CERTIFICAT
« Le soussigné , supérieur de la congrégation des prêtres de la mission , certifie à tous ceux qu’il appartiendra que , sur l’avis que quelques personnes pieuses de cette ville m’ont donné, que la moitié des habitans de Palaiseau étaient malades , et qu’il en mourait dix ou douze par jour, et sur la prière qu’elles m'ont faite, d'envoyer quelques prêtres pour l'assistance corporelle et spirituelle de ce pauvre peuple affiigé , à cause de la résidence de l'armée en ce lieu , pendant l’espace de vingt jours , nous y avons envoyé quatre prêtres et un chirurgien pour assister ces pauvres gens ; que nous leur avons envoyé depuis la fête du Saint-Sacrement , tous les jours , un ou deux exceptés, seize gros pains blancs , quinze pintes de vin, et hier de la viande ; et que lesdits prêtres de notre compagnie m’ayant mandé qu’il est nécessaire d’envoyer de la farine et un muid de vin pour l’assbtancc desdils pauvres malades de Palaiseau et des villages circonvoisins , j'ai fait partir aujourd’hui une charrette à trois chevaux, chargée de quatre setiers de farine et de deux demi-muids de vin , pour l’assistance desdits pauvres malades de Palaiseau et des villages circonvoisins. En foi de quoi j’ai écrit et signé le présent de ma main.
« Saint-Lazai e-lès-Paris , le 5 juin i65a.
VmcEMr DE Paul. N
duchesse d’Aiguillon, cette noble femme qui était la Providence des malheureux, et il lui écrivit en ces termes :
« La maladie continue à Palaiseau ; les premiers a malades qui ne sont pas morts sont maintenant M dans le besoin des convalescens , et ceux qui c étaient sains sont maintenant malades. Un de « nos prêtres m’est venu trouver exprès , pour me « dire que les gens de guerre ont coupé tous les a blés et qu’il n’y a point de moisson à faire. Ce-r « pendant nous ne sommes plus en état de sou- « tenir cette dépense. Nous y avons fourni jus- « qu’ici 663 livres en argent , outre les vivres et « les autres choses que nous y avons envoyées en « espèce. Je vous supplie très-humblement , Maie dame , de faire aujourd’hui une petite assem- « blée chez vous et de concerter ce que nous « avons à faire; je m’y rendrai si je puis. Je viens « de renvoyer le prêtre avec un frère et cinquante a livres. La maladie est si maligne, que nos pre- <c miers quatre prêtres y sont tombés malades, M et le frère au^si qui les accompagnait. 11 a fallu « les ramener ici , et il y en a deux qui sont à « l’extrémité. O Madame , quelle moisson à faire « pour le ciel en ce temps où les misères sont « si grandes à nos portes ! La venue du Fils de « Dieu a été la ruine et la rédemption de plu- « sieurs , comme dit l’Évangile ; et nous pouvons « dire de même , en quelque façon , que cette « guerre sera la cause de la damnation de quan-
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« tité de personnes; mais que Dieu s’en servira M aussi pour opérer la grâce, la justification et la « gloire de plusieurs , du nombre desquels nous « avons sujet d’espérer que vous serez , comme « j’en prie Notre-Seigneur. »
Ces fièvres contagieuses que les Lazaristes avaient contractées en soignant les pauvres des environs de Paris , se communiquèrent à ceux qui étaient à Saint-Lazare, et la maison ne fut bientôt plus qu’une vaste infirmerie. Vincent-de-Paul n’en fit pas moins remplacer les malades dans les campagnes par ceux que la contagion avait respectés , et il dit à ce sujet à sa communauté souffrante ces belles et fortes paroles :
« Nous devons bénir Dieu de ce que plusieurs « de nos confrères souffrent pour la charité.» Puis il se fit cette objection : « Mais quelqu’un me « dira peut-être , si l’on continue toujours à en- « voyer d’autres missionnaires à la place de ceux « qui sont malades, comme on l’a fait jusqu’ici, « la congrégation perdra tous ses meilleurs ouu vriers et ne pourra subsister. Oh! Messieurs,
« s’écria le saint avec une chaleur qui émut tout « son auditoire, oh! Messieurs, une compagnie « saurait-elle finir plus glorieusement que par « l’exercice de la charité? Et ne serait-ce pas « une singulière grâce pour nous , et un grand « exemple pour la postérité , de nous être consumés de la sorte? »
Il exhorta, dans le même esprit de charité, ses missionnaires établis près de Montmirail à faire ce qu'ils pourraient pour aider les habitans de cette ville à mettre leurs biens à couvert du pillage et des vexations des soldats. Mais si nous faisons cela, lui écrivirent-ils, nous serons pillés nous-mêmes à leur place , Monsieur.
« Il faut secourir son prochain affligé, répondit M le supérieur-général , et Dieu vous ayant donné « les commodités que vous avez , sa divine Maie jestéa droit de vous les ôter quand il lui plaira. « « Mais ne craignez rien et soulagez cette pauvre s ville en tout ce que vous pourrez. » C’est ce qu’ils firent en effet , s’étant abandonnés à la divine Providence , qui ne permit pas qu’il leur en arrivât aucun fâcheux accident.
Mais la misère n’était pas moins grande dans les murs de Paris , que dans les villages environnans. Saint Vincent-de-Paul se chargea, pour sa part , de faire donner tous les matins , à la porte de Saint-Lazare , du potage à quinze mille nécessiteux, qui fussent morts sans ce secours.
Vers le même temps, il apprit que les ravages de la guerre s’étaient étendus jusqu’à son propre hameau paternel , et que ses parens avaient été les uns ruinés , les autres tués dans les collisions sanglantes qui avaient eu lieu du côté de Bordeaux.
11 leur fit passer mille francs qu’il avait reçus de son ami M. de Fresne expressément pour cet oh-
AlSTOIRl!.
jet; c'est tout ce qu a fait pour les siens un homme qui disposa de plusieurs millions d'aumônes , et dont le crédit était fort grand à la cour.
Cette guerre , dont sa main soigneuse et com^ palissante effaçait les ravages , était le sujet de ses larmes, de ses prières, de ses jeûnes et de ses lamentations. On ne sait pas, dit Abelly , le détail des pénitences et des mortifications qu’il s’est imposées , pour demander à Dieu la pacification des troubles du royaume. Il recommandait sans cesse aux Lazaristes de prier pour la paix , et parlait sur ce sujet dans ses conférences avec de si vifs sentimens , qu’on en était tout attendri. Une de ces exhortations pieuses nous est restée , pour nous faire déplorer la perte des autres ; la voici :
« Priez Dieu , s’écria-t-il , priez Dieu , mes frèfc res , pour la paix du monde chrétien ; hélas ! « nous voyons la guerre de tous côtés; guerre en « France , guerre en Espagne , en Italie , en Al- « lemagne , en Suède , en Pologne , en Hibemie, tt dont les pauvres habitans sont transportés dans « des montagnes et des rochers presque inacces- « sibles : FEcosse tremble, l’Angleterre s’agite;
U guerre enfin par tous les royaumes , et misère « partout. O Sauveur, ô Sauveur! pour combien U de temps encore nous menaces-tu de tes fléaux?
« Si , pour quatre mois que nous avons eu ici la « guerre , nous avons subi tant de maux , que « deviendront ces pauvres frontières qui ressenc tent ces fléaux depuis vingt ans? Le paysan a
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(c semé , mais il ne ^it pas s’il pourra recueillir. ti Les armées viennent , qui moissonnent, pillent, « enlèvent tout; après cela que faire? Il faut mou- « rir. S’il y a de vraies vertus, c’est pourtant « parmi ces pauvres gens qu’elles se trouvent ; « ils ont une foi vive , ils croient simplement ; ils c sont soumis aux ordres de Dieu; ils souffrent « tout ce qu’il lui plaît et autant qu’il lui plaît. « Exposés tantôt aux ardeurs du soleil , tantôt « aux injures de l’air , ces pauvres laboureurs ne « vivent qu’à la sueur de leur front, et ils nous « donnent leurs travaux. Tandis qu’ils se fatiguent « ainsi pour nous nourrir , hélas ! mes frères, nous a cherchons l’ombre, et nous nous reposons sous A un toit solide! Dans nos missions même ne A sommes-nous pas à l’abri des injures de l’air? A Eux , au contraire, supportent le vent, les pluies, « la rigueur des saisons. Voulez-vous que je vous « dise, mes frères? Quand je porte ^n morceau « de pain à ma bouche , je me dis à moi-méme :
Misérable , as-tu gagné le pain que tu vas man- « ger, le pain qui te vient du travail de ces paua vres? Faisons donc comme Moïse : levons sans « cesse les mains au ciel pour eux ; car, si nous négligeons de les servir, ils pourront nous dire avec « raison : Vous êtes la cause de nos misères ! »
Il ne se contenta pas de prier, il agit. Voyant que la France allait s’ensevelir sous ses propres raines si les troubles duraient plus long-temps , il prit la résolution de faire tout ce qu’il pourrait
SU
pour secourir son pays, et pour servir son prince, sachant fort bien que Tamour de la patrie est un devoir , et que le service qu on rend aux rois fait partie de celui qu'on doit à Dieu. Il s'adressa d'abord aux évéques , dont plusieurs avaient beau* coup de confiance en lui , et il les exhorta à résider dans leurs diocèses pendant ces troubles^ afin de contenir le peuple par leur présence , et de s'opposer par leur autorité aux desseins de ceux qui les voulaient soustraire à l'obéissance du roi. Cette précaution empêcha le soulèvement d'un grand nombre de villes , et le saint ne s'en tint pas là. Se souvenant que saint Bernard et d'autres saints personnages qui menaient une vie encore plus retirée que lui , n’avaient pas balancé à quitter leurs solitudes pour venir à la cour des rois , lorsqu'il s'agissait de servir les grands inté» réts de l’État , il résolut , à leur exemple , de sortir de sa retraite et de faire tous ses efforts pour la réunion des princes avec le roi. t Plusieurs t raisons, dit Âbelly, semblaient le devoir dé* #c tourner d'une entreprise si difficile et si péril- « leuse ; néanmoins , préférant le service du roi #c et le bien de la France à ses intérêts particu» « liers , il ferma les yeux à toutes les considéra* « tions de la prudence humaine pour s'acquitter « des devoirs d'un fidèle sujet. Dans ce dessein il « alla plusieurs fois à la cour et vers MM. lea « princes; il parla en diverses rencontres à ceux- « ci par ordre de Sa Majesté, et lui rapporta leurs
« réponses ; et enfin le succès fit bien voir que ft Dieu avait donné bénédiction à son entremise ; « car peu de temps après cet accommodement •c si important se traita et fut conclu. »
Le roi revint à Paris , et Vincent-de-Paul au moment même où il portait à ses lèvres cette coupe de joie, y vit tomber une goutte amère. Paul de Gondi qui Pavait toujours aimé et honoré, même au milieu de ses séditieuses folies, Paul de Gondi qu’il avait rapproché peut-être lui-même de la régente pendant Pabsence de Mazarin , fut arrêté au Louvre par les ordres de ce ministre qui gouvernait la cour du fond de son exil de Cologne , et conduit prisonnier au château de Vincennes (i), le 19 décembre 1662. Vincentde-PauI, qui avait souvent déploré devant Dieu les égaremens politiques de son brillant et fougueux élève,, demanda maintenant avec larmes, dans ses prières, que cette dure leçon de l’adversité lui profitât , et en fît un homme nouveau. Dieu l’écouta , et le héros de la Fronde s’absorba dans le prélat édifiant et chrétien.
Peu de temps après l’arrestation du cardinal de Retz, Mazarin revint à Paris plus puissant et plus redouté que jamais. Son entrée fut triomphale et
(i) François de Gondi, son oncle , étant mort deux ans après, le ai mars 1 654, le cardinal de Retz, toujours prisonnier, prit possession par procureur, du siège archiépiscopal de Paris. An bout de quelque temps il résigna son archevêché et fut transféré dans la prison de Nantes , d*oà il s'évada. Réfugié k Rome , il y employa son crédit sur le pape Alexandre Vll pour lui faire confirmer l’institut de Vincent-de-Paul.
:ses ennemis les plus acharnés s'abaissèrent si profondément devant lui , que les valets de la cour en eurent honte (i).
L’ordre étant rétabli, chacun vint, comme d’habitude , étaler ses souffrances pour la bonne cause, et demander généreusement des grâces, des pensions , des titres honorifiques en retour. Un seul se tint dans le silence et ne demanda rien, quoiqu'il eut beaucoup perdu , beaucoup souffert et partant beaucoup mérité, ce fut Vincent-de-Paul. 11 avait pour principe, que des sujets fidèles doivent savoir perdre sans murmure, pourleurprince, leurs biens et leur vie, les rois représentant sur la terre la puissance de Dieu ; aussi n'eut -il garde de faire valoir une conduite qu'il trouvait toute simple. Le contraste de son désintéressement avec l'avidité des solliciteurs soi-disant victimes des troubles , ne passa pas inaperçu à la cour, et un très grand seigneur dit , en présence de plusieurs autres, à la reine Anne d’Autriche : qu’il connaissait peu de personnes attachées, comme M. Vincent, par une fidélité sincère, constante, désintéressée, au service du roi et de l’État. Â quoi la reine ré-
(i) « Us 8C ruaient h son retour pour aller au devant de lui, et ceux mêmes qui avaient été ses plus grands ennemis furent les plus empressés à se produire et à lui faire la révérence. Je vis une multitude de gens de qualité faire des bassesses si honteuses en cette rencontre, que je n’aurais pas voulu être ce qu’ils étaient, à condition d’en faire autant. ■ (Mém. de Laporte, premier valet de chambre de Louis XIV, p. 297 et 398.)
pondit : Vous avez raison, M. Vincent est un très fidèle serviteur de Dieu et de son prince.
Le bruit courut pendant quelques jours qu il allait être cardinal; mais ce bruit tomba. Si son humilité s’opposa à cette promotion , dont la pourpre eût été honorée , il ne se vanta ni de l’offre , ni -du refus.
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