‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 29 sur 50 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Imtilution d’une s6ciété de dames pour le tenrice de rUMel-Dien.

Vincent-de-Pauln’étaitpas deces hommes vains et dédaigneux, qui ne s’éclairent qu’à leur propre lampe , quelque pauvre qu’en soit la lumière , et qui tiennent en parfait mépris toute idée heureuse qui n’est point à eux; il écoutait très volontiers les ouvertures qu’on lui faisait dans Tintérêt bien entendu des classes pauvres et souffrantes, et pour peu que les plans qu’on lui communiquait fussent exécutables, il les entreprenait de bon cœur. Ces dispositions bien connues lui valurent un jour la visite de la belle présidente de Goussault, une jeune et pieuse veuve de haute naissance , qui avait refusé les plus grands partis de la cour pom se faire servante de Jésus-Christ dans la personne des pauvres malades.

Elle arriva un jour à Saint-Lazare, le cœur serré et les yeux humides de larmes ; elle sortait de l’Hotel-Dieu où elle avait trouvé les malades si mal soignés et si négligés sous le rapport spirituel, que cela lui fendait le cœur. Ne serait-il pas possible , M. Vincent , dit la charitable grande dame , d’étendre un peu votre pieuse sollicitude de ce côté-là ? Et elle ajouta des détails si affligeans pour une âme religieuse, que le visage expressif de Vincent-de-Paul en fut bouleversé. Il réfléchit long-temps dans un profond silence; ces choses n étaient pas précisément nouvelles pour lui , car il savait que THôtel-Dieu , malgré ses règlemens d’une austère sagesse et d’une rare prévoyance (i), malgré les réformes qu’il avait

(i) Le plus ancien de cet règlemens eut pour auteur le doyen Étienne, qui vivait en 1217. Nous le citerons , en Tabrégeant, à cause des détails curieux et presque inconnus qu’il renferme. Sur le premier article de ce règlement , il est ordonné que deux chanoines de la cathédrale seront proviseurs de rHôiel-Dieu , suivant l’ancien usage établi dans le chapitre. Ensuite il est dit qu’un des frères de rHdtebDieu , prêtre , s’il s'en trouve un capable parmi eux , sera établi maître par le chapitre , auquel il jurera obéissance et fidélité. Si quelque Homme ou quelque femme veulent renoncer au siècle et servir les pauvres, ils demanderont, au préalable , la permission des proviseurs , qui leur exposeront la règle de l’ordre , et , s’ils se trou* vent disposés à l’observer, les proviseurs les présenteront au chapitre, qui pourra les admettre à servir les pauvres. On ne recevra tout an plus que trente frères lais , quatre prêtres , quatre clercs , et vingtcinq sœurs. Personne ne sera reçu avec sa femme. Les frères auront la même tonsure que les templiers , et les sœurs auront les cheveux coupés comme les religieuses. Ceux ou celles qu’on recevra promettront au chapitre de garder la chasteté , de vivre dans le désappropriement , d’obéir aux proviseurs , au maître , et sortout au chapiu e.

subies, était comme ces valétudinaires que la science est inhabile à guérir à cause des rechutes fréquentes qui suivent leurs éclairs de santé.

et de vivre eD commoD , selon les statuts de la maison. Les prêtres et les autres frères auront, pour leurs habits, chacun trois chemises et autant de caleçons de toile, Ik douze deniers au plus l’aune, une fourrure d agneau, une robe fermée, noire on brune , d étoffé à cinq sous Faune, un surtout fermé, fourré d’agneau, un manteau {pannum) de même étoffe et de même couleur, des chausses blanches , des souliers attachés avec des courroies. Les sœurs auront chacune trois chemises, trois grands tabliers, trois camisoles, une robe de saye (saÿio ) , noire ou brune , du prix de cinq sous Faune , un surcot d’agneau de même couleur, un manteau noir dysanbrun, ou de gale~brun^ ou de saye, des souliers et des bottines rondes. Elles auront de plus des chaperons ou couvre-chefs noirs , de toile ou de laine. Les frères et les sœurs auront des ceintures religieuses.

Avant qu’un malade soit reçu , il se confessera et recevra la com* munion ; après cela on le mettra au lit et on le traitera comme le maître de la maison ; on lui donnera tous les jours à manger avant que les frères soient servis, et tout ce qu’il souhaitera s’il se peut trouver et ne lui est pas contraire; il aura toujours six robes de chambre fourrées et dix paires de bottines; on ne le laissera jamais sans garde , et , de peur de rechute , après sa guérison , on le nourrira encore sept jours sain à la maison. Les proviseurs auront soin que le jour il y ait toujours auprès des malades trois sœurs , et la nuit une sœur et deux servantes.

Les proviseurs et le maître établiront un des frères receveur, qui tiendra registre des revenus et des aumônes ; il se chargera de tous les dépôts avec la participation du maître et de quelques frères , et les mettra dans un endroit dont le maître aura nne clef et lui l’autre. Aucun frère n’ira à la ville avec un compagnon de son choix ; c’est au maître à nommer le compagnon.

Le frère on la sœur qui auront dit des injures ou fait quelque ser» ment énorme, ne boiront que de l’eau pendant un jonr. Ceux qui auront frappé quelqu’un avec violence, seront exeommnniés, et, de plus , ils jeûneront pendant sept jours et mangeront sur la terre nue. S’il arrive qu’un frère ou une sœur aient blessé quelqu’un jusqu’au sang , on les chassera de la maison. Si quelque frère ou quelque soeur

Figurez-vous, disait en s'animant madame de Goussault, alarmée de Tincertitude qui se peignait dans les yeux du saint ; figurez-vous, que s’ils ont conservé à rHôtel-Dieu l’ancienne coutume , prescrite par les règlemens , de faire confesser les malades dès leur arrivée, ils ne les instruisent point du tout de l’importance de l’acte religieux qui leur est commandé, et ne les y disposent pas davantage. Or, je vous le demande, Monsieur, sur ces vingt-cinq mille confessions (t) réduites à l’état de pure formalité , combien y en a-t-il de nulles et de sacrilèges? Et puis, savez- vous qu’il se trouve, parmi ces malades, bon nombre d’hérétiques qui se confessent aussi pour la forme , de crainte d’être renvoyés? Avisez à cela, Monsieur; ne pourrait-on pas faire quelque chose dans le genre de vos confréries de charité? une assemblée de dames pour prendre soin des malades de rHôtel-Dieu , par exemple ?

sont, à l*heure de leur mort, en possession de quelque chose qu’ils n’aient point déclaré au maître, on ne fera aucun service pour eni, et ils seront enterrés comme des excommuniés. On délibérera sur les fautes graves en plein chapitre. Chaque semaine les frères et les sœurs s’assembleront au chapitre au moins une fois. On y lira deux chapitres de la règle de l’ordre , et , s’il faut donner la discipline , le maître disciplinera les frères à part , et la maîtresse châtiera les sœurs à part.

Ce règlement fut changé lors de la réforme de 1 5o5 ; les sœurs frises y entrèrent à cette époque, et les frères prirent le costume des religieux de Saint-Victor. Le soin du temporel fut commis , par arrêt du Parlement, h huit bourgeois, qui devaient être nommés par les échevins et le prévôt des marchands.

(i) 11 entrait alors, à l’Hôtel-Dieu, vingt-cinq mille malades chaque année ; aujourd’hui il y en entre quatre-vingt mille.

Voilà une idée excellente, dit saint Vincent; mais Texécution n'en est pas facile , et , quant à moi , je n oserais porter ainsi la faux dans la mois* son d'autrui, ni m'ingérer à rien faire de mon chef dans un hôpital qui a pour administrateurs des personnes que j'estime très sages et très capables d'y apporter les améliorations nécessaires.

Je conçois que, sans mission de l'autorité supé<» Heure, vous n’osiez entreprendre pareille chose , reprit madame de Goussault; mais si M. l'arche* vêque vous l'ordonnait, que feriez -vous? — * T obéirais, madame, car ce serait alors mon devoir; mais jusque-là

La présidente sourit finement, prit congé, et, en montant dans son carrosse qui l’attendait à la porte de Saint-Lazare , elle dit à son cocher : Au palais archiépiscopal I

Quelques jours après, saint Vincent fut mandé par monseigneur François de Gondi. Madame de Goussault, dit le charitable archevêque, est venue me communiquer un projet qui me semble boa et auquel vous refusez de donner les mains, à ce qu’il paraît, jusqu’à ce que je vous y invite moi -même; puisqu’il vous faut mes ordres pour vous décider, je vous les donne, et j'ajoute que je vous prie de fonder cette assemblée de dames hospitalières le plus tôt que faire se pourra.

n n'y avait plus qu'à obéir. Vincent-de-Paulne répliqua point , et chercha aussitôt les moyens de former cet établissement. Il assembla pour cet

HISTOIBE

effet quelques vertueuses clames, qui se réunirent chez la présidente de Goussault , et leur fit l’ouverture de ce pieux dessein avec des paroles si onctueuses, que la proposition fut adoptée tout d’une voix, et que chacune des dames présentes promit de recruter pour la nouvelle compagnie , parmi toutes les personnes de distinction de sa connaissance.

Elles tinrent parole, et la seconde réunion fut plus brillante et plus nombreuse de beaucoup que ne l’avait été la première. Outre la présidente de Goussault et Louise de Marillac , expressément invitées par saint Vincent-de-Paul , on y vit madame d’Aligre , chanceliére de France , la duchesse de Beaufort, épouse d’un petit-fils de Henri IV, la jeune marquise de Fouquet, mère du magnifique et malheureux surintendant de Louis XIV (i), madame de Miramion (2), la généreuse présidente de Herse , la duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, cette femme si spirituelle et si patriotiquement charitable, dont les secours tombaient comme ime rosée d’or sur les pauvres Français captifs en Barbarie. Et puis il y avait aussi l’admirsJble Ma-

(1) L’active charité de cette dame lui valut le nom de mère des ^uvres* En apprenant la disgrâce et l’emprisonnement de son fils , elle dit ces belles paroles au pied de la croix : « Je vous remercie » mon Dieu , je vous ai toujours demandé le salut de mon fils, en voilà le chemin. »

(2) Fondatrice et première supérieure-générale des filles dites JdiramUmesy consacrées spécialement au service des malades.

rie des Landes , veuve du président de Lamoignon, dont les funérailles furent un triomphe (i), et que les mains des pauvres enfermèrent dans le tombeau. '

L’ambassadeur de Pyrrhus crut voir, dans les sénateurs de Rome, un consistoire de rois; un chrétien n’aurait pas eu besoin d’exalter beaucoup son imagination pour voir, dans cette réunion de femmes saintes , une assemblée d’anges.

On commença par élire une supérieure. Madame de Goussault réunit tous les suffrages , et les supérieiurs de Saint-Lazare furent nommés directeurs perpétuels de la Compagnie.

Les élections terminées, Vincent-de-Paul développa tout ensemble le mérite ^et les difficultés de cette enireprise. 11 dit qu’il prévoyait bien qu’il s’élèverait des obstacles de la part de ceux qui auraient lieu de craindre que ces visites de charité ne missent au jour quelques abus qui de-

(i) Elle mourut le 3o décembre i65i. « Les pauvres, dit Ahelly, plenrérenl sa mort avec abondance de larmes, et donnèrent des preu CS eiiraonlinaires de leur reconnaissance. Le service éiaut achevé, dans l efilise de Saini*Uu,sa paro-sse, ils se saisirent de son corps pour em|»é« her qu - les RR. PP- Récollels de U ville de Saint- Denis, établis par feu M. des Lamies , son père , ne le transportassent dans leur couvent, où elle avait choisi sa sépulture. Ce qu’ils exécutèrent avec uni d’aCfection et de courage, que toute l’assistance en fut sensiblement touchée, et que les religieux qui étaient venus enlever ce précieux dépôt, furent obUgés de le céder à l’effort de ces pauvres qui le descendirent dans la cave de cette église, pour avoir U consoUüon de retenir toujours auprès d’eux ce gage de leur charitable mère. »•

HÎSTOIAE

xfiei^ratent encore cachés dans l’ombre. Il prescrivit une grande prudence aux dames de l’association , ec se chargea, pour sa part , de prévenir les supérieurs ecclésiastiques et laïques de THotel- Dieu. 11 les informa , en effet , de la bonne intention des vertueuses dames qui se proposaient de leur servir d’auxiliaires dans Fassistance des malades, et glissa, dans la même phrase , un mol de Tordre de M. l’archevêque de Gondi , qui an* torisait cette pieuse invasion. Ces messieurs se soumirent de bonne grâce à ce qu’ils ne pouvaient empêcher, et s’il y eut des craintes sourdes et de secrets mécontentemens, il n’y parut pas au dehors.

Saint Vincent, tranquille sur ce point, procéda à la nomination des premières dames qui devaient commencer la charitable tâche dont op attendait tant de bons résultats. II ne manqua pas de leur donner tous les avis nécessaires à la réussite de leur entreprise , et leur recommanda, entre autres choses, de s’habiller fort simplement, afin que les pauvres malades ne fissent point , siir leur triste position , de retours trop amers, en la comparant à la splendeur des grands du monde. La seconde recommandation qu’il leur adressa, fut d’invoquer Dieu et saint Louis en entrant dans cet asile de la souffrance , et la troisième, de se bien garder, par un zèle malentendu, de commettre la faute de contrister les reli- j gieuses en voulant l’emporter sur elles.

« Nous prétendons, leur disait-il, contribuer ti au sî^lut et au soulagement des pauvres , et c’est « ce qu’on ne peut faire sans l’aide et l’agrément a de ces bonnes religieuses qui les gouvernent ; a il est donc juste de les prévenir d’honneur a comme leurs mères , et de les traiter comme « les épouses de Notre -Seigneur, et comme les a dames de la maison. C’est le propre de l’esprit « de Dieu d’agir suavement, et c’est le moyen le « plus assuré de réussir que de l’imiter en cette « manière d’agir. »

Le cœur des religieuses Hospitalières s’était fermé de crainte à l’approche des nobles dames ; car il existait alors une ligne profonde de démarcation entre chaque caste ; mais il se rouvrit à la douce chaleur de leur courtoisie. Outre la déférence qu’il était flatteur d’obtenir de personnes si haut placées , on pouvait s’assurer leur protection. On la sollicita quelquefois pour des parens , pour des affaires, et elle fut aussitôt et giTicieusement accordée. Dès lors tout le monde fut en empressement , en zèle et en respect devant les illustres visiteuses qui eurent l’entière liberté d’aller de salle en salle et de lit en lit consoler les malades 9 leur donner de petites douceurs en rapport avec leur position , et les porter à faire un bon usage de leurs souffrances.

Elles parlaient avec une grande douceur à tous ces pauvres misérables , et les exhortaient è souffrir avec patience- et avec soumission au bôn

plaisir de Dieu. Elles tâchaient de les préparer à bien mourir, si leurs maladies étaient dangereuses, ou à prendre la ferme résolution de bien vivre , si elles ne Tétaient pas.

Nous Tavons déjà dit dans un autre ouvrage ( i ), les hospices sont le lieu du monde où le peuple écoute le mieux les préceptes de la religion et de la morale , parce que les mourans ont besoin de croyance, et les malheureux de consolation.

Saint Vincent voyait aussi la chose sous cet aspect. a La maladie, disait-il, est un état fâcheux, (c mais c'est un des plus puissans moyens pour « nous remettre dans notre devoir. C’est par là « que les âmes se purgent , et que celles qui n'ont « point de vertu ont un moyen efficace d’en ac- M quérir. » L'œuvre des dames de THotel-Dieu était donc une œuvre d’amélioration sociale autant que de perfectionnement chrétien.

Dès la première année de ces visites charitables, on compta huit cents abjurations de luthériens, djB calvinistes, de Turcs même, dont quelques uns avaient été blessés et pris dans des combats sur mer. Ces conversions , qui ne manquèrent pas de retentissement , mirent THotel- Dieu en telle estime, que de riches I ourgeois de Paris , étant tombés malades , demanderont d'y être reçus en payant leur dépense, pour y être traités comme les pauvres ; ce qui leur fut accordé.

( i) Lé conseiller du peuple , ou Livre des hospices.

Le nombre des confessions augmentant de plus en plus , les dames ne voulant pas surcharger de travail les chapelains ordinaires de THc)tel-Dieu, ajoutèrent à leur nombre six prêtres , à qui elles allouèrent un traitement sur les fonds de la société, et.q^i furent logés dans Fenceinte de rhôpital»

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