CHAPITRE Vif
Vincciit-de-Paul est fait précepteur des lils du comte de Gondi.
Ce fut vers Fan i6i3 que, d’après les conseils de M. de Bérulle,Vincent-de-Paul résigna sa cure de Clichy pour entrer, en qualité de précepteur, chez messire Emmanuel de Gondi, comte de Joigny , alors général des galères. Abelly dit de cette famille qu’elle était une des plus illustres du royaume : c’est une flatterie. M. Capefigue , qui a fait au pas de course une biographie décharnée de saint Vincent-de-Paul , renchérit sur l’historien dont il est Fabréviateur, et dit que cette maison noble se perdait dans la nuit des temps : c’est une ignorance. Le fait est que les Gondi, qui n’étaient point français d’origine , n’étaient pas de haute maison , et que la tige de leur race , dont les racines n’étaient pas longues , se perdait tout bon-
nément sous le toit vulgaire d’un moulin de Toscane. Cette famille florentine, transplantée en France, avait rapidement grandi sous le soleil de la faveur des rois. Albert de Gondi, maréchal de Retz , favori et conseiller intime de Charles IX, avait trempé en plein dans la Saint-Barthélemy, ce qui ne fait pas son éloge , et , qui pis est , il y avait trempé froidement ; car il n y avait pas dans toute sa personne une particule d’enthousiasme religieux ou autre. C était ^ disent les meilleurs mémoires de ce temps-là, un Florentin fin, caute^ leux, corrompu, menteur, dissimulateur et le plus grand renieur de Dieu qu'on pût voir. La noblesse de France, qui ne le tenait pas en grand amour, rejeta sur lui et surBiragues, également étranger au sol, tout Fodieux de la sanglante journée dont ils mûrirent le projet dans l’ombre, et quelle répudiait hautement. Quoi qu’il en soit, le comte Emmanuel de Gondi ne marcha pas sur les traces tortueuses de son père ; il eut le mérite de valoir mieux. C’était un homme de cœur, plein de religion , d’humanité et d’estime pour la vertu. Sa femme, Françoise Marguerite de Silly, était une vraie grande dame, par la naissance, la richesse et la piété. Jeune encore, et maîtresse d’une maison qui le disputait en magnificence aux palais des princes , elle sentait au fond de l’âme, comme Salomon, fils de David, que la grandeur n’est que fumée , déception et vanité, t Je souhaite bien plus faire de ceux que
Dieu nVa donnés, des saints dans le ciel que des grands seigneurs sur la terre, > dit-elle, en confiant ses trois fils àVincent-de-Paul. Belles paroles , certes , et bien dignes d’une mère chrétienne.
L’ex-aumônier de la reine de Navarre n’était pas étranger à la vie des grands ; mais il en redoutait le luxe et le bruit ; ear la solitude studieuse était son élément, et Tobscurité ses délices. « Cet hôtel de Gondi , dit-il dans une de t ses lettres, était brillant comme la cour, et je f sortais de la retraite ; mais Thomme peut se c créer un désert au sein des cités , et s’isoler au € milieu des distractions. On me donna une belle € chambre, et j’y vécus comme dans une cellule, € m’occupant de mes devoirs et de l’éducation de i messieurs de Gondi. » C’était en effet une des maximes de saint Vincent-de-Paul, que, pour se produire au dehors avec assurance au milieu des affaires et des occasions périlleuses qui abondent dans les grandes villes, il faut qu’un prêtre se tienne dans la retraite et le silence, quand il n’y a pour lui aucune nécessité de sortir ni de parler. Mais cet amour de l’isolement et de la retraite disparaissait bien vite lorsqu’une occasion s’offrait de rendre service au prochain. Saint Vincent ne plaignait alors ni ses pas, ni ses exhortations , ni sa peine , et s’entremettait de bon cœur sans se faire presser. Par ses soins , l’union , la probité , les bonnes mœurs régnaient parmi les gens du comte i il était l’orbitre de leurs différends , apai^
sait leurs petites atiimosités , les visitait dans leurs maladies, et, quand venaient les fêtes solennelles, il les disposait tous à s’approcher des sacremens. Il était en grand respect devant le comte et la comtesse de Gondi, dans la personne desquels, ainsi qu’il le disait plus tard, il lui semblait honorer Jésus-Christ et la sainte Vierge. Il ne cherchait point à s’immiscer dans leurs affaires , et ne se présentait jamais devant eux sans y être appelé. Cette réserve cependant n’était point de l’indifférence; et, lorsqu’il les voyait sur le point de faire quelque infraction aux lois divines , il les reprenait avec une sainte liberté. Ayant appris, par exemple, que le général des galères était au moment de se battre en duel , il résolut de Fen détourner, s’il était possible , et choisit son temps pour cela avec une habileté merveilleuse. Le comte assistait d’habitude , fort dévotement , à la messe que notre saint , en sa qualité d’aumônier, disait dans sa chapelle domestique. Le matin du jour qui pouvait se terminer si fatalement pour la maison de Gondi , Vincent-de-Paul remarqua que ce bon seigneur paraissait un peu plus pensif que de coutume , et cela ne Fétonna pas. M. de Gondi était homme de courage et savait se servir d’une épée ; mais il était aussi homme de foi , et que de réflexions attristantes devaient s’éveiller en lui à la pensée de la terrible lutte dont il ne pouvait sortir vainqueur qu’en tuant un homme ! Attenter à la vie
du prochain , le retrancher du nombre des vivans, et le donner en pâture aux vers du sépulcre , avant que Thorloge des siècles ait sonné son heure, c’est une action effrayante de soi; mais au point de vue religieux , c’est bien autre chosé : car c’est enlever au Seigneur son droit de vie et de mort sur sa créature , et arracher de ses mains patientes le sceptre de la miséricorde pour lui faire prendre, prématurément, les balances inexorables de la justice. Comme l’arbre tombe, il demeure : or, le duelliste vaincu est tombé avec un projet de meurtre sur la conscience , car lui aussi voulait tuer. Il est donc brusquement mis en face de Dieu dans le flagrant délit d’un acte d’homicide , et sans aucun moyen d’expier sa mauvaise pensée , puisqu’il n’y a plus de repentir au fond des tombeaux. Perdu corps et âme , voilà tout ! Et la position de son adversaire n’est ni plus rassurante , ni meilleure ; car la teiTe , trempée du sang de la victime , crie vengeance , et Dieu demandera un jour au malheureux vainqueur : Caïn , qu’as-tu fait de ton frère ? N’est-ce pas une chose affreuse à penser, lorsqu’on est croyant comme l’était M. de Gondi ?
lia foule s’était écoulée ; un silence profond régnait dans la chapelle où il ne restait plus que le comte, priant sur son caireau de velours ft^ngé d’or, et Vincent-de-Paul prosterné sur les froides dalles du chœur. Tout-à-coup, celuiKîi se lève, marche droit au comte, et se
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jetant à ses genoux le conjure avec les formes les plus humbles , mais dans les termes les plus, forts , de renoncer à un dessein funeste qui met son salut en péril, a Cest de la part du Dieu « que vous venez d’adorer à Tinstant sur cet autel , K du Dieu crucifié pour nous ^ que je vous parie , « monseigneur, dit le prêtre de Jésus-Clirist; si fc vous persistez dans la mauvaise résolution que « vous avez prise de vous battre en duel ce soir, « je vous déclare qu’il exercera sa justice la plus « rigoureuse, non seulement sur vous, mais en- « côre sur votre maison* > Cela dit , le saint aumônier croisa les bras sur sa poitrine et se retins lentement, laissant le comte à ses réflexions, qui, sans doute , furent salutaires ; car il ne parait point que le duel ait eu lieu.
Quelquefois le comte et la comtesse de Gondi allaient passer la belle saison dans leurs teiTes où ils emmenaient avec eux leurs enfans que ne quittait jamais saint Vincent-de-Paul. Tout son plaisir était alors de consacrer les heures où il était libre à instruire les enfans et les pauvres dans des catéchismes familiers, à prêcher le peuple de la campagne , à administrer les sacremens et surtout le sacrement de pénitence, avec la permission des évêques et l’agrément des curés.
Une manière d’agir si uniformément vertueuse gagna à tel point l’estime et la confiance de la comtesse de Gondi quelle résolut de confier la conduite de son âme à celui qui était chargé deFéducation
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de ses cnfans; mais il y avait un obstacle à vaincre , et cet obstacle était rhumilité profonde de notre saint, qui, bien loin de se méconnaître comme font tant de parvenus sans naissance et sans mérite , se rappelait sans cesse la bassesse de son origine et s’y enfonçait, pour ainsi dire, afin de mieux répudier les marques de respect qu il recevait en rougissant de ses supérieurs selon le monde. Madame de Gondi échoua dans sa première tentative ; mais elle ne se tint pas pour refusée , et renonçant à convaincre saint Vincent lui-méme, elle fit adroitement intervenir lautorité de M. de Bérulle, qui décida la question. Ce fut donc en faisant abnégation , comme toujours, de sa volonté propre devant une volonté à laquelle il s’était promis de ne résister jamais , que Vincentdê-Paul fut élevé à une distinction qui l’agrégeait, pour ainsi dire, à la famille de Gondi. lia manière dont il remplit les devoirs de cette position influente , qu’il avait si peu convoitée , prouva que nul n’en était plus digne.