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CHAPITRE XXXI

Les Allemands marchent sur Paris. — Missions à l’annce.

La France , jetée dans Fombre sous les Valois par FEspagne et FAutriche réunies , se relevait fière et menaçante sous Richelieu, et jouait alors le premier rôle dans la guerre qui se faisait sur les bords du Rhin. Déjà le cardinal-ministre s’était emparé d’une partie de l’Alsace , lorsque le traité qu’il conclut avec les Hollandais, traité que le roi d’Espagne jugea périlleux pour ses domaines des Pays-Bas, fit éclater entre la maison de Bourbon et la maison d’Autriche , cette lutte longue et acharnée que Richelieu commença et ne vit point finir.

Le roi d’Espagne donna le signal des combats en faisant occuper par ses troupes l’électorat de Trêves , placé sous la protection de la France.

Or Richelieu n'était pas homme à abandonner les protégés de la France à Theure du péril; il eût préféré, tant il avait le caractère noble et français , s'ensevelir sous les débris mêmes de la monarchie ; et Louis XI II pensait à cet égard comme son ministre. Aussi , le 26 mai 1 635 » un héraut . d’armes se rendit à Bruxelles et fit, au cardinalinfant, une solennelle déclaration de guerre à l’Espagne au nom de la France. Le début de cette guerre ne fut pas précisément heureux; la campagne de Flandre et celle d'Alsace furent perdues, et le maréchal de Créqui échoua dans le Milanais; mais le duc de Rohan battit les Espagnols et les Autrichiens dans la Valteline ; ce fut une faible consolation. Le Français est un être à part dans la grande famille humaine : c^est un composé d’air et de feu. Il ira se battre sous le pôle si vous voulez; il affÎH)ntera la peste, subira la faim, se passera de vétemens et marchera pieds nus à l'ennemi à travers les rochers des Alpes , pourvu qu'il aperçoive de loin la victoire ; mais il n’y a pas de peuple sous le soleil qui soit moins propre à être battu ; une défaite le démoralise , il en meurt de rage et de honte , il s’en dépite comme un enfant et, comme un enfant encore, il souffre sans dignité , car il pleure et crie. Aussi , grande fut la clameur publicpie qui s'éleva contre Richelieu , pour avoir conseillé au roi une guerre qui commençait mal. Le ministre, sans s'épouvanter des sourdes iittrigues des grands et des cris désap-

probateurs de la multitude , s'occupa des préparatifs d’une campagne mieux concertée. Dés que le printemps eut ramené la saison des armes et des roses, comme disait un bel ès prit de la cour de Louis XII l, Balzac, le cardinal de la Valette et le duc de Saxe-Weimar qui commandait les Suédois alliés de la France , donnèrent occasion aux bous habitans de Paris de faire des feux de joie sur la place de Grève, en délivrant Colmar et en prenant Saverne. Le maréchal de La Force, presque dans le même temps, battait et faisait pri^ sonnier le général autrichien Colloredo, tandis que le duc de Rohan défaisait les Espagnols sur les bords du lac Côme, et que le maréchal de Créqui remportait, sur le marquis de Léganès, la grande victoire du Tésin. Tout allait au mieux; les cloches ne sonnaient plus que des Te Deum , et les Parisiens portaient le cardinal aux nues , lorsque, tout-à-coup, le bruit se répand que les Espagnols, délivrés des Hollandais, ont franchi la frontière. La France est envahie à son tour, et déjà même Jean de Wert a passé la Somme :

l’ennemi n’est plus qu’à vingt lieues de la capitale !

Grande fut la terreur des Parisiens mal rassurés par leurs murailles qui ne les eussent pas sauvés de la faim en cas de siège, çt qu’ils ne pouvaient border de troupes en cas d’assaut. Toute la population prit les armes ; on enrôla jusqu’aux laquais , et Vincent-de-Paul mit à la disposition du

roi les vastes enclos de Saint-T.azare pour y dresser les nouvelles recrues , et les mettre en état de repousser Fennemi. Voici ce qu il écrivait en cette circonstance à un de ses prêtres qui s’occupait alors d’une mission au fond de FAuvergne :

• Paris , dit-il , appréhende d’être assiégé par « les ennemis qui sont entrés dans la Picardie , et « qui la ravagent avec une grande armée , dont « l’avant-garde s’étend jusqu’à dix ou douze lieues « de cette ville ; de sorte que tout le plat pays s’y « vient réfugier, et l’épouvante est telle, que plu-

• sieurs des habitans de Paris vont se retirer en « d’autres villes.^ Le roi néanmoins dresse une « armée pour s’opposer à celle-là, ses autres ar- « mées étant occupées au dehors ou aux extré- « mités du royaume ; et notre maison est le lieu « où l’on dresse et l’on arme les soldats nouvelle-- « ment enrôlés. L’étable, le bûcher, et les salles « sont pleines d’armes, et les cours sont remplies-

• de gens de guerre. Ce saint jour de l’Assom- « ption n’est pas exempt de ces embarras tumul-* « tueux ; on commence à battre le tambour, quoi-

• qu’il ne soit encore que sept heures du matin ; m et depuis huit jours on a dressé céans soixante « et douze compagnies. Or, quoique les choses « soient en cet état , toute notre communauté ne

• laisse pas de faire sa retraite , trois ou quatre « exceptés qui sont sur le point de partir et de « s’en aller au loin. J’écris à M. l’abbé que je « pourrai lui envoyer quatre ou cinq de nos pré

Si

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9 très ; j’en enverrai d’autres à monseigneur d’Ar-

• les et de Cahors , et j’espère les faire partir au

• plus tôt, avant que les affaires se brouillent da-

• vantage. »

Vincent-de-Paul n était pas seulement un saint homme, c’était un sujet fidele et un excellent citoyen; l’incommodité que sa communauté eut à souffrir du voisinage des gens de guerre ne lui arracha pas un seul geste d*im| atience; le supérieur et les religieux, sachant opposer le silence intérieur de Tàme au fracas des trompeties et des tambours , se réfugièrent dans le seul endroit qu’on leur eût laissé libre : 1 eglise, où quelques uns d’entre eux durent se préparer bientôt euxmémes à la vie des camps ; le cardinal ministre ayant décidé que vingt missionnaires Lazaristes iraient à l’armée , afin d’y maintenir les soldats dans la crainte de celui qui dispose de la victoire, et qui combat dans les vaillans hommes.

Le roi était alors à Senlis, Vincent-de-Paul s’y rendit en hâte pour remettre à la disposition de sa miqesté le local , les ressources , les membres de sa congrégation ; il laissa même à Senlis un de sesr prêtres chargé de lui faire parvenir les ordres du roi. Çe devoir rempli, il fit acheter des tentes pour les missionnaires de l’armée, avec des vivres, des mulets et des fourgons. Enfin il les équipa à ses frais, ainsi que l’eussent fait les prieurs de Saint-Lazare en plein moyen âge; et comme ce genre de service étiut lom nouveau, il leur donna un réglement

di^ne de ;sa prudence et conçu en ces termes : « Les prêtres qui sont à laiTnée se représen**

• teront que Dieu les a appelés à ce saint em* « ploi : I® afin d’offrir leurs prières et leurs ser- « vices au Sei gneur pour Theureux succès des bons « desseins du roi , et la conservation de son ar- « mée ; 2® pour aider les gens de guerre qui sont

• dans le péché à s’en retirer , et ceux qui sont « en état de grâce à s’y conserver; enfin pour « faire leur possible pour que ceux qui mourront

• sortent de ce monde en état de salut.

• Ils auront pour cet effet une particulière dé- « votion au nom que Dieu prend , dans FEcriture , m du Dieu des armées ^ et au sentiment qu’avait « Notre Seigneur quand il disait: Nonvenipacem P mittere, sed gladium^ et cela pour nous donner

« la paix qui est la fin de la guerre

« Les vertus de charité, de ferveur, d’obéis» « sance, leur sont nécessaires pour cela; c’est

• pourquoi ils en feront une continuelle prati- « que intérieure et extérieure, et notamment de « l’accomplissement de la volonté de Dieu.

« Us célébreront la sainte messe tous les jourSi « ou communieront à cet effet.

« Us honoreront le silence de Notre-Seigneur

• aux heures accoutumées , et le garderont tou**

• jours à l’égard des affaires de l’État....

« Si on les applique à entendre les confessions

• de pestiférés , ils le feront de loin et avçc les « précautions nécessaires, etc.»

Quinze missionnaires partirent d'abord; c’était ce que Vincent-de-Paul en avait poui* lors de disponibles, les autres étant occupés à des missions dans le. midi de la France ; mais on lui en avait demandé vingt , et il manda les Lazaristes les moins éloignés pour compléter ce nombre. Au moment où il se disposait à faire partir ses lettres de rappel, il apprend qu une maladie contagieuse, de la nature la plus maligne, décime les troupes royales. Que fera le supérieur de Saint-Lazare ? Se contentera-t-il d’exposer au danger les quinze missionnaires qu’il a fait partir, et retiendra-t-il les autres? Non certes, mais il ne les trompera pas , et c’est les yeux ouverts qu’il les envoie affronter le fléau. « La peste est à l’armée , écrit- « il à l’un d’eux; allez donc, monsieur , allez dans

• le même esprit que saint François-Xavier alla « aux Indes, et vous remporterez comme lui la

• couronne que Jésus-Christ vous a méritée par « son sang. •

Le courage moral des missionnaires Lazaristes, leur fidélité à remplir exactement les vues de leur digne supérieur, attirèrent sur leurs travaux les bénédictions du ciel. C’est ce que prouve cette lettre de félicitation que saint Vincent écrivit à l’un d’eux.

« Dieu soit loué , lui dit-il , de la bénédiction « qu’il donne à votre travail. O Jésus! monsieur,

« qu’elle me paraît grande î Quoi ! avoir déjà a procuré pour votre part le bon état de trois cents

K soldats qui ont si dévotement communié et i( des soldats qui vont à la mort! il n'y a que celui « qui connaît la rigueur que Dieu exerce dans les « enfers , ou qui sait le prix du sang de Jesus- (i Christ répandu pour une âme, qui puisse corn- <t prendre la grandeur de ce bien. Et quoi que je (c connaisse mal Tun et Fautre, il plaît néanmoins « à sa bonté de me donner une estime infinie du bien que vous avez fait en ces trois cents pé* « nitens. Mardi passé il y avait déjà neuf cents « confessions faites en toutes les autres missions « de Farmée, sans compter les vôtres, outre ce qui « s’est fait depuis. O Dieu! monsieur, que cela est « au-dessus de mon espérance ! 11 faut s’humilier, « louer Dieu, continuer avec courage, et pour- « suivre si vous n’avez d’autres ordres. »

Et dans une autre lettre du 20 septembre qu’il écrivit à M. Portail , pour s’excuser de ce qu’il ne pouvait envoyer les missionnaires qu’il avait fait espérer à M. Fabbé Olier : a 11 nous est impossi- « ble, lui dit-il, de vous envoyer sitôt ces mis- « sionnaires que vous attendez , parce que ceux cc que nous avions préparés ont été c ommandés « de suivre les régi mens qui étaient à Luzarches, a à Pons, à Saint-Leu et à la Chapelle-Orly, et « de camper avec eux dans Farmée, où déjà quatre (c mille soldats ont fait leur devoir au tribunal de U la pénitence avec grande effusion de larmes, tt J’espère que Dieu fera miséricorde à plusieurs « par ce petit secours , et que peut-être cela ne

<c nuira pas au bon succès des armées du roi. »

Cependant cette armée de recrues qui se composait de trente mille hommes levés à la hâte parmi les ouvriers, les apprentis et les laquais de la capitale , marchait à Tennemi , avec toute Fardeur française , sous la conduite de Louis XIII , du duc d’Orléans et du comte de Soissons. Les vieilles bandes impériales reculaient lentement devant elle et lui abandonnaient successivement les places fortes qu elles avaient prises ; on eût dit que Dieu résidait au milieu du camp , comme jadis quand l’arche d’alliance marchait à la ^uite de l’armée juive, et qu’il avait choisi pour tabernacle la tente de paix que les enfans de Vincentde-Paul dressaient chaque soir au milieu de cette multitude de tentes de guerre. A chaque campement, ils confessaient une foule de soldats à peine formés qui marchaient ensuite au combat tranquilles , résolus , dédaigneux de la mort comme les héros de la légion Thébaine ; car le sentiment religieux augmente le courage et ôte toute pensée de fuite ; sans compter que ces dignes prêtres du Dieu des armées , leur disaient sans doute que le soldat qui meurt pour chasser l’étranger du sol de la patrie va revivre là-baut parmi les martyrs.

Après la reprise de Boye par les troupes royales, quelques uns des missionnaires, ceux qui avaient été atteints de la peste , vinrent achever leur guérison à Paris ; les autres assistèrent au

siège de Corbie et à la défaite du duc Charles de Lorrame et de6alla$,quele duc de Saxe-Weimar, la Valette et le brave Rantzau refoulèrent jusqu’au Rhin. A la fin du mois de septembre i636, lorsqu’il n’y eut plus une lance étrangère en France , les missionnaires de saint Vincent , heureux du succès des armes françaises , revinrent à Paris avec l’armée victorieuse qui fut reçue au son des cloches et aux applaudissemens de la ville délivrée. Le lendemain , il y eut foule et presse à s’étouffer sous les voûtes de Notre- Dame , où chacun voulait contempler à son aise les drapeaux allemands que Louis XIII venait de placer en regard des quarante-quatre drapeaux anglais (i), conquis sous les murailles de la Rochelle.

(i) Les quaranle-qaatre drapeaux pris sur les Anglais fiirent hier apportés au Louvre aux deux reines ; on leur fit faire un tour dansla tour, et de là on les porta à Notre-Dame. (Malherbe, lettre 35*.)

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