‹ Histoire de S. Vincent-de-PaulChapitre 39 sur 50 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Coniiniiation des troubles. — Dévouement des Lazaristes.

Cependant les princes avaient obtenu leur li-. berté par l’assistance du parlement, et ce même parlement réuni au duc d’Orléans, était parvenu à obtenir le renvoi du cardinal qui s’était retiré à Bouillon , dans les Bays-Bas , d’où il tenait les yeux fixés sur la France, tout prêt à rentrer au premier signal. Le prince de Condé voulut alors s’emparer du pouvoir queMazarin abandonnait et gouverner le roi et la France ; mais la reine et les Frondeurs, également effrayés de son caractère hautain, firent cause commune contre lui , et le 1 7 août i 65 1 , Anne d’Autriche ayant mandé le parlement, la chambre des comptes , la cour des aides et le corps de ville , le chancelier leur lut un discours où il accusa ouvertement le prince de Condé

d'intelligences secrètes avec les puissances étrangères. Le prince furieux vint au parlement avec une nombreuse escorte ; il repoussa les inculpations faites contre lui, et accusa ouvertement Paul de Gondi de les avoir suggérées à la reine. La séance fut si orageuse, que le coadjuteur, qui ne s’y était pas présenté non plus sans un grand nombre d'amis , tous plus déterminés frondeurs les uns que les autres, faillit y être assassiné. Un instant, il se trouva séparé des siens et entouré de trois ou quatre mille épées nues. Dégagé par le duc de Brissac, au moment où il allait être percé d’un coup de poignard, il reprocha à Larochefoucauld d'avoir organisé cette attaque. Pour toute justification , le fougueux partisan de Condé , qui ne songeait guère alors à faire ses Maximes^ dit à mi-voix au duc et au coadjuteur en leur serrant la main : Je voudrais vous avoir étranglés ! Le coadjuteur répliqua froidement : Camarade la Franchise (c'était le nom de guerre de Larochefoucauld) , nous ne nous battrons point pour cela. Je suis prêtre, et toi tu n'es qu’un poltron.

Nous avons détaillé cette scène pour donner une idée de l'exaspération des partis qui déchiraient alors la France. La régente, forcée d'opter entre Condé et Gondi, se prononça pour le coad» juteur à qui elle fit donner, quelque temps après, le chapeau de cardinal; Condé se retira mécontent , et bientôt , s’étant rendu dans son gouver*

nement de Guienne, il y leva des troupes et arbora Tétendard de la révolte.

Cependant y malgré toutes les haines qui se déchaînaient contre lui, le cardinal rentré en France, au mépris des ordonnances du parlement, avait conduit à Poitiers, où la cour se trouvait alors, une petite armée de huit mille hommes qu'il avait levée à ses frais dans Tintention d’aider la régente contre le prince de Condé, Il y trouva Turenne nouvellement rallié à la cause royale. Vainqueur à Bléneau , battu à Étampes , le grand Condé se réfugia sous les murs de Paris où Farmée de Turenne se mit à le harceler de son mieux. Les sièges, les combats, les retraites, répandaient la désolation dans tous les lieux voisins de la capitale. Le pillage, les meurtres , les incendies sur un rayon de trente lieues au midi de Paris , de quinze à vingt sur les autres aspects de cette ville , avaient fait déserter toutes les habitations champêtres. « La misère du peuple était épouvantable , dit Importe, et, dans tous les lieux où la cour passait, les pauvres paysans s’y jetaient, pensant y être en sûreté , parce que Farmée désolait la campagne. Ils y amenaient leurs bestiaux, qui mouraient de faim aussitôt , n’osant sortir pour les mener paître; quand leurs bestiaux étaient morts, ils mouraient eux-mémes incontinent après ; car ils n'avaient plus rien que les charités de la cour, qui étaient fort médiocres, chacun se considérant

comme le premier nécessiteux. Us n avaient de couvert contre les grandes chaleurs du jour et les fraîr cheurs de la nuit que le dessous des auvents des chaiTettes et des chariots qui étaient dans les rues.

(c Quand les mères étaient mortes , les enfans mouraient bientôt après ; et j ai vu sur le pont de Melun, où nous vînmes quelque temps après, trois enfans sur leur mère morte , l’un desquels la tétait encore.

« Toutes ces misères touchaient fort la reine ; elle soupirait quand eUe en entendait parler, et disait que ceux qui en étaient la cause auraient un grand compte à rendre à Dieu (i). > On comptait alors à Paris quarante mille indigens ( 2 ).

Que faisait saint Vincent-de-Paul?

11 eut bien voulu remédier à tous ces maux à la fois ; mais c’était la chose impossible ; malgré cela , il fit des merveilles comme toujours. Ayant formé plusieurs bandes de ses missionnaires , il les envoya dans différentes directions aux endroits où les soldats avaient fait les plus grands ravages. L’une de ces bandes secourables étant arrivée à Étampes, place très forte alors, qui ^ venait de soutenir un siège , faillit reculer d’épouvante et d’horreur. Aux deux côtés des portes de la ville s’élevaient en monceaux les cadavres

(1) Mém. de Laporte, premier valet de chambre de Louis XIV, p. 388 et 289.

( 3 ) Le nombre des indigens à Paris s elève maintenant à (^3,539. (Voy. la Statistique de M. le préfet de la Seine de 1843.)

au*

des soldats de l'armée royale , et dans l'intérieur des murs gisaient confusément sous des tas de fumier infect amoncelés négligemment au milieu des rues les corps des partisans du prince de Condé, qui s'étaient battus en héros sous les ordres du maréchal de Tavannes. A côté de ces défenseurs de la ville gisaient confusément les femmes ) les enfans , les hommes de toutes conditions morts pendant le siège , et pêle-mêle avec eux les carcasses des chevaux tués. Les habitans, pâles, livides, défigurés, erraient au milieu de ces morts , qu'ils n’avaient pas la force d’éloigner, comme de véritables squelettes , et buvaient la mort à petites gorgées en respirant l'air corrompu qui les entourait. Le premier soin des missionnaires fut de faire venir du fond de la campagne des hommes robustes qui se chargèrent de nettoyer les rues et d’ensevelir les morts. On parfuma les places et les maisons pour les rendre habitables, et les Lazaristes, se transformant en frères hospitaliers , se mirent à soigner les malades de leurs propres^ mains. L’ordre se rétablit , les enfans qui étaient devenus orphelins furent rassemblés dans une maison d’Étampes , les convalescens se fortifièrent, ceux qui étaient malades de langueur et d’inanition commencèrent à respirer; mais leurs sauveurs empoisonnés par un air corrompu, épuisés de fatigue, exténués parla mauvaise nourriture qu’ils s’imposaient pour ménager les ressources des pauvres , succombèrenr

un à un à cette rude tâche. Cinq moururent dans l’espace de quelques jours , heureux , disait saint Vincent, malgré la douleur qui lui déchirait les enti'ailles, heureux d'être morts les armes h la main et d avoir cueilli sur le champ de bataille la palme préparée à ceux qui y combattent jusqu'au dernier soupir. Plusieurs filles de la Charité, qui avaient eu part à leurs travaux , méritèrent la même couronne.

Les paroisses de Juvisy, d’Atys et plusieurs autres qui se trouvaient dans le voisinage de la capitale, avaient été réduites à la mendicité; le pillage y avait mis de niveau les plus riches et les plus pauvres. Saint Vincent-de-Paul eut besoin de tout son courage pour ne pas succomber à la peine; mais ce courage ne lui fit pas défaut. 11 ne plia point ; il fit parler les soupirs , les larmes ^ les voix mourantes de ces malheureux que la faim consumait, et Dieu qui le conduisait comme par la main , lui fit trouver grâce devant bien des gens qui eussent rebuté tout autre que lui. Plusieurs personnes de distinction le soutinrent dans cette nouvelle entreprise; M. Duplessis- Monbart fit le projet d’une espèce de Mont-de- Piété auquel ceux qui ne pouvaient fournir d’argent étaient invités à envoyer les meubles, les vêtemens et les autres choses qui leur étaient superflues. L’invention de ce magasin fut d’ime grande ressource pendant ce temps d’orages et

de troubles. Les riches y perdaient peu ; les pauvres y gagnaient beaucoup.

Le village de Palaiseau, où les troupes avaient séjourné vingt jours, était aux abois. Vincent-de- Paul y envoya presque tous les jours une charrette avec des provisions et une petite somme d’argent (i).

Ses moyens s’étant épuisés, il eut recours à la

(i) Il reste un certificat écrit de sa main qu’il fut obligé de don* ner à ceux qui gardaient les portes de Paris , afij;i qu'ils laissassent sortir les vivres qu’il envoyait aux pauvres des villages environnans; ces gardes ayant voulu s’assurer d'où ces vivres venaient et où on lei portait. Ce certificat est ainsi conçu :

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