‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 13 sur 50 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La confrérie des Servantes des Pauvres. — La famine. — La peste.

Un jour que saint Vincent se disposait à monter en chaire , madame de la Chassaigne le pria de vouloir bien recommander à la charité des fidèles , une famille malade qui expirait de misère et de besoin dans une chaumière située a peu de distance de la ville. On pense bien que le digne curé n’eut garde de négliger une pareille recommandation. Laissant donc de côté le texte qu’il avait préparé pour son auditoire , il improvisa quelque chose de si touchant sur l’assistance qu’on doit aux pauvres et aux malades, que les cœurs les plus durs se sentirent attendris. On eût dit Moïse frappant le rocher d’où jaillissait une source vive. Aussi , en sortant de l’Église , et sous l’influence des émotions chari-

tables que le prédicateur avait excitées, chacun se mit-il en devoir de suivre son conseil et de prouver sa foi par ses œuvres. Les vêpres finies , saint Vincent s’achemina vers la pauvre maison avec quelques habitans de la ville ; mais son^ étonnement ne fut pas médiocre en se trouvant devancé par une foule de personnes qui s’étaient hâtées de porter aux pauvres malades des provisions de toute espèce. 11 sourit; mais secouant aussitôt la tête , et se tournant vers mesdames de la Chassaigne et de Brunand : «Voilà, dit-il, une « grande charité qu on a faite ici ; mais elle n’est « pas bien réglée. Ces pauvres malades ont trop « de provisions à la fois ; une partie sera gâtée .«• et perdue , et puis ils retomberont dans leur « première nécessité. »

Que faire alors pour assurer l’existence de ces pauvres gens et de ceux que nous « découvrirons encore? demandèrent à la fois les jeunes et vertueuses dames.

« J’y penserai devant Dieu et vous rendrai « réponse dans huit jours , répondit le saint. »

Le jour désigné , elles vinrent chercher la réponse promise. Vincent-de-Paul les reçut avec son respect d’habitude , loua leur zèle , exigea qu’elles donnassent leur opinion, et leur proposa ensuite quelques points qu’il jugeait ^nécessaires au succès de l’œuvre charitable à laquelle elles se dévouaient avec tant d’abnégation, de zèle et de générosité.

HISTOiBE

Elles entrèrent dans ses vues avec une parfaite soumission d’esprit, et lui demandèrent un réglement afin de ne rien oublier des choses qu’U leur avait dites. Vincent-de-Paul leur en fit un, et, après s’étre assuré de ses bons effets, il le soumit à M* de Marquemont , archevêque de Lyon , qui l’approuva le 24 novémbre 1617, avec cette clause expresse : que VineenUde-Paul y pourrait ajouter ou retrancher tout ce que bon lui semblerait.

Avant cette approbation de Tautorité supérieure , saint Vincent n’avait encore fait qu’un simple essai de cette confrérie ; mais lorsqu’il la vit autorisée par la puissance ecclésiastique, il mit sérieusement la main à l’œuvre. Une quinzaine de dames furent enrôlées, le jour delà Conception de la sainte Vierge, au nombre des Servantes des Pauvres^ dans la chapelle de l’hôpital, et, quelques jours après, beaucoup d’autres se firent inscrire. A chaque, réception, Vincent**de-Paul leur frisait un discours tout embrasé de charité , et il leur répéta plusieurs fois : que si elles s'acquittaient fidèlement de leur devoir, les pauvres leur manqueraient plutôt que le fonds nécessaire pùur les assister.

Quand on songe au peu de revenu assuré qu’avait cette confrérie naissante, on ne peut trop admirer la confiance en Dieu de ceux qui la fondèrent. Cette confiance fut jointe à toutes les précautions qui pouvaient lui faire prendre vie ,

mi la bénédiction de Celui qui multiplia les pains dans le désert, ne lui manqua pas. La source était petite ; mais c était une source bouillonnante et vive , qui jaillissait d’une roche sainte ; quelle que fût la dureté des temps , elle coula tou* ^ Jours.

. La confrérie de la Charité était instituée pour assister corporellement et spirituellement les ma* lades pauvres^

Pour avoir droit à son assistance , il fiedlait être pauvre ^ malade et habitant du lieu où elle était établie, au moins depuis trois mois.

Les pauvres malades incurables , tels que les hydropiques , les paralytiques, les estropiés et ceux qui n’avaient d’autres maladies que la faiblesse et la langueur, ne devaient pas être assistés par la confrérie , parce qu’ils en eussent bientôt épuisé le fonds; maison pouvait faire des quêtes pour eux.

La confrérie n était pas obligée non plus de se charger des pauvres malades passans; mais elle pouvait les faire transporter dans un hôpital voisin, s’il en existait. On pouvait recevoir les pestiférés, mais on ne les visitait pas ; on se servait des précautions d’usage pour leur faire tenir les choses dont ils avaient besoin.

Les . secours que les dames de la confrérie allaient porter aux pauvres malades , consistaient en autant de pain blanc que chaque malade en pouvait manger sans s’incommoder; on y

joignait une demi-livre de viande (veau, mouton ou bœuf), un potage gras et un demi-setier de vin. Aux jours maigres , on remplaçait la viande par des œufs frais, dü beurre, des confitures, des fruits cuits et autres choses semblables.

Les malades dînaient en été à neuf ou dix heures du matin, et en biver à dix ou onze heures^ au plus tard ; ils soupaient à cinq heures du soir, en hiver, et à six, en été. On leur donnait en outre quelque chose à déjeuner le matin, et ils goûtaient vers trois heures de Taprès-midi. En hiver, on fournissait aux malades du bois pour se chauffer. On ne discontinuait pas de leur porter ces secours qu’ils ne fussent guéris et en état de reprendre leur travail.

On fournissait une garde aux dépens de la confrérie à ceux qui étaient à l’extrémité et qui n’avaient personne pour les soigner. Souvent, les dames de la confrérie remplissaient elles-mêmes ce pieux devoir pour les disposer à recevoir les derniers sacremens.

Lorsque les malades devaient recevoir la communion , une de ces dames venait , dès la veille , pour veiller à ce que tout fût fait avec la propreté et la décence nécessaires. La chambre du malade était tendue de linge blanc; on la jonchait de fleurs mêlées d’herbes odoriférantes , et l’on dressait, en face du lit, une table où l’on, plaçait un crucifix entre deux cierges , et un bé-, nitier. Ce petit autel, d’un caractère tout primitif.

n’avait pour luxe que le luxe riant et simple de la nature : des touffes de violettes au printemps, des roses en été, du thym et du romarin en hiver; pompe sans frais, agréable au Dieu pauvre qui naquit sous le toit d’un artisan obscur , et qui alla chercher ses apôtres parmi des pêcheurs.

Ces préparatifs , qui éloignaient toute idée sombre de l’imagination du malade, le posaient en héros d’une petite fête. Autour de lui des fleurs, devant lui des lumières , à ses côtés de nobles dames qui s’intitulaient humblement ses servantes; et puis le clergé arrivant avec un dais escorté de flambeaux que portaient les jeunes hommes les plus distingués de la ville , à la tête desquels était toujours M. Beyvier qui en avait donné le premier l’exemple. Il restait de tout cela des aumônes et des prières faites fraternellement par le pauvre et le riche, tous à genoux au même niveau devant la croix. C’était beau !

Cette confrérie fut une seconde Providence pour Ghàtillon et les villages d’alentour. L’été qui suivit le retour de Vincent-de-Paul à Paris fut très mauvais pour les biens de la terre, et il en résulta une disette qui devint bientôt une vraie famine pour la classe laborieuse , dont le salaire était très faible alors , et à plus forte raison pour la classe indigente. Les dames de la confrérie, à la tète desquelles étaient Françoise de la Chassaigne et Charlotte de Brunand , les deux jeunes converties de Vincent-de-Paul, aidées de M. Çey-

vier qui répandait l’or avec autant de profusion pour Faire le bien qu’U lavait répandu jadis pour faire le mal , conjurèrent le fléau et sauvèrent la population nécessiteuse de Chàtillon.

La peste suivit la faunine , et presque tout ce qui avait une maison aux champs déserta la ville pour échapper à la contagion. Mais que ne peut la religion chrétienne sur de nobles âmes ! Lés servantes des pauvres , ces femmes adorées de leurs familles^ dont elles étaient à si bon droit l’orgueil et l’honneur, s’en séparèrent pour secourir une population expirante. Elles qui avaient des châteaux où elles eussent pu s’isoler et braver la peste , elles s’établirent aux portes de la ville , au milieu d’un air corrompu et dans de misérables chaumières, d’où elles envoyaient des secours de toute nature aux pestiférés. Chacun regardait de loin , avec une admiration respectueuse , ces toits de chaume , qui couvraient tant de courage et de vraie grandeur; tout secours venait de là et toute espérance s’y reportait. Dieu se laissera fléchir par une vertu si pure et un dévouement si extraordinaire , disait-on. En effet la violence du mal diminua bientôt , l’air se purifia, et le peuple dit, en bénissant Dieu de sa délivrance : C’est à cause d’elles !

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