CHAPITRE XXIX
Fondation de l'œuvre des Enfaus-Troiivés.
ft La ville de Paris, dit Tévéque de Bhodez, étant d’une excessive étendue, et renfermant dans son enceinte un nombre presque innombrable d’habitans (i), il n’est pas possible d’empécher tous les déréglemens qui se trouvent en la vie de
(i) Ceci n'est point une exagération, comme on pourrait le croire. La Caille, dans sa description de Paris, en 1714, c’est-à-dire du vivant même de l’évêque de Rhodez , donne à cette ville, où l’on comptait alors 989 rues, 21,700 maisons, sans compter les coin* .munantés, les hôpitaux, les séminaires, etc., une population de 700,000 âmes. Félibien explique cette grande population en disant que, dans Paris, on voyait plusieurs villes entassées pour ainsi dire les unes sur les autres , par la multiplicité des étages de chaque maison; il ajoute que le peu de largeur de la plupart des rues diminuait l’étendue du terrain que la ville occupait, et que cependant, avec tout cela , elle ne laissait pas d’avoir deux lieues de traverse et sU lieues de tour.
quelques personnes particulières. Entre ces désordres un des plus pernicieux est celui d'exposer les enfans nouvellement nés , dont on ne met pas seulement la vie en péril , mais aussi le ^lut ; car les mères dénaturées qui exercent cette inhumanité envers leurs enfans , se soucient pour l’ordinaire fort peu de les faire baptiser et d’assurer leurs âmes en abandonnant leurs corps. Le nombre en est si grand dans la ville et dans les faubourgs , qu’il va pour le moins à trois ou quatre cents chaque année, et, selon l'ordre de la police, les commissaires du Châtelet doivent lever ces enfans exposés , et faire leurs procès-verbaux des lieux et de l’état où ils les ont trouvés.
<c Ils les faisaient porter ci-devant en la rue Saint-Landry, dans une maison qui était pour ce sujet appelée la couche y et ils y étaient reçus par une certaine veuve qui se chargeait du soin de leur nourriture; mais comme elle ne pouvait suffire avec une ou deux servantes à leur éducation , et que le revenu , qui était seulement de douze ou quatorze cents livres, n'était pas capable d’entretenir des nourrices pour les allaiter, ni de fournir à la dépense nécessaire pour élever ceux qui étaient sevrés , la plupart de ces pauvres enfans languissaient de misère et mouraient tôt ou tard dans cette maison. Les servantes mêmes, pour se délivrer de l’importunité de leurs cris , les faisaient endormir par le moyen de quelques drogues , qui causaient la mort à plusieurs. Ceux
qui restaient en vie étaient donnés à qui les venait demander, ou vendus à si vil prix , qu il y en a eu pour lesquels on n’a payé que vingt sols. On les achetait ainsi quelquefois pour les faire téter des feinmes gâtéès, dont le lait corroinpu les faisait mourir; d’autres fois pour servir aux mauvais desseins de quelques personnes qui supposaient des enfans dans les familles , et on a su qu'on en avait acheté ( chose horrible ) pour servir à des opérations magiques. De sorte que tous ces pauvres innocens étaient comme des victimes destinées à la mort, ou à quelque chose de pire. Nul d'entre eux n’échappait à ce malheur, parce que personne ne prenait soin de leur conservation, et ce qui est encore plus déplorable, plusieurs mouraient sans baptême, cette veuve ayant avoué qu elle n’en avait jamais baptisé , ni fait baptiser aucun. »
Cet étrange désordre vint à la connaissance de saint Vincent qui en eut le cœur saisi de compassion. Ne sachant eiacore quel remède y apporter, il pria les dames de la Charité d’aller quelquefois dans cette horrible maison , non pas tant pour découvrir le mal qui s’y faisait , la chose n’étant que trop connue, que pour aviser aux moyens d’en arrêter le cours. Ces pieuses dames visitèrent donc la maison de la couche^ et la vue de ces pauvres petits innocens qui étaient en effet plus à plaindre, dit Abelly , que ceux qu’Hérodé fit massacrer, éveilla dans leur àmê une
commisération si profonde et si forte que si elles n’eussent écouté que leur zèle, elles les eussent enlevés tous à ces limbes terrestres où il n y avait pour eux que des tortures à souffrir. Mais voyant que cette entreprise était au-dessus de leurs forces, elles résolurent au moins d’en nourrir douze quelles tirèrent au sort pour honorer la Providence divine, dont elles ignoraient les desseins sur ces petites créatures. Ils furent mis dans une maison qu’on loua hors de la porte Saint-Victor, Fan 1 638, sous les soins de mademoiselle le Gras et de quelques filles de la Charité que saint Vincent y envoya. On essaya d’abord de les faire subsister avec du lait de chèvre et de vache , et plus tard on leur donna des nourrices.
Ces vertueuses dames continuèrent leurs visites à la me Saint-Landry, et, chaque fois que leurs moyens le leur permettaient , elles augmentaient le nombre des heureux qu’elles prenaient à leur charge ; mais elles se dés daient souvent d’en enlever si peu à cette mort affreuse et certaine qui les menaçait ; le bien qu’elles faisaient aux uns ne faisant que redoubler leur pitié pour les autres. Enfin ne pouvant plus résister aux mouvemens de compassion que Dieu leur inspirait , sans doute , elles résolurent de se charger de tout le reste, et, après avoir beaucoup prié Dieu, après s’être plusieurs fois concertées ensemble, elles tinrent une assemblée générale au commencement de l’année 1640, pour en délibérer et prendre une
dernière résolution. Dans cette assemblée , Vin-* cent-Je-Paul leur représenta en termes si toucbans le rare mérite de cette œuvre , que , sous Timpression de cette éloquence simple et sublime qui s’était formée à Fécole de Jésus-Christ , elles résolurent, tout d’une voix, de l’entreprendre , si coûteuse et si difficile qu’elle fût. En suite de cette résolution, tous les enfans qui restaient dans la maison de la couche furent portés à l’établissement nouveau où ils furent entretenus par les bienfaits de ces nobles dames et soigneusement élevés par les Filles dé la Charité.
M. Goipefigue, qui a supprimé la moitié des événemens avérés de la vie de saint Vincent-de* Paul , a jugé à propos d’enrichir ici son histoire de quelques aventures romanesques qu’il a puisées on ne sait où, et qu’il rattache au commencement de cette œuvre. Il prétend, pat exemple, que saint Vincent , au milieu de ces nuits d hiver où la neige et la glace couvraient les rues, parcourait dans Paris les quartiers les plus écartés pour y ramasser les enfans qdil apportait lui-même dans ses bras aux Filles de la Charité. 11 ajoute que, dans une de ses excursions nocturnes, ayant été rencontré par des brigands armés, il n eut besoin que de se nommer pour les faire tomber à genoux.
Pour ajouter quelques invraisemblances de plus à ce tissu de faits impossibles , il y joint un document qui ne vaut pas mieux et qu’Ü honore du titre de journal de létahlissement Nous n'en
citerons que quelques paragraphes, qui édifieront le lecteur sur Tauthenticité du reste.
€ 22 janvier. — M. Vincent est arrive vers les onze heures du soir ; il nous a apporté deux enfans; Fun peut avoir six jours, lautre est plus âgé : ils pleuraient , les pauvres petits ! Madame la supérieiu*e les a confiés à des nourrices.
« 7 février. — L’air est bien vif : M. Vincent est venu visiter notre communauté; ce saint homme est toujours à pied. La supérieure lui a offert de se reposer; il a couru bien vite à ses petits enfans. C’est merveille d’entendre ses douces paroles, ses belles consolations; ces petites créatures l’écoutent comme leur père. » Quelques mots suffiront pour faire tomber cet échafaudage de faits controuvés. A l’époque dont il s’agit, Paris était, le soiè, un lieu si peu sûr, qu’une ordonnance de police y faisait ouvrir les théâtres à deux heures d’après midi et fermer à quatre heures et demie du soir en hiver, afin que les amateurs des jeux scéniques pussent regagner de jour leurs maisons où ils n’eussent pas été bien certains de rentrer avec leur bourse et leur vie , à la nuit tombée.
« Paris, dit le président Renault, était alors bien différent de ce qu’il est aujourd’hui : il n’y avait point de lanternes, il y avait beaucoup de boue et quantité de voleurs. » Est-il probable alors qu’un vieillard de soixante-quatre ans, un supérieur de communauté, qui avait établi la
règle à Saint -Lazare , comme dans toutes les maisons qu'il avait fondées, de fermer toutes les portes et de se mettre au lit à neuf heures du soir, afin de se lever le matin à quatre heures, eût passé la nuit dans les rues , une lanterne à la main, comme Diogène, à la recherche d’enfans auxquels la loi lui défendait de toucher d'ailleurs, puisque c'était aux officiers du Châtelet de lever ces enfans sur place et de constater le fait par un procès verbal? Est-il probable que Vincent-de- Paul vînt de Saint-Lazare à la porte Saint- Victor, où étaient les enfans trouvés, à onze avec un enfant sur chaque bras, et qu il se fît ouvrir les portes de cet établissement deux heures après que tout le monde y était livré au sommeil, pour s'en retourner ensuite à piedk Saint-Lazare; c’est-à-dire faire plus de deux lieues, en plein minuit, à travers une multitude de rues étroites et sinueuses où il faisait noir comme dans un four? Enfin est-il possible de faire cadrer ces visites fréquentes avec les nombreuses occupations dont Vincent-de-Paul était surchargé , occupations qui Fempéchaient même de visiter son hospice des galériens, où il ne se transportait guère que diatention , dit Abel.'y, faute de temps; et quand on aura ajouté quil était convenu avec mademoiselle le Gras de traiter presque toutes les affaires de sa communauté par écrit, qu'il s’etait déchargé du soin de la conscience des Filles de la Charité sur
M. Portail, et qu enfin il y allait, dit son premier historien , le plus rarement quil pouvait et après s'être fait presser trois ou quatre fois^ même lorsque mademoiselle le Gras était fort malade , que deviennent cés assertions?
Il faut reléguer ces cont?^s avec celui qui a attaché saint Vincent à la chaîne des galériens; à quoi bon ces mensonges de mauvais goût dans une vie si belle et si pleine ? Qu’on enchâsse des pierres fausses dans une imitation d’or, c’est bien; mais quand l’or est réel et au premier titre , il ne souffre que les perles fines et les diamans purs de la vérité.
Cependant la dépense de cette maison du faubourg où l’on recevait les enfans trouvés, montait d’une manière effrayante ; saint Vincent avait obtenu, il est vrai, de la reine, mère du roi, la pieuse Anne d’Autriche, qui lui donnait quelquefois, la noble reine qu’elle était, jusqu’à ses diamans pour faire des aumônes, une rente de douze mille livres, assignée sur les cinq fermes générales; mais on en dépensait quarante mille, et l’on finit par craindre de succomber à la fin sous cette lourde charge. Cela obligea saint Vincent à réunir les dames de charité en assemblée générale, l’an 1648.
L’assemblée fut nombreuse, personne ne manquait; la fleur de la cour et de la ville se trouvait là. Vincent-de-Paul mit en délibération s’il fallait continuer de prendre soin des enfans trou-
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vës, on cesser de poursuivre cette bonne œuvre. Il proposa les raisons pour et contre; puis, élevant la voix , il conclut par ces paroles admirables que saint Jean Chrysostome eût avouées :
U Or sus , mesdames , la compassion et la chan nié vous ont fait adopter ces petites créatures « pour vos enfans ; vous avez été leurs mères se- M Ion la grâce , depuis que leurs mères selon la « nature les ont abandonnés. Voyez mainte- « nant si vous voulez aussi les abandonner. Ces- « sez d’être leurs mères pour devenir leurs juges ; « leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je « m’en vais prendre les voix et les suffrages ; il est (t temps de prononcer leur arrêt , et de savoir si H vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour « eux. Ils vivront si vous continuez d’en prendre «( un charitable soin ; et au contraire, ils mourront « et périront infailliblement , si vous les aban- « donnez; l’expérience ne vous permet pas d’en « douter. »
J* avoue que je n’ai jamais rien lu qui m’ait autant remué que ce discours, où le pathétique dépouillé de tout artifice oratoire , est porté aussi haut qu’il puisse humainement atteindre. Quel dut donc en être l’effet, lorsque cet homme, dont toute la vie n’était qu’une œuvre de charité (i), le pro-
(t) « Eh! <|ael était, dit M. d'Arnaud, quel était ce modèle des âmes sensibles, des vrais héros de la vertu, des vrais cfarétieiis? un ecclésiastique sans aïeux , sans fortune , n'occupant aucune place ; c'est à cet çqclésiastique que nous avons Tobligation de conserver, par
nonça d’une voix émue et avec l’accent inimitable qui vient du cœur ! L’assemblée tout en larmes , promit de soutenir, a quelque prix quece fût ^ cette sainte entreprise , et on délibéra , séance tenante, sur les moyens de fa faire subsister.
La première résolution qui fut mise en œuvre , ce fut de demander au roi le château de Bicétre , pour y mettre les enfans trouvés. On l’obtint ; mais l’air trop vif de cette nouvelle demeure nuisait à la santé des enfans, et cette considération obligea les dames de la Charité de les faire revenir à Paris. On loua un fort grand local dans le faubourg Saint-Lazare , où ils furent élevés et nourris par dix ou douze filles de la Charité.
année» près de dix mille individus qoe notre libertinage et nôtre barbarie semblaient condamner à la mort dès qu'ils voyaient le jour; c'est à CCI ecclésiastique que, sans distinction de rang, de pays, dé culte même, les pauvres et les malades sont redevables des secourt qui les rappellent à la vie... O nom cher et sacré pour les âmes sensibles!! Vincent-de-Paul, tu fus le meilleur des hommes, et, sans flatterie , j’ai pu te nommer l’homme unique. •
, (Délassemens de f homme sensibkt 1. 1, p. ay.)