‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 11 sur 50 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L’ église lie Cliàlilion. — Les prêtres gentilsliommcs. — Réforme.

La résistance de Vincent-de-Paul s'explique par la simple exposition de l'état des choses dans sa nouvelle cure, où la religion se mourait tout bellement , comme disait le petit nombre de bons catholiques qui se pressait encore autour de l’autel déserté. Le tableau que fait Abelly de cette malheureuse paroisse nous la montre rongée d’un côté par l’indifférentisme, et travaillée souterrainement de l’autre par l’hérésie. Laissons-le parler lui-méme ; car nous ne nous sentons que le courage de transcrire, c L’église de Châtillon avait été pric vée , depuis près de quarante ans, delà présence € de ses pasteurs. Les bénéfices qu’ils possédaient « à Lyonleur faisaient quitter le soin, et mépriser c la compagnie de cette église , leur légitime

« épouse, parce quelle était pauvre. Les six (( chapelains qui la desservaient ne lui faisaient « pas moins de tort par leurs scandales, que les « curés qui l’abandonnaient lui avaient apporté « de préjudice par leur absence. La plupart des « babitans suivaient la religion prétendue réfora mée; et ceux qui faisaient profession de la « religion catholique vivaient dans l’ignorance a des choses du salut , et ne le cédaient presque « point aux hérétiques dans le déréglement des a moeurs. Le temple matériel était aussi négligé « que le spirituel : on ne voyait en toutes ses (i parties ni la netteté, ni la décence requise. Les « murailles étaient toutes noircies de la fumée « que faisaient les lumières de poix-résine qu’on « y brillait. Les autels étaient dépourvus d’ornea mens ; les offices divins étaient célébrés sans « révérence et sans attention. Enfin ce saint lieu « servait aux ecclésiastiques et aux laïques à se « promener et à discourir, comme s’il eût été a destiné aux usages communs et ordinaires. »

On voit que jamais désorganisation ne fut plus complète , et que l’insouciance du clergé allait de pair avec l’indifférence brutale du troupeau. 11 fallait remettre en honneur la religion avec la discipline ; il fallait dégager tous les élémens d’ordre , de morale, de piété , que contenait ce triste chaos ; il fallait brider l’hérésie et rallumer la foi éteinte dans les âmes; Vincent-de-Paul vit d’un coup d’œil l’étendue et la difficulté de cette

entreprise ; mais il plaça son espoir en Dieu et se mit courageusement à l’ouvrage.

Le rôle de réformateur est un rôle brillant qui séduit beaucoup de monde , mais qu’un ou deux hommes par siècle sont seuls en état de jouer. Il feut , pour venir à bout de cette tâche ardue , beaucoup de mesure, de douceur, de charité, de patience, et c’est surtout dans ces sortes d’ouvrages qu’il faut se hâter lentement ; car la violence est mortelle à une réforme quelconque , et beaucoup plus à une réforme religieuse qu’à aucune autre. En effet, le déploiement prématuré de la force appelle infailliblement la résistance, et celui qui heurte de front les abus peut compter que les abus lui résisteront. C’est ce que prouve l’expérience de chaque siècle, et ce que les esprits cassans et absolus , qui n’ont pour fin que la gloire humaine, ne comprendront à aucune époque ; pressés qu’ils sont de faire un peu de bruit! Plus d’un échec compromettant pour l’autorité a eu la précipitation pour cause. Vincentde-Paul, dont les intentions étaient droites et qui n’ambitionna jamais autre chose que de plaire à Dieu, s’y prit avec une sage lenteur, et dénoua, sans se presser , ce qu’un autre aurait vainement essayé de rompre.

11 envisagea d’abord la position sous toutes ses faces ; elle était triste à décourager. D’une part , une église nue comme une grange , desservie par un clergé qui la désertait et qui avait honte d’étre

prêtre ; de l’autre , un troupeau composé en grande partie d’hérétiques ou de gens disposés à le devenir, et de pauvres que personne n’instruisait dans leur ignorance ni ne soulageait dans leur faim; puis une poignée de jeunes gens de noble naissance, qui ne croyaient , comme les anciens béros Danois, qu’à leur épéè , et qui étaient aussi fervens duellistes que froids chrétiens.

Par où cominencer? se demanda pensivement saint Vincent -de- Paul... Songeons au clergé d’abord ; nous nous occuperons ensuite du troupeau.

A la première visite qu’il rendit aux ecclésiastiques de sa paroisse , qui presque tous étaient cadets de familles nobles , il se trouva successivement en face de beaux gentilshommes en élégans costumes de cavaliers , avec les cheveux bouclés et tombans , qui étaient de mode sous Louis XII f, des moustaches de capitaine et la mouche espagnole au menton. Vincent-de-Paul ne parut ni scandalisé , ni surpris de les voir dans un équipage qui contrastait d’une manière si extravagante avec la gravité de leur état. Il ne se récria pas davantage sur les chiens courans qui étèndaient leurs membres devant l’âtre , ni sur les fusils de chasse de tous les calibrés , qui décoraient généralement le chambranle des hautes cheminées.

11 est tolérant, après tout , se dirent les prêtres gentilshommes ; il a appris à vivre chez les Gondi , il est fort humble d’ailleurs, et . traite avec res-

pect les hommes de naissance ; on pourra s'en accommoder.

Ils lui rendirent sa visite , et furent reçus avec beaucoup d’égards et de cordialité. Les relations qui s’établirent entre le nouveau pasteur et ses subordonnés, n’éurent rien de déplaisant pour ceux-ci ; le joug était si doux , qu’il ne pesait point, et le supérieur était si constamment affable , il se montrait si poli , si affectueux pour son entourage ecclésiastique , qu’on s’attacha fortement à lui sans même s’en apercevoir. Ce point gagné , Vincent-de-Paul commença à vanter, sans affec^ tation, l’excellence et la sainteté du caractère sacerdotal. « Les prêtres, disait-il, sont établis « pour réconcilier les âmes avec Dieu et les « hommes avec les hommes. Par le moyen des « sacremens , ils arrachent les âmes des mains « du démon pour les remettre entre les mains « de Jésus-Christ. Quel puissant motif d’honorer « le sacerdoce ! Oui, ajoutait-il avec chaleur, il « n’y a rien de si grand qu’un bon prêtre , puis- « que Dieu lui donne , ce qu’il n’a pas fait pour M les anges , toute puissance sur son corps natu- « rel et sur son corps mystique , sans parler du « pouvoir de remettre les péchés. Mais aussi «l’Église n’a point de pires ennemis que les « mauvais prêtres; c’est d’eux que les hérésies « sont venues ; c’est par eux que l’ignorance trône « parmi le pauvre peuple. Luther et Calvin étaient « prêtres. Messieurs! »

il s’était affligé, dès le commencement, du peu de dévotion avec lequel on célébrait les cérémonies de l’Église; et il en témoigna un jour sa peine. Comme on lui objectait que les cérémonies n’étaient qu’une ombre : « J’en conviens , dit-il , « mais c’est l’ombre des plus grandes choses ; d’où « il suit qu’on ne saurait y mettre trop de recueil- « lement, de modestie et de gravité. »

Unjour qu’il avait aperçu de loin un de ses prêtres chassant dans la plaine, il insinua que les apôtres ne chassaient pas; que les premiers chrétiens se privaient de ce passe-temps cruel , par humanité ; que les canons des conciles le défendaient aux ecclésiastiques, et témoigna, du ton de la prière et non pas de l’ordre , qu’on lui causerait la satisfaction la plus vive en laissant aux gentilshommes du siècle ce plaiiir-là. Les ecclésiastiques les mieux disposés se défirent de leurs^ chiens sur l’heure , et les autres , pour ne pas demeui*er en arrière de zèle, joignirent à ce sacrifice le sacrifice de leurs fusils ; le costume ne tarda pas non plus à être réformé.

Si saint Vincent-de-Paul instruisait son clergé par ses paroles, il l’animait encore plus à bieu faire, par ses actions. Il célébrait tous les jours la Messe avec la plus édifiante piété et ne manquait jamais un office. Il était très libéral envers les pauvres, par inclination et par le mouvement de la grâce. La dureté de cœur lui semblait, disait-il , monstrueuse dans les prêtres , et il dési-

rait fort que ceux de Châtillon prissent des sentimens de tendresse pour les misères du prochain. Son ingénieuse charité lui suggéra une idée admirable pour réussir dans son projet. Cessant de distribuer lui-méme ses aumônes , il les fit passer par les mains de ses prêtres , qui commencèrent ainsi à ses dépens leur apprentissage de bienfaisance. Il y a dans les bénédictions des bons pauvres et des honnêtes gens qu’on sauve des horreurs du besoin, quelque chose qui va au cœur, qui le remue et l’emplit d’une joie si vive, si pure, si pénétrante, quelle semble un avant-goùt de celle des élus. Vincent-de-Paul savait cela , et les membres de son clergé l’apprirent de lui. Ils ne se lassaient pas de répandre; mais la bourse du curé de Châtillon n’était pas malheureusement inépuisable. Nous n’avons plus rien à donner, lui direntils un jour. Hélas! ni moi non plus ,i dit Vincentde-Paul avec tristesse. — Mais c’est qu’il y a de pauvres familles qui manquent de linge totalement ! — Fouillez dans mes armoires , Messieurs , jusqu’à ce qu’ elles soient vides. — Ils manquent de vêtemens! — Prenez mes habits, et si cela ne suffit pas encore, je m’endetterai; que voulez-vous!

Il eut fallu avoir un cœur de bronze et des entrailles de rocher pour n’être pas attendri par de tels exemples. Aussi le clergé de Châtillon , qui était dissipé , mais non corrompu, se piqua-t-il bientôt d’une émulation généreuse. U devint compatissant , charitable , studieux, réglé dans ses mœurs;

en un mot il devint un clergé modèle, et la transformation fut si vraie, la piété s’enracina si bien dans lés âmes , qu’après le départ de Vincent-de- Paul, ils ne se relâchèrent pas en la moindre chose , et continuèrent d’étro l’honneur étl’édiKcation de leur diocèse. ''

Ce premier point gagné, il fallut songer au troupeau. Dieu qui avait envoyé notre saint pour relever son culte dans la Bresse , qui était particulièrement travaillée et désolée par l’hérésie , lui fit trouver, presque sous sa main, un ouvrier capable de le seconder dans cette difficile entreprise et de continuer son œuvre. Ayant entendu vanter M. Girard, prêtée de la paroisse de Jayat, en Bresse , cximme un homme dont la doctrine était excellente et la piété rare , il l’attira à Chàtillon ; et l’attacha à son église en qualité de vicaire. Comme il y avait entre ces hommes d’élite sympathie d’intention et analogie de pensée, ils se lièrent bientôt d’une étroite amkié , et com-r mencèrent à défricher de compagnie cette terre , si long-temps inculte , qui recevait ayec avidité la rosée de la parole sainte, et qui produisait ensuite de dignes fruits de pénitence. Leurs confessionnaux étaient assiégés d’une grande foule de peuple qui voulait faire des confessions générales, et Vincent-de-Paul s’appliquait à entendre tous les pénitens avec tant d’assiduité qu’il fallait l’arracher du confessionnal pour qu’il pùt manger ou dormir. Ces confessions furent suivies d’un

changeqieqt de piœurs tout-à-fait remarquable ; et cette paroisse devint aussi édifiante sous sa conduite , qu elle Tétait peu avant son arrivée.

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