CHAPITRE XI
Conversions. ^ Le jeune prodigue. — Le seigneur féodal. — Les femmes à la mode.
L’église de Châtillon ri’ayant pas de presbytère , le nouveau curé avait loué un appartement dans une belle maison qui en était voisine. Cette maison appartenait à un jeune homme , né de parens hérétiques , qui lui avaient laissé en mourant de grands biens dont il jouissait en enfant prodigue. Il est vrai qu ilavait abjuré leurs erreurs et qu il était catholique de fait ; mais quel catholicisme , bon Dieu ! Pas un des jeunes gentilshommes de Châtillon ne l’égalait en luxe, en folies , en déréglemens de toute nature. Aussi, reconnaissant sa triste supériorité dans toutes ces choses , l’avaient-ils proclamé leur chef. Il était le roi de l’orgie, le prince des viveurs, l’arbitre
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des duels, et il avait la main dans tous les mauvais coups qui compromettaient Fhonneur des familles; au milieu de tout cela, il avait le sens droit et le cœur excellent. On conseilla à Vincentde-^aul de quitter le toit de ce jeune fou. Non pas , répondit-il , c’est la Providence qui m’a conduit là , et j’y reste.
M. Beyvier était un extravagant du bel air, un raffiné d honneur, comme on appelait les dandys de l’époque , et partant un jeune homme exactement poli. Il témoigna , ainsi qu’il le devait , beaucoup d’égards et de respect à son nouveau locataire , qui , de son côté , rechercha sa société au lieu de la fuir. D’abord il ne fut pas question de religion dans leurs entretiens, que Vincent-de- Paul ne faisait rouler que sur des sujets instructifs et agréables. Ensuite , et par degrés , la pensée de Dieu se mêla naturellement à leurs discours. Se promenaient-ils dans la campagne, Vincent-de-Paul faisait remarquer à son jeune compagnon, les blés ondoyans dont les longs épis ' se courbaient vers le sol, et les arbres chargés de fruits savoureux qu’on distinguait dans les vergers ; de là il prenait texte pour vanter les soins maternels de la Providence. M. Beyvier se prenait-il à admirer le plumage d’un oiseau , l’émail d’une fleur, l’éclat d’une étoile... 11 existe quelque chose de plus beau encore , disait le saint avec un sourire. — Quoi donc? — Dieu
HISTOIilE
qui est la source de toute perfection et de toute beauté (i).
Aux entretiens agréables , succédèrent bientôt les raisonnemens sérieux et meme les douces remontrances. M. Beyvier écouta, fut persitadé et se convertit. Grande fut la clameur des jeunes désœuvrés, dont il désertait le drapeau, à la nouvelle de cette conversion qu’ils avaient traitée d’impossible ; mais les gens de bien l’admirèrent et les saints s’en réjouirent au plus haut des cieux. « On vit avec étonnement, dit Abelly, ce jeune « homme, de violent qu’il était, devenir modestè; « de débauché, dévot, et de scandaleux, exem- I» plaire. Il renonça aux amitiés criminelles qu’il n avait contractées pendant ses déréglemens, « fit des restitutions considérables pour les dom- « mages qu’il avait causés à diverses personnes H pendant ses excès, et céda même quelques fonds (( de terre qu’il craignait de détenir injustement H aux propriétaires légitimes. »
Mais ce fait, tout prodigieux qu’il avait paru à beaucoup de mcmde , s’effaça presque devant la conversion plus éclatante et plus inesp érable
(i) Quoique Vincent-de-Paul fût bien loin d’avoir l'imaginalion pqëtique et gracifpse de ton illustre ami > saint François de Sales, son liabitude de mêler la pensée de Dieu à chaque objet qui s’offrait à lui, le faisait entrer quelquefois dans le même genre. On a trouve ces paroles écrites de sa main : « Qu’est-ce qu’il y a de comparable à la beauté de Dieu, qui est le principe de tonte la beauté et de tonte la perfection des créatures? K’osl-ce pas de lui que les fleurs, les oiseaux, les astres, empruntent leur lustre et leur beauté? » ■
éncore de Balthazar de Rôgemont, baron de Chandé.
Ce haut et puissant seigneur , dont le crédit était fort grand et la fortune immense , habitait alors son château baronnial de Chandé, en Bresse; un vrai château-fort, aux tourelles pointues et aux fossés pleins d’eau verdâtre , auquel se rattachait plus d’une légende superstitieuse et plus d’un souvenir de justice sommaire, qu’on se racontait dans les cabanes pendant les veillées, quand les portes étaient bien closes et qu’on était sûr de ses auditeurs. Le caractère du baron n’était pas moins formidable que l’aspect de son gothique château. 11 était si prompt à découvrir une offense, si ômbrageux sur le point d’honneur, et si disposé à vider la moindre querelle l’épée à la main, qu’il avait acquis la sinistre réputation du plus fameux duelliste de son époque, et Dieu sait pourtant s’il y avait à cet égard concurrence de célébrités (i) !! Ce dangereux seigneur, devant lequel tout genou pliait à dix lieues à la ronde et avec lequel chacun s’efforcait de vivre en paix et en amitié , gardait pourtant , sous son propre toit,
(i) On fit voir à Henri IV, par plus de sept mille lettres de grâces expédiées à la chancellerie, qu’il y avait eu au moins sept ou huit mille gentilshommes tués en duel depuis 1 7 ou 18 ans. Le combat de la Châtaigneraye et de Jarnac dans la cour du château de Saint>Germain-en- Laye, le 10 juillet 1647, a été le dernier duel autorisé. Henri 11 fut si fâché de la mort de la Châtaigneraye, son favori, qu’il jura solennellement d'abolir ces sortes de combats; il tint parole, et les lois sévirent; mais les duels n’en devinrent pas moins fréquens.
un hôte grondeur et fâcheux avec lequel il était au plus mal. Cet être indépendant de son autorité , qui lui faisait entendre , au fond des nuits , des voix depuis long-temps glacées par la mort , et qui soulevait les dalles armoriées des chapelles et les gazons des cimetières pour entourer sa couche de fantômes, c’était... sa propre conscience.
Long-temps il l’avait crue étouffée dans son sein sous le poids des fautes énormes qu’il entassait l’une sur l’autre ; mais elle s’était tout-à-coup réveillée et le bourrelait de remords ; car , si mauvais qu’il fût , M. de Rogemont n’avait pas répudié tout sentiment de foi : cela n’était pas encore de son siècle; et s'il était assez hardi pour enfreindre les lois de la terre , il n’en était pas venu jusqu’à braver la justice de Dieu. 11 flottait incertain entre mille pensées inquiètes et mille regrets impuissans, lorsqu’il entendit, parler, par hasard, de Vincent-de-Paul. L’esprit du Seigneur est sur lui , disait-on ; car il relève tout ce qui est brisé, console tout ce qui gémit, et ramène à Dieu tout ce qui s’égare. Oh ! se dit pensivement le seigneur féodal , s’il pouvait conjurer les spectres de ma conscience !;.. s’il avait aussi des paroles de pardon pour moi !... Pourquoi n’irais-je pas à lui comme les autres? J’irai, je l’écouterai , je lui parlerai à ce digne prêtre; je saumi de lui si ma damnation est scellée , ou si Dieu veut encore de moj.
Le lendemain , le baron de Chandé, enveloppé dans son manteau et son feutre enfoncé sur les yeux, comme s’il eût médité quelque nouveau meurtre, monta sur son cheval et défendit d’un geste à ses gens de l’accompagner. • Quelque affaire d’honneur plus désespérée que les autres , dirent les officiers de sa maison en le suivant des yeux ; il y restera quelque jour, malgré son habileté dans l’escrime ! » Le baron , peu soucieux de ce qu’ils pensaient , tourna la tête de son cheval du côte de Chàtillon et ne descendit qu’à la porte meme de l’église , où il savait que saint Vincent prêchait ce jour-là.
On peut juger de l’étonnement où son entrée, plongea l’auditoire , et des regards qui furent échangés à cette occasion; mais lui, se jetant sur le premier siège venu, se mit à écouter le prédicateur en homme qui ne s’occupait pas d’autre chose.
Il revint à la prochaine prédication ; à la suivante , il revint encore. II eut ensuite des entretiens particuliers avec saint Vincent , et , bientôt après , il fit une confession générale. Cette conversion fit un bruit énorme ; mais ce fut bien autre chose lorsqu’on vit ce seigneur, véritablement touché de la grâce vendre sa terre de Rogemont et employer plus de trente mille écus qui lui en revinrent à faire des aumônes et diverses œuvres de piété. Le château de Chandé subit une transformation aussi merveilleuse que son maître;
la vieille forteresse féodale baissa ses pontsdevis , et devint comme un port ouvert à toutes les infortunes. Le baron lui-méipe allait visiter les malades et les pauvres de ses'domaines; et quand il était obligé de (aire des absences, ce qui lui arrivait assez rarement, il se faisait remplacer par ses domestiques. Sa libéralité eût causé sa ruine, si Vincent-de-Paul ne Feùt arrêté. Il s’en plaignait un jomr à un religieux de l’Oratoire : « Oh! mon père, disait ce vrai pénitent, que ce w titre de seigneur me fatigue et que ces biens me M pèsent! C’est monsieur Vincent qui me tient en « cette contrainte ; je puis vous assiurer que s’il me « laissait faire, avant qu’il fût un mois, le baron « de Cbandé ne serait plus seigneur d’une touffe « d’herbe; car je m’étonne qu’un chrétien, voyant U le (ils de Dieu si pauvre sur la terre, ose rien « retenir en propre. »
Un jour qu’il était en voyage, s’occupant de Dieu, chemin faisant, comme d’habitude , il se mit à s’examiner sérieusement sur ses progrès dans le détachement du monde ; il passa scrupuleusement en revue ses affaires, ses alliances , sa réputation, les grands et les petits amusemens du tœur^ conune disait saint Vincent-de-Paul, et il se trouva vide d’affection pour toutes ces choses. Au moment où il faisait un geste de joie , son manteau s’entr ouvre, et il voit briller au soleil la garde de sa bonne épée. Un nuage sombre passa sur son front, et il baissa les yeux comme un écolier pris
en faute; car cette ëpée lui était plus chère que ses baronnies , et il ne l’eût pas donnée pour gros comme son château d’or. Dieu n’exige pas ce sa-^ orifice d’un gentilhomme, dit^il après une longue pause ; c’est l’épée de mes pères : une épée qui a brillé dans les champs d’Italie en combattant pour les querelles de la France ! la briser! je ne pourrais pas ! 11 la tira lentement du fourreau et regarda sa lame brillante et polie. Elle m’a sauvé, après Dieu, de bien des périls, dit<i>il èn se« CQuant la tête ; que ferai-je sans elle si l’on m’atta* que? Mais aussi , ma bonne lame espagnole , si nous nous trouvions ensemble dans quelque rixe, tu sauterais de toi-même hors du fourreau pour y prendre part; je te connais, et moi aussi!... U la regarda de plus près , et tout^*coup un frisson parcourut ses membres. Il y reste du sang, dit-il ; oh! mon Dieu, quel reproche! Cette épée a percé le cœur d’hommes que j’ai long^temps ap'*' pelés mes amis ; elle a rempli tragiquement des tombes qui seraient encore vides sans elle ; par elle ont coulé les larmes de la veuve ; par elle , les larmes de l’orphelin ! et je t’épargnerais, instru* ment de mes crimes ! Il descendit de cheval , et s’approchant d’une roche isolée qui se trouvait au bord du chemin , il la frappa de son épée avec une telle violence, que la lame vola en éclats. Cela fait, il reprit sa route sans oser retourner la tète; car son cœur saignait au dedans de lui.
11 racontait, long-temps après, à saint Vincent--
de*Paul la lutte qu il avait eu alors à soutenir et combien peu il s’en était fallu qu’il n’en sortit pas avec la victoire. « Mais l’acte de détachement « que je fis, ajoutait-il, en brisant cette chaîne de cc fer qui me tenait captif , me donna une liberté « si grande, que jamais plus, depuis ce moment-là, « je n’ai eu d’affection à chose périssable. »
Diéu voulut enfin récompenser les saintes œuvres de ce bon seigneur; mais il le prépara à la gloire par une maladie aussi longue que douloureuse. L’excès des douleurs ne lui arracha jamais^ la moindre plainte ni le plus léger signe d’impatience. Après avoir réparé dignement les fautes de sa vie passée et s’étre conduit plusieurs années en parfait chrétien, il mourut à Lyon d’une mort de prédestiné, sous un humble habit de religieux qu’il voulut revêtir , lui , le haut et puissant seigneur , à ses derniers momens , en dernier signe de pénitence.
Mais ce n’était pas seulement parmi le sexe fort que Vincent-de-Paul recrutait des âmes au Seigneur ; le sexe faible fut appelé au travail de la vigne mystique , et , après avoir répondu à l’appel , il ne se montra pas le moins ardent à l’ou* vrage.
• ChàtiOon possédait alors deux jeunes femmes de qualité, qui en étaient comme les reines.
C’étaient Françoise de Mayseriat, épouse de M. de la Chassaigne, et Charlotte de Brie, nouvellement mariée au seigneur de Brunand. Elevées dans le
grand monde, habituées à toutes les jouissances du luxe, elles menaient une vie honnête, au fond , mais fort dissipée , et leurs mœurs étaient toutes mondaines. Comme en ce temps-là une femme bien née ne pouvait se dispenser de paraître à l’église, ne fût-ce que pour y médire sous son éventail, ou pour y bâiller au sermon, mesdames de la Chassaigne et de Brunand y venaient avec les autres pour y faire assaut de toilette et de causerie ; elles s’y trouvaient donc lorsque Vincent-de-Paul y prêcha pour la première fois et qu’il traita de la révérence qu’on doit au lieu saint avec une chaleur, une logique et une éloquence , qui impressionnèrent vivement l’assemblée. Les deux reines de Chàtillon, appréciant, en femmes d’esprit , leur nouveau pasteur , résolurent de lui témoigner l’estime qu’ elles avaient conçue pour son mérite , en lui disant une visite d’honnéteté. Elles firent leur entrée en véritables grandes dames , la tète haute , le maintien assuré , et si couvertes de soie , de dentelles et de pierreries quelles eussent ébloui tout autre que Vincent-de-Paul. Mais tout ce luxe n’inspira au nouveau curé que des pensées de regret et de compassion. Comme saint Jean Chrysostome , il soupira en voyant suspendue aux oreilles de ces femmes du grand monde la subsistance de mille pauvres, et supputa combien de làmilles seraient sauvées des horreurs de la faim par une faible partie de ce luxe inutile. Ce qu’il
pensait, il le laissa voir, et mit tant d’onction dans ses paroles, tant de sagesse dans ses discours ^ qne les deux jeunes femmes se regar^ dèrent l’une l’autre , baissèrent les yeux et rougirent d’une parure dont elles s’étalent le matin mutuellement félicitées. Vincent-de-Paul s’aperçut de l’effet que produisaient ses paroles et fit valoir les avantages de l’aumônè, les douces joies de la pitié, le bonheur d’étre admis, après une vie sainte , au nombre des anges. Il en dit tant, que les larmes, cette rosée du cœur, comme les appelle saint Augustin, roulèrent lentement dans les yeux des deux jeunes dames ; elles se pressèrent la main en silence, et tout fut dit; la conversion était açhévée.
Quelques jours après, toute la ville se demandait ce qui était arrivé à Françoise de Mayseriat et à la belle Charlotte de Brie. Plus de vétemens brochés d'or, plus de diamans, plus de faste; on ne jouait plus dans leurs salons ; le bal n’y étalait plus ses folles et périlleuses joies ; on les voyait assidues à l’église, et, quelquefois, on les apercevait se glissant, comme deux ombres blanches, sous le toit de quelque indigent auquel personne ne pensait. Le monde élégant jeta les hauts cris. N’était-ce pas assez d’avoir perdu M. Beyvier, qui devenait saint à vue d’œil au grand regret des jeunes étourdis de la ville, sans perdre encore les deux plus charmantes femmes detQutç la Bresse? que deviendraient les cercles
de Cbàtillon si Fexemple se propageait? Le monde essaya de ressaisir les deux fugitives, mais le monde ne réussit pas. Françoise et Charlotte avaient pris le meilleur parti et s’y tinrent.