n'eut pas sitôt employé le crédit de l'un et de l'autre envers Dieu, par l'humble prière qu'elle leur fit, qu'elle fut totalement convertie et résolut de faire pénitence, et de mener une vie toute autre que la passée : et ainsi se retirent-ils en leurs maisons, où ils vécurent fort chrétiennement, sans se servir jamais plus respectueusement l'un à l'autre de pierre d'achoppement. »
« Un certain homme que la concupiscence avait longuement maîtrisé, ayant trouvé sa liberté et un remède présent à l'infirmité de sa chair en l'invocation de saint Thomas, il en vint rendre les actions de grâces en l'église de Notre-Dame-du-Secours, devant son sépulcre, où faisant sa prière deux heures durant avec abondance de larmes, comme le sacristain lui demanda le sujet de son affliction : « Mon Père, fit-il, ne vous émerveillez pas de » me voir pleurer devant ce sépulcre, parce que je dois
» le salut de mon âme à ce saint prélat. Car ayant mené » plusieurs années une vie dissolue et brutale, me res- » souvenant enfin des pécheurs qu'il avait retirés par » sa prudente conduite de l'impureté, et croyant qu'il » n'avait pas moins de charité et de zèle pour le bien » des âmes dans le ciel, que lorsqu'il était ici-bas, je ne » lui eus pas plutôt promis de venir visiter son sépulcre » et de faire célébrer un jeu ou essai poétique à son » honneur, si par son moyen je venais à être dégagé des » importunités d'une femme impudique qui me tenait » captif, que sur l'heure je sentis l'amour que j'avais eu » pour elle se refroidir, et peu de temps après se chan- » ger en mépris, et finalement passer en une si mor- » telle aversion, que je ne puis aujourd'hui souffrir » l'idée de cet objet, non plus que d'un fantôme de mort » ou d'un spectre hideux et épouvantable, sans frémir » d'horreur et verser des larmes en abondance. Et d'au- » tant que par la grâce de Dieu, je me sens entière- » ment affranchi de mon ancienne servitude, je suis » venu à ce sépulcre pour rendre à mon bienfaiteur les » témoignages de mon humble reconnaissance, et rece- » voir l'ordre du Père prieur touchant cet essai poéti- » que. »
« Un autre homme qui était grandement pressé de tentations de la chair, reçut une semblable faveur du saint. Après avoir fait une neuvaine à son sépulcre, sentant peu à peu cette sédition domestique s'apaiser, jusques à ce qu'au neuvième jour il se vit tout-à-fait changé en un autre homme, il n'expérimenta plus la rébellion de son appétit, et vécut dès lors dans une par-
faite bonace et tranquillité de son âme. Et afin qu'il reconnut que Dieu lui avait fait cette grâce par l'intercession du saint archevêque, il arriva qu'ayant laissé une petite relique du saint es mains d'un orfèvre pour l'enchâsser en un peu d'argent, il se trouva tout-à-coup assailli des aiguillons de la chair de même qu'auparavant, de quoi il fut fort étonné, se voyant si inopinément privé du calme dont il avait joui assez longtemps, sans s'apercevoir d'où pouvait procéder cette tempête : néanmoins, ayant repris sa relique, il reprit aussi sa tranquillité, et ne ressentit plus l'insolence, non pas même la menace de cet ennemi, grâce qu'il rapporta à la vertu de ce petit ossement. D'où on peut conjecturer combien notre glorieux saint Thomas était net et chaste, et l'antipathie qu'il avait avec la déshonnèteté, puisqu'il la combattait même après sa mort, et qu'il réprimait la rébellion de la chair par la seule présence de ses reliques. »
La sainte virginité est si agréable à Dieu, qu'une âme assez heureuse pour conserver, au milieu des tentations de ce monde, cette belle et rare vertu , reçoit ordinairement, en retour de sa fidélité, les dons les plus précieux du céleste Epoux qu'elle aime uniquement. Cette réflexion est- confirmée par l'expérience de presque tous les saints, dont la vie s'est écoulée dans l'innocence et la pureté ; elle trouve dans cette histoire une éclatante démonstration. Nous avons parlé ailleurs des intimes communications que Dieu daignait entretenir avec son serviteur, lorsqu'il était encore simple religieux, et nous avons fait connaître les ravissements, les
extases et les autres effets admirables que dès lors il éprouvait pendant l'oraison, au saint autel, et même dans le cours de ses prédications. Ces faveurs surnaturelles étant comme la récompense de sa parfaite pureté, devaient, comme cette précieuse vertu, le suivre sur le siège de Valence. Il en fut en effet ainsi, et même elles y devinrent plus fréquentes. Mais, à ces premières faveurs, vinrent s'en ajouter d'autres plus remarquables encore.
Déjà plusieurs exemples que nous avons rapportés dans le livre précédent, ont pu montrer que le saint archevêque possédait le don du discernement des esprits, le don de connaître les choses éloignées et futures, et de commander aux démons.
Voici quelques traits non moins intéressants que les premiers :
« Etant une fois en oraison, Dieu révéla à notre bienheureux Thomas l'extrême disette de pain que souffraient les religieux de Notre-Dame-de-Jésus, de l'Ordre de saint François ; et comme il portait tous les pauvres dans les entrailles de sa charité, il leur envoya sans délai son muletier avec deux mulets chargés de pain. Sur le soir, le P. Gardien fut le remercier, et lui ayant demandé d'où il avait connu leur angoisse, vu que ces religieux ne l'avaient découverte à personne : « Mon » Père, répondit-il, dès la pointe du jour, mon cœur m'a » dit que vous étiez dans un grand besoin et fort à » l'étroit ; or, par quelle voie c'a été, Dieu le sait ; re- » merciez-le de sa providence, sans permettre à votre » curiosité de passer outre. C'est assez pour vous que
» vous ayez été secourus. » Sa modestie ne lui permit pas de confesser qu'il avait appris leur nécessité par révélation (1).
« Voici une seconde révélation accompagnée de quelques circonstances aussi épouvantables que prodigieuses. Il tenait dans les prisons de son palais un ecclésiastique débauché, la conversion et amendement duquel il recommandait très-fervemment à la miséricorde de Dieu. Or, comme il faisait un jour sa prière avec profusion de larmes, devant un crucifix relevé en bosse, voilà que le crucifix commença de suer le sang à grosses gouttes, d'où le saint tira conséquence que son prisonnier devait être dans quelque désastreux état, ou dans quelque résolution qui méritait d'être déplorée avec des larmes de sang. Comme il courait hâtivement à la prison, le geôlier lui porte la nouvelle que ce misérable prêtre s'était pendu et désespéré ; en effet, il le rencontra tout étendu (la corde s'étant rompue par un trait de la miséricorde de Dieu) privé de sentiment et de jugement, froid et pâle comme un trépassé, roulant affreusement les yeux dans la tête, et ayant la respiration si languissante, qu'il était aisé à voir qu'il tirait aux derniers abois ; de quelle pitié et compassion fut touché le cœur du charitable archevêque, il se peut moins dire qu'imaginer. Il jette les genoux à terre, et les yeux au ciel, et puis ayant adressé ses vœux à Dieu, il tourne ses paroles au désespéré : Mon fils, lui dit-il (le secouant par la robe pour le réveiller du sommeil de la mort, contre laquelle il rendait
(1) S. Martin, n. 33.
ses derniers efforts), jouez-vous point à vous damner sans ressource ? Ne savez-vous pas combien vous avez coûté cher à Jésus-Christ qui vous a racheté au prix de son précieux sang ? Voulez-vous donc terminer votre vie comme le traitre Judas, par le désespoir, et conclure l'immortalité de vos peines, par l'abomination et infamie de votre mort ? Relevez-vous, et vos espérances au nom de Dieu, et sachez que les entrailles amoureuses de la paternelle bonté du Sauveur des âmes sont toujours ouvertes pour vous recevoir. Il n'eut pas tranché ces courtes, mais ferventes et pathétiques paroles , que le prêtre revint à soi, reprit son jugement et ses lumières, se trouva aussi gaillard que s'il n'eut rien enduré en son agonie, et se jetant aux pieds de l'archevêque : « Mon- » seigneur, dit-il, pardonnez, je vous en conjure, à ce » misérable pécheur. Ah ! que je vous suis redevable î » Vos prières m'ont sorti d'une grande obscurité, et » m'ont retiré comme par la main de l'enfer, où mon » désespoir m'avait déjà marqué le logis, et où j'allais » croupir éternellement, sans votre assistance. »
« Saint Thomas poursuivait les démons par mer et par terre, et partout il emportait sur eux de signalées victoires. Il y eut à Burgos deux possédés que le diable tourmentait cruellement. Le saint , indigné de voir les temples vivants du Saint-Esprit profanés par cette idole, entreprit de l'en chasser : et reconnaissant que ce démon était de l'engeance de ceux dont il est parlé en saint Matthieu, qui ne rendent jamais la place qu'ils ont une fois gagnée, qu'à force de jeûnes et d'oraisons, ce fut aussi armé de ces deux maîtresses pièces, qu'il
alla affronter ce commun ennemi, qui, d'abord qu'il l'aperçût, lâcha prise, et délogea de ces hôtelleries qu'il avait si funestement ravagées, cependant que notre saint resta victorieux , et les démoniaques délivrés de la tyrannie d'un hôte si enragé. Il délivra encore à Valence deux filles, une troisième au village de Chirvella, une autre à Alcoy, où il fit aussi sortir une troupe de diables du corps d'une femme mariée. »
« Voici une tourmente qui sort de même boutique, et qui sera dissipée par la vertu d'une même main. Il survint à Valence une si effroyable tempête, qu'elle arrachait tout net les maisons ; et la mer paraissait si dépitement courroucée, qu'il y avait sujet de craindre que la ville n'en fût abîmée, et les habitants pêle-mêle dans un même canal avec les poissons. Le saint archevêque, voyant bien que tous les efforts des hommes ne pouvaient rendre qu'une trop faible et inutile résistance contre les assauts des vagues, a son refuge aux armes de l'oraison, et, montant diligemment au clocher, comme s'il eût révélation du motif de la tempête, il aperçoit en l'air un grand nombre de diables de diverses figures horribles et épouvantables, qui s'empressaient étrangement à porter ce désordre dans l'extrémité et à rendre ce mal sans remède. Mais saint Thomas y fut assez à temps pour le guérir. Car faisant le signe de la croix, au nom de Jésus, du côté de l'orage, les démons se retirèrent, à leur courte honte, dans leurs cachots allumés, les vents rentrèrent dans leurs cavernes, la mer dans son lit accoutumé, les habitants dans leurs maisons, qu'ils avaient auparavant cédées à l'usurpation des
flots, et il s'en alla rendre action de grâces à Dieu de ce qu'il avait affranchi sa ville d'un si évident danger. »
Ces derniers traits que nous citons de la vie de saint Thomas font pressentir combien sa mort dût être précieuse devant le Seigneur. Le moment est venu de raconter les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le bienheureux trépas du saint pasteur de Valence; nous en emprunterons tous les détails au récit du P. Saint-Martin ; il reproduit avec exactitude et fidélité les faits rapportés par les auteurs contemporains.
« Or, bien que saint Thomas ne se donnât point de relâche en l'exercice des saintes œuvres, et qu'il fût continuellement occupé en des actions de mérite, telles que sont l'oraison et la prédication, l'expédition des affaires que sa charge lui fournissait, la consolation des affligés, l'assistance qu'il rendait aux misérables, nécessiteux, malades et abandonnés, où il se montrait infatigable, ainsi que nous avons vu : il vivait néanmoins dans une si grande appréhension de faire naufrage en la conduite des âmes dont il était le pasteur, qu'il disait que depuis que la sainte obédience lui avait imposé ce fardeau, il n'avait jamais été joyeux, sans quelque mélange de tristesse : et que son esprit, suspendu entre la crainte et la justice, et l'espérance de la miséricorde de Dieu , s'était maintes fois trouvé en branle de son salut. Cette crainte ne lui laissait point d'intervalle et Fallait importuner jusque dans les douceurs du sommeil ; en sorte qu'il bondissait souvent du lit en sursaut, et passant à la chambre de son confesseur qui était joignant la sienne, il lui demandait tout effrayé en son castillan :
Padre Montiel, si nos avenios de salvar con este arçoMspado ? si nos avemos de salvar ? « Père Mon- » tiel, nous sauverons-nous avec cet archevêché ! Mais » que vous en semble, mon Père, nous sauverons-nous » en cette charge d'archevêque ? » D'où procédait cette grande instance qu'il fit à l'empereur Charles-Quint, afin qu'il eût agréable qu'il se déchargeât. A quoi l'empereur ayant répondu d'Allemagne où il était, qu'il viendrait en Espagne, passerait à Valence, et le consolerait : étant néanmoins allé tout droit à Madrid sans passer par Valence, le saint lui dépêcha un second messager tout exprès pour renouveler sa requête et le faire souvenir de ce dont il l'avait supplié. A quoi l'empereur ayant encore répondu qu'il eût un peu de patience jusqu'à tant qu'il pût venir à Valence, et qu'il songeait très-assurément à le soulager : le bon achevêque prit toutes ces fuites et renvois pour des refus.
« De manière que se voyant éconduit de l'empereur de la terre,' il a recours à celui du ciel : il entre dans son oratoire, se prosterne dévotement aux pieds de ce crucifix miraculeux qui avait autrefois sué le sang en sa présence, et à qui il se sentait obligé d'une infinité de faveurs reçues ou pour soi, ou pour autrui ; il lui présente sa requête, le priant de le relever de la charge d'archevêque, et de jeter un fardeau si importun sur des épaules plus fortes que les siennes. C'était le jour de la Purification de la Vierge ; quand (cas étrange !) il entendit une voix sortant de la bouche de ce crucifix, qui lui dit : sEquo animo esto, in die Nativitatis matris meœ venies ad me, Soyez en paix : le jour de la Nati-
vite de ma mère , vous viendrez à moi. Thomas, mon fidèle ami, ne t'afflige pas si l'empereur ne veut entériner ta requête : tu es maintenant prosterné devant un tribunal plus pitoyable ; il faut que le ciel t'accorde ce que la terre te refuse : ce sera au jour delà naissance de ma mère que je t'appellerai de cette vallée de misères, pour te faire participant de mes richesses et des ineffables délices de l'éternité. Et afin qu'il restât un témoignage perpétuel de ce prodige, la bouche de cet adorable crucifix gravé en cuivre, qui était auparavant fermée, demeura ouverte, montrant les dents si bien formées et distinguées, que les maîtres sculpteurs qui ont été curieux de le voir, ont déposé être impossible de les former en cette sorte avec les instruments de l'art. Notre glorieux saint reçut les paroles qui sortirent de ce crucifix avec la même satisfaction et ravissement que s'il eût entendu, comme un autre Dismas, de la bouche de Jésus mourant : « Aujourd'hui tu seras avec moi en Paradis. » ■*
» Six mois s'étant écoulés dans un acquit très-exact de toutes les obligations de sa charge, le vingt-neuvième d'août de la même année, suivant la promesse de Jésus- Christ, il fut accueilli d'une squinance qui le contraignit de s'aliter. Il avait célébré la messe le jour précédent, fête de notre glorieux Père S. Augustin, et récité son office, lorsque cet accident lui survint : duquel n'ayant point eu de pressentiment, il reconnut qu'il lui était envoyé de la part de Dieu, comme pour l'avertir de se tenir prêt à déloger. Il le reçut avec une allégresse extraordinaire, comme un messager qui lui portait des
lettres de grâce ou des nouvelles de paix. Voyant que le mal croissait, accompagné d'une fièvre ardente, il fit sa confession générale, résignant très-volontiers sa vie entre les mains de Notre-Seigneur, et voulut, pour l'exemple, qu'on lui portât, le lundi deuxième de septembre, processionnellement, le Saint-Sacrement de la grande église, qu'il reçut comme l'unique consolateur de son âme, de la main de l'évêque Ségrian, avec tant de dévotion et de larmes, que toute l'assemblée du Chapitre, touchée de cette ferveur, en pleura de ressentiment et d'admiration. Le jeudi d'après, trois jours avant la naissance de la très-sacrée Vierge, les médecins le trouvèrent un peu mieux, ce qui ne causa pas un médiocre contentement en la ville. »
« Néanmoins, soit qu'il se sentit plus faible que de coutume, ou bien qu'il vît approcher ce bienheureux jour que la providence de Dieu lui avait marqué, voulant remédier aux affaires de sa maison après avoir pourvu aux assurances de son âme, il commanda qu'on lui portât cinq mille ducats qui étaient dans un coffre en la sacristie du Dôme; et ayant fait venir l'évêque Ségrian, le chanoine Michel Vique, le P. Pierre de Salamanque, de l'Ordre de saint Dominique, ses aumôniers et trésoriers, il leur dit : « Vous savez bien l'amour que vous » me devez porter, et je suis trop assuré du désir que » vous avez de me rendre du service. Maintenant, si » jamais vous m'avez fait du plaisir, donnez-moi, et je » vous en conjure pour l'amour de Notre-Seigneur, cette » surcharge d'obligation : appelez les aumôniers de » toutes les paroisses de cette ville, et allez, les uns d'un
» côté, les autres de l'autre, distribuer aux maisons des » pauvres cette somme, selon la nécessité que vous con- » naîtrez en un chacun, ayant singulièrement égard aux » personnes de qualité, souffreteuses néanmoins pour le » présent. Et pour l'honneur de Dieu, ne rapportez point » céans un seul denier de cette somme, parce que vous » m'affligeriez extrêmement ; si ce n'est que par aven- » ture ne pouvant tout distribuer ce jourd'hui, vous » remissiez le reste à demain. » Ces messieurs employèrent tout ce jour-là et le suivant, à départir cet argent aux pauvres, donnant à chacun selon son état et indigeance, non-seulement présente, mais encore pour élever les enfants et marier les filles en leur temps, pour payer les dettes aux créanciers, pour acheter des draps et se vêtir : donnant aux uns cent écus, aux autres cinquante ou soixante, à chacun selon sa disette. Avec toutes ces largesses et diligences, ils ne purent pas faire en ces deux jours l'entière distribution de ces cinq mille ducats ; dont étant le vendredi au soir revenus en l'archevêché, le B. Thomas leur demanda si point ils avaient entièrement vidé la bourse et départi tout l'argent. A quoi ayant répondu qu'ils n'avaient laissé aucun pauvre qui fût venu à leur connaissance, à qui ils n'eussent largement donné l'aumône selon ses affaires et ses besoins : et néanmoins qu'il restait encore douze cents écus à distribuer. « Ah ! que dites- vous , s'écria le saint avec un » très-grand ressentiment; pour Dieu, mes amis, faites » que cet argent ne demeure point cette nuit en ma » maison ; qu'on cherche d'autres pauvres, car ce sont » mes patrons et intercesseurs, et qu'on leur en baille
» abondamment, ou bien qu'on le porte à l'hôpital. Mes- » sieurs, faites-moi cette faveur en considération du » bien que vous me voulez; retournez- vous-en, bien » qu'il soit déjà minuit, pour le dispenser. » Et comme ils voulurent dire que cette somme pourrait servir pour les gages et entretien des nourrices des petits enfants exposés qui demeuraient orphelins , en cas qu'il leur vint faute de lui : « Cela, répliqua-t-il, n'est pas besoin ; » parce que, outre qu'elles sont payées jusqu'à présent, » j'ai pourvu à leur entretien pour deux autres années. » C'est pourquoi je vous prie d'aller promptement, et » tout à l'heure, distribuer ce qui vous reste, vous assu- » rant que vous me consolerez beaucoup en cela. » Pour lui donner donc ce contentement , après avoir dormi quelques heures, ils s'en vont, et la distribution achevée, retournant le lendemain au matin, veille de Notre-Dame, comme ils lui dirent que, suivant ses ordres, ils avaient débité toute cette somme, sans qu'il en fut un denier de reste. « 0 messieurs, s'écria-t-il, plein d'une » joie indicible ; ainsi veuille Dieu vous consoler éter- » nellement à tous, comme vous venez de consoler » par cette parole ma pauvre âme ; » et se tournant après vers l'image de son crucifix , il lui dit avec des larmes de joie et des sentiments d'une parfaite reconnaissance : « Je vous rends, mon Dieu, un million » de grâces de ce que m' ayant fait le dispensateur de » vos biens envers les pauvres, je les ai si exactement » dispensés, qu'il ne m'en demeure rien du tout entre les » mains : et ainsi j'aurai le bonheur de mourir en pauvre » Frère. » Ce contentement ne fut pas de longue durée, à
cause que son trésorier vint lui dire qu'il sortait de recevoir certaine somme d'argent, et qu'encore les meubles de sa maison restaient à donner. Sur le champ, et comme s'il eut appréhendé que la mort ne l'eût surpris dans le larcin, s'il ne se fût promptement vidé les mains de cette somme, il commanda qu'on la départît à ses serviteurs qui étaient de Valence, et autant pauvres que les autres ; et pour les meubles, il voulut qu'on les envoyât au recteur du collège qu'il avait fondé. »
« Il ne restait plus à saint Thomas, pour se réduire aux termes d'une extrême pauvreté, qu'à se défaire du lit où il couchait, qu'il donna par aumône au geôlier de ses prisons ; et se souvenant peu après que ce lit n'était plus sien, mais du geôlier : « Mon ami, lui dit-il, agrée » que je meure sur ce tien lit, autrement je descendrai » volontiers sur- le carreau, afin d'être plus près de mon » sépulcre. » Il recevait, nonobstant la tyrannie de son mal, tous ceux qui le venaient visiter, avec la même franchise et gaité de visage que lorsqu'il était sain ; leur mettant devant les yeux l'amour et la crainte de Dieu, le soin qu'ils devaient avoir de le bien servir, et les exhortant à la pratique des œuvres de miséricorde envers les pauvres. »
« Deux jours avant son trépas, les messieurs du chapitre, bien informés par les médecins de l'état de sa maladie, qui le devait bientôt enlever, lui députèrent le chanoine Jérôme Carros avec quelques autres, pour le prier instamment de vouloir prendre sa sépulture en telle part que bon lui semblerait de4eur grande église. A qui le B. Archevêque répondit qu'il leur savait très-
bon gré de ce témoignage d'affection ; mais qu'étant Frère et religieux ermite de l'Ordre du P. S. Augustin, puisque la dignité d'archevêque l'avait sorti de son cloitre, il était tout raisonnable que la mort l'y restituât. Et partant, puisqu'il y avait un monastère de son Ordre à Valence, qu'il désirait d'être enseveli au sépulcre de ses Frères, et qu'il priait très- affectueusement ces messieurs de ne le presser point au contraire. Sur le soir du samedi, veille de Notre-Dame, après avoir passé tout seul quelques heures dans un grand recueillement, il voulut qu'on lui donnât le sacrement de l'extrèmeonction, qu'il reçut d'une merveilleuse ferveur, récitant lui-même les psaumes accoutumés, et répondant avec les autres ecclésiastiques. Cela fait, le chanoine Michel Vique et François Roca, doyen, se prosternèrent au pied de son lit, pour le supplier de rechef de donner au Chapitre cette obligation, que de choisir un lieu tel qu'il voudrait en la grande église pour sa sépulture : qu'ainsi il consolerait ce corps sur l'affliction qu'il avait d'être privé, par sa mort, de sa douce autant que sage conduite. Mais le saint, avec sa débonnaireté accoutumée, les pria pareillement, pour l'amour de Jésus-Christ, de ne lui parler plus de cela, et d'avoir égard qu'il était Frère , et que la prélature ne l'avait pas exempté des devoirs qu'il était obligé de rendre à sa religion, qu'il avait toujours autant chérie et respectée que lorsqu'il la servait effectivement : et partant, qu'il voulait être inhumé avec ses Frères en l'église du monastère de l'Ordre dit Notre-Dame-du-Secours. Au reste , qu'il conjurait ces messieurs de prier Dieu pour le repos
de son âme, les assurant que s'il plaisait à Dieu, lui faisant grâce sur l'énormité de ses péchés, de le recevoir en la participation de sa gloire, il aurait souvenance d'eux, et ne s'intéresserait pas moins pour le bien et protection de leur église, que tandis qu'il en avait eu la direction. »
« Enfin le dimanche, jour de la Nativité de la trèsglorieuse Vierge, étant venu, auquel il devait aller cueillir dans le ciel les couronnes qu'il avait méritées par tant de rares vertus, dont il avait semé les exemples sur la terre, faisant appeler l'évêque Ségrian, il lui dit : « Mon Frère, puisque j'ai fort peu d'heures à vivre, et » que nous allons nous séparer jusqu'à tant qu'il plaise » à Dieu de nous rejoindre dans le paradis, prenons » congé en la même table où mon Sauveur Jésus-Christ » se départit de ses chers apôtres et disciples, et par- » tant, qu'on dresse ici un autel, et que quelqu'un y » célèbre la sainte messe. » Il l'ouït avec une parfaite attention et dévotion, et parce que son mal le pressait plus violemment, ayant la tête haute ; et que pour cela il la tenait basse, il avait demandé qu'on le haussât lorsque prêtre dirait Sanctus. Et ainsi voyant lever le Saint-Sacrement, il adora, les larmes aux yeux, avec une vive foi, son cher Rédempteur sous les deux espèces ; et l'élévation finie, il commença le psaume In te Domine speravi, qu'il parcourut lentement et avec méditation, et l'acheva avec le verset In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum : lorsque le prêtre achevait de recevoir le Saint-Sacrement sous l'une et l'autre espèces, et en même temps il rendit sa bienheureuse
àme à son créateur, comme si la mort, attendant avec respect, n'eût pas osé le toucher, qu'il n'eût préalablement recommandé son esprit entre les mains du Seigneur, et comme si le ciel eût ordonné que le sang de Jésus-Christ et sa vie fussent consommés à même temps. Il mourut le 8 de septembre, l'an de grâce 1555, le 67° de son âge, et l'onzième de sa promotion à la dignité d'archevêque. »
Dès que saint Thomas eut rendu son âme à son créateur, les cloches de la cathédrale, des paroisses et des monastères de Valence, annoncèrent par leurs glas funèbres à toute la population, qu'elle avait perdu son premier pasteur. Aussitôt, la cité tout entière sembla se couvrir d'un voile de deuil. Les magasins furent fermés, les travaux partout interrompus ; à voir la tristesse peinte sur tous les visages, on eût dit que chaque famille venait d'être frappée dans ses plus chères affections. On ne se parlait que pour exhaler la douleur commune. « L'archvêque est mort, se disait-on, quelle perte pour » nous !... 0 Valence, quel malheur vient de fondre sur » toi!... Nous n'étions pas dignes de lui ; ce sont nos » péchés qui nous ont privés du bonheur de le posséder » plus longtemps... » — « Et nous, disaient les pauvres, » qu'allons-nous devenir ? nous avons perdu notre sou- » tien, notre providence, notre père (1). »
Bientôt on commença à se porter en foule au palais archiépiscopal, pour voir encore une fois le vénéré pasteur. Mais aussitôt après sa mort, les portes avaient été
(1) Salon n. 673.
fermées par l'ordre exprès du Chapitre ; elles ne furent ouvertes que vers le milieu du jour. Ce délai était nécessaire pour qu'on pût préparer convenablement le lit funèbre sur lequel devait être exposée la dépouille mortelle du saint défunt. Saint Thomas était mort vêtu d'un habit blanc qu'il n'avait jamais quitté, pas plus la nuit que le jour. On lui laissa cet habit, selon la recommandation expresse qu'il en avait faite ; on mit par-dessus son habit noir de religieux, et en outre une aube, une tunique, une chasuble, la mitre et tous les autres ornements pontificaux qu'il avait portés à l'autel dans les grandes solennités. Le saint corps ainsi vêtu, on le prit respectueusement et on le porta dans la grande salle contiguë à la chapelle, où le bon pasteur avait distribué tant d'aumônes aux indigents. Au fond de cette salle, était suspendu à la porte de la chapelle un dôme couvert d'étoffes de soie et surmonté de panaches blancs, sous lequel on avait dressé un autel orné du crucifix miraculeux, de trois statues d'argent et d'un magnifique luminaire. Au milieu de la salle s'élevait une haute estrade drapée de noir, qui portait le lit funèbre ; on y plaça le corps du vénérable pasteur. Tous ces préparatifs avaient été faits par le coadjuteur du prélat, par son confesseur, ses visiteurs et plusieurs chanoines qu'il avait honorés d'une amitié particulière. Ils célébrèrent le saint sacrifice de la messe sur l'autel funèbre. Quand tout fut terminé, le P. Jacques Montiel, confesseur du saint, se tourna vers ses collègues, et leur dit : « Il nous reste un dernier devoir à remplir envers » notre bon père : c'est de couvrir son corps de fleurs.
» Car maintenant il m'est permis de le dire, ce corps » est vierge, et, réuni un jour à l'âme qui Ta sanctifié » par sa présence, il fera partie de ceux qui suivront » partout l'agneau immaculé. » À ces mots, tous les assistants, pénétrés de joie et de vénération, collèrent à l'envi leurs lèvres sur les mains et les pieds de l'angélique défunt ; ils couvrirent son corps de fleurs et posèrent sur sa tête la couronne de la virginité (1).
Dès que midi fut sonné, on ouvrit les portes du palais. Alors le peuple, qui attendait depuis plusieurs heures sur la place et dans les rues voisines, se précipita dans la cour, et inonda toutes les avenues de la salle ; elle fut en un instant remplie d'hommes et de femmes de toute condition, qui mêlèrent dans un respectueux silence leurs larmes, leurs sanglots et tous les témoignages de leur commune vénération. Bientôt la foule grossit à un tel point, que, pour éviter le tumulte et prévenir les accidents, on fut obligé d'interdire l'entrée du palais aux trop nombreux visiteurs qui en assiégeaient toujours les portes. Et, en effet, pour ne parler que des pauvres, on en comptait plus de huit mille réunis, et sollicitant à l'envi la faveur d'être admis à baiser les mains qui les avaient secourus. Lorsque ces malheureux eurent appris la mesure qui devait les priver de ce bonheur, ils poussèrent des cris semblables à ceux d'un enfant qu'on arrache au sein de sa mère; et leurs cris redoublèrent encore, lorsque, après deux heures d'attente, ils virent porter processionnellement le corps
(1) Salon n. 574, 515.
du défunt à l'église cathédrale. « Bon père I bon père! » s'écriaient-ils ! ayez pitié de nous. Vous nous avez » abandonnés ! qui nous soulagera maintenant ? Qu'al- » lons-nous devenir ? » Ces paroles et d'autres semblables, qui retentissaient sous les voûtes du temple, produisirent dans tous les cœurs une si profonde émotion, que le chant des Psaumes en fut plusieurs fois interrompu.
Aussitôt que le saint corps eut été déposé dans le chœur de l'église, le clergé, ayant à sa tète le coadjuteur, commença sur le ton solennel les vêpres des morts. Cependant, arrivèrent les ecclésiastiques de toutes les paroisses de la ville, les religieux de tous les monastères, le gouverneur et les autorités civiles et militaires, la magistrature et le corps entier de la noblesse. Quand l'office fut terminé, toute l'assistance se rangea avec ordre sur deux longues files, et se mit en marche vers le couvent de Sainte-Marie-du-Secours. Au moment où ceux qui devaient porter le cercueil, l'enlevèrent de la place qu'il occupait dans le chœur, l'église retentit de nouveaux gémissements, et à peine les porteurs furentils descendus dans la nef, que la foule se précipita sur leur précieux fardeau ; ils furent contraints de le déposer, et l'on se disputa pendant longtemps le bonheur d'approcher du saint corps, de le toucher, d'en baiser les pieds et les mains, et de couper des morceaux des vêtements dont il était couvert. Les ornements eux-mêmes, qui étaient d'une grande richesse, auraient disparu par lambeaux, si le Chapitre et le clergé, en se serrant autour du cercueil, ne les eussent protégés contre l'indis-
crête dévotion des fidèles. Enfin, après de longs efforts, on put sortir de l'église, reprendre le chant qui avait été suspendu, et donner au convoi une marche régulière et une pompe digne de celui qui en était l'objet.
Dieu voulut rehausser par l'éclat du miracle cette funèbre cérémonie. La dépouille vénérée était arrivée sur la place dite de Quarte. Les fenêtres les plus élevées des maisons qui environnaient cette place, étaient garnies de spectateurs. Or, il arriva, par malheur, à l'une de ces fenêtres, qu'un enfant de neuf ans vint à échapper des bras de sa mère. « Saint archevêque, s'écrie aussitôt » cette pauvre mère, sauvez mon enfant ! » Et l'enfant, comme soutenu par un bras invisible, descend plutôt qu'il ne tombe ; il appuie doucement les pieds sur le pavé de la place, et reste debout sans avoir éprouvé la plus légère secousse (1).
Lorsqu'on fut arrivé au monastère de Sainte-Mariedu-Secours, on déposa le cercueil sur une estrade qui avait été dressée au milieu de la chapelle. Après les prières ordinaires, la procession rentra dans la ville, et le saint corps demeura jusqu'au lendemain exposé à la vénération publique. Les portes de la ville et celles de la chapelle des Àugustins, restèrent ouvertes pendant toute la nuit ; le concours ne fut pas interrompu un seul instant, et l'on vit même un grand nombre de personnes parcourir nu -pieds le trajet de la ville au monastère.
Les chanoines et plusieurs autres ecclésiastiques passèrent la nuit en prières dans la chapelle funèbre. Le
(1) Salon n. 580.
lendemain, de cinq à huit heures du matin, le chœur fut successivement occupé par les religieux mendiants des quatre principaux monastères de la ville, qui chantèrent, chacun à leur tour, les laudes et la messe des morts. Arrivèrent ensuite processionnellement le Chapitre et le clergé, les magistrats de la ville et une grande partie de la noblesse. Une messe pontificale fut célébrée par l'évêque coadjuteur, et l'on se disposa à descendre le saint corps au tombeau ; mais alors le peuple se précipita sur le cercueil, et il fallut renoncer, pour le moi. à la sépulture. On annonça du haut de la chaire que cette dernière cérémonie n'aurait lieu qu'à l'heure de vêpres, et l'on pria la foule de se retirer. Le clergé des paroisses sortit, et les fidèles le suivirent. L'évêque et le Chapitre, étant restés seuls avec le gouverneur et les magistrats, firent fermer les portes de la chapelle, et l'on descendit en leur présence la précieuse dépouille dans un caveau pratiqué sous le pavé, en face de l'autel dédié à la Mère de Dieu. Au-dessus du tombeau, on éleva un catafalque orné des insignes du bienheureux archevêque. Cette représentation resta exposée pendant toute la neuvaine qui fut alternativement remplie par le clergé des paroisses et les diverses communautés religieuses. Cette neuvaine fut terminée par un office solennel que le coadjuteur célébra dans l'église cathédrale, en présence du vice-roi, du gouverneur, de tous les dignitaires de la province et de toutes les classes de la population. L'oraison funèbre du saint fut prononcée par maître Çapater, homme d'une science éminente et le plus éloquent prédicateur qu'il y eut alors à Valence.
François Roca, doyen du Chapitre et ami intime de saint Thomas, fit peindre son portrait sur son lit de mort ; un sculpteur de Gènes le reproduisit sur un buste de marbre qui fut placé sur le tombeau du saint. On voit encore aujourd'hui ce buste entouré d'un balustre de bronze, avec une lampe qui pend au-dessus, et cet épitaphe buriné sur la pierre :
« Conditur hoc tumolo D. Frater Thomas de villanova, » Archiepiscopus Valentinus, divini Vertu predicator » eximius, qui Christi pauperes, benignâ quidem manu » non solum vivens fovit, sed ad extremum usque spi- » ritum amplissimis eleemosynis est prosecutus. Obiit » autem die Nativitatis sanctissimse Virginia Mariae, » anno MDLV (2). »
Si saint Thomas de Villeneuve n'eût été grand que selon le monde, la tombe qui vient de se fermer sur lui, marquerait la fin de notre tâche. Mais les grands hommes selon Dieu, les saints honorés par l'Eglise, ont une double histoire, l'une qui précède leur mort, et l'autre qui la suit. Enlevé à son peuple, le bon pasteur de Valence ne cesse pas de lui parler, suivant une touchante expression de l'Ecriture (1) ; il lui parle encore, non-seulement par le souvenir de ses vertus pro fondé -
(i) Ci-gît D. Frère Thomas de Villeneuve, Archevêque de Valence, prédicateur éminent de la parole divine, dont la main bienfaisante a répandu, pendant sa vie et jusqu'à son dernier soupir, d'abondanles aumônes dans le sein des pauvres du Christ. II est mort le jour de la Nativité de la très-sainte Vierge, l'an 1555.
(2) Hébr. XI, 4.
ment empreint dans tous les cœurs, mais encore par la puissance de ses miracles.
Un siècle s'écoula depuis la mort de saint Thomas jusqu'à sa canonisation, et pendant tout ce siècle j le diocèse de Valence, l'Ordre des Augustins, l'Espagne entière, retentirent du bruit des prodiges de tout genre dûs à l'intervention de ce grand serviteur de Dieu. Pour honorer sa charité et sa virginité par deux symboles touchant, la dévotion des fidèles entretenait une lampe toujours allumée près de son tombeau, et le couvrait de fleurs sans cesse renouvelées ; or, ces fleurs et l'huile de cette lampe rendaient ensuite, par la seule application qu'on en faisait, l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, la santé aux personnes affligées de toutes sortes de maladies. Disons tout en un mot : des morts furent étendus sur la pierre du sépulcre et cette pierre leur rendit la vie(l).
Les plus éclatants miracles que nous lisions dans les actes de saint Thomas de Villeneuve, furent opérés sur sa tombe glorieuse ; mais on comprend que sa puissance auprès de Dieu ne pouvait pas être enchaînée au modeste monument qui contenait ses restes vénérés. Quiconque l'invoquait avec confiance, éprouvait en tous lieux les effets de sa protection ! Nous trouvons même des faits miraculeux, portant tous les caractères de la certitude historique, auxquels on ne peut assigner d'autre motif que la bonté toute spontanée de son cœur. Sans attendre la prière du pauvre et de l'affligé, le cha-
(1) Ap. Boll. gloria posth, n, 13 et seq.
ritable thaumaturge accourt de lui-même auprès d'eux pour les secourir.
Ici, nous le savons, notre récit doit se renfermer dans des limites étroites ; cependant nous tromperions la pieuse attente du lecteur, si nous ne lui racontions pas quelques-uns de ces miracles qui montrent combien le Seigneur a été admirable dans son serviteur.
En quittant ce monde, saint Thomas y avait laissé dans la plus grande désolation deux amis intimes, l'évêque Segrian son coadjuteur, et Jean Porta son visiteur. Ayant eu, l'un et l'autre, l'avantage de vivre avec lui et d'être initiés à tous les secrets de son cœur, ils ne pouvaient se consoler de l'avoir perdu. Par respect pour la mémoire du saint archevêque, le Chapitre avait maintenu ses dignes coopérateurs dans leurs charges ; ceux-ci continuèrent d'exercer leurs fonctions et de résider dans le palais archiépiscopal jusqu'à ce qu'il eût été pourvu au siège de Valence. Ce moment ne se fit pas attendre bien longtemps : Dom François de Nava:?ra fut appelé à succéder à saint Thomas. A l'approche des délégués envoyés par le nouveau pasteur pour prendre possession en son nom, les deux amis du saint défunt se retirèrent dans une modeste maison de la ville. Mais ce changement de position leur rappelait trop vivement le souvenir de celui qu'ils avait perdu, pour ne pas ranimer en eux la douleur que sa perte leur avait causée. Pendant tout le cours de la première journée qu'ils passèrent dans leur nouvelle habitation, ils s'entretinrent uniquement de leur bon père, de ses vertus, de son amour pour les pauvres, de la douceur de son commerce, et ,
comme on le pense bien, cet entretien était mêlé de larmes et de regrets. Thomas, du haut du ciel, contemplait ses deux amis. Le soir étant venu, ils se séparent; et chacun se retire dans son appartement. Jean Porta se met en prière et prolonge son oraison fort avant dans la nuit. Tout-à-coup son appartement s'illumine d'une vive clarté, il regarde et voit son bienheureux père revêtu de l'habit religieux , le visage resplendissant et plein d'une douce majesté. Thomas lui fait entendre ces paroles : Mon fils, pourquoi me pleurez-vous ? Puisque vous m'aimez, séchez vos larmes ; je suis heureux, je possède un bien que le monde entier ne saurait me donner. Aussitôt la vision disparait. Le cœur du bon prêtre est inondé d'une joie céleste ; il court auprès de l'évoque. Celui-ci avait été favorisé de la même visite. Les deux amis se jettent dans les bras l'un de l'autre, et mêlent encore leurs larmes ; mais cette fois, c'étaient des larmes de joie et de consolation. Le lendemain, toute la population de Valence fut informée de la double apparition, et on rendit grâces au ciel. Saint Thomas s'était montré à ses deux amis à la même heure, avec les mêmes circonstances, et il leur avait adressé les mêmes paroles (1).
En visitant ses deux amis affligés, saint Thomas se montrait fidèle aux devoirs que l'amitié impose en ce monde. Le tendre amour qu'il avait pour les pauvres, le porta également à descendre plusieurs fois du séjour de sa gloire, soit pour subvenir à leurs besoins, soit
(i) Ap. Bol. i. c. n. 2.
pour assurer leurs intérêts compromis. Voici, à cet égard, quelques traits remarquables, que le P. Saint- Martin raconte avec la plus grande exactitude :
« L'un des fermiers du revenu de l'archevêché, s'étant obligé de faire l'entier paiement de ce qu'il devait de l'arrentement, à la fête de Noël, voyant que le saint était décédé, ne tenait compte de satisfaire à sa promesse : le temps s'écoulait sans qu'il fit semblant d'acquitter cette partie, lorsque le saint lui parut le jour des Rois, et lui dit qu'il faisait très-mal de retenir le bien des pauvres pour avancer ses affaires, et qu'il avisât de restituer promptement ce qu'il leur devait, sous peine que Notre-Seigneur prendrait leur cause, et procéderait contre lui avec rigueur et châtiment, comme contre un injuste détenteur de l'héritage de ses enfants. Il n'en fit ni plus ni moins, ce qui obligea le saint de lui paraître de rechef le jour de la Purification de Notre-Dame , lorsqu'il était encore en son lit, et ce fut à bonnes enseignes : car, après lui avoir dit d'un accent fort aigre : Cruel et inhumain que vous êtes, vous n'avez point de miséricorde pour les pauvres, et vous ne considérez pas que vous vous rendez indigne de celle de Dieu, et qu'il vous reprochera un jour à votre grande confusion, qu'il a eu faim en ses membres, et que non-seulement vous ne lui avez pas donné à manger, voire que vous lui avez ôté le pain de la main. Je vous ai semons, si vous n'aviez pas la charité de leur départir le vôtre, de leur rendre à tout le moins ce qui leur appartenait : et c'est où vous avez fait la sourde oreille, vous avez cru qu'un mort vous parlait, mais vous vous trompez de le croire ainsi,
vu que je ne fus jamais si vivant comme à présent. Et partant j'ai encore le soin des pauvres. Cependant il commanda à un sien compagnon qu'il menait , de le châtier sévèrement, ce qu'il fit le fouettant avec une discipline, en telle sorte que les marques en restèrent longtemps sur son corps. Celui-ci voyant que ce n'était pas une simple menace , et que le jeu se faisait tout de bon , saute du lit sur la place , demande humblement pardon au saint , et ne manqua pas le lendemain d'acquitter sa dette , racontant à ses amis ce qui lui était arrivé. Il parut encore à une femme qu'il secourut visiblement en une très-urgente nécessité , laquelle , en preuve de sa reconnaissance , allait tous les jours payer un tribut de larmes à sa sépulture. »
» Mais voici d'autres preuves qui font voir qu'il vivait toujours pour les pauvres , puisqu'il leur faisait encore l'aumône après sa mort. Une femme de Valence autant nécessiteuse qu'honorable , se voyant au terme de payer le louage de sa maison , sans avoir moyen d'y satisfaire , n'y pouvait espérer aucune assistance de pas un sien parent ni ami , comme le propriétaire de la maison la pressait avec menace de lui faire saisir et vendre les meubles. Dans cette angoisse , se ressouvenant de celui qu'elle avait de son vivant expérimenté très-favorable , et de qui elle avait tiré de bonnes aumônes en ses besoins, elle s'en vient à l'église de Notre-Dame-du- Secours, et, prosternée devant le sépulcre du saint aumônier, lui déduit sa grande nécessité et affliction, et le supplie très-instamment de la vouloir secourir. Sa prière faite, elle s'en retourne en sa maison avec dessein
d'envoyer quérir un sien cousin , pour lui communiquer sa disgrâce. Mais il n'en fut pas besoin , le charitable archevêque y avait déjà pourvu : car, comme elle ouvrait un petit coffre, pour prendre du papier et lui écrire, elle trouva deux papiers pleins de réaux de Valence, chacun du prix de six sols , si neufs qu'ils semblaient ne faire que sortir du moule ; de quoi elle ne fut pas moins étonnée que joyeuse , vu qu'elle ne les y avait pas mis , se trouvant en cette occasion-là extrêmement pauvre. De sorte qu'elle connut avec évidence que c'était le bon Thomas qui lui avait départi cette charité , dont elle fut le remercier, et, ayant satisfait au paiement du louage, elle acheta du surplus de la soie 'pour travailler, avec quoi elle passa le reste de sa vie , avec une sienne fille, fort commodément. »
« Une autre femme travaillait nuit et jour pour gagner sa nourriture et vêtement , sans avoir pu faire la réserve nécessaire pour acheter un manteau (c'est un vêtement dont les femmes se couvrent depuis la tête jusqu'aux pieds) , de manière que, pour aller à la messe les dimanches , elle était contrainte de l'emprunter , tantôt à l'une , tantôt à l'autre de ses voisines. Mais enfin lassée de les importuner, elle résolut d'aller, chaque jour d'une semaine , au sépulcre de saint Thomas, pour lui demander l'aumône, se promettant que, comme il la lui avait faite fort largement durant sa vie, il la lui ferait encore après son trépas. Ce qu'il fit ; car le dimanche d'après, une fille dix à onze ans vint à sa maison, portant un manteau, et lui dit : Anne, prenez ce manteau, que ma maîtresse vous envoie, et remer-
ciez-en Notre-Seigneur ; et l'ayant priée de lui dire le nom de la dame : Vous n'avez à faire, repartit la fille, de savoir le nom de celle qui vous oblige de ce présent, mais seulement de remercier Dieu , et à l'instant disparut, sans que la pauvre femme, qui avait reçu le manteau, put savoir ce qu'elle était devenu. Ce qui lui fit croire que c'était quelque ange, que Dieu par l'intercession du saint archevêque avait envoyé , pour lui porter cette aumône. Elle fut encore une autre fois secourue par le saint , qui non-seulement la délivra des peines de l'accouchement, où elle travaillait avec un manifeste danger de sa vie ; mais aussi lui fournit de quoi acheter les langes et draps pour envelopper le petit dont elle s'était accouchée. Les auteurs de la vie du saint rapportent plusieurs semblables libéralités qu'il exerça envers ceux qui le réclamaient après sa mort (1).
Nous n'entrerons pas dans les détails des guérisons miraculeuses opérées en très-grand nombre par l'intercession de saint Thomas de Villeneuve : ce récit serait monotone et peu intéressant pour le lecteur. Nous nous bornerons à raconter la guérison du P. Michel Salon. Ce fait se rattache plus particulièrement à cette histoire. C'est, en effet, au P. Michel Salon que nous sommes redevables des plus précieux mémoires que nous possédions sur la vie de saint Thomas. Or, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, ce religieux composa son ouvrage en exécution du vœu qu'il avait fait pour obtenir son retour à la santé. Nous le laisserons raconter le miracle
(1) S. Martin, n. 83, 84.
qui lui valut ce bienfait. Il écrivait en espagnol ; mais le P. Saint-Martin a traduit en notre langue tout le passage que nous allons citer.
« Je fus, dit-il, en l'an 1584, visité de Notre-Seigneur d'une fièvre si étrange, qu'apparemment je n'en pouvais pas échapper. Je brûlais d'un feu si malin que, comme celui des forgerons, il s'aigrissait par l'application de tous les remèdes réfrigératifs, Et verser de l'eau dans ma poitrine (grâce néanmoins la plus grande qu'on puisse accorder à un fiévreux), c'était répandre de l'huile sur les charbons ou de l'eau sur la chaux vive. J'avais les yeux étincelants comme une comète ; le battement irrégulier de mon pouls martellait ma tête de plus de coups qu'on en décharge sur. le fer quand on le veut plier ou étendre; je soufflais le feu par les narines comme un fourneau ; tout ce qu'on me faisait avaler, quelque frais ou tempéré qu'il fut, me semblait trop chaud, et à peser l'ardeur de ma fièvre, je pouvais dire sans paradoxe que le soufre liquide ou le plomb fondu coulait dans mes veines, au lieu de sang. Ce mal était trop violent pour ne détruire pas bientôt son sujet, et je n'étais pas d'un tempérament si froid ou si fort que les Pyraustes, pour subsister longuement dans ces flammes. Aussi cette chaleur étrangère dévorait insensiblement la vitale : je défaillais petit à petit , comme la chandelle qui s'approche de sa fin, à mesure qu'elle consomme la matière qui la nourrit : et chaque accès de ma fièvre poussait et laissait mon âme sur le bord de mes lèvres. J'avais néanmoins toujours mon bon sens, et ma douleur, bien qu'assommante, n'agissant que dans les bornes du
corps, ne me causait point de rêverie, et me laissait toujours assez de lumière pour voir l'évident danger où j'en étais de perdre ce qu'on ne recouvre jamais que par un miracle de résurrection. Et comme je n'étais pas encore las de vivre, et que je sentais à mon peu de forces que tous les remèdes humains n'étaient pas capables de m'empêcher de mourir ; m'étant résigné à la volonté de Dieu au mieux que je puis ; si je devais attendre de sa miséricorde la grâce de quelques années de délai, je la lui demandais fervemment par l'entremise des saints à qui j'avais une particulière dévotion. M'étant donc recommandé aux très-glorieux confesseurs S. Nicolas de Tolentin et S. Vincent Ferrier, je me vas ressouvenir que certains de mes amis m'avaient plusieurs fois semont de recueillir les actions vertueuses et les bons exemples du B. archevêque Thomas de Villeneuve, pour leur faire voir le jour au profit et édification de tout le monde ; je me recommande donc à lui de toute l'étendue de mes affections, et le prends en cette grande nécessité pour mon particulier avocat et intercesseur; lui offrant que si Dieu par son entremise, me sortait de ce mauvais pas, je porterais toutes les diligences possibles à m'informer de ceux qui avaient traité familièrement avec lui, pour apprendre d'eux les particularités de sa vie et les saintes œuvres qu'il avait pratiquées , avec l'excellence de sa charité, la profusion de ses aumônes et la rigueur de ses pénitences. Et qu'en ayant fait la découverte , je n'épargnerais ni peine , ni frais, pour en dresser fidèlement l'histoire, et la mettre au jour pour la plus grande gloire de Dieu ; et afin qu'elle servît de miroir de sain-
teté , et d'un vif aiguillon à la vertu à tous ceux qui la voudraient lire. Jésus-Christ m'est témoin comme à même instant que je me recommandai à ce saint prélat, et lui fis offre de cette petite reconnaissance , la fièvre me laissa tout-à-fait, et je me trouvai affranchi de ces dangereux accessoires qui l'accompagnaient. Ces grandes ardeurs s'évanouirent en un moment, je sentis couler par tous mes membres une si agréable fraîcheur, que je pensais ressusciter , tant j'y avais du plaisir. Et faisant comparaison de ce que j'étais à ce que j'avais été , la fable n'avait point, à mon avis, de plus heureuse métamorphose; et je m'estimais pas moins redevable à mon cordial et secourable libérateur , que s'il m'eût sorti d'une fournaise ou du milieu des flammes du purgatoire. Aussi à même temps que je fus en état de me lever , je me mis après à satisfaire à mon vœu , et m'étant enquis de ceux qui avaient été particulièrement les spectateurs de la vie de ce grand Saint, je la mis en ordre; et quand en lumière à Valence l'an 1588 , quatre ans après le bienfait reçu. »
Il y avait trente-cinq ans que le corps de saint Thomas de Villeneuve reposait dans l'église du monastère de Notre-Dame-du-Secours , lorsqu'on 1582, un chanoine de la cathédrale de Valence , nommé Jean-Baptiste Vivez, très dévot au serviteur de Dieu, conçut la pieuse pensée de relever la modeste tombe par quelques ornements. A cette époque , le prieur du monastère était le P. Michel Salon dont nous venons de parler. Ce bon religieux voulut profiter de l'occasion de ce travail pour visiter le corps de saint Thomas. Ce corps n'avait pas été placé
avec la décence convenable. Nous avons raconté plus haut que, deux jours avant sa mort, saint Thomas avait désigné le monastère de Notre-Dame-du-Secours comme le lieu de sa sépulture , afin de reposer au milieu de ses frères en religion. Les chanoines de la cathédrale avaient été vivement contrariés de cette détermination. Lorsque le corps du défunt eut été transporté dans l'église conventuelle, le bruit courut que les chanoines voulaient le faire enlever. Ce bruit, sans doute, était sans fondement ; toutefois, les religieux avaient été effrayés , et, pour prévenir toute tentative d'enlèvement, ils s'étaient hâtés de creuser une fosse profonde : ils y avaient déposé le corps et l'avaient simplement recouvert de terre.
Dans une pareille situation, le corps du bon prélat devait naturellement subir en très-peu de temps les effets de la loi imposée à toute chair mortelle. Il n'en fut pas ainsi cependant. Par une protection toute spéciale de Dieu, la chair virginale de son fidèle serviteur fut préservée de la corruption du tombeau. On découvrit ce corps vénérable , et il parut aussi intact qu'il l'était au moment où l'âme pure qui l'avait animé s'en était séparée. Et, comme s'il n'eût pas suffi à son inépuisable bonté de rendre ce témoignage public à l'angélique pureté de son serviteur, Dieu voulut encore l'honorer par un second miracle non moins éclatant. Car, à peine le saint corps eût-il été découvert, qu'il s'en exhala une suave odeur dont toute l'enceinte de l'église fut embaumée. Plusieurs personnes furent assez heureuses pour s'emparer de quelques parcelles de reliques , et ces reliques répandaient le même parfum céleste; il s'attacha
même pendant plusieurs jours à tous ceux qui avaient eu l'avantage de toucher le saint archevêque.
Le P. Salon déposa la précieuse dépouille dans une tombe de marbre blanc, d'un beau travail, et, de son côté, le dévot chanoine fit entourer le monument d'un balustre en bronze, et suspendre au-dessus une lampe d'argent qui devait brûler nuit et jour (1).
On connut bientôt , dans tout le pays , les merveilles que nous venons de raconter. Cette nouvelle donna un grand accroissement à la dévotion qui animait déjà tous les cœurs envers le bienheureux archevêque. On l'invoqua avec encore plus de foi et de confiance , et avec les prières se multiplièrent les prodiges. En peu d'années , toute l'Espagne retentit du nom de saint Thomas de Villeneuve. On parlait de ses œuvres , de sa sainteté , de sa puissance, de son crédit auprès de Dieu. De toutes parts, s'élevaient des milliers de voix pour demander sa béatification.
En 1601 , à la prière du P. Salon , alors provincial d'Aragon , et de plusieurs autres membres distingués de l'ordre des Augustins, Jean de Ribéra , patriarche d'Antioche et archevêque de Valence , fit instruire , selon les formes du droit , la cause de son saint prédécesseur , et il fut imité par tous les évoques des lieux où saint Thomas avait résidé. Après ces informations , l'archevêque demeura convaincu de l'éminente sainteté du serviteur de Dieu, et, voyant les miracles se multiplier de jour en jour sur son tombeau, le prélat ne fit pas diflSculté d'or-
(1) Ap. Boll. n. 5.
donner, avant même que les actes du procès n'eussent été envoyés à Rome , que le corps du saint serait relevé de sa tombe , qu'on dirait en son honneur , à cette occasion , la messe de tous les saints , et qu'un office serait ensuite célébré solennellement le dimanche d'après la fête de la Nativité de la sainte Vierge. C'est pourquoi, en l'année 1604, le saint corps fut enlevé de la tombe où il reposait, et placé dans la même église, au-dessous du chœur des religieux, entre deux autels. L'un de ces autels était surmonté d'un tableau où saint Thomas était représenté donnant l'aumône; on plaça sur l'autre le crucifix miraculeux qui lui avait parlé. Cette translation fut faite en présence des dignitaires du clergé de la ville, la nuit qui précède la fête de la Présentation de Marie. Elle fut suivie de la célébration d'une messe votive de tous les saints. L'année suivante, le dimanche qui suivit la fête de la Nativité, l'archevêque célébra lui-même pontificalement la messe de tous les Saints, en l'honneur de son bienheureux prédécesseur , et il fit son panégyrique du haut de la chaire.
Aussitôt que le procès fut terminé devant l'Ordinaire, on le porta à Rome , pour le soumettre à l'examen de l'autorité Apostolique. En même temps, les évêques, les magistrats des villes , les Chapitres , les maisons religieuses, les Universités, notamment celles d'Alcala et de Salamanque, adressèrent au Souverain Pontife de respectueuses et pressantes suppliques pour obtenir la béatification du serviteur de Dieu. Le roi catholique, Philippe III, joignit ses sollicitations aux prières communes, et écrivit lui-même à Sa Sainteté. Tant de vœux
devaient être exaucés. En effet, la cause tut poursuivie à Rome avec la plus grande activité, et le 7 octobre 1618, sur le rapport favorable de plusieurs cardinaux, le Pape Paul V proclama Thomas de Villeneuve bienheureux.
Dès que les lettres apostoliques furent connues , elles excitèrent dans la ville et le royaume de Valence et dans toute l'Espagne , la plus vive allégresse. A Valence , la promulgation de ces lettres fut différée, nous ne savons pourquoi, jusqu'au 25 avril de l'année suivante; mais alors elle se fit avec la plus grande solennité. La fête dura trois jours , pendant lesquels l'église cathédrale et celle du couvent ne cessèrent de retentir d'hymnes d'actions de grâces. Aux cérémonies religieuses succédaient les réjouissances civiles, qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, à la faveur de brillantes illuminations. La fête fut terminée , le troisième jour , par une procession solennelle , à laquelle assistèrent toutes les autorités de la ville , la noblesse et une immense population. On se rendit à l'église de Notre-Dame-du-Secours ; on y prit le chef du bienheureux archevêque, et on le porta à l'église cathédrale, où il fut déposé dans un riche reliquaire , et confié à la garde du Chapitre.
Le Souverain Pontife commanda que le bienheureux Thomas de Villeneuve fût, à l'avenir, représenté dans les peintures et sculptures, en habits pontificaux, la mitre en .tète, mais tenant à la main une bourse au lieu d'une crosse , et distribuant l'aumône aux indigents. Les tableaux devaient porter au bas cette inscription : Le bienheureux Thomas V Aumônier; éloge simple comme tous ceux qui sortent de la bouche de l'Eglise , mais
presque unique dans les annales des saints. Thomas ne partage qu'avec saint Jean, patriarche d'Alexandrie. Et encore, s'il était permis d'établir, d'après des faits purement extérieurs, entre ces deux grands amis du pauvre, un parallèle que Dieu seul a le droit de faire , nous oserions dire que l'avantage en resterait à l'archevêque de Valence. Saint Jean l'Aumônier fait un testament avant de mourir : il y rend grâce à Dieu de ce qu'il ne lui reste plus , de tant de richesses dont le dépôt lui était confié, que le tiers d'un écu qu'il n'eût pas encore distribué aux pauvres (1). Saint Thomas l'Aumônier , à l'exemple de son Père saint Augustin, n'a point de testament à faire; il atout donné aux pauvres avant de mourir, et il meurt sur un lit emprunté.
Dans son bref pour la béatification de saint Thomas le Pape Paul V avait rattaché l'office et la messe qui seraient célébrés en son honneur au Commun des Confesseurs Pontifes, et il avait fixé sa fête au 18 septem-
(1) Testament de S. Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie :
« Jean, humble serviteur des serviteurs de Dieu, mais rendu à la » liberté par la grâce de Jésus-Christ , à cause de la dignité du ponti- » ficat qui m'a été imposée :
« Je vous remercie, Seigneur mon Dieu, de ce que vous m'avez fait » la grâce de vous offrir ce qui, d'ailleurs , vous appartenait ; il ne me » reste rien, si ce n'est le tiers d'un écu, et j'ordonne qu'il soit distri- » bué aux pauvres, mes frères en Jésus-Christ.
« Lorsque, par la permission divine, j'ai été fait évêque d'Alexandrie, » j'ai trouvé dans mon évêché environ huit mille livres d'or; les obla- » tions des fidèles m'ont produit une somme dix fois plus considérable » encore; mais comme j'ai compris que tout cet argent était à Jésus- » Christ, j'ai voulu le donner à Jésus-Christ, à qui maintenant je donne » aussi mon âme. »
bre de chaque année. Mais , aux termes du bref , la permission de faire l'office du bienheureux était restreinte au royaume de Valence , et encore n'y était-elle accordée qu'aux ermites de Saint-Augustin de l'un et l'autre sexe; il n'y avait qu'une seule exception en faveur de la ville même de Valence, où tout le clergé régulier et séculier avait la faculté de célébrer la fête. L'année suivante, le même Pontife, voulant se prêter aux désirs qui lui furent manifestés , étendit la même faculté à tous les religieux et religieuses de l'ordre de Saint-Augustin, répandus dans les provinces de Castille, d'Aragon et de Catalogne , ainsi qu'à tout le clergé régulier et séculier de la petite ville de Villeneuve-des-Enfants. Enfin , le Pape Grégoire XV, successeur de Paul V, par un nouvel induit , publié le 14 mai 1621 , à la prière du roi catholique , étendit à l'Ordre entier la permission de réciter l'office et de célébrer la messe en l'honneur du serviteur de Dieu (1).
Nous consignons ici avec joie ces témoignages de la dévotion des fidèles envers notre bienheureux archevêque. Cette dévotion s'étendait de plus en plus dans FEglise , à mesure qu'on approchait du jour où Thomas devait être élevé au rang des Saints. Ce jour béni arriva enfin : saint Thomas de Villeneuve fut canonisé par le Pape Alexandre VIII , le premier novembre de l'année 1658.
Maintenant notre tâche est accomplie. Mais, qu'il nous soit permis de le dire , ce n'est pas sans un senti-
(1) Ap. Chérub. Bullar. tom. IV.
ment de tristesse que nous nous voyons arrivé au terme de cette histoire. Nous nous étions habitué à vivre en la compagnie de notre bon et tendre père , et cette compagnie nous était si douce et si avantageuse ! Oui , 0 bienheureux Thomas de Villeneuve ! c'est avec un vif regret que je me résigne à éloigner ma pensée de l'étude de votre sainte vie. Que de fois il m'est arrivé de coller mes lèvres sur votre image bénie, surtout sur cette main qui a fait tant de bien aux pauvres, et essuyé les larmes de tant d'affligés ! Que de fois , dans ces moments de peine auxquels personne n'échappe ici-bas , mon cœur s'est épanché dans le vôtre , ô Evêque qui avez aimé vos prêtres si tendrement !... Mais, en me séparant de vous, il me reste une consolation et une espérance : la contemplation de vos vertus m'a donné pour vous des sentiments de confiance , de vénération et d'amour qui ne s'effaceront pas , et mon espérance est que je vous verrai un jour dans le ciel. Amen.