CHAPITRE IX
Inqiiiéiii(l4?<i de conscience. — Vincent-de-Paul quille fiirilvemenl riiùlel de Gondi.
Le succès qui couronnait constamment toutes les entreprises de Vincent-de-Paul et son admirable vertu, dont le parfum, quoique caché, s’exhalait auprès et au loin , augmentaient de jour en jour la vénération que lui portaient tous ceux qui avaient le bonheur d’étre au nombre de ses amis ou de ses connaissances. On disait hautement que toutes ses œuvres étaient évidemment bénies du Seigneur , et que ce prêtre apostolique, que dévorait, comme David, le zèle de la maison sainte, était tout rempli de l’esprit de Dieu. Aussi, les principaux officiers de la maison de Gondi, les commensaux et les parens de cette famille opulente, lui prodiguaient-ils les plus grands égards, tandis que le comte et la comtesse
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le comblaient de bons traitemens et de marques de confiance , ne lui refusant jamais rien de ce qui dépendait de leur bourse ou de leur crédit.
Moïse , comme le remarque saint Ambroise , s’enfuit de la cour du roi Pharaon de peur que le bon traitement qu’il y recevait ne souillât son âme , et que la puissance qui lui avait été donnée ne fût un lien qui le retînt attaché. Saint-Vincent éprouva un scrupule de même sorte, et sentit s’éveiller, tout au fond de son âme, des inquiétudes de conscience. 11 se demanda si les témoignages d’estime et les marques d’honneur, qui lui venaient de tous côtés , étaient propres à le faire avancer dans la route épineuse de la perfection chrétienne ; si l’influence qu’il avait acquise sur une famille puissante entre toutes , ne finirait pas par enfler son cœur; si la grande affection qu’il éprouvait pour ceux qui lui donnaient tant de témoignages de bon vouloir, n’était pas un lien terrestre menaçant pour son détachement du monde ? Il crut découvrir à l’horizon lointain de cette mer d’été, où il voguait avec des brises douces et propices, l’écueil dangereux de la vaine gloire. 11 se répéta que le Christ avait commandé aux siens de quitter, pour le suivre, jusqu’à leurs plus proches et leurs plus chers, et il lui vint des pensées de départ et des projets de fuite.
Madame de Gondi, qui joignait à une dévotion
profonde et sincère la pénétration spirituelle
d’une femme habituée à vivre au sein des cours , ne tarda pas à démêler ce qui préoccupait saint Vincent-de-Paul et s’en effraya grandement.
Quoiqu’elle ne fût pas de ces femmes qui n’aiment la parole de Dieu que dans la bouche de leur directeur, qui préfèrent sa messe aux autres messes et les sacremens donnés de sa main à ceux qui ont de moins cette circonstance, choses qui dénotent en général un jugement peu éclairé et une tête faible , elle se trouvait si bien de la conduite droite et sûre de saint Vincent , elle était si persuadée , ce qui était vrai , quelle ne trouverait de sa vie un directeur semblable , qu’au premier soupçon quelle conçut de son dessein secret , elle le fit presque garder à vue dans son hôtel et s’alarma de sa plus courte absence.
Les craintes excessives de la comtesse ne firent que hâter une séparation dont l’idée seule la désolait. Vincent-de-Paul pensa plus sérieusement que jamais à la fuite ; car son départ devait être une fuite, sous peine d’avorter infailliblement. Mais avant tout il voulut consulter son oracle ordinaire , M. de Bérulle. S’étant donc rendu au couvent des Oratoriens , il s’enferma avec leur pieux supérieur, et lui dit simplement qu’il se sentait appelé de Dieu à s’employer dans quelque province éloignée au service et à l’instruction des pauvres gens de la campagne. M. de Bérulle , qui reconnaissait en Vincent-de-Paul un esprit fort éclairé des lumières de la grâce et qui allait
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toujours droit à Dieu, ne combattit point son projet et se mit à rêver aux moyens de lui en rendre l’exécution facile. Mais la Providence s était elle-même chargée de ce soin. Comme M. de Bérulle réfléchissait encore et queVincentde-Paul, assis à ses côtés , attendait en silence le résultat de ses réflexions , on lui remit une lettre du P. Bence, supérieur de l’Oratoire de Lyon , qui lui demandait un curé ferme , laborieux , désintéressé et capable , pour la cure de Chàtillon, où tout allait si mal, qu’on désespérait presque d’y apporter remède. Voilà une affaire qui vous va merveilleusement, dit M. de Bérulle en passant la lettre à Vincent-de-Paul avec un sourire , il y a beaucoup à faire et peu à gagner ; qu’en dites-vous? Je dis que j’accepte avec joie, répondit vivement celui-ci.
Il retourna promptement à l’hotel, confia, sous le secret , son départ à M. de Fresne , l’ancien secrétaire de la reine Marguerite , qu’il avait fait entrer en qualité d’intendant chez M. de Gondi , à la mort encore récente de cette princesse, et, prétextant un petit voyage, il partit pour Lyon dans une manière de voiture publique appelée coche , qui prenait son temps pour y arriver.
Une fois installé dans son bénéfice , le nouveau curé écrivit à M. de Gondi , qui faisait une tournée en Provence, le suppliant d’agréer sa retraite, puisqu’il n’avait pas, disait-il humblement, asseî de grâce ni de capacité pour l’instruction de
messieurs ses fils. Comme saint Vincent était la vérité même , il est à croire qu’il pensait réellement ce qu’il écrivait, et il n’est pas étonnant qu’il sentît qu’il fallait des connaissances auxquelles il était étranger, pour donner le dernier poli à l’éducation de jeunes seigneurs destinés à remplir les premières charges du royaume , et à faire une figure brillante à la cour. Le manque de grâce qu’il s’imputait nous ferait conjecturer meme qu’il avait quelque peine à maîtriser le caractère fougueux et l’àme impatiente de contrôle de Paul de Gôndi, le second fils du comte, qui fut depuis ce célèbre cardinal de Retz qui parlait latin comme Tacite, écrivait le français comme Voltaire, conspirait comme les Pazzi, et portait dans sa poche un stylet de Florence en guise de bréviaire. Il faut convenir qu’on se fût effrayé à moins. Cependant, ce jeune seigneur, le plus turbulent gentilhomme de France, vénérait et écoutait Vincent-de-Paul dans ses bons momens; la preuve en est qu’après les écarts d’une jeunesse pleine de tempêtes , il revint sincèrement à Dieu , et mit tous ses soins à édifier l’Église qu’il avait plus d’une fois affligée et scandalisée. Tant il est vrai qu’une éducation religieuse n’est jamais perdue.
Le général des galères , qui était bien convaincu de cette vérité, fut affligé au dernier point de la résolution imprévue que lui communiquait Vincent-de-Paul, et il en instruisit la comtesse qui ignorait encore, comme tout le
monde , que le précepteur de ses fils eût définitivement déserté son poste. La lettre de ce digne seigneur est pleine de si bons sentimens, que nous ne pouvons nous résoudre à en priver nos lecteurs ; la voici :
a Je suis au désespoir d'une lettre que ni a « écrite M. Vincent, et que je vous envoie pour « voir s’il n’y aurait point encore quelque remède « au malheur que ce nous serait de le perdre. Je « suis extrêmement étonné de ce qu’il ne vous a « rien dit de sa résolution , et que vous n’en ayez U point eu avis. Je vous prie de faire en sorte « par tous moyens que nous ne le perdions point; « car quand le sujet qu’il prend serait véritable, a il ne me serait de nulle considération, n’en a ayant de plus forte que celle de mon salut et a de mes enfans; à quoi je sais qu’il pourra beauf coup aider un jour , et aux résolutions que je « souhaite plus que jamais pouvoir prendre, et « dont je vous ai bien souvent parlé. Je ne lui ai « point encore fait de réponse, et j’attendrai de vos « nouvelles auparavant. Jugez si l’entremise de « ma sœur de Ragny , qui n’est pas loin de lui , « sera à propos ; mais je crois qu’il n’y aura rien « de plus puissant queM. de Bérulle. Dites-lui que « quand bien meme M. Vincent n’aurait pas la mé- « tliode d’enseigner la jeunesse , qu’il peut avoir « un homme sous lui; mais qu’en toutes façons « je désire passionnément qu’il revienne en ma « maison où il vivra comme il voudra^ et j’espère
<« moi-méme un jour vivre en homme de bien s’il « demeure avec moi. »
Cette lettre est du mois de septembre 1617, et madame de Gondi la reçut le jour de l’Exaltation de la sainte Croix, jour où elle apprit, à sa grande stupeur , la résolution de Vincent-de-Paul et le lieu où il s’était retiré. Ce lui fut, à la vérité, ainsi que le remarque Abelly, une croix bien pesante ; car elle ne cessa de pleurer depuis qu’elle eut reçu cette nouvelle , et elle en perdit tout-à-fait le sommeil et l’appétit. On peut juger des sentimens de son cœur par cette lettre qu’elle écrivait à une personne de confiance :
a Je ne l’aurais jamais pensé ; M. Vincent s’é- ** tait montré trop charitable envers mon âme, « pour croire qu’il voulût m'abandonner de la « sorte; mais Dieu soit loué; je ne l’accuse de « rien, tant s’en faut, je crois qu’il n’a rien fait « que par une spéciale Providence de Dieu, et « touché de son saint amour. Mais, de vérité, son « éloignement me parait bien étrange, et je con- « fesse que je n’y connais rien. 11 sait le besoin <t que j’ai de sa conduite , les affaires que j’ai « à lui communiquer, les peines d’esprit et de « corps que j’ai souffertes faute d’assistance , le « bien que je désire faire en mes villages, bien « qu’il m’est impossible d’eiltreprendre sans son « conseil; enfin mon âme est réduite à un très « pitoyable état. Vous voyez que M. le général « m’écrit sur cela avec grand ressentiment , que
IC mes ènfans dépérissent tous les jours, que le « bien qu’il faisait en ma maison et à sept ou huit K mille âmes qui sont en mes terres , ne se fera H plus. Quoi ! ces âmes ne sont-elles pas aussi bien « rachetées du précieux sang de Notre-Seigneur, « et ne lui sont-elles pas aussi chères que celles « de Bresse? A dire vrai, je ne sais comme « M. Vincent l’entend ; mais cela me semble « assez considérable pour faire mon possible pour « le ravoir. 11 ne cherche que la plus grande IC gloire de Dieu, et je ne désire pas aller contre « sa sainte volonté; mais je supplie de tout mon « cœur Notre-Seigneur de me le rèdonner ; j’en « prie aussi sa sainte Mère, et je les en prierais « encore plus fortement , si mon intérêt particule lier n’était pas mêlé avec celui de M. le géné- « ral , de mes enfans , de ma famille et de mes « sujets. »
Mais madame de Gondi , qui sentait toute l’étendue de la perte quelle avait faite dans la personne de saint Vincent, n’était pas fenune à s’en tenir à des plaintes inutiles , qui ne le lui eussent pas rendu. Comme ses intentions étaient louables, elle commença par invoquer l’appui de Dieu; elle pria beaucoup elle-même et fit prier toutes les maisons religieuses de Paris, afin que son saint directeur vînt reprendre les fonctions qu’il a^il abandonnées. Elle alla plusieurs fois tout en pleurs chez M. de Bérulle , dont elle connaissait l’ascendant sur Vincent-de-Paul, et lui donna de si
bonnes raisons que cet homme pieux , touché de ses larmes , de son éloquence et de sa résignation, finit par lui dire quelle pouvait, en sûreté de conscience , faire tout son possible pour ravoir saint Vincent-de-Paul; et comme il s’aperçut que la noble solliciteuse , toute ravie qu’elle était de cette décision, attendait encore quelque chose, il ajouta obligeamment qu’il écrirait lui-même à Vincent-de-Paul. Pour le coup , rien ne manqua plus à la satisfaction de la pieuse comtesse, et, comme la joie est expansive de sa nature, elle dit le lendemain , à dix personnes de la cour, que M. de Bérulle était l’homme du monde le plus consolant. Elle écrivit ensuite au curé de Châtillon une lettre, quelle soumit à l’approbation deM.de Bérulle avant de la faire partir, et elle y joignit la lettre de son mari , en priant saint Vincent-de- Paul d’en bien peser les termes, c’est-à-dire le grand regret que le comte témoignait de son éloignement, et son désir de le ravoir en le laissant maître des conditions.
Quoique saint Vincent-de-Paul eût dans le caractère un fond d’austérité qu’il cherchait lui-même à combattre , il était loin d’avoir Tâme froide , et ,il n’oublia jamais ni l’affection, ni les services de personne ; on peut conjecturer de là qu’il dut être sensible à l’attachement extraordinaire que lui témoignaient le comte et la comtesse de Gondi , et qu’il y eut lutte dans son àme entre sa cure de Chàiillon, où il n’apercevait encore que des
ronces et des épines, et la famille puissante qui lui fournissait avec tant d*ardeur et de zèle tous les moyens possibles de faire le bien.
Mais quoique son cœur penchât pour Thotel de Gondi , où il avait passé plusieurs années comme en famille , et où ses amis les plus chers étaient demeurés , il avait dans l’esprit trop d’abnégation personnelle et de détachement chrétien, pour suivre son inclination aux dépens de sa conscience. Or sa conscience parlait haut en faveur de l’église de Chàtillon , réduite à Tétât le plus déplorable , par les ravages de l’hérésie et l’indolence de ses pasteurs.
Refoulant donc violemment au fond de son âme ses amitiés terrestres et ses penchans particuliers , Vincent-de-Paul éleva son esprit à Dieu et lui demanda ses lumières pour connaître sa volonté , afin de la suivre. Le résultat des réflexions faites sous cette sainte influence fut contraire aux réclamations de madame de Gondi, et peu dejoiu*s après cette dame reçut, en réponse à sa pressante lettre, un refus formulé de la manière du monde la plus humble et la plus respectueuse, accompagné d’une exhortation pathétique à se conformer à la volonté de Dieu.
Mais la comtesse, forte de Tapprobation de M. de Bérulle et bien déterminée à faire les derniers efforts pour ravoir le saint fugitif, n’accepta point le refus qu’il lui envoyait, et, ne pouvant emporter sa fermeté d’assaut, elle résolut de la
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battre en brèche , pour ainsi dire, en Fattaquant par tous les points où il devait être humainement vulnérable. Tantôt il recevait des jeunes messieurs de Gondi et du terrible Paul lui-même , des lettres caressantes où il était pressé de revenir achever son ouvrage, qui tombait en ruine depuis son départ; tantôt c'était du cardinal évêque de Paris, leur oncle, qui descendait au rôle de solliciteur; ou bien c’étaient les principaux officiers de la maison de Gondi , et entre autres M. de Fresne, pour lequel saint Vincent-de-Paul avait tant d’amitié^ qui demandaient à grands cris son retour à Fhôtel. 11 ne se passait pas de semaine que quelque personnage d’élite, religieux ou homme de cour, n’écrivît à Vincent-de-Paul pour cet objet. Le tout-puissant M. de Bérulle écrivit luimême pour lui dire la désolation de la vertueuse comtesse, l’affliction du comte, et le désir extrême où chacun était de le voir revenir sur une résolution qui affligeait tant de gens de bien. Toutefois il ne lui donna point de conseil positif sur ce qu’il avait à faire , t laissant, lui disait-il en terminant , à sa discrétion de considérer ce que Dieu demandait de lui , et à sa charité de prendre la résolution qu’il jugerait la plus conforme à la volonté divine. »