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CHAPITRE XIII

Départ de ChâUllon. — Retour à Paris.

La moisson mystique était en pleine verdure et Ton voyait déjà se former les épis ; tout allait à souhait ; moins d’une année avait suffi pour réformer le clergé et convertir le peuple. L'église, redevenue une demeure sainte, avait été em* bellie par les riches offrandes de M. Beyvier et les largesses plus grandes encore du puissant seigneur de Rogemont. La confrérie prospérait, le peuple se reprenait de toutes ses forces à la religion secourable qui soulageait sa faimd’a];>ord, et lui apprenait ensuite comment il faut s*y prendre pour servir Dieu. Les protestans abjuraient les uns après les autres , et Vincent-de-Paul bénissait le ciel. Mais Dieu l’appela bientôt autre

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part; car là son œuvre était finie, et il y avait tant d’ouvrage ailleurs!

Par une belle soirée d’octobre , un voyageur descendit de cbeval à la porte de M. Beyvier, et se fit annoncer au curé de Cbàtillon , qui . accourut à sa rencontre avec une vive expression de joie. On sut bientôt que ce voyageur arrivait de Paris, car on sait tout promptement dans une petite ville , et à la question empressée, qui est-ce? qu’on adressait de toutes parts aux gens de M. Beyvier, on eut pour réponse que c’était l’intendant d’un grand seigneur et d’un baut dignitaire , qui venait voir tout exprès le curé dont il était l’intime ami. C’était en effet M. de Fresne en propre personne, que l’on députait à Vincentde-Paul, en désespoir de cause, afin de voir si son éloquence soutenuë de l’amitié que notre saint avait pour lui, ne viendrait pas à bout de ce que les lettres n’avaient pu faire.

Les habitans de Cbàtillon savaient confusément que leur curé avait été quelque chose cbez le général des galères; mais il parlait si peu de soi qu’on était loin de lui soupçonner du crédit à la cour, de hautes amitiés et une réputation de science théologique, qui ne le cédait qu’à sa réputation de vertu. M, de Fresne , qui fut accueilli hospitalièrement dans les meilleures maisons de la ville, à la considération de son saint ami, causa donc une surprise générale en disant les choses comme elles étaient, et ne fut pas moins étonné pour sa

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part de la réserve extrême de saint Vincent.

Comment , s’écriait-il , il ne vous a pas dit qu’il a été plusieùrs années abbé de Saint-LéoAarddu-Chaume et aumônier de la reine Marguerite ?

— Il ne nous a jamais rien dit de pareil, lui répondait-on.

— Qu’il a des amis puissans à la cour de Rome, et de plus puissans encore à la cour de France?

— En aucune manière .

— Qu’il a fait des missions merveilleuses en Picardie et que la famille de Gondi est à ses pieds pour le ravoir ?

— Ah! mon Dieu! que nous dites-vous là!

— Que l’évéque de Paris (i) lui-méme est descendu auprès de lui au rôle de solliciteur ?

— Du tout!

— Qu’il a eu , il y a peu d’années encore , une mission diplomatique auprès de notre défunt roi, de vaillante mémoire, dont il s’est acquitté avec une habileté aussi rare que le désintéressement qu’il a montré ensuite est peu commun?

(i) Le siège épiscopal de Paris. ne fui érigé en archevêché ({uc cinq aiisaprés, c’est-à-dire en 1623, sur la demande dnroi Louis XIIL Grégoire IX, à qui Charles V avait fait la meme demande en 1376, avait répondu qu’il en était empêché, attendu que l’Eglise de Paris était encore bien petitement dotée. (Duchesne, Histoire des cardinaux de France.) — Les archevêques de Paris furent faits ducs et pairs par lx)ms XIV , en 1674 ; Us prenaient place au parlement parmi les pairs laïques.

— Nous ne savions pas un mot de cela !

— Mais que vous a-t-il dit alors quand vous Tavez questionné sur ses antécédens ; car on veut tout savoir en province ?

— Il nous a dit qu’il était un pauvre prêtre gascon, qui avait gardé des troupeaux pendant son enfance...

— ^ Oh ! dit M. de Fresne en se prenant à rire , je le reconnais là î

— Ainsi , vous venez nous le prendre ? lui de» manda-t-on d’un air consterné.

J’y ferai du moins mon possible, répondit l’intendant avec une grande franchise. En effet , il ne négligea rien pour persuader au curé do ChâtiUon que sa tâche en Bresse était terminée et qu’il devait reprendre celle d’évangéliser les vassaux du comte de Gondi. Saint Vincent se sentait l’homme des campagnes, et les missions villageoises avaient toujours été son œuvre de prédilection. Cependant il ne se rendit pas sur l’heure, et apporta, pour demeurer où il était, beaucoup d’excuses et de raisons, auxquelles M. de Fresne opposa des raisons plus fortes, Vincentde-Paul, qui ne s’engouait point de son opinion , convint franchement qu’il était ébranlé ; mais il ajouta qu’il n’osait point décider lui-méme une affaire aussi importante, et qu’il serait bien aise de prendre avis de quelque sage religieux.

— -^Que dites-vous du R. P. Bence, supérieur de l’Oratoire de Lyon , demanda M, de Fresne?

~ Qu’il me convient fort, repartit le saint, flh bien , reconduisez-moi jusqu’à Lyon ; nous le verrons ensemble, et, s’il n’est pas de mon sentiment, je me soumettrai.

Au bout de quelques jours , cpii parurent fuir comme l’ombre aux deux amis également heureux de se retrouver ensemble , ils partirent pour Lyon et se rendirent à l’Oratoire.

lic P. Bence , après avoir écouté les raisons pour et contre , resta en suspens et n’osa risquer une décision positive. Il conseilla cependant à Vincentrde-Paul de retourner à Paris, et là, poursuivitoil, aidé des bons avis de votre pieux directeur, le R. P. Bérulle (i), qui connaît mieux que mot ce qui vous est bon, vous pourrez discerner avec plus d’assurance quelle est la volonté de Dieu.

Ce conseil adopté, Vincent-de-Paul écrivit à M. de Gondi , qui était encore à Marseille , qu’il espérait faire un voyage à Paris dans deux mois , et qu’on verrait ce que Dieu ordonnerait de lui. Il écrivit également à la comtesse, par M. de Fresne, sans s’engager à nulle chose. Peu de temps après son retour à. Chàtillon , il reçut du général des galères une réponse ainsi conçue :

« J’ai reçu depuis deux jours la lettre que vous

(l) Pisrrt de BeroUe» cardinal, fondateur et premier supérieur de U con^régetien de l’Oratoire, fut lon0..teaip» direcieur de ViuceiMde-Paol ; il avait été aumôniér de Henri IV, et refusa toujours delfi é^étpte. Ses ouvrages respirent la plus tendre piété.

« m’avTBz écrite de Lyon, où je vois la résolution « que vous avez prise de faire un petit voyage à « Paris sur la fin de novembre , ce dont je me ré- « jouis extrêmement, espérant que je vous y verrai « en ce temps>!|à, et que vous accorderez à mes K prières et aux conseils de tous mes bons amis, « le bien que je désire de vous. Je ne vous en dirai « pas davantage , puisque vous avez lu la lettre que « j’ai écrite à ma femme; je vous prie seulement « de considérer qu’il semble que Dieu veut que « par votre moyen 1^ père et les enfans soient « gens de bien , etc. »

Vincent-de-Paul étant sur le point de quitter Chàtillon, sans savoir s’il y retournerait, voulut consoler ses paroissiens par une allocution touchante dans laquelle il les exhorta à persévérer dans le bon chemin où la grâce de Dieu les avait mis. 11 leur protesta qu’il ne les quitterait point si la volonté de Dieu ne l’y contraignait, et qu’ils seraient toujours présens à son esprit, malgré le temps et la distance. Ensuite il leur donna d’une voix émue sa bénédiction. 11 n’y avait pas un œil dans toute l’assemblée qui ne fut humide, quoiqu’il ne^ leur eût point ôté tout-àfait l’espérance de le revoir.

Il se mit en chemin et fut accompagné hors de la ville par les grands et par les petits , pénétrés de la même crainte et confondus dans le même deuil. Tous fondaient en larmes pour son départ , et ils ne cessèrent de le suivre qu’après

qu’il leur eut donné encore une fois sii béné^ diction.

En rentrant chez lui, M. Beyvier, sous Fin* fluence d’un regret profond et sincère, entra dans l’appartement que le saint venait de quitter. Je .me suis aperçu qu’il couchait toujours sur la paille, lui dit un domestique qui rangeait la^ chambre, et, tenez, voici qu’il a oublié quelque chose sous son oreiller, dans la précipitation du départ. Qu’est-ce donc? demanda son maître. Sa discipline, répondit le valet en la lui tendant. Le jeune converti la prit avec respect et alla la porter dans sa propre chambre, où elle ne fut pas sans emploi.

Cependant Vincent-de-Paul arriva à Paris le 23 décembre, et tout aussitôt il se rendit auprès de M. de Bérulle pour savoir de lui ce qu’il devait faire. Il lui représenta l’obligation où il était de servir la paroisse dont il avait pris le soin comme par un mandat spécial de la Providence, et le pria de lui dire nettement son avis. M. de Bérulle, après avoir communiqué cette affaire à des personnes très éclairées , lui répondit qu’il croyait que c’était la volonté de Dieu qu’il retournât chez le général des galères. Il y rentra donc la veille de Noël, et l’on peut juger, d’après l’affliction où son départ avait plongé cette noble famille , de la joie que son retour y apporta.

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