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CHAPITRE XIV

Une mission sur les galères.

La vraie charité est agissante et se manifeste sans cesse par ses œuvres; telle était celle de saint Vincent, Thomme le plus réellement charitable de son siècle et peut-être de plusieurs autres. A peine le printemps était-il revenu peindre les campagnes de fleurs, comme disait Malherbe, que notrè saint apparut avec les premières hirondelles dans les terres de la dépendance des Gondi, et qu’il y recommença les fructueuses missions que son séjour à Châtillon avait interrompues. Madame de Gondi , heureuse de la conversion de ses vassaux, ne plaignit de son côté ni l’or ni la peine pour extirper les abus, réprimer les scandales et avancer le royaume de Jésus-Christ. L’année suivante, ne pouvant plus suffire au

labeur apostolique qui l’écrasait, Vincent-de- Pkul s’adjoignit deux docteurs de la £aculté, tous deux archidiacres , et quelques religieux de ses amis , pour travailler aux missions de Montmirail et des villages environnans. Une foule de conversions plus consolantes les unes que les autres signalèrentJe passage des missionnaires ; l’hérésie se retirait en grondant devant eux , comme fait l’Océan lorsqu’il replie ses vagues sur elles-mêmes et laisse à sec ses vastes grèves. Le général des galères , frappé de ces heureux résultats , eut une pensée de philanthrope cdirétien : il crut que les misérables forçats qu’il avait sous sa dépendance n’étaieat pas si perdus à tout sentiment d’honneur et de foi, qu’ils ne pussent profita:*, eux aussi, des moyens de salut qui étaient embrassés avec aideur par des natures aussi grossières, quoique moins coupables. Il pensa que la rosée de la parole sainte pourrait ranimer et faire reverdir des âmes flétries par le crime , et il demanda et obtint du chaste, juste et pieux roi Louis XIII, h charge d’aumônier royal des galères pour Vincent-dei-Paul.

Cet Homme apostolique , qui savait par expérience qu’il ne faut jamais désespérer du salut de personne, s’applaudit d’être appelé à la conversion de ces grands pécheurs. Prenant au sérieux, ainsi tpi’il le devait , les charges pesantes d’un emploi qu’on n’avait guère regardé jusque-là que comme un titre honorifique et une sinécure j il

se détermina, vers laii 1622, à faire un voyage à Marseille pour s’assurer par ses yeux de ce qu’il V avait à faire dans ce coin inculte et sauvage de la vigne sainte, qu’on désignait à ses labeurs.

Après un long et fatigant voyage , il arriva dans la ville antique qui réclame une origine phocéenne , et son premier soin fut , comme d’habitude, d’aller se: prosterner dans la première église qu’il put découvrir , afin d’implorer, sur l'œuvre qu’il se proposait d’entreprendre, la hé-, nédiçtion divine. Cela fait, il se fit conduire au port et se mit à visiter ses ouailles d’espèce nouvelle, les galériens.

Quel spectacle s’offrit à sa vue! De pauvres misérables chargés de fers, mais plus lourdement chargés encore de péchés, que désespéraient leurs tourmens physiques et qui s’étaient endurcis dans l’iniquité au point de se moquer, avec la plus cy-, nique effronterie , de tout ce qu’il y a de saint , de bon et de vertueux sous le ciel.

On eût dit que ces prisons flottantes étaient le domicile de mer des démons ; car on, n’y parlait de Dieu que pour le maudire, et l’on y tenait école ouverte de vol, de meurtre et de débauche de toute nature. Une dégradation si profonde, un si complet oubli de Dieu, remuèrent tout ce qu’il y avait de miséricorde dans Tàme essentiellement charitable de saint Vincent. Il s’approcha de ces. misérables avec précaution , avec douceur , avec politesse, et des bienfaits dans chaque main, pouç

les apprivoiser par ce qui apprivoise les bêtes fauves. D'abord il fut mal écouté et traité avec insolence; mais il persévéra et redoubla d'attentions et de bonté. Se plaignaient- ils ^ ils trouvaient en lui delà pitié pour leurs souffrances, des consolations pour leurs infortunes, et un solliciteur ardent et influent auprès des officiers commis à leur garde. Eux que le dernier des comités traitait avec moins d’égards que des chiens , eux que la société indignée rejetait violemment loin d’elle, eux qui étaient le rebut du monde et la honte de leurs familles, ils se voyaient l’objet des attentions et des prévenances d’un homme estimé à la cour et respecté de leurs supérieurs ; toute leur insolence tomba devant ce prodige d’humilité. Bientôt le respect, l’affection et lareconnaissance s’en mêlèrent : les moins criminels laissèrent percer des regrets, et les plus endurcis purgèrent leur conversation des sermens hombles et des propos infâmes qui affligeaient leur unique ami , leur seul bienfaiteur. Saint Vincent vit son avantage et en profita. H leur dit que plus ils étaient abandonnés des hommes , plus ils avaient de droits à la pitié miséricordieuse de Dieu , s’ils s’efforcaient sérieusement de s’en rendre dignes. 11 leur fit comprendre que les lois humaines les ayant condamnés ù souffrir, il fallait qu’ils souffrissent nécessairement; mais qu’ils pouvaient utiliser leurs souffrances en les offrant à Dieu pour l’ex-

piation de leurs fautes, u Vous subissez , leur di- « sait-il, de profondes ignominies; votre Dieu « n’a-t-il pas souffert celles de la croix? Vous « vous plaignez de la dureté des hommes , hélas ! K ont-ils été tendres pour leur Sauveur? Mes «c frères, car il les appelait ses frères, ralliez-^ a vous au Dieu souffrant , au Dieu persécuté qui « a subi pour nous la mort des esclaves , et qui •c a promis d’alléger ceux qui sont courbés sous M de lourds fardeaux. » Et puis il ajoutait mille choses touchantes sur l’énormité de leurs crimes , et leur ingratitude envers Dieu ; si bien que ces hommes pécheurs, remués jusqu’au fond de l’àme , pleuraient leurs offenses passées , reconnaissaient combien leur misérable vie les rendait indignes du pardon de Dieu, et embrassaient le remède de la pénitence.

Vincent-de-Paul comprit là, mieux que nulle autre part , combien la parole douce a de pouvoir .sur l’àme la moins tendre et la plus grossière ; ^ussi la recommandait-il particulièrement aux ecclésiastiques qu’il envoyait moissonner pour Dieu dans le vaste champ des missions de France.

« Les forçats eux-mêmes, écrivait-il à un « prêtre de sa congrégation qui évangélisait les « campagnes, les forçats avec lesquels j’ai de- « meure ne se gagnent que par la douceur.

« Quand je les ai plaints dans leurs souffrances, n que j’ai baisé leurs lourdes chaînes, et que je

« leur ai témoigné toute l’affliction que me cau- « sait la vue de leurs disgrâces , c’est alors qu’ils « m’ont écouté. »

Saint Vincent ne put, malgré son bon vouloir, demeurer long-temps à Marseille; mais il ne laissa pas sa pitié derrière lui en s’en éloignant : au contraire , il emporta une commisération profonde pour les malheureux dont il avait essayé d’adoucir les souffrances, et le désir qu’il éprouvait de leur être utile ne tarda pas à se manifester par des actions.

Il était d’usage alors de jeter, pêle-mêle , dans les infects et humides cachots de la conciergerie , les criminels condamnés aux galères jusqu’à ce qu’ils fussent assez nombreux pour former ce qu’on appelait la chaîne et pour être dirigés en masse sur Marseille. Saint Vincent se fit ouvrir ces demeures du crime et de la misère, et fut épouvanté de l’état affreux où il trouva les pauvres prisonniers. Rentré à l’hôtel de Gondi, il alla trouver le général des galères, et , après lui avoir fait le tableau des tristes choses qu’il venait de voir ; Ces pauvres gens sont à vous, Monseigneur, dit-il, leur sort est dans vos mains; ne serait -ce pas une oeuvre digne de votre charité que d’en faire prendre quelque soin en attendant leur départ pour Marseille? J’y consens de grand cœur , dit M. de Gondi, et je vous donne carte blanche pour en user comme il vous plaira.

Saint Vincent n’en demanda pas davantage et

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se mit àFœuvre. Il loua un local dans le faubourg Saint-Honoré, le fit disposer de manière à ce qu il servît à la fois de prison et d’hospice , d’hospice surtout, et un jour on lé vit à la tête d’une longue file de condamnés qui le suivaient dans un triste équipage, mais doux et paisibles comme des agneaux , du côté de leur nouvelle demeure où il les installa lui-même.

Mais là ne s’arrêta pas la charité de saint Vincent qui ne laissait jamais une bonne œuvre inachevée. Apfès avoir heureusement accompli son dessein de donner aux malheureux forçats un meilleur asile, il tâcha de pourvoir à leur salut et à leur soulagement. Il fit de cet hospice qui recelait tant de misères physiques et morales , sà demeure de prédilection. Dès qu’il avait un moment de libre , il le consacrait à ses malheureux protégés; il les visitait, les instruisait, leur administrait les sacremens et leur procurait d’abondantes aumônes. Etaient-ils malades, il venait leur offrir, outre ses consolations , tout ce qui pouvait adoucir leur état ; on le vit quelquefois les servir de ses mains , et il poussa la charité chrétienne et l’abnégation de soi jusqu’à s’enfermer avec eux dans des temps de contagion.

Enfin , quand ses affaires l’empêchaient de les assister lui-même, il laissait à sa place deux bons et vertueux ecclésiastiques , MM. Portail et Balin , qui logeaient pour lors dans cet hôpital , et y célébraient la sainte Messe.

M. de Gondi , dont Fàme , ainsi qu’on a pu le voir , était généreuse et chrétienne , alla visiter lui-méme le nouvel hospice et se réjouit fort du nouveau bien-être et du changement moral des condamnés. Il prit tellement à cœur cette bonne œuvre, que Tannée suivante, lorsqu’on eut fait venir les galères à Bordeaux pour aider les troupes du roi dans la guerre contre les hérétiques , il convia lui-méme Vincent-de-Paul à faire un voyage dans cette ville afin d’y achever la mission qu’il avait si merveilleusement ébauchée à Marseille l’année d’avant.

U est inutile de dire que notre saint embrassa avec son zèle accoutumé cette occasion de ramener des âmes dans la bonne route, et qu’il applaudit à l’excellente idée de M. de Gondi comme à une inspiration d’en haut. La chose décidée et le temps du départ fixé, l’aumônier général fit en hâte ses préparatifs pour cette expédition lointaine , qui pouvait passer alors pour un voyage d’une longueur honnête , puisqu’on y mettant toute la diligence possible, on restait quinze jours entiers par les chemins, et quels chemins !

Mais avant de partir, il lui prit une inquiétude et un scrupule de conscience. Il se demanda sévèrement devant Dieu si l’empressement qu’il avait de se rendre à Bordeaux était pur de toute affection de famille et de patrie. La Guyenne était sa terre natale^ et le village de Pouy se trouve dans les

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Landes mêmes de Bordeaux, il ne l’avait pas visité depuis bien des années, et sa famille, comme à tous les bons cœurs , lui était chère. Irai-je ou n’irai-je pas voir mes pauvres parens , Seigneur? disait-il au pied de son conseiller suprême , le crucifix. Dieu se taisait. Laissons-le rapporter lui-même ce combat et ses émotions de voyage. 11 y a là un grand enseignement pour ceux qui visent à l’entier détachement chrétien.

Un jour qu’il expliquait aux religieux de sa congrégation les paroles de l’Évangile par lesquelles Notre-Seigneur recommande l’éloignement des parens à ceux qui veulent le suivre , il cita cette circonstance pour preuve de la sagesse de ce précepte :

« Lorsque j’étais encore chez M. le général des « galères, dit-il, et avant le premier établissement « de notre congrégation , il arriva que les galères « étant à Bordeaux , il m’y envoya pour faire mis- « sion aux pauvres forçats. Ce que je fis par le « moyen des religieux de la ville des divers « Ordres. Or,‘ avant que de partir de Paris pour « ce voyage , je m’ouvris à deux amis de l’ordre « que j’avais reçu, et je leur dis: Messieurs, je « m’en vais travailler près du lieu de ma nais- « sance ; je ne sais si je ferai bien d’y aller faire « un tour. Tous deux me le conseillèrent :

« Allez-y , Monsieur, me dirent-ils, votre présence « consolera vos proches , vous leur parlerez de « Dieu, etc. La raison qui m’en faisait douter

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« est que j’avais vu plusieurs bons ecclésiastiques « faire quelque temps merveilles pendant qu’ils « étaient éloignés de leur pays ; et j’avais remar- « qué qu’étant ensuite allés voir leurs parens , ils « en étaient revenus tout changés et demeuraient «r inutiles au public, s’adonnant entièrement aux « affaires de leurs familles, et rapportant à cela « toutes leurs pensées; au lieu qu’ils ne s’occu- « paient auparavant qu’aux œuvres qui regar- « daient le service de Dieu , et qui étaient « éloignées du sang et de la nature. J’ai peur, di- « sais-je, de m’attacher de même à mes parens. « En effet, ayant passé huit ou dix jours avec « eux à les informer des voies de leur salut , et à U les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à « leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, et que « quand j’aurais des coffres pleins d’or et d’ar- « gent, je ne leur donnerais rien; parce qu’un <t ecclésiastique qui a quelque chose , le doit à « Dieu et aux pauvres. Le jour néanmoins que « je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes « pauvres parens, que je ne fis que pleurer tout a le long du chemin , et pleurer quasi sans cesse. « A ces larmes succéda la pensée de les aider et a de les mettre en meilleur état ; de donner à tel « ceci , à telle cela; mon esprit attendri leur parte tageait ainsi ce que j’avais et ce que je n’avais « pas. Je le dis à ma confusion , et je le dis parce « que Dieu permit cela pour me faire mieux con- « naître l’importance du conseil évangélique dont

•c nous parlons. Je fus trois mois dans cette pas- « sion importune d’avancer mes frères et mes « sœurs ; c’était le point de mire continuel de mon « pauvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais « un peu libre, je priais Dieu qu’il eut pour agréaic ble de me délivrer de cette tentation , et je Ten « priai tant qu’enfin il eut pitié de moi ; il m’ôta U ces tendresses pour mes parens, et quoiqu’ils a aient été depuis à l’aumône et le soient encore, « il m’a fait la grâce de les commettre à sa Pro- <c vidence, et de les estimer plus heureux que a s’ils avaient été bien accommodés. »

Quelle hauteur de perfection chrétienne !

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