CHAPITRE XXXII
Aumônes envoyées à la Lorraine. — Secours aux réfugiés lorrains et anglais.
Pour juger sainement la guerre, il ne suffit pas d’assister en idée à la marche triomphale des troupes , ni de s’enflammer d’enthousiasme à la lecture d’un bulletin qui enlumine la victoire et jette les ravages dans l’ombre ; il faut visiter le lieu de la scène , voir les moissons foulées sous les pieds des chevaux , les forts éventrés par les bombes, les villages réduits en cendres et les populations pales , hâves , exténuées , mangeant rherbe de la terre , les racines sauvages et le gland du chêne, faute de pain; c’est dans cet état désespéré que se trouvaient alors deux petits pays que leur position géographique donnait pour frontières à la France, la Lorraine et le duché de Bar.
Ces provinces, naguère peuplées et fertiles, obéissaient, pour leur malheur, à un prince vaillant de sa personne , mais inconsidéré , avide de gloire et d’une foi douteuse , qui était toujours prêt à faire des accommodemens et plus prêt encore à les rompre. Un héros de cette trempe avait tout ce qui était nécessaire pour ruiner ses petits États , quand même leur position ne les eût pas rendus un lieu de passage pour tout le monde. Aussi , tandis que le duc Charles , à la tête d’une poignée de braves soldats , jouait un rôle distingué parmi les impériaux, ses amis de cœur et ses frères d’armes, avec lesquels il dévastait les bords du Rhin; les Français, les Espagnols, les Suédois, les Allemands, les Lorrains eux-mêmes, quoique enfans du sol, ravageaient la Lorraine tour à tour, et quelquefois tous ensemble. Le duc de Weimar, à la tête des Suédois, que leur qualité d’hérétiques rendait moins scrupuleux encore que les autres , fut celui qui la maltraita davantage. 11 portait sur ses étendards la Lorraine sous la figure d’une femme hachée en deux et environnée de soldats qui tenaient d’une main un glaive et de l’autre une torche ardente. Jamais emblème ne fut mieux rempli.
Dans Tannée surtout, les Suédois avaient réduit ce malheureux duché à une telle extrémité de misère, qu’on ne peut rien lui comparer si ce n’est les horreurs du siège de Jérusalem. La moitié des villes , des bourgades et des hameaux
était totalement déserte ; Vautre n'était plus qu'un amas de décombres et un monceau de cendres.
Les paysans, que le fer des soldats n avait pu atteindre, s'étaient réfugiés dans les bois où ils vivaient à la manière des bétes sauvages. La haute bourgeoisie des villes était réduite à manger du gland, et ne réussissait pas toujours à se procurer à prix d'or cette misérable pâture. Les filles nobles n’avaient plus qu’à choisir entre l'ignominie et la mort. Les religieuses des ordres les plus austères étaient à la veille de rompre leur clôture pour aller chercher du pain au péril de leur honneur et au scandale de l’Église. On vit des mères, en proie à une rage causée par la faim, dévorer leurs propres enfans, et, chose inouïe jusque-là , des enfans dévorer leurs mères. Autour des villes fortes , erraient , comme des spectres , des armées de pauvres qui tombaient et mouraient d’inanition, sans qu'on y prît garde; enfin, pour combler la mesure de tant d’infortunes, les loups affamés, eux aussi, pénétraient en troupes, pendant les nuits sombres , au cœur même des villes fortes, par les brèches que le canon avait faites aux murailles, et enlevaient les habitans que décimait déjà la peste.
Des missionnaires lazaristes, qui revenaient de la frontière, dirent ces lamentables choses à Vincent-de-Paul, dont les entrailles s'émurent de pitié pour cette terre désolée. Ils ne sont pas Français, dit -il , et leur duc combat contre nous; mais
qu’importe ! ils sont hommes, ils sont catholiques, et ils soutfrent : c’est plus de titres qu’il n’en faut pour avoir droit aux sympathies de tout bon chrétien. Mais où prendre les sommes immenses quil faudra pour les secourir?.... Notre Seigneur y mettra la main, ainsi qu’il le fait toujours quand il nous engage dans des entreprises qui excèdent nos forces. 11 est vrai que nous n’avons guère d’or et d’argent, et qu’il faudra des millions peut* être... Eh bienl Dieu y suppléera. Les trésors de la divine Providence sont inépuisables , et notre défiance la déshonorerait.
Saint Vincent n’entreprenait rien sans réflexion, mais une fois qu’il croyait avoir Dieu pour lui, il s’engageait , sans hésiter, dans les entreprises les plus difficiles , et il s’y portait même avec d’autant plus d’ardeùr, qu’il les voyait environnées de plus puissans obstacles et exposées à de plus grands travaux. Le fondement de sa confiance était cette belle maxime qu’il avait souvent à la bouche et encore plus au cœur : Que la divine Providence ne mantjue jamais pour les choses quon entreprend par ses ordres, 11 espéra donc de la bonté de Dieu le succès presque inespérable de la sainte œuvre qu’il méditait , et s’occupa de la mener à bien.
A cet effet, il eut recours à la reine, Anne d’Autriche, à la duchesse d’Aiguillon, et aux dames de son assemblée. 11 réchauffa par ses diseours brùlans , par ses adjurations énergiques, et
même par ses larmes , une charité qui s'était d a* bord montrée tiède pour les Lorrains; car la France qui avait alors cinq armées sur pied , subissait aussi les malheurs de Fétat de guerre, et il semblait assez naturel de songer aux siens de préférence aux étrangers. Mais qui pouvait résister à rhomme évangélique qui plaif^ait la cause des Lorrains ? La pieuse Anne d’Autriche fit la première aumône , et la fit en reine; la duchesse d* Aiguillon ne fit pas attendre non plus ses sacs d’or; les dames de l’assemblée se piquèrent d’une émulation généreuse, et Vincent-de-Paul ne se borna pas à exhorter les autres : il ramassa pour cette bonne œuvre tout l’argent qui se trouvait alors disponible dans sa maison, retrancha quelques plats de sa propre table, et se mit au pain noir avec sa communauté afin de faire face à la dépense extraordinaire qu’il prévoyait devoir être longue , et qui dura en effet dix ans.
A notre époque où tout s’amoindrit, on trouvera presque fabuleuses les charités de la cour de Louis XIII, et de Vincent-de-Paul; ces charités s’élevèrent, pour la Lorraine seule, à plus de seize cent mille livres. Un seul frère de la Mission fit, pour ce sujet, cinquante-trois voyages en Lorraine, et il porta chaque fois, tant en espèces qu’en lettres de change , vingt , vingt-cinq et trente mille livres. Et ce qui fait clairement connaître que la main de Dieu dirigeait cette œuvre, c’est qu’ayant fait la plupart de ces voyages au
milieu des armées amies et ennemies , il ne fut jamais arrêté ni pillé par les troupes , et qu'il arriva toujours heureusement aux lieux où il allait. Certes y si la Lorraine doit des autels et des statues à un saint habitant du ciel, c’est bien à saint Vincent-de-Paul.
Dès ce temps-là, les magistrats de ce peuple infortuné ne faillirent point à la reconnaissance; ils offrirent à leur protecteur de publiques actions de grâces, et le duc Charles lui-méme, lorsque le Saint-Siège s’occupait de la béatification du saint, écrivit au pape que dans le temps où ses États étaient dévastés par la guerre^ la peste et la famine, ce grand serviteur de Dieu en avait été le sauveur et
Et ce ne fut pas seulement dans leur malheureux pays que les Lorrains éprouvèrent la charité de Vincent-de-PauI. La main de Dieu continuant de s’appesantir sur cette terre affligée, et la guerre s’y rallumant avec une nouvelle fureur, on vit une grande partie de la population du duché se glisser par bandes à travers les armées ennemies et se diriger vers le même point : femmes, enfans, vieillards, prolétaires et gentilshommes, tous couverts de haillons et hâves de faim, traversaient en hâte la frontière et se dirigeaient vers Paris, où, une fois arrivés, ils ne savaient plus qu’un mot : Saint-Lazare! Cette désertion fut si nombreuse, qu’au dire de don Calmet , historien
de la Lorraine, un siècle entier ne suffit pas pour
sa
HISTOlflE