CHAPITRE VIII
Première mission dans les campagnes.
Madame de Gondi ii avait pas que l’écorce de la dévotion , elle était foncièrement bonne et pieuse ; aussi , sous la conduite de son nouveau directeur, s’adonna-t-elle sans peine à une foule de bonnes œuvres. Cette noble femme, qui était une vraie reine parmi ses vassaux, faisait généreusement l’aumône à ceux qui vivaient à Fabri de ses hautes tours féodales. Son arrivée, annoncée et désirée long-temps à l’avance, portait la joie dans les chaumières. Tout ce qui languissait dans les tortures de la maladie ou dans les angoisses de la pauvreté, relevait la tête avec espérance quand approchait la saison de l’année où elle avait coutume de venir; car son cœur était plein de corn-
passion pour l’infortune , et ses mains pleines d’or pour la soulager.
8i la comtesse était attendue avec impatience, elle arrivait avec bonheur et ne semblait point regretter la vie des cours au milieu des champs. A cette époque peu artistique , elle ne pouvait conjurer l’ennui par les moyens qui sont à l’usage de ses descendantes; elle n’était ni peintre, ni musicienne, ni écuyère, et se fût signée de surprise à la seule mention d’une course au clocher ; d ailleurs elle ne lisait que des choses instructives ou édifiantes. Mais que les dames de notre siècle n’aillent pas se figurer pour cela que sa vie fut monotone et ennuyeuse ; elle avait ses distractions, quoiqu’elles fussent d’un autre genre que les leurs. Le soleil était-il brillant et le ciel pur, elle prenait pour but de sa promenade quelque cabane où elle allait porter des consolations , des secours et jusqu’à des soins personnels. De fois à autre elle arrivait à cheval, escortée par ses gens, dans quelque village de sa seigneurie, et, faisant asseoir colirtoisement autour d’elle les patriarches du hameau , elle s’enquérait si la justice y était bien administrée et si les officiers de sa maison fiiisaient leur devoir en gens consciencieux et intègres. Et- si quelque déni de justice, si quelque abus de pouvoir avaient eu lieu pendant son absence , le prévaricateur était sévèrement puni; car cette châtelaine, si gracieuse et si douce de son naturel, devenait inflexible
pour ceux qui avaient opprime le peuple. Quelquefois, assise comme Débora sous un arbre touffu, elle jugeait elle-même, avec un bon sens admirable, les petits différends qui s’élevaient parmi ses vassaux; elle s’employait pour terminer à l’amiable tous les procès qui venaient à sa connaissance, et se rendait surtout la protectrice de la veuve et la mère de l’orphelin. Le comte , qui l’aimait et l’admirait pour sa vertu , lui venait joyeusement en aide dans les grandes occasions , et ne refusait point d’employer son crédit à la cour en faveur de ses protégés. De son côté, Vincent-de-Paul exerçait activement son zèle par la visite des malades , par l’instruction des ignorans , et s’efforcait , par tous les bons moyens possibles , de gagner des âmes à Dieu.
Vers la fin de l’automne de l’année 1616, la famille de Gondi étant allée en Picardie , où elle possédait plusieurs terres , on fit quelque séjour au château de Folleville, situé dans le diocèse d’Amiens, ’et ce château, comme tous ceux qui appartenaient à la pieuse comtesse , devint bientôt le rendez-vous de tous les affligés et le théâtre d’une foule de bonnes œuvres. Un jour, un paysan picard vint prier saint Vincent-de-Paul de vouloir bien venir à Cannes , village à deux lieues du château , pour entendre la confession dïin laboureur dangereusement malade , qui désirait se confesser à lui. Vincent-de-Paul s’y rendit à l’heure même, et, quoique ce nouveau pénitent eût toujoiu*s
joui d’une excellente réputation, la pensée lui vint de l’engager à faire une confession générale pour mettre son salut en plus grande sûreté. Cet homme se troubla , hésita , et finit par avouer qu’il avait la conscience chargée de plusieurs péchés extrêmement graves qu’il avait toujours cachés à sou curé dans ses confessions précédentes , ne pouvant prendre sur lui d’avouer des choses qui lui faisaient honte. Vincent- de-Paul lui fit si bien comprendre l’énormité de la faute qu’il avait commise, et la grâce opéra si merveilleusement dans l’ème de cet homme, qu’il avoua publiquement et même en présence de madame de Gondi , dont il était vassal , ses confessions sacrilèges et les péchés crians de sa vie passée. Sur quoi la comtesse , saisie d’étonnement et pénétrée de compassion, s’écria en joignant les mains : « Ah! M. Vincent , qii’est-cc que nous venons d’entendre 1 il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Si cet homme, qui passait pour homme de bien, était néanmoins en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! monsieur, que d’âmes se perdent! Quel remède â cela? »
Le remède fut cherché et trouvé; saint Vincent-de-Paul lui-méme, qui fit plus tard le récit de ce qui s’était passé en cette rencontre à ceux de sa congrégation , nous l’apprend en ces termes :
« Ce fut au mois de janvier 1617 que ceci
HISTOIIIE
« arriva, et le jour de la conversion de saint Paul , Ci qui est le 25 , madame la comtesse me pria de c< faire une prédication en Téglise de Folleville, a pour exhorter les habitans à la confession gé- « nérale; ce "que je fis. Je leur représentai son « importance et son utilité , et puis je leur ensei- Ci gnai la manière de la bien faire. Dieu eut tant « d’égard à la confiance de cette dame (car le « grand nombre et l’énormité de mes péchés « eussent empéché le fruit de cette action), qu’il Ci donna bénédiction à mon discours ; et ces Ci bonnes gens furent si touchés de Dieu , qu’ils « venaient tous faire leur confession générale, cc Je continuai à les disposer à la réception des Ci sacremens par des instructions familières , et je Ci commençai à les entendre ; mais la presse fut Ci si grande, que ne pouvant plus suffire au travail. Ci Madame envoya prier les RR. PP. Jésuites Ci d’Amiens de venir à notre secours. Elle écrivit Ci au R. P. recteur, qui vint lui -même; mais Ci n’ayant pas le loisir de s’arrêter que fort peu Ci de temps avec nous , il envoya le R. P. Fourcc ché pour travailler à sa place. Celui-ci donc Ci nous aida à confesser, à prêcher et à catéchiser, Ci et trouva, par la miséricorde de Dieu, de quoi « s’occuper. Nous allâmes ensuite aux autres Ci villages qui appartenaient à Madame dans ces Ci quartiers-là, et nous y fîmes comme au premier.
Ci II y eut grand concours de peuple, et Dieu « donna bénédiction partout à nos petits travaux.
« \^oilà le premier sermon de la mission, et le » succès que Dieu lui donna le jour de la con- « version de saint Paul; ce qu'il ne Kt pas sans « dessein en un tel jour. »
La mission de Folleville étant la première que Vincent-de-Paiil ait faite, il la regarda toujours comme la semence des autres, et voulut que le souvenir en fût perpétuellement gardé parmi ses enfans. Chaque année, le 26 janvier, il offrait des actions de grâces à Dieu pour les suites merveilleuses que sa bonté avait données à sa première prédication, qui en avait enfanté tant d’autres, et il remerciait particulièrement la Providence de ce que le projet de la congrégation de la mission avait été conçu dans un jour d’aussi heureux augure que celui de la conversion de saint Paul. C’est pour cette raison que les missionnaires lazaristes ont toujours célébré depuis avec une dévotion spéciale et particulière, ce jour mémorable.
Madame de Gondi , ayant reconnu l’utilité des missions parmi le peuple des campagnes , conçut dès lors le généreux dessein de donner un fonds de seize mille livres à quelque communauté qui se voulût charger de faire des missions, de cinq ans en cinq ans, par toutes ses terres. Vincent-de- Paul, qui aimait fort les Jésuites, s’adressa d’abord à eux pour cela; mais le P. provincial, après en avoir écrit à Rome , crut devoir décliner la proposition. Les Oratoriens, auxquels on en parla en-
suite , n'acceptèrent pas davantage. Personne n’â donné les raisons de ce double refus , qui parait bien étrange; mais en étudiant l'époque, on découvre bientôt les motifs qui déterminèrent la compagnie de Jésus et celle de l’Oratoire à répondre négativement.
Les missions de France avaient des opposans parmi la noblesse catholique, surtout parmi cette partie de la noblesse qui possédait des bénéfices ecclésiastiques sur divers points du royaume. Craignant que ces prédications n'augmentassent , d’une manière nuisible à leurs intérêts, l'influence renaissante de l’Eglise , ils disaient hautement : « Depuis que l’on s’est rué tant sur les prédica- « tions et sur les prescheurs , nous n avons eu « qu’hérésies 'et jbrouilleries en France ; il faut « prescher les cannibales et gens qui n'ont eu « jamais la connoissance de nostre foy, ainsi que « les apostres ont fait sur les infidèles ; mais à « ceux qui sont une fois imbus en nostre foy et qui » sont déjà tous formez , les presches ne leur tt servent plus. » A quoi les protestans , qui conduisaient sourdement une propagande où ils faisaient intervenir jusqu’à la puissance de l’or, ajoutaient : « Que les prédicateurs catholiques ne visaient qu’à fanatiser les campagnes, et que ceux qui montaient en chaire le faisaient plus par gloire , par faste et par vanité , que pour l’édification du peuple. »
Ces attaques , malveillantes d’un côté et hai-
lieuses de rentre, furent probablement ce qui détourna les Jésuites et les PP. de l’Oratoire d entreprendre la mission que voulait fonder madame de Gondi.
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