‹ Histoire de sa sainteté Pie IXChapitre 19 sur 27 · RÉPUBLIQUE ROMAINE · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE ROMAINE

COiniANDEMEIfT DE L^OFFICE DE SÛRETÉ PUBLIQUE.

« Rome, 20 juin 4849.

€ Citoyen capitaine»

« Je tiens en prison cinq des anciens sbires; il serait nécessaire de leur faire l'opératiou accoutumée {eonsueta çperaxioné). N'ayant, quant à moi, ni facilité, ni moyens, je m'adresse à toi pour que tu me les envoies prendre par tes bons âouamers, et je les ferai conduire où tu croiras plus opportun pour la facilité de Vopiraiion msditê.

« J'attends une réponse quelconque de foî par le fidëlè porteur de la présente. — Salut.

« Le capitaine commandant la sûreté publique» « G. Cappana. »

L'hlrultare del Popoh ajoute :

« Ces deux lettres» comme chacun voit, portent la même date et sont adressées au même sicaire. Dans toutes les deux, il est fait allusion à â'importafUesopéraUons que devaient exécu» ter ces bandes volantes dont le journal Vltalia, dans Texcès de son amour pour Mazzini» niait Texistence* Lorsque Zambianchi fut interrogé sur le sens de ces mots : opérations impor-' tantes, il répondit que ces paroles faisaient allusion au meurtre décrété de certaines personnes odieuses au gouvernemrat de la République, Il ajouta que les cadavres trouvés dans le Tibre étaient de son fait , mais qu'il n'avsdt fait qu'exécuter un ordre exprès (e^esso ordiné), et qu'il avait conservé ces lettres pour sa justification.

On a horreur de remuer cette fange sanglante. ZambianoU traînait ses victimes dans une maison située sur les bords du Tibre, et là on les tuait tantôt à coups de poignard, tantôt à coups de fusil. Le jardin de Saint-Galixte nous a appris de quelle façon on entendait r^^n^erfe|>etf j)Ie/ »

Parallèlement aux assassinats et aux vols, les U*iumvirs pratiquaient le système mélodramatique chéri de Mazzini; en ce temps-là, une comédie nouvelle fut donnée au peuple romain par ces baladins en délire. Depuis longtemps, cette représentation avait été préparée avec un soin minutieux. Quand tout fut disposé, on ouvrit au peuple le Palais de l'Inquisition, — encore un grand mot dont se sont servis les ennemb de la reUgion pour égarer les peuples en exploitant leur sensibilité. Ces drames, mis en scène avec un certain art

tout imprégné de rase et de perfidie, émeoYont oeui qui les prennent au sérieux et y croient» ceux qui ne connaissent paft l'histoire, ne Payant apprise que dans les pamphlets protestutts ou dans les romans socialistes.

Déjà f en i 809, lors de l'occupation française à Rome, on avait mis la main sur les Archives de Vlnquistlion» Cette précieuse découverte, qui allait probahlement révéler les crimes de la domination déricale, les preuves vivantes de Voppressian des prêtres^ etc. , Ait soigneusement envoyée à Paris et livrée à une commission de Kbres^penseurs , anciens régicides , anciens déicides qui adoraient à plat ventre la fortune de Bonaparte.

Ces jacobins devenus grands seigneurs , ces sans-culottes couverts de broderies et de crachats, n'auraient pas mieux demandé que de trouver quelque chose contre le gouvernement clérical, mais ils Turent contraints de renvoyer les archives à Rome en déclarant qu'aucune des barbaries signalées par Topinion publique égarée n'avait jamais existé. M. Tournon, préfet de Rome sous l'Empire, fit la même déclaratidn.

Il était donc impossible de trouver, en 1840, au Palais de llnquisition, rien qui pût rendre témoignage aux calomnies Tévolntionnaîres ; mais les républicains avaient pris la précaution d'y feîre porter des ossements humains, afin d'agir Tsur Tesprit de la population et de fortifier les croyances fiiusses. Ils s'en promettaient un merveilleux effet. Il y avait, entre autres, un squelette de femme, du front jaune duquel s'échappait une belle chevelure noire qui produisit une certaine sensa* 'tien parmi les assistants. Malheureusement, il fut démontré que les cheveux n'appartenaient pas au squelette, et Ton découvrit, parmi les ossements du pauvre peuple torturé par Vinquisitionj une foule de fémurs, de tibias et autres choses semblables ayant iippartenu, non à des humains, mais à des chiens, & des chevaux, et à d'autres animaux domestiques.

Les républicains en furent pour leur profanation ; ils se cou-

vrirëot d'un ridicule de plus^ sattu compter que cette ittpêf«< dherie ftit jugée edieute par êù nature même. Oti ne Joue ptt§ avee la mort.

Ce speétaclê scandaleux âVait coûté une somme énorme aux contribuables. Quelques compëres applaudirent arec une joie outrée ; mais la foule resta calme et triste. Lei républicains interprétèrent, selon leur coutume; en leur fkveur^ le èilence momé et la patience du peuple. De toutes les flatteries que lui adressèrent ces hommes âissiiliuléi et corrompus, eellê-là fut le moins goûtée de la multitude. Ce fut un fim^ complet. La victoire morale resta aux in(|iiîsite(trs.

Peu de temps aprës arriva à Rome le général Af^stnana, le Crénois vaincu, l'ancien marchand dé cigares k New-York, qui dit un jour: <€ Mon état, c'est d'être républicain; ma marraine» c'est la révolution, n

Il fut reçu à ftome avec tous lea honneurs dua à un bandit datas une république, et le gouvernement démoeratique le nomma ministre de la guerre.

On ne tarda paft & savoir à Ëome qu'une armée française s'approchait pour y terrasser l'hydre impure et dégoûtante de l'anarchie.

A la nouvelle de l'arrivée des Français» Armellini# plus fin que sed collègues, proposa de les recevoir en libérateurs, afin de tes embarrasser et de juatifier les proclamations de paix et lés notes adressées à l'Europe^ dans lesquelles la République romaine lui demandait amitié et e&time. 6e sentant trop eom^ promis, ses collègues opinèrent pour la résistance. Les représentants français siégeant à la Montagne , qui eonspiraîent contre la politique d'ordre, leur faisaient espérer qu'une révolution démocratique et sociale allait éclater au premier Jour et changerait les ordres donnéi^ & TarméO d'oxpéditioUi

Mazzini mettait en jeu toutes le» résêourceë de sa ttaéAtrale imagination pour monter les tèted chaudes rassemblAas (de tous les coins de Tltalie et de toutes lee parties de TËurope

pow la défense de la République. Â sa voix, les soldats de toutes les insurrections vaincues étaient accourus à Rome pour y confondre leurs causes et réunir leurs derniers efforts. C'était donc la république européenne que Tannée française allait vaincre dans la ville éternelle.

Mazzini» connaissant le côté faible des Italiens» les flattait dans leurs instincts vaniteux et dans leurs goûts de spectacles. Il leur donnsdt une perpétuelle représentation avec des mises en scène grandioses. Et quels théâtres ! quels décors ! le Vatican, le Forum, la Place du Peuple» Saint-Pierre, le Capitole» le Coiysée» le Corso ! Comment le rusé Génois n'aurait-il pas charmé ce peuple vaniteux, amoureux de théâtre, de couleurs, de décorations, de costumes, de musique, de breloques, de pantomime et de rhétorique? Il ne lui était pas bien diflicile de persuader aux Romains modernes, qui, du reste, y mettaient la plus excessive bonne volonté, qu'ils étaient les anciens Romains eux*mémes. Les députés de la Constituante étaient les pères conscrits; le général Oudinot, c'était Brennus. Le génie mélodramatique de Mazzini flattait infiniment les Italiens. Il leur fit célébrer l'anniversaire de la fondation de Rome; il leur donna des fêtes au Colysée, dont les ruines étaient éclairées par des feux du Bengale, ce qui fut d'un effet magique ; nous nous le rappelons encore. Ce soir-là, des orchestres huches au haut des colonnes antiques jouèrent des airs révolutionnaires, et plusieurs orateurs prirent la parole pour exciter la foule à une résistance héroïque. En rentrant chez eux, après avoir applaudi ces belles paroles, les Romains étaient tout fiers et ne doutaient pas de la victoire.

Mazzini grisait aussi la population, dont il satisfaisait la gloriole, avec des proclamations qui se Accédaient comme les fusées d'un feu d'artifice. Il rappelait sans cesse aux Romains que leurs ancêtres avaient dicté des lois et donné la civilisation au monde, et qu'ils étaient à Rome, la cité des grands souvenirs et des grandes espérances.

Mais cette excitation poétique ne devait pas soutenir bngtemps la prose de Tartillerie française.

En attendant» Mazzini était infatigable dans ses discours, dans ses prodamations, dans l'organisation de ses fêtes. Les journaux révolutionnaires, à côté des décrets entassés par l'assemblée, par les triumvirs, par les ministres, contenaient des articles dans lesquels étaient décrits avec un soin minutieux les détails des cérémonies. Tel jour, les principales places et les édifices publics de la ville seront ornés de la manière la plus brillante ; partout on verra des hampes, des mâts, des drapeaux ; partout on verra des guirlandes, des banderolles» des trophées, des inscriptions démocratiques et sociales.

Les palais des cardinaux, livrés au pillage, fournissaient une grande partie des ornements. Mais c'était surtout sur les illuminations que Ton portait principalement l'attention; elles étaient splendides, variées et nouvelles sous bien des rapports, les feuilles du gouvernement l'affirmaient. Les plus gracieuses consistaient, ajoutaient-elles, en globes de couleurs, en flammes du Bengale et dans des pots de fer lançant des milliers d'étoiles. Il y avait aussi des concerts en plein vent et des discours démocratiques, et puis distributions extraordinaires de charcuterie et d'eau-de-vie aux respectables travailleurs des ateliers nationaux. Le gouvernement, qui amusait la population par ces niaiseries, faisait afficher des programmes sommaires des fêtes ; voici l'un de ces documents :

Pr^nière journée. Arrivée de Mazzini auCapitole. — Cérémonie fraternelle. — Défilé, devant le triumvirat, des troupes de l'indépendance. — Discours de Mazzini. — Discours du père Gavazzi. — Feu d'artifice. — Illumination complète, en verres de couleurs, des ruines du Golysée. — Feux du Bengale. — illumination des édifices publics et particuliers. — Musiques et chants patriotiques sur des bateaux pavoises et illuminés aux verres de couleurs.

Deuxièm jmmk. Grandes manœuvres militaires. ^^ Simu* lacre d'un passage de vive force sur le Tibre. — Pdnt de bateaux jeié sur le fleuve. — Dans Vaprës-midi : grande fêèe, mâts de cocagne» courses en sac, acrobates, curieux spectacles, joutes, pugilats. — VAuirithie^x détari, scfene populaire. — La course des singes. -^ Allocutions politiques par divers ora» teurs. — Musiques et chants républicains. --^ Le soir, grand bal. •^niuminatîons comme à la première journée. *—

Le moment de s'amuser était cependant assez mal choisi, et ce n'était pas ainsi que les républicains pouvaient conserver leur pouvoir usurpé. Quant à la scène populaire de VAuirithien dévoré, c*était une misérable puérilité. Jusqu'à présent, ce n'était pas TAutrichien qui prêtait à rire, et cette parade ^'tait impuissante à réparer la honteuse défaite de Novarre, et tant d'autres !

La majorité du peuple romain, repentant après le châtiment de ses fautes, le sentait bien. Elle faisait secrètement des vœux pour que les Français vinssent vite délivrer la ville éternelle ; les gardes nationaux surtout, complices , puis victimes de la révolution, comme cela est dans sa logique implacable, sou^ haitaient ardemment être débarrassés de la République ; mais ils n'osèrent rien faire pour seconder les libérateurs; au contraire, ils aidèrent les républicains â organiser une résistance détestée. C'est la bassesse des hommes de s'agenouiller devant ce qu'ils redoutent. En 93, la peur de l'échafaud tua presque autant de gens que l'échafaud lui-même.

L'Assemblée avait déclaré d'un ton superbe qu'elle repousserait la force par la force, et chargé les triumvirs de sauver la République. Ceux-ci s'empressèrent de saisir cette occasion de publier une nouvelle proclamation t ^— Romains ! > s'é« criaient-ils, « l'Assemblée a décrété que Rome serait sauvée et quVlle s'opposerait à la force par la force, » etc.... Les trium** virs engageaient les Romains â remercier Dieu de ce décret et à se préparer à une défense qui ne pouvait manquer d'être cou*

roûoée d'un plein succès , puisque la Constituante avait dé^ crété que les Français seraient repoussés. Le triumvirat adopla alors plusieurs mesures, dites de salut public, et qui constituaient de nouveaux actes arbitraires, de nouvelles atteintes h la liberté et de nouveaux vols, tels que la mise en réquisition de tous les chevaux des citoyens romains *, des habitants de Rome, mêm^ étrangers, et de ceux de la Comarca ; la démolition de la galerie couverte reliant le palais du Vatican au fort Saint* Ange, etc< De plus, la publication de nouvelles et de bulletins fut défendue, sous peine de mort; il fut enjoint aux sacristains de sonner le tocsin avec celles des cloches qui n'avaient point été volées ; elles devaient être ébranlées , en cas d'assaut , au premier coup de canon, et le moindre retard serait puni d'un emprisonnement d'une année et d'une amende; seraient frappés d'une amende pro, ressîve à chaque contravention tout marchand de comestible et tout pharmacien dont la boutique ne serait pas ouverte et bien garnie, à la diêposilitm de la Ae« pitbKque, qui s'emparait des marchandises sans les payer. C^està-dire qu'étaient suspects, et seraient punis comme tels, tous ceux qui se montreraient récalcitrants dans Texécution de ce décret; suspects tous ceux qui ne se laisseraient pas voler paf les patriotes. Les triumvirs décrétèrent encore que les troupes auraient la solde de campagne, et organisèrent Tétat-major de Tarmée. Il se divisait en trois sections, sous les ordres du mi-nifltre de la guerre, le marchand de cigares Avezzàna , et était composé en grande majorité d'aventuriers qui, comme lui, n'avaient jamais été militaires. Oii sait ce que valent les gé*« néraux de la révolution ; ils sont à là hauteur de ses législateurs et de ses hommes d'Ëtat* Au surplus, la phipart de ces hommes, qui s'étaient affublés de splendides uniformes, étaient étrangers. Il ^'en fallait de beaucoup qu'ils aient ouvert les yeux sous le ciel de Rome. Pas un Romain dans la première section, ainsi composée : chef dé seetùm : le colonel Pisane ; cùpitaineê : MtuMolîtto, Veccbi, Gamorri; tkutmam : Bixio, Màmeli,

Sardi, Vineent Cattabeni. La seconde section était composée de : chef de section : le colonel Haug » allemand ; capikUnes : Caldesi (deFuenza), Pilhes, Français; Laviron, Français; Podulak» Polonais; IteutenanU : Besson , Français; Fopfer, Suisse ; Cattabeni (de Sinigaglia).

Pilhes, Laviron et Besson , ces trois bandits que la France a reniés pour ses enfants, qui tirèrent sur leurs compatriotes, au nom de Vidée républicaine, étaient amis de Lombard, correspondant du National. Pilhes était le frère d'un représentant rouge; Laviron, poursuivi dans son pays pour crime politique, s'était réfugié à Rome. Affilié aux sociétés secrètes de Paris,

il avait fait partie de Tartillerie de la garde nationale.

Besson était un coiffeur, qui avait fait partie de la garde mobile à Paris; embauché par FrapoUi et Pescantini, il avait aidé à élever des barricades à Gênes ; il s'était enfui de cette ville avec Avezzana, qui l'avait nommé officier d'état*major, l'un de ses aides de camp, et l'avait amené à Rome.

Dans la troisième section, il y avait plus de Romains que dans les autres : chef de section : le lieutenant-colonel Gerroti, Romain; capitaines : Roselli, Ravioli et Azzarelli, tous trois Romains; lieutenants: Pesapane, réfugié napolitain; Lironi, réfugié lombard ; Gabet, Romain.

Il y avait encore plusieurs Romains parmi les autres officiers de la République, tels que les généraux Bartolucci, Roselli et Galetti ïépicMr; mais tous les autres étaient étrangers, tels que : un autre Galetti, également général, Bolonais; le colonel Mellara, de Bologne; Manara, de Milan; Medici, toscan; Berti-Picbat, de Bologne; le général Arcioni, Napolitain; le colonel Mezzacapa, Napolitain ; le général Durando, Piémontais; le général Ferrari, Napolitain; Amadei, chef de pontonniers, Napolitain ; le colonel d'artillerie, Dionisius Maslowicki, Polonais ; le capitaine Dobrowoleski, Polonais. On sait qu'Avezzana, le ministre de la guerre, était Génois, compatriote de ftbzzini. Il y avait encore un certain colonel» réfugié étranger.

dont nous n'avions pu découvrir au juste Torigine» et qui se feisait appeler le colonel Isensmid de Milbitz.

Tous ces hommes étaient résolus à défendre énergiquement la cause de la République européenne qui allait jouer sa grande partie. Quelques*uns même étaient d'une certaine intrépidité personnelle, tels que Maslowicki etDobrovt^olesky. L'allemand Haug, l'un des chefs de l'insurrection de Vienne» colonel de la légion académique de cette ville, et le Polonais Podulak, qui avait servi dans le même corps comme capitaine et avait été adjudant du général Bem, ne manquaient pas de cette audace qui fait les chefs révolutionnaii'es. Ils connaissaient la guerre lâche des barricades; ils s'honoraient d'avoir, protégés par de hautes barricades^ tué déjà un grand nombre de soldats de la cause de l'ordre.

En somme, trës-peu de Romains étaient à la tête de la résistance^ et la proportion était la même parmi les soldats. La garde nationale, composée en grande partie de Romains, commençait à murmurer et à ne pas se soucier de s'exposer aux horreurs d'un siège dont le résultat définitif ne pouvait pas être douteux, parce qu'il plaisait à la lie de la démagogie européenne de condamner leur ville à une défense désespérée, inutile.

Ces dispositions trfes*réelles du peuple romain, que nous avons pu apprécier nous-même, et dont l'exagération trompa plus tard le général en chef de l'expédition française, auraient peut-être produit un mouvement réactionnaire, s'il n'était arrivé à la République un auxiliaire sérieux et inespéré dans la personne de Garibaldi. Ce condottiere audacieux, bras delà révolution dont Mazzini n'était que la voix, n'arriva à Rome que deux jours avant les Français (27 avril). Il s'y jeta avec quinze cents à deux mille hommes, débris de tous les corps de volontaires, écume de l'Europe révolutionnaire. Garibaldi ne tarda pas à être joint par un millier de chasseurs lombards de la légion de Manara, accourus, comme tous les démocrates

4e l'Ë«r0p«, àl'uppel de Hwml Ce fwmt ces rèsforto auxi^ liaires, qui , renforQant les républicains» décid^ent la résis-» tance de Home* Si les Fraooais s'étaient présentés deux jours plus tôt devant la ville éterueUe, ils y seraient entrés sans coup férir* La majorité du peuple, repentant et heureux d'âtre déli« vré, appelant de tous tes vœux de son cœur la chute de la HépuhUque et le retour de Pie IX, les eût reçus à bras ouverts, CQUinoe des libérateurs qu'ils étaient La population qui , se orQyant trop compromiset aurait ci*aint un châtiment qu'elle sentait mériter, et que, du reste» on ne songeait pas à lui infli* ger, cette population ne se fût pas défendue, se voyant seule; elle n'eût pas songé à résister à une nation comme la France* Selon, toute vraisemblance, elle aurait mieux aimé faire une convention et se-rendre, plutôt que de soutenir une lutte dont rissue était une défaite certaine* Mais les Italiens de toutes les parties de l'Italie et les républicains de toutes les parties du monde, qui étaient arrivés avec Garibaldi » n'avaient pas les mêmes raisons de ménager la ville* Leur présence eut le double effet, et de comprimer toute manifestation qui aurait pu se produire en faveur du pape et des Français, et de donner une nouvelle impulsion et une organisation militaire au parti de U révolution.

U demeure bien établi que la défense de Rome n'était nullement naliomle, mais républicaine. C'étaient les rénublicains de l'Europe qui condamnaient la ville éternelle à subir le siège.

Il y avait longtemps que l'aventurier Garibaldi était célèbre à Rome, Ses soldats avaient cette énergie du désespoir et du déshonneur propre aux hommes qui ont brûlé leurs vais^ seaux. Pour eux, il n'y avait pas d'autre alternative : victorieux ou morts; car la plupart avaient mérité les galères et Téchafaud. Us n'avaient rien à souhaiter et à attendre que la victoire pour piller, ou la mort avec la défaite. Parmi ces hommes» il y ivait un nègre affreux i d'une férocité devenue célèbre. Ce

forcené S6 nommait Andréa. U 9vaît voué i G^ribiddi une affaetioQ fanatique» U marchait touJQurs k i^e» côtéfi, mélocjnilpatiqu^meQt drapé dans un manteau d6 brigand» Ce monatr^, d'une force extraordinaire, d'une taille trèMlevéo, et dont la figure noire avait une ei^preésipn vraiment effrayante d'abjection et de cruauté, était fait pour rendre jaloux Ciceruacchio* Ce nègre atroce, était pourtant distancé sur la route infâine par un enfant des bords de la Tamise. Andréa était une bête féroce; eh bien ! plus sanguinaire, plus barbare encore» se montrait le premierjieutenant deGaribaldi, un Anglais nommé Forboa^dont la physionomie suait le crime. Sa férocité dépassait à oe point toutes les limites du délire, que Garibaldi lui-même lui adresaa des représentations. Exciter les scrupules de Garibaldii c'est tout ce qu'il y a de plus élevé dans le crime. Ce protestant fanatique n'était plus un homme, il était même pire qu*un tigre, car les tigres repus cessent de tuer.

Garibaldi et sa légion furent reçus avec le délire de l'enthousiasme par les bandits qui traitaient Rome en ville conquise; ils étaient bien faits pour se comprendre! Ils célébrèrent tous ensemble la fête de la Fraternité du crime, au couvent de SajjQt-Sylvestre, où s'étaient installés les nouveaux défenseurs, non pas de Rome^ mais de Vidée républicaine à Rome.

Ce Garibaldi était un de ces brigands que les romanciers poétisent, de ces gueux qui détroussent les voyageurs en leur faisant des phrases, qui organisent le pillage et la terreur dans

les campagnes et dans les villes, sous le prétexte de les défendre contre Tinvasion étrangère. — « Il faut bien que le pays nourisse , héberge, et paie ses défenseurs, » disait-il aux honnêtes gens spoliés.

Homme d'action, ayant besoin de tuer pour vivre, cet aventurier intrépide, hardi au feu autant que Mazzini était lâche, avait ramassé toute la lie démocratique qu'il avait trouvée en Europe, et s'était mis à sa tète. Organisés militairement, ces flibustiers se montraient plus terribles encore aux bourgeois que la bande de Giceruacchio ; ils furent aussi plus courageux devant l'étranger. Ils commettaient dans la ville éternelle et dans les campagnes des actes de vandalisme et d^obscénité qu'on ne peut pas dire, des actes abjects révoltant toute morale. On les appelait les Garibaldif du nom de leur chef, et quand les paysans en voyaient un détachement, ils prenaient la fuite avec effroi. Ces bandits exigeaient table, logement, argent, et jusqu'aux caresses des jeunes filles et des mères éplorées. Pillage, incendie, meurtre, viol, — voilà ces hommes. Il y avait parmi eux des Italiens, des Allemands, des Français» des Polonais, des Hongrois, des Belges, des Suisses, des Anglais, la plupart voleurs de profession (1). Ce qui les avait conduits à Rome, c'était la nécessité d'y défendre la République, partout ailleurs vaincue. Poursuivis dans tous les pays, qu'ils avaient agités, ils n'étaient en sûreté que là. C'était aussi l'espérance d'un vil butin. Ceci explique le désespoir qui leur donna des forces pour lutter un moment contre l'armée française.

(1) Le 45 juillet m>%, la Gazitte de Marseille rapportait : « Un réfugié italien, ancien chirurgien-major de l'armée de Garibaldi, était détenu dans la prison par suite d*une condamnation pour vol. Cet homme, étant tombé malade, on Tavait transporté à Thôpital, dans la salle des consignés, réservée aux prisonniers malades : La maladie de cet individu était probablement simulée, car il a profité de la connaissance des lieux, qu'il avait étudiés pendant son séjour à Thôpilal, pour s'évader et faire évader avec lui un autre condamné de la plus dangereuse espèce, un forçat libéré. »

Les oiBcîers de Craribaldi étaient composés des mêmes élé* ments que ses soldats : entre eux et les honnêtes gens la honte avait creusé un abime. Quand ils étaient à Rome, ils habitaient dans les hôtelleries les plus somptueuses de la ville, où ils ne payaient jamais, quoiqu'ils y fissent des dépenses exagérées. Garibaldi, lui, logeait» avec les quelques drôles qui composaient son état-major, à YHôUl de la Minerve, où il faisait des orgies infâmes avec des femmes publiques» des officiers de partisans comme lui, et des représentants du peuple. Dans cette société impure» se faisait remarquer surtout un Français» honte de sa patrie» un intrigant du nom de Lombard » correspondant du journal républicain de Paris le Naiwnaly dans lequel il déna* tura les faits de la révolution italienne avec la plus perfide mauvaise foi. Ce misérable» comme un oiseau de mauvais au« gure» abattait son vol sinistre sur toutes les malheureuses cités de la Péninsule troublées par Tesprit de révolte. Il soufflait la haine» excitait les désespoirs» en promettant Tappui de la France à rinsurrection» quand son exécrable parti aurait repris le pouvoir» ce dont il affirmait ne pas douter. Nous l'avons vu à Gênes pousser de toutes ses forces à une révolte injuste et insensée» puis se sauver à bord du navire de guerre français le Tonnerre pour éviter les coups de fusil. Cet agent provocateur» qui remplissait le même rôle que ceux de lord Palmerston» nous Tavons vu encore à Livourne, à Florence, à Rome» jouant le même jeu sanguinaire et perfide. Témoin oculaire de ses forfaits» nous ne saurions reculer devant le devoir de les signaler. Cet obscur agent nous a paru être Tun de ceux qui ont fait le plus de mal à l'Italie. Il fallait voir avec quelle importance il assurait aux républicains de Rome et à leurs courtisanes» entre deux toasts et deux baisers, que le triomphe de leur cause n'était pas douteux» que les démocrates de Paris allaient livrer bataille à la réaction victorieuse et reprendre les rêoes de TEtat! Alors^ la République française s'empresserait de reconnaître sa sœur de Rome , l'article 5 de l'ignoble Cons*

tttution républicaine de 4848 serait nne vérité , et Parmce d'expédition aiderait l'Italie contre les Autrichiens. En attendant» ce personnage faisait bombance avec les crédules repu* blicains de Rome ; il avait sa part dans le pillage des deniers publics. Il achetait des armes aux Anglais» en collaboration d'un hollandais protestant» pour le compte de la République. L'argent fut versé par les ministres qui se firent donner un reçu supérieur à la somme par eux déboursée» et les armes ne furent pas livrées. Les ministres volèrent les deux premiers entremetteurs qui furent à leur tour volés par les marchands anglais. Chacun eut son pot de vin ; à fripon fripon et demi ; en somme, ce fut le peuple qui fut la dupe » comme toujours. Ge Lombard est un petit homme» rouge de barbe, de cheveux» de teint et de discours. Trës-laid» grêlé comme une poêle & marrons ou un moule à gauflres » il a des petits yeux gris , ime bouche pincée ; il affecte de parler bas, pour se donner l'importance d'un conspirateur prudent et mystérieux. Sa voix est cassée» comme par la débauche » ou encore comme si la malédiction des Iionnétes gens lui fut retombée sur la poitrine et la lui eût brisée*

Tel son signalement» qu'il est utile de donner aux polices de tous les pays civilisés.

Il ne nous est pas permis d'affirmer que ce Lombard» en se sauvant de Rome après la prise de la ville » ne solda pas sa note à VHéid de la Minerve, mais ce que nous savons de source certaine» c'est que plusieurs députés romains escroquèrent l'infortuné aubergiste, et que Garibaldi lui dit pour lui et son état*major :

— € Va dire au pape de te payer ! » La note réclamée aux inm se montait à une quarantaine de mille francs » en quelques jours. C'est qu'il n'y avait pas de mets assez exquis» de ?ins assez fins pour ces palais délicats.

Il faut dire aussi qu'ils déployaient en même temps une certaine activité , une actÎTité féroce dons l'organisation de la

défense. La ville de paix et d'amour offrait Taspect d^un camp. Les rues et les places étaient encombrées de soldats, de femmes faisant des cartouches et préparant de la charpie, d'hommes forgeant des armes, au bruit des tambours, des fanfares mili* taires et des chants républicains et erotiques. Quelques misérables démocrates français , réfugiés à Rome , publièrent la proclamation suivante :

a Aux cùoyetis français résidant à Rùme. f Citoyens!

a Des bruits étranges circulent dans Rome. Violant ouver* tement la constitution, foulant aux pieds les droits des peu-pies, faisant enGn des soldats de la liberté les soutiens du despotisme, le gouvernement de la République française interviens drait dans les affaires de Rome.

c En présence des événements qui pourraient surgir de cette intervention impopulaire , il est du devoir des citoyens français de se réunir, pour décider quelle doit être leur prochaine couduite.

« Un comité créé d'urgence vous convoque donc pour demain, à cinq heures du soir, au Café Nuato.

c( Confiant dans votre patriotisme, nous espérons, citoyens, que vous répondrez tous à notre appel.

a Vive la République romaine I a Rome; le 25 avril 1849.

c Lm membres du CcmU provisoire :

« Terral, Pilues, Làviron,

a MORTON FRÈRES, AVEPINE,

f H, Besson, »

Ces démocrates organisèrent la résistance contre les soldats de leur pays!

Trois jours après, un matin, le 218, toute la garde nationale fut convoquée sur la place des S^ints-Âpôtres; mais quelques centaines seulement de bourgeois s'y rendirent, les meneurs en tête, pour donner la réplique à Sterbini qui, les cheveux en désordre, furieux, les veines de ses tempes sifflant comme des couleuvres, portant un jabot et un gilet à la Robespierre, ayant au bras et autour des reins la ceinture et le brassard républicains, s*élança au fVont des gardes nationaux rangés en bataille, et les interpellant d'une voix forte :

— « Citoyens ! s'écria-t-il, voulez-vous encore le gouvernement de la papauté et son absurde absolutisme?

— « Non ! non 1 s'écrièrent les compères, à bas le gouvernement pontifical !

— f Voulez-vous encore le joug des prêtres et leurs injustes privilèges?

— € Nonl non ! à bas les privilèges! mort aux prêtres!

— « Voulez-vous le gouvernement de tous par tam et pour tous !

— € Oui ! oui ! vive la République !

— € Êtes-vous contents de la République?

— € Oui I

— € Voulez-vous la conserver?

— a Oui !

— € Au péril de votre fortune et de votre vie?

— « Oui ! oui ! jusqu'à la mort !

— t Eh bien ! défendez-la donc, car l'heure de la sauver ou de mourir pour elle est arrivée ! Vive la République !

— € Vive la République ! répétèrent les acteurs de cette ignoble parade, nous la sauverons ou nous mourrons avec elle ! »

La plupart devaient non pas la sauver, mais se sauver. Ils auraient dû dire : < Nous nous sauverons pour ne pas mourir «ivec elle. >

Quelques cris de : « A bas Rossi ! » furent jetés à la figure de Sterbini ce jour-là. Était-ce une ironie ou un acte maladroit de flatterie?... En tout cas, ces satellites du mal jouent constamment avec la mort, et leur cynisme est à faire frémir.

Sterbini demeura fidèle à la ligne de conduite qu'il avait adoptée. Les hommes sans droiture trouvent un acre plaisir à se plonger dans le mal.

Les cent cinquante députés, ayant également au bras et sur le ventre les trois couleurs de la révolution, assistaient à cette comédie qui trahissait la dérision et la sottise. Auprès d'eux se prélassaient avec fatuité les chefs du peuple, les présidents des clubs, enfin tous les membres de la révolution ; ils étaient là, tous ces ambitieux qui avaient quitté leurs baillons mérités pour la pourpre usurpée. ^

Tous les tyrans de Rome étaient là radieux. Entre tous se faisait remarquer Muzzarelli, Tun de ces êtres abjects et ingrats que Pie IX avait élevés, comme le soleil attire à lui les vapeurs grossières. On se ferait difficilement une idée des peines que ce malheureux s'était données pour manquera tous ses devoirs. li avait fallu qu'il s'abaissât au métier de courtisan de la populace. Et pour quel résultat? Pour être un des derniers fléaux de Rome^ quand il aurait pu être l'un de ses premiers apôtres. Il ramassa le bonnet rouge dans la boue, quand il aurait pu obtenir un chapeau de cardinal par ses vertus. Les méchants ne descendent jamais si bas que quand ils veulent s'élever. Mais, dans les âmes flétries par le vice, il reste toujours, dans l'habitude même du crime, une petite fissure par où s'insinue le remords. Il était à plaindre. Se faire craindre par ses forfaits est plus douloureux que de se faire honorer par ses vertus. Tous ces conjurés avaient pu ravir un moment à Pie IX l'attachement de son peuple, mais il est une chose qu'ils n'avaient pu lui ôter, c'est l'estime qu'on donne malgré soi à une vie exemplaire. Il portait encore une couronne plus vénérée qqe la leur, celle de ses malheurs*

Nous avons vu cc^nment ils avaient fait semblant de consulter le peuple. Le maintien de la République n'avait été mis aux voix que par des comparses, et des conspirateurs. Eux seuls étaient partisans de la République et de la guerre.

Les députés et d'autres orateurs démocrates se répandirent ensuite dans les cafés, dans les cabarets, dans les rues, pour enflammer la population, s'écriant que les Français apportaient deux fléaux aux Romains : la peste et le despotisme.

— c Frères! s'écriaient-Us ^ les Français apportent les jésuites dans leurs sacs et le choléra dans leurs gibernes ! »

Ds croyaient lancer une injure bien haute aux Français en les appelant soldau du pape; c'était leur bonheur et leur gloire.

— « Frères ! disaient-ils encore, les Français ont dit que les Romains étaient trop lâches pour se battre; ils vous ont insultés dans ce que riM)mme a de plus cher au monde, dans le sentiment de l'honneur national ; ils ont outragé la mémoire de nos pères^ qui furent les maîtres du monde ! Les nains de la France ont blasphémé les demi-^ieux de Rome f Bataille et vengeance ! »

Les demi-dieux de Rome , la mâle postérité de Rémus, craime ils disaient encore^ ne devaient pas se montrer à la hauteur de leurs ancêtres tant invoqués ; autrement ils eussent depuis longtemps chassé eax-mèmes leurs tyrans. Mais les RÛnains avsôent épuisé à souffrir la République les forces nécessaires pour la renverser»

Les orateurs de la démagogie, quotidiennement coupables de pillages, de vds, de viols, de destructbns, ajoutaient : '

— « Savez-voQS pourquoi ces brigands de Français viennent i Rome? Bs y viennent pour piller vos Itnaisons, pour détruire voa monuments, pour voler votre or, l'honneur de VM femmes et la virginité de vos filles. Aux armes èpfïc ! Bataille et vengeance ! »

De aan côté, le ministrede la gfienre^ Avezzanâ, passant en

revue les troupes sur la place Saint-Pierre ^ avait crié» lui aussi : Bataille et vengeance!

Les républicains seuls répondirent à l'appel. Le peuple romain épronyait un profond malaise de répugnance pour les discours» les tristes facéties, la jactance, les quolibets, les gaudrioles, les gravelures, les fatuités et les crimes de tous ces acrobates politiques, qui prenaient des bains de sang pour se donner de gaillardes distractions et se proclamaient vertueux en adultérisant leur âme à toute heure. Malgré cette répulsion, les Romains , tremblant sous le joug, cherchaient à y satisfaire par Tobséquoisité de leurs révérences. Cette lâcheté mérite d'être flétrie au carcan de Topinion publique. Cest ainsi que triomphe le mensonge, c'est ainsi que sont reniées des vérités d'un ordre supérieur. C'e~t ainsi que tout un peuple, sans courage écoute comme une musique les aboiements des dogues républicains, scélérats habitués à des besoins de sang.

Nous avons vu, à Rome, pendant la terreur, les citoyens les plus hostiles à cet odieux régime , nous les avons vus pavoiser leurs croisées des couleurs de la révolution par eux maudite.

Le malheur que le chrétien appelle épreuve, les âmes faibles, au lieu de le combattre, s'y plongent, et rappellent faidiU. Ils cherchaient à se persuader les uns les autres, et à se persuader eux^'mêmes qu'il leur était impossible de résister à la terreur, et que, feindre de l'adorer, c'était faire acte salutaire pour leurs familles. Ils vernissaient ainsi leur bassesse d'un sentiment respectable.

Ils se soignaient à prouver acte de présence dans les fêtes démocratiques, où ils portaient, avec un visage riant, un cœur en deuil. Ils s'appliquaient à des bravos détestés. Ils châtraient l'âme de leurs regards, de peur qu'elle ne trahît leur conviction. Ils assouplissaient leur physionomie à des nuances d'exaltation féroce, afin de paraître républicains. Ils se préparaient des joues roses pour no jamais pâlir. Ils étudiaient

— lo2 —

l'hypocrisie du crime. Ils iaiprovisaient de Tivressede bonheur. En un mot, ils se donnaient plus de peine pour subir la terreur, qu'il ne leur en eût fallu pour s'en délivrer, Ces affabilités à la révolution soupçonneuse ne l'empêchait pas de les faire égorger, et malgré leurs lâchetés, ils quittaient la vie emportés par l'ouragan démocratique, comme des plantes parasites arrachées du sol par les inondations qui dévorent.

Les justes et les incorruptibles, les timides et les lâches, étaient tués par les infâmes et les corrompus.

L'anarchie était partout, avec ses enfants, trois monstres ; l'athéisme, la prostitution et l'égoïsme.

C'est pitié, en interrogeant Thistoire, de voir la majorité de lâches, de niais et de fripons qui pullulent, et l'on éprouve d'inexprimables dégoûts à remuer la vase des passions individuelles, la boue des pratiques de la poUtique révolutionnaire.

Les triumvirs promirent, dans une proclamation, de l'argent, des armes, de la viande, du vin, de la farine et des comestibles de toutes sortes, le tout en abondance, à ceux qui s'enrôleraient pour défendre la République. Il se mêlait toujours quelque chose de ridicule et de puéril à leur fureur.

Pour organiser une résistance générale et formidable, ils nommèrent des chefs pour chacun des quatorze quartiers de la ville, choisis parmi les députés et les meneurs les plus in** trépides ; en voici la liste :

V^ Quartier, — Slontin

Félix Scifoni, député; Nicolas Ferrari, chef du peuple.

2* Quartier. — Trevi. Tilus Savelli, député; Philippe Meucci, chef du peuple.

5* Quartier. — Colonna, Patrice Geoûari, députe ; Ignace Polaz^i, chef du peui^e.

it* Quartier. — Campo^Marzo.

Pierre Guerrini, députe; Jcan*Baptiste Luciani, député; Angelo Brunetti Ciceruacchio, chef du peuple.

5^ Quartier. — Ponte.

Horace Antinori» député ; Charles Sazzi, chef du peuple.

6* Quartier. — Parione.

Louis C(rfdesi, député; Joseph SantaDgeli, chef du peuple.

V Quartier. — Regola.

Gâjaoj, député; François Invernizzi, chef du peuple.

8* Quartier — Santo^Eusiackio.

Louis Salvatori^ député; Joseph Gr^ori, chef du peuple.

9' Quartier. — Pigna, Jules Govoniy député ; Vincent Longhi» chef du peuple. 10' Quartier. — Compitelli.

Biaise d'Orazio* député; Nicolas Garcani, député; le docteur Gavallanii chef du peuple.

11* Quartier. — Santih- Angelo.

Cimon Santarelli, député; le docteur Martinet ti ( démissionnaire )» chef du peuple.

la* Quartier. — Rifa.

Maximilien Ailé, député; Charles Yari, chef du peuple.

13* Quartier. — Transtevire,

CoUina, député; Joseph Herzog, chef du peuple; Joseph Angeloni^ chef du peuple.

14* Quartier. — Borgo.

Pierre SterlMoii député; AtilioRicardi, chef du peuple.

Tous ces hommes étaient les énergumènes les plus influents des sociétés secrètes ; ils étaient tous connus par leurs luttes contre le principe d'autorité, contre Tordre^ la religiont la propriété. Ils s'emparèrent du commandement avec avidité , et déployèrent une activité forcenée. Ils étaient reconnaissables à leurs brassards rouges. Us organisèrent la défense de la ville et prirent toutes les mesures nécessaires pour arrêter la marche des Français dans Rome même. A cet effet , de hautes barricades furent élevées àTangle de chaque rue, dont les chaussées furent défoncées ; tout le monde fut mis brutalement en réquisition pour y travailler. La plupart marchaient à contre-cœur, mais ils étaient affolés par la frayeur et obéissaient en gémissant tout bas, bien bas, afin de n'être point entendus. Sous prétexte de défendre la ville, les chefs du peuple envahirent^ avec des hommes armés de pioches, des villas magnifiques appartenant à des particuliers romains» et autres, et les dévastèrent. Ils abattirent des arbres centenaires, brisèrent des statues précieuses, chefs-d'œuvre des grands maîtres; plusieurs tableaux de prix et autres objets de grande valeur furent emportés. Les propriétaires avaient été chassés par les patriotes.

Les triumvirs lancèrent une nouvelle proclamation furieuse, insolente, calomnieuse comme toutes les autres. Voici la traduction de ce factum impur :

« Rome, 28 avril 1849.

€ Frères!

« Aux armes ! aux armes !

c Debout !

« Des étrangers, les ennemis du peuple romain, s'avancent. Us veulent nous traiter, nous homoH^s libres, comme de rils

troupeaux que Pon mène au marché, iU veulent nous vendre ! Ils disent, en nous insultant, qu'on ne se battra pas à Rome parce que les Romains n'ont pas le coeur de ccHubattre, et ils s'avancent, les insolents !

a lis viennent abattre le gouvernement que vous avez créé; ils viennent chasser à coups de baïonnettes, ou emprisonner, ou massacrer vos magistrats^ vos législateurs ! Ils veulent fouler dans le sang et sous leurs pieds, honneur et liberté, droits et devoirs.

a L'Europe républicaine vous regarde : ils ont les yeux sur vous, ces Polonais, ces Allemands et ces Français, infortunés apôtres de la liberté, mais non sans gloire dans leurs malheurs! Lombards, Génois, Siciliens et Vénitiens vous regardent!

« Prouvez à l'Europe que l'honneur italien n'est point perdu; sauvez-le à Rome et il sera sauf en Italie !

c Arrachez à la cruauté de l'étranger, et à ses insultes, vos femmes, vos fils, vos propriétés, vos croyances et tout ce qu'aime votre âme !

€ Aux armes! aux armes! aux armes!

> Quand le feu sera allumé, rappelez-vous de l'antique grandeur romaine, ainsi que les infamies de la tyrannie qui a été abattue! pensez à ceux qui viendront après nous et com«battez!

a Debout donc, frères ! t»

Ainsi parlent ces hommes, au nom de la liberté, de la fa-^ mille et de la propriété , eux qui ont violé tous ces principes. Ces déclamations fitribondes ne produisirent pas, toutefois,^ reflet qu'ils en espéraient.

La population était froide et triste ; quand elle apprit le débarquement des trofupes françaises, elle tomba dans rabattement. Pour la releveir, le gouvernement, par un décret, réorganisa la commission des orateurs du peuple, payés pour transformer les bornes des carrefours en tribunes politiques. Ces

orateurs à tant rheure, comme les voilures de louage, portaient au bras gauche un brassard tricolore avec uue frange d'argent ; les principaux étaient : Joseph Ganonieri, Charles Arduini , le docteur Pierre Guerrini , Séraphin et Lizabe Ruffoniy député, ami intime de Mazzini et l'un des principaux rédacteurs de son journal Vltaliadel Popoh. Avant et depuis cette époque Lizabe Ruffoni a habité Paris, son séjour ordinaire, où il sert d'agent principal à Mazzini.

Tels étaient à Rome les principaux orateurs de la rue, au temps de la République. Que dire de leurs discours? C'était toujours le même air. Qu'en dire, sinon qu*en ce genre de variations sur la quatrième corde, Mazzini et ses amis faisaient de véritables chefs-d'œuvre. Rarement la phrase patriotique avait été aussi bondissante; elle jouait avec l'honneur romain comme le chat avec la souris ; elle était souple, ardente, énergique. Jamais esprit voluptueux et artiste, nourri dans le sérail des ruses et des lascivités du dictionnaire perfide de la démocratie, ne s'était encore jivré à de pareils raffinements de musique, de couleurs, de caresses, de mots, de vigueur d'allures, de coquetteries derhythme. Cette verve se traduisaiten roulades italiennes à perdre haleine, en espoirs enchanteurs, en effets d'orchestre, en finales éclatants. Tous les courages de la parole, tristes courages qui n'enfantent rien , s'accumulaient dans cette partition. L'inspiration de la forme pompeuse allait de l'éloquence politique au madrigal, du dithyrambe au calembour, montant et descendant tour à tour l'échelle sonore de la gamme poétique. C'était agile, frissonnant, ailé, éolien. C'était viril et fier, mais aussi tout en était faux. La foi manquait.

Ces belles paroles étaient creuses et froides; on sentait qu'elles n'émanaient pas de cœurs sincères et sympathiques, d'âmes ouvertes à la fraternité. A côté des qualités du style ne se trouvaient pas les quaUtés saines, probes, franches du vrai patriotisme. C'était une ignoble parade; c'était le sentiment

de la nationalité exploité, traduit en contorsions, en grimaces, souvent même en argot de tabagie. Qu'on était loin du grave et religieux langage de Pie IX! Ces héros étaient des goujats, leurs déesses de la liberté des maritornes et des filles sans mœurs. C'était d'un comique macabre et nauséabond. Il est d'augustes sentiments, comme celui de la patrie , qu'il est interdit à la bouffonnerie révolutionnaire de parodier, sous peine de lëse-majesté et de sacrilège. On aurait pu rire de ces ordures, mais on ne rit pas des impiétés, de ce qui est une plate profanation.

Entre chaque discours, des musiciens salariés, comme les orateurs, jouaient des airs patriotiques, chantaient des chan* sons républicaines et des chansons obscènes; souvent ces bouffons faisaient entendre des cris d'allégresse et de victoire. •Le* soir venu, les frères couraient par la ville dans les mau* vais lieuxy insultant les gens paisibles, et se mêlant, en atten^ dant la besogne démocratique du lendemain^ à tout ce que la nuit répandait de plus ignoble dans son sein.

Humiliés dans leur orgueil, les vrais Romains frémissaient de douleur.

Les triumvirs constituèrent^ par un décret, un comité central de barricades, dont firent partie les députés Caldesi, Cattabeni, et Henri Cernuschi. Ce comité, qui n'entendait rien à la défense d'une ville^ continua l'œuvre de pillage et de destruction entreprise contre les palais de Rome par les chefs du peuple. Un autre décret institua un comité d'administration pour le service des ambulances, composé de patriotes des deux sexes : les citoyennes Christine Trivulce, princesse de Belgiojoso; Henriette Pisacane ; Julie Paolucci, femmes trèslibres; et les citoyens père Gavazzi ; Panunzi ; docteur Pasquali; docteur Feliciani; Sani ; Nengherini ; Vivardi ; Savorelli ; docteur Carlucci ; Yannuzzi et Cleter. Ce comité se réunit au Capitole.

En même temps, pour ne pas se départir de leur habitude

de constamment mêler le grotesque au sérieux, \e6 triumvirs lancèrent des décrets puérils et inopportuns , parmi lesquels celui ordonnant la suppression des ordres monastiques et l'abolition des vœux religieux.

Tout était prêt pour une défense' énergique , contrairement aux intérêts réels des Romains. Les gardes natiodaux le comprenaient; aussi leur morne attitude était-elle peu en harmonie avec l'agitation guerrière qui régnait dans Rome; malheureusement leur courage n'était point à la hauteur de leurs convictions. Cependant^ des bruits de réaction se répandaient dans la ville ; on s'attendait à voir les victimes échapper aux bourreaux, renverser la République et ouvrir les portes aux libérateurs. Ce furent ces bruits^ qui ne manquaient pas de consistance, qui, rapportés au général Oudinot, le trompèrent sur l'état des choses et 4ui firent négliger les précautions les* plus vulgaires de l'art militaire.

Les honnêtes gens espérèrent jusqu'au dernier moment que les républicains reculeraient devant une résistance impossible ; après ce que ceux-ci regardèrent comme une victoire, cette illusion ne fut plus possible.

Les Romains étaient punis, mais Us avaient été coupables. Ils étaient victimes de leur ouvrage* Au moment des premiers daogerâr, lorsque la démocratie se leva contre Pie IX, ils n*avaient pas trouvé en eux les moyens de défense dont ils avaient besoin pour résistera ce fléau. Pour avoir été, dans le principe, ingrats, mous et lâches, ils en étaient arrivés à attendre une mort sans gloire.

Ceux qui avaient gardé Pie IX prisonnier dans son palais, malgré les honneurs qu'ils faisaient semblant de lui rendre, étaient à leur tour prisonniers des républicains de l'Europe dans Rome,

Et la lutte allait commencer.

Les deux premières brigades seulement de la division française» ne comptant que 7,500 hommes, étaient parties de Marseille et de Toulon le 22 avril. Quoiqu'on fût bien loin do penser que les républicains enfermés dans Rome intimideraient les habitants à ce point qu^ils les forceraient à lutter contre les armes de la France, on avait embarqué un petit matériel de guerre. On ne s'attendait à aucune résistance à Rome, où Ton comptait aveuglément sur la réaction, mais on comptait sur certaines difficultés pour débarquer à Civita-Vecchia, port sur lequel on avait jeté les yeux pour en faire la base des opérations sur ritalie. Ce matériel dWtillerie était inutile si Ton croyait n'avoir qu'à faire une promenade militaire, illusion qui coûta phis d'un brave à la France ; il était insuffisant en cas où la moindre résistance eût été rencontrée à Givita-Yecclno.

Les agents du gouvernement français avaient fourni à l'arméd des renseignements fort erronés : d'après eux, la résistance à Rome était impossible; elle était au contraire fort probable, presque certaine à Civita-Vecehia. Ce fut précisément le contraire qui arriva.

Le 25, rescadrille commandée par le contre-amiral Tréhouart se trouvait par le travers du cap Corse. Un conseil de guerre fut tenu à bord du IMrador, composé du général en chef, de l'amiral, des généraux RegnauU de Saint^Jean-d'Ângely et Mollière, des commandant* du génie et d9 i'artill9rie« Il s'a*

gissait de délibérer sur la manière dont on aborderait Givita- Yecchia. Il fut résolu qu'on enverrait d'abord un bâtiment parlementaire, pour sonder les dispositions de la ville. Le Panama fut chargé de cette mission, dont faisaient partie le chef d'escadron d'état-major Espivent, le capitaine Durand de Yillers, aide-de-camp du général Regnault de Saint-Jean-d'Àngely, et M. de la Tour-d'Auvergne/secrétaire de légation attaché à l'expédition. Ces députés devaient exposer au gouverneur de la ville le but de l'expédition entreprise par la France et demander à prendre immédiatement possession de la place* Us étaient porteurs de la lettre suivante :

« Monsieur le Gouverneur,

< Le gouvernement de la République française désirant, dans une sincère bienveillance pour les populations romaines, mettre un terme à la situation dans laquelle elles gémissent depuis plusieurs mois, et faciliter l'établissement d'un ordre de choses également éloigné de l'anarchie de ces derniers temps et des abus invétérés qui» avant Favénement de Pie IX, désolèrent les Ëtats de l'Église» a résolu d'envoyer à cet effet» à Givita-Yecchia, un corps de troupes dont il m'a confié le commandement.

« Je vous prie de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que les troupes , en mettant pied à terre, au moment même de leur arrivée, ainsi que cela m'a été prescrit^ soient reçues et installées comme il convient à des alliés appelés dans votre pays par des intentions si amicales.

< Le général en chef,

'. €' OCDÎNOT DE ReoCIO. »

Est-ce là le langage d'un chef d'une armée qui ne sait pas où il la conduit et pour quel but?

Gomme les agents diplomatiques avaient affirmé qu'on trouverait une résistance énergique à Civita-Yecchia , le conseil de guerre, assemblé abord du Labrador, s'était préoccupé de cette éventualité. L'amiral repoussa le projet qui consistait à tenter de s'en emparer de vive force par mer, en faisant observer que la mort d'une foule de braves en pourrait résulter, et qu'un seul boulet , pénétrant dans la chaudière d'un bâtiment à vapeur, l'arrêterait en l'empêchant de manœuvrer et ferait éprouver un échec aux armes de la France ; ce qu'il fallait avant tout éviter. Pourquoi la même prudence ne fut-elle pas observée plus tard, en marchant sur la ville étemelle?

Il fut résolu que, dans le cas où les autorités de Civita-Vecchia ne recevraient pas en amie la division française, elle débarquerait parla petite baie de Santa-Marinella, à l'est du cap Linaro, à quelques kilomètres de la ville. Ce point n'était défendu que par une tour dépourvue d'artillerie et gardée seulement par quelques hommes. Une fois les troupes et le maté-* riel à terre, l'attaque devait commencer simultanément par la flotte et par l'armée. La place, selon toute probabilité, ne pourrait résister à leurs feux croisés et ne tarderait pas à capituler. Par une précaution très-sage, l'amiral se proposait de ne débarquer les corps de troupes que les uns après les autres, en leur donnant les moyens de se défendre et de se nourrir, au cas où le mauvais temps eût forcé les navires à s'éloigner. H entendait que le débarquement comprît trois périodes. Mais les dispositions des habitants de la ville dispensèrent de ce soin.

Le Panama revint rallier l'escadrille dans la nuit du 24 au 25 avril ; un des officiers envoyé en parlementaire rapportait les nouvelles siû vantes de la place : «c L'arrivée des Français y avait produit une grande sensation. »

Le gouverneur de la ville, l'avocat r^ublicain, J. Manucci, ainsi que quelques officiers de la garnison , avaient d'abor4

fettln réswter. tls avaient déclaré aux délégués franç^s qtie, en l'absence d'ordres de leur gouvernement, ils ne pouvaient prïBndre sur eux la responsabilité de laisser opérer le débarquement, ajoutant qu'en attendant des nouvelles de Rome, ils mettraient à la disposition de la flotte tout ce dont elle aurait besoin. Le commandant Ëspivent répliqua que les troupes frânoaises ne pouvaient attendre ces retards, et avaient ordre de descendre à terre au plus tôt. Le gouverneur s'y opposait toujours, lorsque la réaction, plus courageuse à Civita-*Vecchia qu'à Borne, le contraignit à céder. Le conseil municipal, la chambre de commerce , les notables de la ville décrétèrent que le débarquement de l'armée française devait avoir lieu immédiatement» selon le désir du général en chef, et ils ajoutèrent qu'ils protestaieut d'avance contre quiconque s'y opposerait.

La décision suivante fut «ivoyée au président de la province :

La maghtrakire wunieipolê, la chambre du eommeru et U eommanàant de la garde civique de Civita-Vecchia, au préiidenî de la proDince.

€ Citoyen président,

« La flotte de la République française est en vue de notre fiort.

« Nous connaissons les vues qui la dirigent, elles sont des plus amicales et des plus rassurantes : la conservation de l'ordre, de la tranquillité et de la sûreté des États romains. Vous en avez les plus flatteuses assurances dans la dépêche que le eommandant de l'expédition vous a adressée. La France ne peut manquer aux engagements que, pour son honneur, elle a contractés à la facQ de l'Europe,

K Vou8| Citoyen, vous demandes du temps pour jnforpier

la République de oes événements» conformément aux ÎBsdiictiens que vous avez. Mais les troupes pourraient s'irriter des retards, ennuis etdangers auxquels la mer les expose, et perdre les sentiments d'amitié et de fraternité dont elles sont animées.

a Connaissant parfaitement les désirs de notre population, nous déclarons, qu'à notre sens, il ne doit être apporté aucun relard au débarquement des troupes françaises , ne voulant pas nous exposer aux conséquences d'une guerre qui ne pour^ rait pas ne pas être téméraire, et nous protestons contre quiconque voudrait compromettre Tordre et la tranquillité intérieure de cette population. >

Cette énergique et sage déclaration, datée du 24 avril 1849» était signée par le gonfalonier et les Ànziani, par le vice-président et les membres de la chambre de commerce, et par le lieutenant-colonel commandant la garde civique. Le gouver^ neur dut céder. D'ailleurs, croyant les forces françaises bien supérieures à ce qu'elles étaient, il prévoyait une défaite pour la ville. La garnison de Civita-^Vecchia ne comprenait que deux mille hommes, y compris un bataillon de tirailleurs lombards, arrivés de Rome le ^4 au soir, sous les ordres du réfugié milanais Mélara, et une batterie d'artillerie. La place était armée de cent vingt-et-une pièces de divers calibres (dont quatorze hors de service), presque toutes tirant sur la mer, et bien ap^ provisionnées ; mais les escarpes en maçonnerie du corps de place étaient en n>auvais état , ainsi que les ponts-levis et les parapets en terre. La place n'aurait pu tenir longtemps.

L'escadrille française mouilla dans le port le 25 avril. Elle avait fait diligence, sur les instances des habitants de la ville, craignant un mouvement républicain. Une députation vint à bord communiquer au généra! en chef les dispositions qui avaient été prises, et le débarquement commença immédiatement» Toutes les troupes étaient à terre avant la nuit, au mi-* lieu des acdamations de la population délivrée et des oris de • « YivQ la France ! vive l'arméo françaiw I n

Le premier acte du généra! en chef, à peine arrivé avec quelques officiers de son état-noajor au logement qui lui avait été préparé, fut d'adresser à ses troupes un ordre du jour qui leur retraçait leurs devoirs :

« Soldats !

€ Le drapeau français flotte sur les forts de Civita-Vecchia. Nous pouvions opérer un débarquement de vive force ; toutes les mesures étaient prises pour en assurer le succès. Nous avons dû nous inspirer de la pensée de notre gouvernement, qui, associé aux idées généreuses de Pie IX, veut éviter autant que possible Teffusion du sang.

€ Les autorités de Civita-Vecchia, cédant aux vœux des habitants, vous ont ouvert les portes de la place à la première sommation.

a Cet accueil, vous le sentirez, ajoute à nos devoirs; il aggraverait toute infraction à la discipline. Il nous commande non-seulement de respecter les populations, njais encore d'entretenir avec elles des rapports bienveillants.

< La flotte va vous amener sous peu de jours un renfort considérable. Soldats de Tarmée de terre, je suis votre interprète en remerciant nos frères d'armes de la marine. C'est à leur puissant concours que nous aimons à reporter le succès de notre première opération.

« Civita-Yecchia, le 25 avril i849.

« Le général, commandant en chef^

< OUDINOT DE ReGGIO. »

Le général en chef lit en même temps connaître, par une proclamation aux habitants des Ëtats romains, une partie des intentions de son gouvernen)«ntt II y était dit :

— les —

c Habitants des États romains!

< En présence des événements qui agitent Fltalie, la Repu* blique française a résolu d'envoyer un corps d'armée sur votre territoire, non pour y défendre le gouvernement actuelf qu'elle n'a point reconnu, mais afin de détourner de votre patrie de grands malheurs.

« La France n'entend pas s'attribuer le droit de régler des intérêts qui sont, avant tout, ceux des populations romaines, et qui, dans ce qu'ils ont de plus général, s'étendent à TËu*rope entière et à tout l'univers chrétien.

a Elle a cru seulement que, par sa position, elle était particulièrement appelée à intervenir pour faciliter l'établissement d'un régime également éloigné des abus à jamais détruits par la générosité de Pie IX et de l'anarchie de ces derniers temps.

c Le drapeau que je viens d'arborer sur vos rives est celui delà paix, de l'ordre, de la conciliation, de la vraie liberté* Autour de lui se rallieront tous ceux qui voudront concourir à l'accompUssement de cette œuvre patriotique et sainte.

« Civita-Vecchia, le 25 avril 1849.

« Le général, commandant en chef,

a OUDINOT DE RëGGIO. »

Ce langage, jusqu'à un certain point indécis, était conforme aux ordres ministériels. On y disait bien que la France ne venait pas défendre un gouvernement non reconnu de l'Europe, mais que signifiait ce passage dans lequel on ajoutait qu'elle n'entendait pas s'attribuer le droit de régler des intérêts considérés, m)ant tout, comme ceux des populations romaines? C'était un étrange langage. La nation romaine n'avait pas le droit de chasser le souverain Pontife, le chefde deux cents millions de catholiques. Il y a des principes, il y a des vérités

qui sont âu-dessus des lois humaines. Dans Tordre des choses politiques, il y a des vérités aussi incontestables^ aussi immuablesy aussi étemelles que dans l'ordre moral. Eh bien ! au-dessus de tout, pour l'Europe, se place le principe de la double souveraineté spirituelle et temporelle des papes, à laquelle les Romains n'ont pas plus droit de toucher qu'aucun autre peuple. Rome n'est pas la propriété d'un peuple ni d'une génération ; les Romains n'en ont que la jouissance ; cette grande et sainte cité appartient à la race humaine, à l'univers catholique. Rome n'est point une ville ordinaire ; c'est l'histoire vivante ; chacune de ses pierres est un poème; ses rues sont des galeries, et ses églises renferment les chefsd'œuvre de tous les grands maîtres. Rome est un immense musée; elle est la capitale du monde chrétien, la propriété des artistes et des savants de toute la terre. La part faite aux Romains est assez belle ! Enfants de la Jérusalem nouvelle, leur patrie, où Dieu a établi le Pontife souverain de sa religion, règne par la croix comme jadis elle a régné par l'épée. Dieu a confié aux Romains le plus sacré de tous les dépôts, celui des traditions religieuses. Rome est le rendez*vous des artistes qui viennent rendre hommage aux merveilles de l'art antique et de l'art chrétien, le rendez-vous aussi des pèlerins qui viennent s'agenouiller sur cette terre qui fut arrosée du sang des martyrs.

Il n'est pas bien de laisser aux Romains les illusions démocratiques. La France n'allait pas pour reconnaître leurs droits, mais pour les faire l'entrer dans le devoir, et it était bien préférable pour eux que cet inévitable» événement itit accompli par la France au lietf de l'être par toute sutre poissance, et surtout par l'Autriche. L'épée de la fille ainée de l'Église allait restaurer la souveraineté providentielle des papes, cette souveraineté sainte qui avait jadis sauvé le monde de la barbarie, et contre laquelle tes modernes Barbares s'étaient soulevés.

Le gënérdl en chef envoya à Rome le lieitfenâttl'^lonel du génie Lebknc^ officier consommé, le capitaine dn génie Boissonnet et le lieutenant d'état-major Férstud» pour informer le gouvernement de son débarquement et du but de Texpédition. II chargea en même temps lé chef de bataillon Espivent de la Yilleboisnet de se rendre à Gaëtc, porteur d'une lettçe pour le souverain Pontife et de dépêches pour MM. d'Harcourt et de Raneval, ministres plénipotentiaires de la France auprès de Sa Sainteté.

En route, le lieutenant-colonel Leblanc et ses compagnons se croisèrent avec Tordre tardif^ émané du triumvirat, d'empêcher le débarquement» ainsi qu'avec le ministre des affaires étrangères, Rusconi, et le député Peseantinî» ceux qui embauchaient à Paris des vagabonds pour la République. Ils venaient à Civita-Vecchia pour fortifier par leur présence et leurs discours le courage des habitants ; leur désappointement fut grand quand ils virent la ville inondée de soldats français, les troupes républicaines désarmées, dix mille fusils, expédiés par l'Angleterre, saisis, et deux bâtiments sardes transportant des volontaires lombards à Rome, arrêtés dans le port. Ils demandèrent une audience au général Oudinot qui, conformément à ses instructions, leur tint un langage assez vague, ne leur laissant pas saisir sa résolution dernière.

Le 26, il reçut les protestations du triumvirat romain, et la visite de Montccchi, ministre des travaux publics, qui venait, au nom de la République, réclamer les fusils confisqués, ce que le général en ctief refusa formellement , et demander le débarquement des volontaires lombards. Le général y consentit, à la condition qu'ils ne seraient pas débarqués dans les Etats romains avant le 4 mai. Se fier à Fa parole des révolutionnaires était une maladresse sans exemple. La suite le prouva. Ces volontaires, malgré le serment qu'ils en avaient fait avant de rçprendre la mer, allèrent renforcer les républi» cains décidés à se défendre dans Rome. Ces Lombards, qu'on

avait rimprudence de rendre à la liberté^ étaient arrivés a Civita-Yeccbia en même temps que Tescadrille française, sur deux bâtiments à vapeur ; sans l'activité déployée par les marins français, ils se fussent jetés assez à temps dans la place pour forcer le corps expéditionnaire d'en faire le siège.

Le général en chef avait tour à tour envoyé à Rome plusieurs ofticiers, après le départ du colonel Leblanc, pour y étudier l'esprit public, et s'assurer si les bons citoyens retenus captifs par une poignée de républicains de tous pays , ne seraient pas disposés à ouvrir les portes de la ville aux Français. Les rapports que firent ces officiers au général en chef furent unanimes sur ce point : les étrangers qui dominaient à Rome par la terreur était exécrés de la population, bien revenue de ses velléités d'indépendance démagogique, et disposée à accueillir les Français en libérateurs. On ajoutait qu'unedémonstration armée sous les murs de Rome suilirait, que le mouvement réactionnaire, qui avait si subitement éclaté à Civita- Vecchia à la vue des troupes, éclaterait à Rome de la même manière. Leur présence amènerait infailliblement une manifestation anti-républicaine, une manifestation de sympathie pour l'armée d'expédition et de dévouement au souverain Pontife. On ne devait rencontrer aucune résistance; l'irritation des esprits était calmée, les honnêtes gens très-courageux et les méchants fort abattus.

— <x Mon général, dit le capitaine Fabart, j'ai vu de près les chefs de parti; malgré leur forfanterie, je suis convaincu que l'intervention française sera acceptée avec reconnaissance dans les Etats pontificaux, si une énergique démonstration a 1 ieu immédiatement contre le foyer de la démocratie euro* péenne. L'apparition de nos troupes sous les murs de Rome est donc urgente. »

Lecf instances des ministres plénipotentiaires réunis à Gaëtc n'étaient pas moins pressantes. Ils ne doutait pas que les Français pussent eutrVr à Komo couiine ou leur ordonna

follement Ae s'y frésGiiler 9 musique en tète et en grande tenue. — « En avant, général, en avant ! écrivait le duc d'Harcourt à la date du 26 ; — il est important que vous hâtiez votre marche sur Rome ; votre arrivée subite et inattendue a éloDné et terrifié. C'est une situation dont il faut profiter. Si vous laissez aux mauvais sujets de Rome le temps de se remettre de leur premier effroi, ils prépareront des moyens de résistance et feront verser du sang, ce qu'on désirerait éviter, c À Gaëte, on voudrait que nous fussions des agents passifs et non des médiateurs. Nous ne pouvons éviter cette mauvaise et mesquine position qu'en allant sans retard à Rome. Malgré la rodomontade romaine vous ne trouverez pas de résistance dans cette ville : la majorité sera pour vous dès que vous lui ferez appel. »

Le comte de Rayneval, partageant les mêmes croyances, justifiées par la connaissance du caractère romain, écrivait dans le même sens. D'un autre côté^ les instructions du général en chef portaient qu'il devait occuper Rome et né pas s'arrêter à la résistance que, par hasard , il rencontrerait.

Les habitants de Civita-Yecchia avaient donné au général Oudinot les mêmes assurances. Ils lui avaient montré des lettres de parents, qui affirmaient que les soldats de la France seraient regus à bras ouverts. Il n'y avait qu'à se présenter. On irait même au devant d'eux pour les inviter à entrer !

Certainement, la plupart des Romains étaient revenus de la République, qui, loin de leur donner l'indépendance et la liberté, avait été pour eux une source de misère et de ruine, de dissensions intestines et de guerres civiles. Ils sentaient que, depuis le départ du Saint-Père, leur malheureux pays avait passé par les phases les plus tristes, les plus funestes d'un Etat révolutionnaire permanent. Us avaient eu à subir les excès du despotisme de la démocratie^ies horreurs qu'accompagne toujowrs le règne des démagogues, l'anarchie furieuse d'un prétendu gouvernement parlementaire, et pour

couronner toutes ces humiliations, toutes ces douleurs, la guerre étrangère approchait. Gomme aucun principe ne peut rester debout sous cette action dissolvante, rien ne saurait égaler la démoralisation qui infectait cette nation, ayant jadis occupé une grande place dans l'histoire. La religion détruite, la propriété sans cesse attaquée, les fortunes privées ruinées par les exactions à toute heure renaissantes, le commerce et le crédit anéantis, l'industrie nulle, le crédit public ne pouvant se soutenir, Farmée sans force et sans discipline, la démoralisation partout ef partout la ruine, tel était le tableau qu'offrait la République romaine et dont gémissait le peuple. II était incontestable, qu'il existait dans ce pays un nombreux parti qui appelait de tous ses vœux l'armée française comme le seul moyen de le préserver d'une ruine complète. Mais compter absolument sur ces tendances était grande folie.

L'idée d'une résistance quelconque de la part des Romains n'était jamais entré dans l'imagination d'aucun Parisien. Cela ne se supposait même pas. Celui-là eût été soupçonné de républicanisme, qui se fût avisé d'avancer que les portes de Rome ne s'ouvriraient pas toutes grandes devant le premier soldat qui s'y présenterait. L'expression tranquille de cette confiance éclate dans les journaux de cette époque. Les feuilles -démocrates elle^-mêmes n'osaient croire à la nécessité d'un siège en règle, et surtout à ce qui se passa auparavant. Le journal du soir ayant la prétention d'être semi-ofificiel, publiait ceci :

€ Le gouvernement a reçu aujourd'hui des nouvelles

nos troupes étaient près de Rome, avec la certitude de leur prochaine entrée. » Il ajoutait le lendemain, avec une impudence sans nom :

« Nos troupes sont entrées à Rome sans^ obstacle; on suppose que Mazzini et les chefs du gouvernement ont quitté la ville. »

La vérité était que les troupes françaises marcliaient alors à un éehec sanglant, résultat de cette aveugle confiance qui avait fait négliger les précautions nécessaires.

Pendant que la marine française, admirable d^activité dans eette expédition^ appareillait sans coup férir pour retourner en France chercher de nouveaux renforts, — ce qui était d'une sage politique , — la division expéditionnaire s'avançait vers Rome avec confiance. Les soldats en grande tenue, habillés, les malheureux ! comme pour une fête, marchaient avec la pins grande tranquillité, persuadés que les portes de Rome allaient s'ouvrir devant eux comme celles de Civita- Vecchia,

Le lieutenant Féiraud était reparti en avant, chargé du soin d'établir à Palo, sur la route de Rome, l'avant-garde du bataillon de chasseurs, et de la mission d'aller signifier an triumvirat la marche de l'armée sur la ville éternelle, pour y entrer avec des dispositions amies.

Le général Oudiiïot avait laissé une forte garnison à Civita- Vecchia, sous les ordres du colonel Blanchard, qu'il avait nommé commandant de la place; il avait ensuite publié la proclamation suivante :

« Sddats!

(c Vous connaissez les événements qui vous ont amenés dans les États romains.

a A peine élevé sur le trône pontifical, le généreux Pie IX avait conquis l'amour dé tous ses peuples « en prenant près d'eux l'initiative des réformes libérales. Mais un parti de factieux, qui a promené le malheur sur toute l'Italie^ s'armait dans Rome à l'ombre de la liberté.

< Le souverain Pontife dut s'exiler à la suite d'une émeute inaugurée par l'assassinat impuni et glorifié de son premier muiistre.

« Ce fut sous ces auspices, et sans le concours de la majeure partie des électeurs, que fut foiKlée la République romaine^ dont aucun giHiveraement d'Europe n a reconnu l'exi^tenee;

c Néanmoins, dès mon arrivée, je fis appel aux hommes de tous les partis, espérant les réunir dans une soumission commune au vœu national.

c Le fantôme de gouvernement qui siège à Rome répond par des bravades réitérées à mes paroles conciliantes.

« Soldats, acceptons le défi : marchons sur Rome !

« Nous ne trouverons pour ennemis ni la population ni les â*oupes romaines. Les unes et les autres nous considèrent comme des libérateurs. Nous avons à combattre des réfugiés de toutes les nations, qui oppriment ce paya, après avoir compromis dans le leur la cause de la liberté.

« Sous le drapeau français, au contraire, les institutions libérales recevront tous les développements compatibles avec les intérêts et les mœurs de la nation romaine.

« Au quartier-général de Civita-Vecchia, le 27 avril 1849.

« Le général en chef, Oddinot de Regoio. x>

Ces paroles étaient parfaitement vraies ; mais les réfugiés devaient obliger la ville à soutenir un siège. Il n'était donc pas sage de négliger les mesures nécessaires et de ^s'aventurer au hasard. Dans toute expédition militaire , il faut connaître le pays, si Ton veut s'en emparer.

La colonne expéditionnaire n'était composée que d'un petit corps de cinq mille et quelques cents hommes. Elle se mit en route le 28, à six heures du matin ; le soir même, elle coucha à Palo, occupée dès la veille par le V bataillon de chasseurs à pied. Cette étape, qui n'avait pas moins de 35 kilomètres, avait, avec l'extrême chaleur, accablé les troupes de fetigue ; elles n'en furent pas moins camper, le lendemain, à Castel-di- Guido, grande ferme et relais de poste, à 18 kilomètres de Palo, sur la route de Rome. Le général eu chef ayant voulu, par une reconnaissance , s'assurer des dispositions des Romains , ordonna au capitaine Oudinot de s'avancer , avec une quinzaine

de chasseurs. Cet officier constata que trois ponts avaient été endommagés, mais que les gués et les rampes permettaient à la colonne V de continuer sa marche. Il parvint jusqu'à deux lieues de Rome ; là» il rencontra un avant-poste qui» au moment où il s'arrêtait pour parlementer» fit une lâche décharge sur lui et sur ses hommes. Deux chevaux furent tués et un cavalier pris» qui » tomhé avec son cheval » n'avait pu se dégager. Les ennemis se replièrent sur les hauteurs dominant la route à droite, et la reconnaissance rentra. Quand elle revint» le général en chef était entouré de son état*major : — «Eh bien! que veulent les Romains? > demanda-t-il à Tofficier. — a La guerre ! > répondit celui-ci en racontant ce qui s'était passé. — « S'ils veulent la guerre, ils l'auront! » reprit le général Oudinot» et il ajouta : — « Mais nous devons tout faire pour l'éviter. »

Que cet incident» qui laissait à penser clairement que des hostilités attendaient les Français » n'ait pas éteint chez le général en chef tout espoir de conciliation» c'est ce qui paraîtrait inouï » si l'on ne savait pas qu'il avait été prévenu que les troupes romaines, pour l'orgueil de leurs armes, devaient faire - un simulacre de défense. Ce faux rapport acheva de l'abuser complètement.

Le 10» dès le matin, les Français se remirent en marche. Le général en chef» dans la prévision d'une escarmouche» fit déposer les sacs à Maglianella» à deux lieues de Rome» sous la garde d'un détachement du 33« de ligne. Les soldats n'avaient pris» en partant» des vivres que pour trois jours seulement. La colonne marchait toujours, éclairée par quelques chasseurs à cheval et le 1*' bataillon de chasseurs à pied. La route de Civita-Vecchia à Rome oflFre, à i,700 mètres de l'enceinte, une bifurcation dont l'une des branches» côtoyant sur la droile l'aqueduc de l'Acqua-Paolo» aboutit à la porte Saint-Pancrace. L'autre route^ qui s'avance vers l'enceinte qui couronne le Va* tican, descend à la porte Cavallagieri » en traversant un faubourg. C'est dans celle-ci que s'engagea la colonne , tandis

que les voltigeurs du 20* de ligne s'ei^Tonçaiefit dans i*autr9, pour proléger le flanc droit. Si Ton avait pu douter encore des (lisposiiions hostiles des maîtres de Rome, on eut pu s'en convaincre en ne voyant aucun habitant dans ces parages, et surtout en lisant, écrit partout, comme une ironie, l'article 5 de la Constitution républicaine imposée à la France dans un moment de surprise, et qui était ainsi conçu : — t La République française respecte les nationalités étrangères, comme elle en*tend faire respecter la sienne. Elle n'entreprend aucune guerre en vue de conquête, et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. »

Les républicains enfermés dans Rome avaient cru se mon« trer fort ingénieux en présentant à l'armée fraqçaiee, en guis« d'épouvanlail, cet article d'une constitution impossible et mé« prisée. Dès cette époque, cette constitution n'inspirait aucune superstition aux soldats de la France, et ce mépris pouvait déjà faire pressentir le sort qui lui était rés^vé !

La démonstration de l'art. 5 (1), le profond silence qui régnait dans le pays, et l'abandon complet de la campagne, auraient du» ce semble, être un avertissement suffisant.

L'incertitude aurait dû se dissiper, au moins, quand arrivé à 400 mètres de l'enceinte, deux coups de canons à mitraille furent tirés sur les éclaireurs. A n'en plus douter, les Fran* çais étaient reçus en ennemis. Ils auraient dû se retirer, quoi* qu'ils ne pussent se résoudre à prendre au sérieux la résis* tance des Romains. Le général en chef, pour attaquer la ville, aurait dû attendre des renforts et l'arrivée d'un matériel de siège. Au lieu de cela, il ordonna immédiatement l'attaque. Ce fut un tort grave. Les officiers les plus expérimentés de l'armée eu convinrent. M. le maréchal Vaillant qui, comme général de génie, dirigea plus tard les opérations du siège, et

(I) Quelques moût après, l'article S se Usait encore sur les mêmes murs: m n'A vai( pM nif me i^'U lu peine de l^eQkcér,

M* le général Thiry, qui commanda rarlillerie, ont publié un très-beau livre intitulé : stége de Rome ^ en iS4/d, par Varmée française. C'est le journal des opérations de l'artillerie et du génie. Or, voici comment s'exprime M. le maréchal Vaillant, homme deguerre consommé, esprit profond > coeur brave comme son nom y et déplus chrétien, qui sait pratiquer le plus délicatement la charité, ce qui ne jnuit pas à ses profondes connaissances. Après avoir constaté les hostilités exercées contre les éclaireurs de la colonne, cet homme expert dit : — c Larccon* naissance que le général en chef s'était proposé de faire pouvait dès lors être considérée comme faite. Peut-être, et l'événeoieot a justifié cette opinion, eût-il mieux valu ne pas chercher à répondre à on pareil accueil et revenir prendre position à Castel-di-Guido ou à Palo, pour y attendre que Tarrivée de quelques régiments de plus et d'un matériel de siège permit d'entrer par la force dans Rome dont on nous fermait les port^. D

Voici la vérité. Voici ce que commandait la prudence. Le maréchal Vaillant ajoute courtoisement les lignes suivantes, qui ne peuvent détruire le poids de celles qui précèdent t — « Mais il sera toujours bien difficile de ne pas laisser à des troupes françaises la satisfaction d'accepter un défi fait à coups de canon; et, d'ailleurs, ne pouvait-on pas supposer que notre insistance ferait tomber tout à coup la résolution de ceux qui venaient de nous provoquer? Telle fut, sans doute, la pensée du général en chef. >

Certes, ce fut là la pensée du digne général Oudinot. Mais, encore une fois, ce fut une erreur. Et puis» est-ce que les troupes françaises qui, du reste, se battirent avec un courage admirable dans cette journée néfaste, ne marchaient pas à l'aventure? On avait poussé l'insouciance jusqu'à ne pas même prendre la peine de faire préalablement reconnaître les portes de la ville, La colonne marchait devant elle au hasard, comme persuadée de ce dicton populaire : % Tout chemin mèm à

Rome. x> Des soldats cherchant une porte, donnant la tête contre des murailles, marchant au pas de charge contre des batteries vomissant la mort, et se faisant décimer dans une lutte impossible, malgré la plus éclatante valeur^ c'était un bien triste et bien douloureux spectacle. Âpres un engagement des plus meurtriers, on finit par s'apercevoir qu'on donnait de la tète contre un mur, et il fallut faire retraite. N'aurait-oa pas mieux fait, dès le commencement, de se replier et d'attendre des renforts et le matériel indispensable pour prendre une ville défendue, au lieu d'essayer de s'en emparer avec des forces trop peu considérables et avec des moyens insuffisants ?••

La colonne française, quoique repoussée, avait fait des prodiges, et le général en chef avait intrépidement payé de sa personne, comme les autres.

D'abord les chasseurs à pied et quelques compagnies d'infanterie s'étaient déployées en tirailleurs sur les crêtes et les mamelons qui bordent la route des deux côtés. Ils firent éprouver de grandes pertes aux défenseurs des remparts, et le ehef d'escadron d'artillerie Bourdeaux profita de leur trouble pour faire monter une section d'artillerie sur un petit plateau, dominant la route. Elle commença rondement le feu, si bien que celui de la place se ralentit. Profitant de cet avantage, la première brigade, commandée par le général Molliëre, s'avança résolument sur la route, exposée au canon des remparts. Arrivée aux murs d'enceinte, la première brigade chercha au hasard une porte qui n'existait plus que sur les vieilles cartes et qui, depuis longtemps, avait été condamnée. Malgré la hardiesse de l'attaque, ces braves eussent réussi sans aucun doute à entrer dans la ville s'il en eût été autrement. Comment avaiton pu les lancer ainsi en aveugle, et gaspiller si cruellement tant d'héroïque courage?.. Il n'aurait plus qu'à briser sa plume, l'historien auquel il ne serait plus permis de relever une semblable imprévoyance.

Pendant qu'on cherche la porte, les télés de colonnes» conduites par les colonels Marulaz et Bouat, perdent un temps précieux; Tennemi a le temps de se raviver et les accablé; elles sont contraintes de se replier dans un chemin creux. Le reste de leur troupe imite ce mouvement rétrograde, mais se reforme aussitôt sur la droite de la route. £n même temps, les tirailleurs postés sur les hauteurs, continuent un feu bien nourri contre les assaillants qui ripostent vigoureusement. Le brave chef de bataillon Picard, à la tête de plusieurs compagnies du 20* de ligne, s'avance résolument contre des tîraiileurs ennemis qui, en dehors de la porte Saint-Pancrace, appuient une sortie sur le flanc de la colonne.

L'artillerie essaie de nouveau courageusement de se mettre en batterie à découvert, au milieu de la route, ainsi que sut la terrasse d'une maison abandonnée, et en même temps, les colonnes d'attaque sont lancées au pas de charge. Deux fois elles s'élancent sur les murailles, et repoussées, y reviennent intrépides. On cherche toujours la porte. L'ordre est même donné de préparer les sacs à pondre pour enfoncer celte porte qui n'existe pas, à laquelle on persiste à croire, malgré des recherches qui coûtent des flots de sang. Enfin, on trouve quoi? une simple poterne désignée sous le nom de Porta Pertasa, qu'on a eu. le tort déplorable de n'avoir pas fait reconnaître.

On est contraint, après des efforts infructueux et des pertes sensibles, de reconnaître qu'il est impossible de pénétrer de ce côté dans la place. La seule porte qui se trouve dans les environs, est située à 800 mètres au moins sur la droite, et pour y parvrair, il aurait fallu s'exposer, pendant la plus grande partie du temps nécessaire à franchir celte distance , au feu de la place sur toute la ligne. On y dût renoncer.

La deuxième brigade n'avait pas mieux réussi que la première. Le capitaine Fabar, trompé par ses souvenirs, était verni ofli'ir au général en chef de conduire celte brigade par un chemin qu'il croyait connaître à ta porte Angelica» c C'est là,

ftj6utdit-il, que doit se produire éfiergiqttemtfit h déûumslra-» Uon préparée en oolre faveur. » Le ton d'assuraoce du brave et imprudent officier convainc le général Oudinot, qui donne l'ordre au général LevaiDant (Charles) , de se laisser guider par le capitaine Fabar. Cette lH*igade, composée du 36^ de ligne, d'une faible partie du 66^ et d'une section d'artillerie , après avoir suivi une gorge perpendiculaire à la route, tourne à droite dans le fond du vallon qui va au nord-ouest du Vatican. La colonne ne tarde pas à être écrasée par le feu plongeant de la mousqueterie de la place. Le capitaine Fabar est tué, quatre chevaux de la première pièce sont renversés; la deuxième pièce et l'infanterie purent se mettre à couvert. Elles se retranchèrent dans un pli de terrain.

Malgré le courage déployé par les troupes françaises et le mal qu'elles avaient fait à l'ennemi; le commandant en cbef sentit que la journée n'avait point été bonne. Jl avait pu ap* précier par lui-même la difficulté de l'atteque et la fausseté de rapports qui lui avaient été faits sur les dispositions des habitants de Rome. Il donna l'ordre de cesser le combat. Les blessés furent réunis sur un plateau non loin de la route, et l'on retourna à Maghinella, qu'on n'aurait pas du quitter de la sorte. Le général en chef voulut présider lui-même à Tévacuation des blessés, protégée par la brigade Levaillant.

Cette journée coûta à la division expéditionnaire quatrevingts morts et quatre cent cinquante blessés, parmi lesquels beaucoup d'officiers. Les Romains la célébrèrent comme une grande victoire ; cette date est restée un annivei'saire aim«i des républicains de l'Europe. Les journalistes démocrates français ne rougirent pas de s'en féliciter. Pourtant ce trioropbc devait coûter cher à leur parti. La République romaine était bien perdue. Klle ne pouvait plus espérer aucun quartier après avoir reçu la division expéditionnaire à coups de canon. L'échec qu'elle venait d'éprouver la mettait dans Tobligalion d'emporter la vil je an plus tut.

P^s uik seul sddat de rarmée républicaine n*osa inquiéter la retraite de Tarmée catholique.

Il faut ajouter aux pertes éprouvées par la division expéditionnaire deux cent cinquante prisonniers enlevés par supercherie avec le commandant Picard, du 20^ de ligne. Jamais pareille fraude ne s'était vue entre pays ennemis; c'était faire la guerre comme les sauvages, comme des êtres dégradés, n'ayant plus ni honneur, ni considération, insouciants du fli^ris et s' efforçant de le mériter. Void le fait: Le chef ^ de bataillon Picard avait été chargé de contenir leis troupes romaines inquiétant la colonne, et il s'était eflectivement acquitté de ce soin périlleux, pendant tout le cours de la journée. Vers le soir, les Romains entrèrent en pourparlers avec lui. Us lui durent que les Français étaient enfin reçus dans Rome» et l'engagèrent à se laisser conduire auprès d'Âvezzana, ministre de la guerre. Le brave officier sans défiance accepta, croyant les hostilités terminées et la paix faite, ainsi qu'on avait la bassesse de le lui dire. Dès qu'il fut entré dans la viUey sa troupe fut entourée par des forces supérieures et amenée à Rome sous le même prétexte. Là, on déclara à ces soldats qu^ils étaient prùarmién de guerre. i

Ils furent promenés par la ville en triomphe par ces lâches, et rendus le 8 mai suivant, désarmés. En échange, le général Oudinot renvoya à Rome le bataillon de Mellara.

Cette infâme trahison n'avait rien d'étonnant. Les républicains ne sont pas des ennemis loyaux, chevaleresques, généreux. Ils ne font pas la guerre comme des hommes civilisés. Les soldats d'un pays civilisé n'eussent jamais voulu se souiller d'une pareille action; ils auraient eu peur de se dishonorer. Mais le déshonneur importe peu aux combattants de la démocratie, ne luttant pas en soldats jaloux de leur bon-neup et de celui de la patrie, mais en sauvages. Ne se sentant pas reapeetaUeSi ils ne respectent ni leqrs ennemis, ni les lois de la proMté,

byQopgle

Les troupes françaises avaient vaiilammeQt combattu. Leur général en chef leur promit une victoire comme réparation.

La plupart de ces soldats étaient jeunes et voyaient le feu pour la première fois. C'est ce que nous disait le commandant Picard, l'officier victime duguet-à*pens républicain: — a Qoei feu! s'écriait-il; ah ! les braves! les braves ! c'est bien toujours le même sang ! »

Et le courageux ofiScier pleurait d*émotion.

Les Français avaient combattu à découvert, sans le matériel indispensable, des hommes cachés derrière de hautes mu-*> railles et six fois plus nombreux qu'eux. Os avaient été sublimes.

Les chirurgiens et les prêtres qui s'étaient exposés au feu pour accomplir leur mission, avaient fait preuve du plus héroïque sang-froid ; c'étaient : monseig^neur Luquet, évëque d'Hezebon, fabbé de Mérode, l'abbé de Cllosquer; c'étaient aussi le docteur Pasquier, le docteur Santy, le chirurgien Armand du 36® , etc. M. le sous«intendant Dutheil avait aussi déployé le plus grand courage, etc., etc. ; il faudrait citer toute l'armée.

, On a raconté qu'un seul homme, un jeune officier, eqt un moment de faiblesse devant la mitraille ; que son nom ne soit pas prononcé ; oublions-le.

Le général en chef rendit témoignage à son armée dans ce rapport détaillé de la journée du SO avril qu'il adressa au ministre de la guerre, le 4 mai, après l'avoir sommairement prévenu par le télégraphe «

€ Rapport du commandant en chef de la journée du 30 avril, au minisire de la guerre.

« Depuis le 20 avril, jour ou le corps expéditionnaire a mis à la voile pour Civita-Vecchia jusqu'au 28, je vous ai tenu

exactement au courant de nos opérations. Elles ont eu toutes, vous le savez, un grand succès.

«( De concert avec M. le ministre des affaires étrangères» vous m'avez invité, lorsque je serai maître deCivita^Yecchia, à marcher sur Rome pour donner courage aux honnêtes gens et pour répondre à Tappel des populations.

K Les hommes les plus éminents, déclarèrent que notre arrivée subite et inattendue dans le port de Civita-Vecchia avait surpris et terrifié : il fallait, disait-on, de tontes parts, afin d'éviter Teffusion du sang, ne pas laisser accroître à Rome les moyens de répression et de défense.

c< Des officiers très-intelligents que j'avais envoyés dans éètte capitale pour y étudier l'opinion publique, déclaraient unanimement de leur côté» qVune forte reconnaissance sur Rome était indispensable, et suffirait pour suspendre immédiatement tous les préparatifs de résistance.

a Une prompte détermination était impérieusement près--' crite ; le 28 avril , le corps expéditionnaire part de Civita-Vecchia. Il campe le 29 à Castei*-di4juido. Jusque-là point d'hostilités.

c Voulant connaître le plus tôt possible les dispositions des troupes romaines, je prescrivis au capitaine Oudinot^ mon of* fiôier d'ordonnance, d'aller jusqu'à leurs avant-postes, avec quelques chasseurs à cheval. Il les rencontra à trois lieues environ de notre camp. Les paroles pacifiques de cet officier sont accueillies par une décharge qui démonte un de nos chasseurs* Ce fait est isolé et ne nous ôte pas encore toute espérance de conciliation.

« Nous continuons à marcher sans rencontrer Tennemi. Nous prenons position sur les plateaux qui dominent l'entrée de la ville par la porte Pertusa, avec l'intention de faire un dernier appel à la concorde ; mais le drapeau rouge flotte sur tous les forts ; d'outrageantes provocations font retentir les airs et notre tète de colonne est assaillie par le feu le plus vif.

< Des ce moment, k mitraille, les boulets et les balles ne permettent plus d'arrêler l'ardeur de nos soldats. Malgré de grands obstacles, la brigade MoUière couronne les hauteurs à droite et à gauche de la route. L'infanterie, rartillerie, répondent vigoureusement au feu de la place, mais Tennemi est derrière les remparts, tandis que nos soldats sont à découvert.

« Pour faire diversion, je prescris à la brigade Levaillant de faire un mouvement agressif sur une route de gauche qui conduit à la porte Ângelica.

« Le valeureux officier qui s'était offert à guider celte troupe, au lieu de prendre le chemin qui y conduit à l'abri des remparts, suit la route qui y mène plus directement, mais qui est exposée au feu de l'ennemi.

« L'élan de nos soldats n'en est pas ralenti, et bien que h route suivie parallèlement est à moins de deux cents mètres des remparts, ils s'y engagent avec une grande témérité.

« Dans le même moment, les colonels Marulaz et Bouat des 20* et 55* de ligne, faisant partie de la brigade Mollière, s'élancent avec une centaine d'hommes de leurs régiments sur la porte Pertusa. Ils arrivent jusqu'au pied même du rempart. Profitant d'un pli de terrain, ils s'embusquent, mais les travaux tout récemment accumulés ne permettent pas le succès de cette audacieuse entreprise.

€ Les habitants, au lieu de se prononcer, sont évidemment terrifiés par les réfugiés. Les troupes pontificales elles-mêmes aont obligées de joindre leur feu à celui de nos communs adversaires.

« Dès le commencement de Taction, quelques bataillons enmmîs, ayant essayé de descendre dans la plaine, sont forcés de se retirer en toute hâte derrière les retranchements. lîs laissent sur le champ de bataille un grand nombre de morts.

€ Ce n'était pas un siège que nous voulions faire, mais une forte reconnaissance. Elle a été exécutée on né peut plus glô-

rîeusctmênl. Elle d démontré jusqu'à rëvidcnce que 1* ordre social ne cessera d*êlre en péril que lorsqu'il sera abrité, à Rome, sous le drapeau français. Mais ce n'est pas seulement avec une fraction du corps expédilionnaire, c'est avec tous les cléments d'action que ce résultat doit être obtenu. J'ai donc fiiit suspendre le combat, et j'ai passé la nuit au lieu même où il avait commencé, sans qu'un soldat de l'ennemi ait osé sortir de ses réduits.

« Les 1**^ et 2 mai, le corps expéditionnaire est resté en position à Castel-di-Guîdo. ty ai reçu l'avis de l'arrivée à Civita- Vecchia de quelques détachements de la troisième brigade.

« Pour faciliter la concentration, j'ai établi la première brigade à Polidoro, la deuxième avec le quartier général à Palo. J'y constitue un dépôt principal, d'où je suis en rapports faciles, par les voies de terre et de mer, avec ma base d'opératron. Il n'y a d'ailleurs aucune insulte à redouter, car depuis le 3, au moment même où je vous écris, nous n'avons pas vu une vedette ennemie.

« Je fais partir pour Toulon un bataillon de six cents hommes romains comme prisonniers ou au moins comme otages. J'ai fait saisir un nombre considérable d'armes et de projectiles, tant dans les forts de Civila-Yeechia et Palo , que dans les tours qui protègent la côte»

c( J'aurai l'honneur de vous envoyer un état détaillé.

« Je ne terminerai pas ce rapport. Monsieur le Ministre, sans rendre aux corps de toutes armes du corps expéditionnaire de la Méditerranée cette justice, que leur moral et leur énergie sont admirables.

€ Cette journée du 30 avril est l'une des plus brillantes auxquelles les troupes françaises aient pris part depuis nos grandes guerres. Si nous avons fait quelques perles sensibles, nous avons occasionné à l'ennemi un dommage numériquement plus considérable. Il reconnaît qu'il a près de deux cent pâtre- vingts hommes tués ou blessés.

« J ai été éaergiquement secondé par les officiers généraux Regnault de Saint-Jean-d'Ângely» LevaillaDt et MoUiëre» ainsi que par les chefs de service de Tartillerie et du génie, le lieutenant-colonel Larchey et le commandant Goury. Le sous-intendant, les officiers de santé et l'officier du train des équipages ont de leur côté £ait preuve d'un dévouement qui a eu le splus heureux résultats.

« Officiers, sous-officiers et soldats, ont tous admirablement fait leur devoir. J'aurais îi enregistrer trop de noms si je voulais citer tous les militaires qui se sont fait remarquer. Ne pouvant assigner une telle récompense à tant d'actions de coui^dgCf i*en serai sobre.

« Je me borne à mettre sous vos yeux, les noms des militaires de tous grades qui ont des titres éminents à cette distinction. J'aurai Thonneur de vous soumettre très-prochainement des propositions d'avancement pour plusieurs militaires du eorps expéditionnaire,

« Je demande également pour quelques-uns d'entre eux, soit la décoration de la Légion-d'Honneur, soit de l'avance* ment dans l'ordre.

a Jamais récompenses n'auraient été mieux justifiées.

P. S. € Par respect pour les monuments dont s'honore la ville de Rome, il n'a été répondu aux batteries ennemies que par le canon. Les obusiers ont été ainsi paralysés. Une telle condescendance ne pourrait se reproduire une autre fois. Cependant, et contrairement à }a vérité, les Romains, loin de l'apprécier, déclarent dans leur Moniteur ^ que nos projectiles ont détruit des chefs-d'œuvre de Raphaël. »

Le général Oudinot avait fait embarquer les blessés pour ia Corse. Dans la nuit du 3 au 4 avril, le Sané vint mouiller à Palo à cet effet, emportant cent quatre-vingt-dix-neuf des deilx cent quatre-vingts blessés; les autres, dont la guérison devait cire promplt', restèrent aux ambulances.

Afin (le tenir la ligue du Tibre, oii il voulait appuyer sa droite, et pour faciliter le prompt arrivage de ses convois par la voie d'eau, le général en chef fit prudemment occuper Fiumicino. Un demi-bataillon s'y présenta le 8 mai et fut admirablement reçu par les habitants.

La division expéditionnaire allait se mettre en mouvement pour marcher de nouveau sur Rome.

La défense de Rome u* avait pas eu lieu sans opposition. Les réactionnaires, malgré leurs promesses, n'avaient pas bougé; mais, dans le parti républicain, s'était formé un noyau d'hom* mes prudents qui, sous l'inspiration d'Armellini, opinait pour que les portes fussent ouvertes aux Français. Ce calcul, qui, au reste, n'eût rien changé aux dispositions de l'armée cartholique à l'égard de la République romaine, ne manquait toutefois pas d'habileté.

Dès le 27 mai, Armellini , l'un des triumvirs, conseillait cette résolution : — « Les Français, » disait-il à la Constituante en l'engageant à traiter, € les Français interviennent seulement dans une question religieuse ; ils veulent rendre au pape son pouvoir spirituel, mais ils ne se mêleront pas de la ques*tion temporelle. Je suis donc d'avis de les recevoir. J'aime mieux avoir des républicains français que des Croates et les bombardeurs de Messine. »

Mais cet avis ne prévalut pas, comme on l'a vu.

Au reste, malgré d'incroyables instructions et quelques mots maladroits insérés dant^ certaines proclamations qui dé-*

naturaieilt le but honorable de Texpédition et en effaçaient tout le mérite, il n'est pas vrai que Texpédition française n*eût, pour objet officiel, que de prévenir une intervention autridnenne et napolitaine. En protestant, dans ses proclamations et dans ses conférences avec les envoyés romains, de sa volonté de respecter le libre arbitre du peuple romain et de lui laisser prendre le gouvernement qu'il voudrait, le général en chef ne disait pas toute la pensée de cette expédition, son but noble et chrétien. L'avenir le démontra. Cette erreur, dans laquelle était une portion du parti républicain, nous la verrons partagée par M. de Lesseps, étrange diplomate^ qui compromit, par des retards coupables , le salut de Tarmée française , et donna aux républicains de Rome le temps de préparer une nouvelle et plus acharnée défense. Quant à prétendre, comme on Ta fait, que sans Taffaire du 30 avril , les soldats français fussent devenus les protecteurs de la république établie à Rome, c'est ridicule, on n'a qu'à relire Tordre du jour du général en chef quant il prit le commandement du corps expéditionnaire.

n dit formellement que le gouvernement français n'a pas voulu que les destinées du peuple italien tombassent à la merci (Tun parti en minorité; il n'a cessé, en outre, depuis, de déclarer formellement que la France ne reconnaît pas la République romaine.

Les nouvelles du 50 avril, arrivées à Paris le 7 mai, provoquèrent à la Constituante de violents débats, dans lesquels le parti montagnard fit assaut d'athéisme et de sottise.

Ses souteneurs, les journaux républicains, furent à ce point infâmes , que l'on aura peine à croire, dans l'avenir, que pareilles choses aient élé écrites par des hommes contre leur pays. Et ce sont ceux-là même qui osent se dire les seuls patrioks! La Constituante avait émis un vote dégradant et qui démontrait à quel point d'avilissement tombent les assemblées démocratiques; les feuilles jacobines allèrent plus loin, elles

entonnèrent sans réserve les louanges des républicains dé Rome» des Français démocrates qui avaient tué les soldats de la France , et elles plaignaient hypocritement ceux-ci* — a Cette honte leur était due! » s'écriait la D^moeraite dite pacifique, en arrangeant à sa manière le récit de la bataille, et après avoir dit encore: — « Le Dieu de justice, le Dieu des nations opprimées a donné la victoire au bon droit ! »

Le National avait fait cet aveu : — c Ce sont nos am%$ qui sont contraints de repousser ^ à main armée , nos coupables agressions! »

Le Peuple, journal de M. P.-J. Proudhon, vomit Tes plus ignobles injures et les plus lâches calomnies contre les soldats de la France.

Ce journal d'athées et d'assassins, qui a déifié le poignard qui a tué M. Rossî, et a fait des martyrs de ces brigands républicains, meurtriers du général Bréa et de Tarchevêque de Paris, insulte des compatriotes morts sous les murs de Rome et chante la gloire des assiégés auxquels il crie : — « Courage ! courage, frères ! et toujours du courage ! » Après cette parodie du mot de Danton Taudacieux, il ajoute : — t Non, tout n*est pas encore désespéré!... Italiens! nos frèreSy cessez de nous maudire et de nous renier ! La vraie France, la France de 95 et du 24 Février est encore une fois* retrouvée ! »

On ne sait qui l'emporte en ceci, de Tinfamie ou de la honte.

D'un autre côté, pendant cette première partie du siège de Rome, les Français qui étaient à Borne coururent les plus grands dangers. M. le comte Rampon était resté bravement chez lui, prêt à repousser la force par la force. 11 se rendait, avec une active charité, dans tons les endroits où s'étaient ré- Algies ses infortunés compatriotes pendant la lutte. La plupart, négociants, avaient enterré les valeurs qu'ils avaient chez eux et s'étaient rendus à l'ambassade de France, ou ils avaient été reçus par les diplomates : MM. de Forbin-Janson, de Gérando, Desjobert, Desloges, Mercier, Coltu. Par une négligence

inouïe, et toujours par suite de ia conviction ou il était qu'il n'y aurait pas de résistance» le général Oudinot n'avait pas prévenu le personnel de Vambassade de l'arrivée de l'armée, ce qui eût permis aux Français résidant à Rome de sortir de la ville avant les hostilités, ainsi que cela se pratique ordinairement en semblable occasion. Ce déplorable oubli faillit coûter la vie à bien des honnêtes gens. Un grand nombre de Français se réfugièrent au palais Médici^ où ils étaient plus en sûreté qu'à l'ambassade et où ils reçurent la plus charmante hospitalité des artistes français et de M. Allaux, leur excellent directeur. C'était un spectacle bien triste de les voir tous, hommes, femmes, enfants» assistant du haut des jardins à ce drame sanglant qui se jouait sous leurs pieds. Jamais cette poignante anxiété ne sortira de notre souvenir.

Le palais Médici» appartenant à la France» avait été ravagé comme la villa Borghèse et tant d'autres, par les républicains. Ces vandales avaient eu la cruauté de briser jusqu'aux oeuvres des pauvres artistes» qui perdaient ainsi plusieurs années de travail et de ces inspirations qui ne reviennent pas. Nous avons vu ces malheureux jeunes gens» adorés de la population romaine» et qui ne s'étaient jamais mêlés aux luttes politiques» pleurer de douleur devant leurs statues et leurs tableaux mutilés. Cette barbarie ne fut pas un des moindres raffinements des démagogues.

S'étaient encore réfugiés au palais des grands prix de Rom quelques jeunes gens qu'un moment d'exaltation avait attirés à Rome» où ils avaient accepté des grades dans l'armée repu* blicaine» mais qui l'avait abandonnée» revenus de leur erreur» et n'avaient pas voulu tirer sur le drapeau de leur patrie* Parmi ces Français» il y avait un ancien chasseur d'Afrique» décoré de la Légion-d 'Honneur, dont Avezzana avait voulu faire un colonel d'état-major de la République» et qui avait décliné celte honte.

Les élèves français du récole de Rome et leur directeur ob-

— 18ft —

tinrent avec les plus grandes difficultés Tautorisationde quitter la ville après la journée du 50 avril; ils prirent la route de Florence et furent assez heureux pour ne pas tomber entre les mains des Garibàldi. Malgré le laissez-passer des triumvirs, ceux-ci leur eussent très-certainement fait un mauvais parti. Quant aux autres Français, diplomates, écrivains, artistes, né* gociants, propriétaires, ils restèrent prisonniers de guerre dans la ville. L'auteur de ce livre parvint pourtant, grâce au comte Rampon, au lieutenant-colonel de génie Leblanc et à M. Mercier, diplomate, à s'échapper de la ville, où les républicains l'avaient galamment condamné au poignard. Nous partîmes dans une calèche, avec H. le lieutenant-colonel Leblanc, le capitaine Boissonnet et M. Mercier, une nuit, et gagnâmes en poste le camp de Farmée française, non sans courir les plus grands dangers.

Les soldats français qui avaient été pris dans le guet-apens odieux dont nous avons parlé, furent, au mépris des lois de la guerre, traités d'abord de la façon la plus cruelle, la plus sanguinaire, la plus lâche par les républicains. Ce ne fut pas assez de les menacer, de les outrager, contre toutes les règles qui protègent les prisonniers de guerre, ce qu'ils n'étaient même pas, quelques-uns furent assassinés. L'un fut atteint de trois coups de feu, dépouillé de ses souliers, de son schako, de sa tunique, et traîné nu-pieds, à l'agonie, semant sou sang sur le chemin, jusqu'à une ambulance où il expira. Un autre fut mortellement blessé d'un coup de poignard, dans la rue du Corso, au milieu des huées et des injures de la plus vile populace. Un troisième eut les deux cuisses traversées d'un coup de fusil, comme il se traînait déjà blessé, dans les rues de Rome. Ce pauvre soldat fut laissé plus de huit heures sans pansement à l'ambulance!... Affreuse fut l'agonie de ces infortunés. En y pensant, l'âme en est remuée jusqu'au fond. Si encore ils étaient morts dans des bras chéris ! avec l'espérance d'être couchés au cimetière de leur village, à côté de

— if» —

oetix qu'ils avaient aimés ! Mais noo ! aMun eœur ne veilla sor leur visage glacé. Ah ! du moins, si une main douce leur manqua pour les soutenir dans le dernier pas de la vie, ils furent pleures par des larmes sincères !...

Le brave commandant Pioard fut conduit à Tbôtel de la Hinerve, lieu de débauche des cliefe républicains ^ au milieu d'une ignoble multitude couronnant la trahison par Toutrage, la lâcheté par Tinsulte»

— « Je proteste! s'écriait avec énergie cet officier; je proteste contre l'acte déloyal qui me retient en vos mains. Ce n*est pas ainsi qu'on fait la guerre ; je ne suis point votre prisonnier : tue2>moi ou rendez^moi 1a liberté! »

Les lâches lui riaient à la figure et se moquaient de ses paroles.

Ils insultaient surtout le tambour-major du 30% qu'ils prenaient pour un générai.

Les républicains, au surplus > n'en étaient poiut à leur cMip d'essai. Déjà ils avaient eu l'infamie de retenir prisonniers le colonel Leblanc et le capitaine Boissonnet , envoyés en parle* mentaires.

La journée du 30 avril eut pour résultat de fortifier Téner* gie des défenseurs de Rome et d'entraîner derrière eux ia foule des timides qui, jusque là, s'était abstenue. Les peureux se pallièrent mj, exaltés qu'ils détestaient et qui diaptaienl victoire. Un grand nombre marchèrent avec les démocrates ep criant : « Vive la République ! Mort aux Français !» qui la veille faisaient des vœux pour le triomphe de l'armée expédia tionnaire et s'apprêtaient à la recevoir aux cris de : c Vive la France ! vive les libérateurs ! vive Pie IX !» Le gouveroemeat romain ne laissa pas échapper cette occasion de fortifier ia résistance ; il déclara que tes Romains étaient îavinciblea, et l'orgueil public prit des proportions gigantesques.

f Invincibles Romains! « s'écriait le géo4ra|Av«zxamiiaM une proclamation : s une partie d« Ynm^ frw^iae, ver» 4»

heures du rnatin» a attaqué nos ti*ou|)es avec vigueur du côté de la porte Saint-Pancrace et du mur d'eoceinte du Vatic^i. Hqs braves républicains ont prouvé par des faits qu'ils étaient les dignes fils des Brutus et des Scipion. »

(c L'ennemi a été repoussé sur tous les points.

cUn nouveau Brennus nous défie démentirez-vous

votre origine?....

< Cette journée a été témoin des faijts inspirés p^rleplm grand héroïsme.

a Peuple ! tu es né libre ! Peuple ! tu as été le noaitre dit monde t

c Peuple t veux-tu accepter les chaînes de Fesdavage? >

LesdécretSyles proclamations, les avis» remarquables p^r la fureur et le grotesque» se succédaient dans les journaux et sur les murailles. La commission des barricades en publia plusieurs ; dans l'un d'eux elle disait que les Français, qui s'étaient pr<^ mis d'entrer dans Rome en vainqueurs» y étaient entrés en vaincus; que cela ne devait pas surprendre le peuple de Rorne et ferait une grande sensation sur celui de Paris» qui ne manquerait pas de se lever à cette nouvelle. On mettait les habitants en garde contre la terreur des bombes et des canonnades, en disant qu'elles font beaucoup plus de bruit que de besogne ; que leur effet et à peu près nul contre une place forte» qu'elles n'ont qu'un but : faire capituler les villes, toutes trahies par les aristocrates» par les rois et par les généraux du parti modéré ; puis on ordonnait aux marchands de tenir constamment leurs boutiques ouvertes, cela faisant irês-bon effet, et étant en même temps fort commode. « Aujourd'hui» disaient-ils encore» nous devons fortifier le Pincio. Trouvez*vous là en bon nombre et nous travaillerons ensemble. Nous recommandons aux tirews de iouies sortes d'attendre l'approctie de leimemi qu'ils veulent atteindre. C'est un moyensûr d'wpècber la retraite et de pous donwr du relief..,., qu'ils viennent enctra aujnurr d'hui et non» verrons!»

La foule des héros se rendit aux barricades moyennant trois francs par jour payés à chaque homme.

Un autre décret de la même commission , moins trivial mais aussi superbe et de plus calomnieux, portait :

« Peuple !

« Le général Oudinot avait promis de payer en argent comptant tous les dégâts causés par son injuste agression Eh

bien! qu'il paie donc, s'il le peut, les gobeHns de Raphaël troués par les balles françaises ! qu'il répare non les torts, mais l'injure faite à Michel-Ange! Napoléon, au moins, envoyait nos chefs-d'œuvre à Paris^ et l'admiration des étrangers était pour les Italiens une compensation de la conquête. Aujourd'hui le gouvernement français envahit notre territoire et pousse son affection pour Rome au point de la vouloir détruire plutôt que de nous laisser exposés à l'impatience du terrible Zucchi et aux menaces de Radetzky et de Gioberti.

« Rome^ comme Scevola, a étendu son bras sur le brasier ardent et a fait un serment. Les trois cents amis de Scevola mirent Porsenna en fuite !...

« L'histoire romaine n'est pas encore à sa fin !

« Le Canittides barricades,

« H. Cerncscri, Vincent Gàttabeni, VlIfCBNT Càijm&si. »

Le général Oudinot avait, dans sa dépêche au ministre de la guerre, répondu aux calomnies contenues dans la première partie de cette proclamation. Si les arts eurent à souffirir à Rome, ce fut de la part des assiégés, qui s'y conduisirent en barbares» Ces calomnies, insérées dans les journaux de Rome, étaient envoyées par les diplomates anglais aux journaux de la Grande-Bretagne, (lui s'empressaient de les publier à leur

tour, afjD de dénaturer le caractère de rexpédition française. Mais cette indigne manœuvre ne put donner le change à l'Europe.

Pendant que ces choses se passaient, les chefs de la Répu« hlique trinquaient, à la démocratie, en buvant du Champagne qu'ils ne devaient pas payer, à l'hôtel de la Minerve. Ils s*eni* vraient de liqueurs après s'être enivré de sang et d'orgueil. Ils finirent par se prendre réellement au sérieux et se crurent d'invincibles héros, à l'exemple de ces éternels menteurs qui finissent par ajouter eux-mêmes foi à leurs impostures à force de les répéter.

Ils avaient, sur l'invitation des frèies de Paris, changé de tactique vis-à-vis des prisonniers français. Après les avoir maltraités, ils les accablèrent de perfides avances, les appelant leurs frères de propagande républicaine et leur offrant de l'argent et des grades s'ils voulaient consentir à passer dans leur camp.

— € Vous n'avez rien à craindre, dit Mazzini à l'un des officiers français, vous pouvez compter sur tous les égards qui vous sont dus ; nos amis de Paris désirent qu'une confraternité commune s'établi«se entre nous.

— € Je suis au-dessus de la crainte ; j'ai rempli mon devoir. 1

Ce fiit la réponse du prisonnier.

Les soldats étaient en butte à toutes les séductions; au chevet des malades s'étaient installées de prétendues scnirs de charilé, felle que la citoyenne princesse Belgiojoso, et de prétendus prêtres, tels que Gavazzi ; les premières, agissant par les oa-» rcsseset la prostitution , sollicitant les prisonniers aux impuretés ; les seconds, par la duplicité et la ruse. Parmi ces infortunés se trouvait un Breton fidèle, c'est-à-dire un catholique, un royaliste, ennemi des républicains et des athées. Assiégé à son lit de souffrances par une Messaline de la démocratie:— .« Laissez-moi, lui disait-il, en usant ses dernières forces à la repousser ; laissez-moi mourir en paix. »

Avant d'expirer» il dit ces belles paroles : -~ c Mon père 3e consolera en pensant que je suis mort pour la.cause du pape. » Les Bretons sont un peuple pur^ parce qu'ils ont conservé la foi.

Ce fut donc en vain que les démocrates essayèrent, par tous les pièges possibles, de provoquer la trahison parmi les prisonniers français. Tous les repoussèrent avec indig»aitîon. Dans les temps de discordes et de ténèbres, le soldat est comme le prêtre, toujours fidèle au devoir. Au milieu de la confusion des idées et de la mêlée des doctrines, il ne perd pas des yeux un point fixe, son honneur et son salut, le drapeau. Le bataillon traîtreusement entraîné à Uome, dès qu'il s'aperçut qu'il y était seul, s'était refusé à toutes les sollicitations. Ni les promesses , ni la volupté ne purent amollir son courage. Les patriciennes de Rome tombées , avec leur présidente, la princesse de Belgiojoso, au plus bas degré de l'avilissement , eurent beau offrir à ces braves gens de se prostituer à eux, ils refusèrent leurs caresses et la honte. • Honneur et fidélité au drapeau , c'était leur devise. Là oii est le drapeau, est la patrie du soldat.

D'autres troupes catholiques s'approchaient, dont le dévoûn^ent à la cause du saint pontife n'était pas moins profond.

C'étaient les Espagnols et les Napolitains; les premiers montaient une escadre commandée par le vice-amiral Bustillos, composée des frégates le Cartes et la Ville de BUbao, des vapeurs de guerre le Léon et le Vulcain^ et du bateau la Bù dassoa. Ces navires» arrivés devant Terracine, se rangjbrent en bataille et allaient entamer le feu, lorsque le drapeau de la République fut remplacé sur les forts par le drapeau blanc, celui des parlementaires. Deux officiers se rendirent à terre pour déclarer aux habitants, que les troupes espagnoles, venues pour rétablir la papauté dans ses Ëtats, demaiiddient à 0ébar<)uer, assurant les bonaêt«8 ^eos d€ Uhv protocU^Qt Les

habitaots de Terracine s'empressèrent d'arborer le d^r^^i^eiiw de Sa Saioteté, et las Espagnols débarquerez. Us commenr cèrent par s'emparer des forts, au nom du pouvoir l^^timet non comme des conquérants, et eurent occasion de rendre ufi signalé service à Tarmée du roi de Naples, en détruisant uf^ mine préparée contre elle sous le chemin qu'elle devait prendre, près la tour Grégorienne. Cette colonne e)^pédItionaaiiBp fut rejointe, à quelque temps de là, par le général Corddva, commandant en chef, amenant un renfort de quatre mille hommes.

De son côté, le roi Ferdinand II entrait, dans le même h^ dans les États romains, à la tête de son armée fidèle*

Les républicains se trouvaient donc cernés dans Borne; leurs proclamations n'en furent que plus furibondes*

— c Nous avons vaincu nos premiers assaillants, s'Àviaieitt les triumvirs, nous serons vainqueurs de^ seconds ! » Et jil; continuaient, en accablant le roi des D^ux-Siciles des fim grossières injures^ Cet illustre monarque, tieqiu en grande es* time par les cœurâ pieux, avait bien mérité par son courage e( ses vertus, la haine sauvage des républicains. Il les avail vaincus; il était adoré de &on peuple ; il était l'hôte oie Pie I)^« C'était assez. Un des triumvirs se livra au sujet delà journée du 30 avril, et en apprenant l'invasion des Napolitains, Ji un misérable jeu de mots qui eut un immense succès à Rome, dans les tavernes et dans les barricades. — c Nous avons plumé et mangé le cof, dit-il ; nous rôtirons et mangerons le

Les républicains chantent victoire et envoient la menace et l'injure à tous leurs ennemis. Ils ne s'appellent plus entre eux que HËROS, invincibles sauveurs de la fiairie. Ils se com« plin^ntent ;nutuellement et mutuellement s'admirent. Us se décernent les uns les autres des eouroones* L'ex-princ^ d« Casino, qui ve sigte plus que comme ceci : Le cùoym C'^L. Bmaparte, adresse des remerciments et des £âicitati9ns ats

triumvirs : — t Citoyens , leur dit-il au nom de la Chambre, FÂssemblée a juré naguère de sauver la République, et la République sera sauvée, puisque des âmes si généreuses que les vôtres, concourent avec tant de patriotisme à Taccoroplissement de son serment. »

Hs déclarent tous avoir bien mérité de la patrie; ils ont le délire de Torgueil ; ivres d'eux-mêmes, ils se croient Dieu et s'adorent comme tels.

La commission des barricades redouble d'ardeur pendant la trêve que lui laissent les assiégeants ; elle promet le grade de capitaine à tout aventurier qui réunira dix hommes au moins; celui de chef de bataillon à celui qui en réunira cinquante; à tous ceux qui défendront la République, des terres, de l'argent, des honneurs. Elle envoie, pour les soulever, des émissaires dans les provinces où l'on peut parvenir sans tomber entre les mains des Français, des Espagnols ou desNapo^ litains; elle engage les patriotes de tous les pays à accourir en armes à Rome. Elle prépare tout pour une résistance désespérée; à chacun elle assigne son poste; elle promet trente écos de prime à tout forgeron ou autre citoyen qui confectionnera des tribolis, machines de guerre d'une invention nou-> Telle. Elle défend de placer dans les rues d'autres drapeaux rouges que les siens, ces drapeaux devant indiquer les rues réservées à l'artillerie et à la cavalerie. — c Dans toute autre rue, s'écrie-t-^lle, faites des barricades à votre guise, de manière cependant qu'il puisse toujours passer un homme à che« val. Du reste, ramassez des pierres et tenez-les prêtes : toute pierre qui terrassera quelque séide de la tyrannie deviendra une pierre précieuse. Que les dames romaines surtout réunissent ces pierres inexorables, etc. »

Quelques dames romaines s'unirent en effet aux filles per-« dues pour accomplir ce travail.

La commission des barricades s'entend ensuite avec La« vîron, Français déshonoré, chassé de sa patrie qui l'a conspué.

et qui a été chargé pftr le ministre de la guerre d'orgaoiaer une légion étrangère.

C'est la commission des barricades qui dirige toutes les opérations. Elle rend des décrets et inonde la ville de ses procla^ Qiations incendiaires et orgueilleuses. Elle s'écrie :

— « Que, pour quelque temps, Tinsurrection devienne l'état normal du pays, la vie de tout patriote! Que les tièdes aient pour punition la honte, et les traîtres la mort! De même que la République fut grande pendant la paix, qu'elle soit terrible pendant la guerre!.. » ^

Ces paroles de terreur sont le signal de nouveaux crimes* Trois paysans sont assaillis par une bande de brigands qui veut s'emparer de leur argent et de leurs vêtements ; ils résistent.

— « Ce sont des jésuites ! » s'écrient les voleurs.

— c Mort aux jésuites ? » hurle la vile multitude.

Les malheureux sont entourés, pressés par les républicaùis. Ils offrent de prouver qu'ils ne sont pas prêtres... vaines paroles ! ils joignent les mains, ils supplient. . . ils parlent de leurs femmes , de leurs enfants ; ils.implorent les tueurs au nom de leur mère, au nom de Dieu, qui voit les. crimes et les punira au jour du jugement dernier... tout est inutile !.. Les tigres restent sourds aux accens de ces voix désolées... Tout à coup, une créature immonde, une femme s'approche d'eux, etdéta^ chant le poignard qui retient ses cheveux, le plonge successivement dans la poitrine des trois hommes, contenus par des forcenés. Alors commence le plus affreux spectacle de férocité que des cannibales puissent offrir. Les trois victimes sont tuées à coups de haches, de sabres, de couteaux; les assassins, se partagent les lambeaux tout palpitants et tout chauds de leurs cadavres ; ils les profanent et se lavent les mains dans leur sang!.. Ils portent ensuite ces morceaux de chair humaine dans le Tibre, oii ils les jettent, après avoir égayé la route en parodiant les augustes chants que l'Eglise de Dieu consacra à ses enl'^nts trépassés î*.

Ge mme épouvantable, eoamiis en pliin jour dam les niw de Rome, fit pâlir les plus résolus. Il y eut des républicain» etne-niéintô cpii le Uâmèrent. Le triunvviBrat ne s'en émut que ]fiédio«refnent.

Dans une de ses proclamations» il (jùatifia ces forfaits qui dépassent toute ereyance, de <x graves déiordres. » Et ce fut tMt. Lui-^nèoie eu avait commis bien d'autres> vraiment! sam compter ce qa'il préparait !

Quels hommes ! quelles mœurs! La corruption effrontément pratiquée, comme l'escroquerie et la concussion, le viol et te pîlh^e marchant le poignard à la main, cela ne leur suffisait {MB* Il lenr fallait des a^assinata publics, en plein midi* Ce n^était plus dans les arrêts des tribunaux criminels qu'il fallait chercher le tarif de la moralité publique, c'était dans les régions usurpées du pouvoir. Il n'était pas un crime, pas une bassesse, pas un opprobre qui n y eût Isâssé son empreinte. Pour qu'un pareil amas de hontes et d'horreurs se fût accumulé à R(Hne, il avait fallu que la révolution y eut appelé tous les vices, toutes les ignominies humaines* La démocratie fou-» hit aux pieds tous les sentiments de religion, d'honneur, de délicatesse, de droit, de liberté, de justice et de morale, que son ^but est , dit elle , de détruire, et sur leurs ruines les F^bKeains s'écriaient : « Nous sommes les maitres ! »

Tous ces crimes ne sont pas de vaines accusations, des hypothèses, mais des vérités palpables, des faits physiques, mKtériels, acquis à l'histoire, confirmés par de nomb«*eux et irrécusables témoignages* Les républicains savouraient la ter-* peur avec une rage froide, avec une joie féroce.

Les soldats des cwps francs continuaient à exercer les dernières violences contre les habitants, dont ils pillaient les maisons, qu'ils maltraitaient, qu'ils arrêtaient et même égor* geaient quand la fantaisie leur en prenait. Ce brigandage avait prisse telles proportions que le ministre de la guerre et les triumvirs s'en plaignirent dans plusieurs friroclamatioBS» Bs

avomut que eéd actes de seatidah, dé 50^^^^^^ et de cupidité perdent b République; Sterbini lut-même déclare que des bandes de voleurs pillent les propriétés particulières et nationales et dévastent les monuments, que le cri universel dans Rome est mort aux voleurs, et il ajoute, en parlant de ces commcmisfes pratiques, quils semblent être payés par les ennemis de la République pour la déshonorer. 11 faut mettre ces areux en regard des accusations de vandalisme portées par lés mêmes hommes contre Tarmée française. H en résulte évidemment que les barbares étaient les républicains enfermés dans la ville sainte, et que marcher contre eux c'était travailler au rétablissement de Tordre social dans Tintérêt de l'Europe tout entière.

Les trois brigades du général Oudinot s'étalent mises en mouvement sur Rome. Elles vinrent camper, comme la première fois, à Castel-di-Guido et prirent position à la Maglîanella, sur la route de Civita-Vecchia, et à la Magliana, sui^ les bords du Tibre. Afin d'intercepter les communications de Rome du côté de Florence, le colonel Rlanchard fut envoyé sur la route, où il s'établit, à Acqua-Traversa, avec une colonne composée du 36*de ligne et de cent chasseurs à cheval. Les jours suivants, le corps d'armée se porte encore en avant, jusqu'à deux kilomètres de la place. Il occupait toutes les hauteurs, depuis la Casa-Maffei, sur la route de Civita-Vecchia, jusqu'à Santa-Passara, sur le bas Tibre. Les soldats étaient assez disséminés sur cette ligne, ^ qui n'avait pas moins de 6,000 mètres, mais leur valeur était suffisante pour triompher des assiégés, si ceux-ci avaient eu Taudace de venir les attaquer, ce qu'ils se gardèrent bien de faire. Enfin, le général en chef avait transporté son quartier général à la villa Santucci sur la via Portuense, à 3,S00 mètres de la porte Portese.

Apprenant que les hostilités allaient recommencer, les diplomates français, qui n'avaient pas quitté Rome, décidèrent qu'il était urgent de prévenir te général en chef de Tétat des

esprits et de l'informer des formidables préparatifs de défense qui avaient eu lieu, ainsi que des renforts qu'avaient reçus les assiégeants. Cette mission périlleuse et délicate fut confiée à M. Mangin, qui la remplit avec une intrépidité tenace. Il fut d'abord trouver le général Lante, qu'il connaissait, ainsi que M. Galvagni, son aide-de-camp, auquel il était attaché par les liens de l'amitié. M. Gai vagni était en même temps directeur de la police. Ce n'était point un scélérat comme les autres. M. Mangin les supplia, dans l'intérêt de Rome même, de lui procurer les moyens de se rendre au camp français, afin de conjurer, sUl le pouvait, une nouvelle attaque. Adressé à Maz* zini, M. Mangin lui fit la même demande. Mazzini lui répondit avec hauteur : — « Votre démarche nous importe peu, Monsieur; nous avons prouvé à l'Europe entière que Rome ne craignait pas la France ! Nous avons défendu aux Français de s'approcher de nos remparts; nous saurons faire respecter cette défense! Rome est la ville éternelle, malheur à qui la touche! »

Oui, malheur, trois fois malheur aux républicains qui ont souillé la ville éternelle!...

M. Mangin fit des objections; Mazzini consulta ses collègues. Enfin, il consentit 5 lui donner un laisser-passer. Mais, soit que, en même temps, le Génois ait donné secrètement l'ordre qu'on l'assassinât, soit que la responsabilité de ces violences doive retomber sur la garde civique, toujours est-il que des soldats de cette garde , qui se trouvaient sur les remparts au moment oii le courageux jeune homme allait les franchir, tirèrent plusieurs coups de fusil sur lui, quoiqu'il eût arboré, au bout de sa canne, un mouchoir blanc, signe de paix que les armées civilisées ont l'habitude et se font un devoir de respecter. Néanmoins, M. Mangin voulait continuer ; le cocher s'y opposa, en lui disant : — « Rentrons en ville, Monsieur; il est possible que votre métier soit de vous faire tuer ; le mien e§t de vivre pour ma femme et pour mes enfants, • Le capi-

taîne d'état^major que Ton avait douné pour compagnon à M. Mangin^ pour le protéger contre les brigands sçcialistes, appuya l'avis du cocher : — « Vous le voyez, Monsieur, dit-il; nous nous ferions tuer ici sans profit ni gloire; rentrons dans Rome. »

Il était environ sept heures du soir, la nuit se faisait.

— (c Eh bien ! soit, fit M. Mangin ; nous recommencerons demain ! »

Il tint parole. Le lendemain, ils reviennent par la porte An« gelica, mais au moment où ils atteignent la Malagrotta, ils se trouvent tout à coup assaillis par un détachement de partisans de la bande Garibaldi. Les fusils s'abaissent sur la poitrine de M. Mangin, et l'un des assassins les plus farouches de ce temps, qui se fait appeler le colonel Masma, le menace de le faire fusiller. C'est en vain qu'il montre le laisserpasser de Mazzini. Ce que veulent ces génies du mal, ces défroqueurs de 93, qui se sont levés pour une nouvelle Jacquerie, c'est son habit, c'est son portefeuille, c'est sa montre, c'est son argent, Garibaldi survint sur ces entrefaites; il était mieux disposé que d'ordinaire^ il voulut bien lui épargner le dernier supplice, et ne pas le dépouiller, mais il lui enjoignit de rentrer dans Rome.

M. Mangin ne se découragea pas. Il fut trouver encore une fois le triumvirat , raconta ce qui s'était passé y insista pour avoir un nouveau sauf-conduit, et se remit en route pour la troisième fois, après l'avoir obtenu. Il accomplit ainsi^ à force de persévérance, la mission d'humanité qu'il s'était imposée. Il trouva le général en chef disposé à accueillir toutes les propositions conformes à la dignité de la France et aux intérêts de la souveraineté pontificale, mais en même temps décidé à hâter les opérations du siège, convaincu que les temporisations étaient on ne peut plus fâcheuses. Mais déjà s'approchait un pitoyable diplomate, qui devait retarder le plus fâcheusement l'exécution des mesures vigoureuses, compromettre l'honneur

et lat iiitëréte de la France, la stkreté et rhonnem de l'armée. Pfaiia avons nommé M. Lesseps.

Les triumyirs de Rome ne pouvant corrompre les soldats français prisonniers, se décidèrent, d'après le conseil des montagnards de Paris, à les renvoyer au général Oudinot, ainsi que le colonel Leblanc et le capitaine Boissonnet, également retenus contre toutes les lois de la guerre. Ce fut une nouvelle occasion de spectacle et de phrases sonores.

— « La générosité est la vertu des hommes forts! » s'était écrié Mazzini au conseil. Et son collègue Armellrni avait ajouté finement : — « Elle est aussi, parfois, le sage calcul dune habile politique. » Ce n'était pas autre chose. On avait espéré que la prc^agande qu'on avait faite parmi ces soldats porterait son fruit : — a Vous connaissez, dit Mazzini à la Constituante, notre décision à l'égard des prisonniers français. Nous envoyons ainsi des oprfrre^ dans le corps expéditionnaire, et nous contribuons puissamment, par cet acte, au développement de l'opinion en notre faveur , qui devient chaque jour plus forte en France. Les nouvelles de Paris sont bonnes ! »

Les prisonniers furent promenés en triomphe par la ville, et conduits jusqu'à la porte, au milieu des acclamations d'une fraternité hypocrite et des cris de: «Vive la République française! Vive la République romaine! Vive l'armée française! Vivent nos frères ! » Et les Judas pressaient leurs mains et les couvraient de lâches baisers. Ces braves rentrèrent atr camp, fermes et purs comme ils l'avaient quitté. Le général Oudinot renvoya à son tour, à Rome, le bataillon de huit cents hommes qui occupait Civita-Vecchia quand il était entré dans celte place.

Sur ces entrefaîtes, arriva au camp M. Ferdinand de Lesseps, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du gouvernement français, muni d'imprudentes instructions pour traiter avec le triumvirat. I! s'était fait accompagner d'un révolutionnaire forcené, depuis longtemps membre des sociétés

secrètes^ Accursi, i^un des amnistiés de Pie IX. Cette circon« stanee indiquait assez que les sympathies de M. de Lesseps étaietnt acquises, non point à la France et à son armée, mais à la République romaine et à ses défenseurs. Sa conduite justifia de point en point cette appréhension.

L'eûtoyé extraordinaire^ venu dans l'intention déloyale et perfide de paralyser l'action de Tarmée française, était porteur de la lettre suivante, adressée par le prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française, au général Ottdinot :

« Mon cher général,

« La nouvelle télégraphique, qui annonce la résistance imprévue que vous avez trouvée sous les murs de Rome, m*a vivement peiné. J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à l'évidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une action bienveillante et désintéressée. Il en a été autrement, vos soldats ont été reçus en ennemis ; notre honneur militaire est engagé; je ne soufirirai pas qu'il reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j^ap* précie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance.

c Recevez,, mon cher général, l'expression de mes senti-* ments de haute estime,

« Louis-Nàfoléom BoNApAan. »

Pourquoi la conduite de M. de Lesseps ne fut-elle^ pas en harmonie avec eette lettre toute française ?... lie général Oudiûot répondit aussitôt au chef de r£tat :

« Monsieur le Présidetit,

<x Je reçois à l'instant la lettre que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire, sous la date du 8 courant ; je m'empresse de la porter à la connaissance du corps expéditionnaire; il y trouvera une précieuse et juste récompense de son dévouement, de sa discipline et de son courage.

« L'armée française est aux portes de Rome* Quelque vaste que soit Tenceinte de cette place» elle est entièrement investie. Bientôt nos pièces de siège seront en batterie. Maîtres du haut et du bas Tibre, à cheval sur la route de Florence, nous avons intercepté toute communication et nous avons une pleine liberté d'action.

« Dès aujourd'hui, la soumission absolue du parti qui domine Rome, nous serait infailliblement assurée, si le Moniteur du 8 n'était de nature à ranimer de fatales espérances.

€ Quoi qu'il puisse arriver, au surplus, la France sera, sous très-peu de jours^ l'arbitre des destinées de l'Italie centrale. Bientôt votre gouvernement recueillera le fruit de la politique énergique et généreuse qu'il prétend suivre et que vous lui inspirez, y^

Il en eût été ainsi sans l'intempestive et fatale intervention de M. de Lesseps, qu'on ne saurait juger trop sévèrement en cette affaire. De deux choses l'une : ou il ne comprit pas un mot de la question, et alors il fit preuve d'une incapacité déplorable, ou il trahit son devoir et son pays pour Vidée répu^ blicaine. Quoi qu'il en soit, il favorisa scandaleusement les démocrates de Rome. Les moments étaient précieux ; il n'y avait qu'une seule chose à faire : sommer les Romains d'ouvrir leurs portes, et, sur leur refus, laisser (aire l'armée française. Au lieu de cela^ que fit M. de Lesseps? Il négocia avec la révolution, n partit à Rome, et, sans l'autorisation du général Oadinot, conclut avec les républicains un «roiistice de quinze

jours, afin de leur permettre de se fortifier davantage , de recevoir de nouveaux renforts, afin aussi de décourager i'armée française. A son retour au camp, comme le général en chef blâmait cette convention dangereuse, qui paralysait son armée, cette convention qui semblait préparée d'avance à Paris dans les conciliabules rouges, M. de Lesseps répondit qu'il avait cru bien faire, et avait pensé qu'il obtiendrait l'assentiment du général. Il fit plus : il supplia le chef de l'expédition française de renvoyer à Rome un poste de quarante*cinq républicains, dont le général Levaillant (Charles) s'était emparé en poussant une reconnaissance vers la villa Pamphili. Ces prisonniers, imbus des lâches préjugés répandus contre les troupes fran-çaises par les journaux et les proclamations démocrates, se précipitèrent aux pieds du général Levaillant , les larmes aux yeux, les mains suppliantes, en lui disant :

— « Ne nous tuez pas ! faites-nous grâce de la vie !

— c Ne craignez rien, avait répondu le brave général ; les Français respectent leurs prisonniers, et ne les tuent jamais après le combat. »

Peut-être bien ces soldats se souvenaient-ils des cruautés exercées à Rome contre les Français qui y avaient été attirés par ruse, et redoutaient-ils des représailles qu'ils sentaient méritées. Toujours est-il que le général Oudinot, accédant aux vives prières de M. de Lesseps, les renvoya à Rome.

Mais M. de Lesseps avait commis une bien autre lâcheté : il avait livré l'armée du roi de Naples aux troupes de Garibaldi, en ne la prévenant pas de la suspension des hostilités, qu'il avait conclue à l'insu du général en chef, et en écartant traîtreusement les Napolitains de ce traité. Si M. de Lesseps n'eût point été désavoué , rappelé, flétri, l'honneur français aurait reçu de cette conduite sans probité une tache indélébile. M. de Lesseps, comme pour désigner les Napolitains à la haine des Romains, s'était empressé, en arrivant à Rome, afin de fortifier Taudace des républicains, et de les exciter contre les royalistes

des Deuyi-Siciles, de faire aiScher, coûtrâûreimitt à (ous^lesuMbges diplomatiques, sur tous les murs de la ville éternelle, uoe dépêche télégraphique, qui avait été adressée de Paris au géuér rai Oudinot, et dans laquelle il était engagé à faire répandre le bruit, parmi les Romains, que l'armée française ne ae joignait pas contre eux aux Napolitains.

La loi de l'honneur exigeait que M- de Lesseps s'^npressâil, avant toute chose, de faire prévenir le roi de Naptes de la nouvelle situation qu'une politique incapable lui créait.

Les Romains profitèrent de l'armistice pour terminer leurs travaux de déf^se. Celte convention dangereuse permit à de nombreux renforts d'accourir à Rome. Y arrivèrent ^ccesû* ment 450 Lombards, 2^000 hommes et une co^npagnie de y(h lontaires de Pérousa, ayant à leur tète le général RoseUi, qui fut nommé, le lendemain^ commandant en chef de toutea l«a troupes; la division du général Mezziacapa, réfugié napolitain, composée de gardes civiques bolonais, de Suisses, d'AUeçiands, de réfugiés polonais, comprenant 4,500 fantassins ; deux esca* drons de cavalerie et douze pièces de canon. .£n laissait entrer ces secours à Rome par son armistice, M. de Lesseps prolongeait la lutte, et se chargeait, devant l'histoire et devant Dieu^ de la responsabilité du sang qui serait versé* Il ne pouv^^it penser que la suspension des hostilités amènerait une $olttti(W pacifique, quand il était visible pour tout le monde que ce n'é» tait pour les républicains qu'un moyen de se fortifier davantage contre les armées catholiques. La complicité de M. de Lesseps avait augmenté Tactivité des assiégés. Ce secours inespéré Les comblait de joie et leur donnait l'assurance de Ja victoire. Qu'il se trouvât dans Varmée française un général aussi bon patriote et aussi bon chrétien que M. de Lesseps, et les soldats français mettaient la ctosse en l'air, en acclamant la République romaine !

Ainsi encouragés et pleins d^espoir, les républicains défiaiwC insolemment Tïiurope cathoiû{U9* L'Autriche deyant Bologaet

— je?--

TEspagne à Terracine, Naples à Âtbano, la France aux porter de la ville éternelle n'excitaient que le dédain des inmneiUes.

— € L'Espagne, s'écriaient lestriumvirs, nous envoie aussi, ^n langage hautain, suivant son habitude, un insolent défi ; le chorus est donc complet. L'Autriche , la France , Naples et l'Espagne recomniencent l'histoire des temps anciens, et ré* pondent à l'appel d'un pape!

<c Qu'ils soient contre nous trois ou (quatre, peu importe ! Rome ne déviera pas de son ferme dessein! II y a trois siècles et demi que ces superbes agresseurs trouvèrent une Italie mourante; aujourd'hui, ils trouvercoit une Italie qui rugit, l'Italie du peuple! »

Le fait est que les bêles féroces enfermées dans Rome rugissaient énormément. Us chantaient d'odieux refrains de sang, entre autres l'hymne de Maggazzari; ils travaillaient aux baN ricades avec énergie, çt buvaient avec ardeur. Le soir, la ville était illuminée ; ce peuple avait la fièvre , le délire, il ne s'appartenait plus. Pour que son exaltation ne fléchit pas, c'était chaque jour de nouveaux spectacles, de nouvelles fiy;es« et puis des batailles gagnées*... en parades. Un matin le journal officiel du gouvernement annonça que les troupes romaines venaient de tailler en .pièces Tarmée napolitaine. Elle n'en avait fait qu'une bouchée. Le peuple ^it invité à se rendre à la porte de Saint-^Jean-de-Latran oh les nombreux prison- * niers, les canons et les drapeaux pris à Pennemi n'allaient pas manquer d'arriver. On attendit en vain, he Moniteur du lende main fut contraint de démentir réyéneraent. Il n'y avait eu qu'un engagement insignifiant à Palestrina. Les triumvirs imaginèrent, pour consoler le peuple de celte déconvenue, de décréter propriétés de la République le cou vent de Saint-S^ivestre ainsi que tous les hôpitaux de Borne et des jM'ovinces.

Le lendemain, la statue de Pasquin parla encore UM fois le langage de la vérité. On y lisait cette affiche ; « Réjouis-toi, bon peuple ! Par^toi ^^ ton dénier habit ik

fête, dépense tes dernières haïoques pour illuminer ta maison, entonne, en signe d*allégresse, ton chœur de guerre : « Plus de pape ! Plus de roi! »

> Réjouis*toi, ô bon peuple! car ceux qui ont remplacée pape et qui voudraient se substituer aux rois, t'accorderont une liberté.si grande, qu'après avoir pris ton dernier écu, ils te laisseront celle de mourir de faim !

» En attendant, sois reconnaissant, ô bon peuple ! autant qu'ils se montrent généreux et justes. A eux, les palais de ton pape et de tes cardinaux, de tes princes; à eux les bon* neurs et la fortune; à toi, les coups de fusils, les hôpitaux et la misère ! Réjouis-toi donc, ô bon peuple ! »

Le peuple s'assembla autour de cette affiche et la lut. II sentait bien qu'elle contenait l'amère expression de la vérité. U eut un moment d'hésitation; un éclair de remords passa dans son âme; mais un chef démocrate vint^ qui arracha l'affiche, fit un discours et entraîna la foule au travail de la défense. On rit de Pasquin; mais, au fond, ce rire était triste, il était douloureux.

C'était surtout aux Napolitains, Italiens comme eux, mais restés fidèles à la papauté et à la monarchie , que les républicains, les athées de la Péninsule en voulaient. Tous leurs journaux exprimaient, contre eux, les sentiments de la plus grande

animosité. Ils écrivaient au Nazionale de Florence :

€ Les Napolitains sont à Velletri; ils marchent sur Rome! Qu'ils viennent; nous les attendons f Nous leur préparons des logements pour l'autre monde ! »

Une autre correspondance s'exprimait ainsi :

« I.ies Napolitains sont quatre mille cinq cents, commandés par Zucchi, et six mille, commandés par un général suisse. Soyez persuadés que nous combattrons contre eux, avec plus d'énergie encore que contre les Français, parce que tous les Italiens ont beaucoup plus de comptes à régler avec les Napo-

litains, et que nous savons combien seraient pires les consé^ quences d'une victo'u*e vemjportée par eux. »

Ces correspondances étaient cependant forcées de recon-naître qu'en plusieurs endroits, et notamment à Frosinone» les Napolitains avaient été reçus au milieu des acclamations.

De nouveau, on vint dire aux Romains que le roi de Naples avait été battu par Garibaldi; c'était un mensonge. La journée avait été chaude, il est vrai ; mais Ferdinand II s'était volontairement retiré, avec les honneurs de la guerre.

Son armée, commandée par lui-même, forte de neuf mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers et cinquante-quatre bouches à feu^ avait pris ses positions près d'Albano.

En présence du refus de coopération de Tarmée française, de la convention de M. de Lesseps, arrêtée sans même qu'il en eût été prévenu, et dans la prévision d'une révolution nouvelle en France, le roi des Deux-Siciies, d'ailleurs rappelé à Gaëte par le Saint-Père, résolut de se retirer dans ses États; c'était une prudente résolution. L'armée napolitaine commença son mouvement de retraite le 17 mai. Le roi était resté bravement à l'arriëre-garde , pour faire face à Tennemi en cas d'attaque. Le 18, Tarmée royaliste arriva à Velletri. Comme elle allait continuer sa marche sur Terracine, elle fut attaquée, le 19, par Garibaldi qui, profitant de Pinae* . tion imposée aux Français par M. de Lesseps, s'était avancé sur Yelletriy par Palestrina et Valraontone, à la tête de treize mille homoies. Ferdinand II, manœuvrant habilement de façon à n'être point coupé, accepta le combat, qui fut sanglant, et dans lequel les troupes républicaines conservèrent l'avantage de l'attaque. Garibaldi faillit tomber au pouvoir du major Colonna ; ses bandes se battirent aux cris de : « Vive la République! » comme les troupes napolitaines, aux cris de : a Vive le Roi ! » La bataille fut chaude et, des deux côtés, très-acharnée. Le roi, les princes ses frères, et son état« major» payèrent intrépidement de leurs personnes. En vain,

T. !!• it .

le général RoselH» à la tête de quatre raille hommes, vint att secours de Garibaldi; ces nouveaux assaillants furent re« poussés par le canon. En somme, les républicains échouèrent dans leur tentative d'empêcher les Napolitains de repasser leur frontière. Ils la franchirent, enseignes déployées et musique en tête.

Le gouvernement de Rome appela cette expédition, une éclatante victoire ; les esprits s'en exaltèrent encore davantage, et Ton continua, en chantant, à tout préparer pour une vigoureuse défense. Le triumvirat se vengea de cette victoire, en décrétant la confiscation des biens que le roi des Deux-Siciles possédait à Rome et dans les provinces.

Le ministre de la guerre Avezzana, publia une proclamation glorieuse qui, pour qui connaît les faits, a tous les caractères d'une immense plaisanterie : — c Invincibles Romains, disait-il, citoyens hérorques! Soit que vous veilliez du haut des tours à la défense de la ville, soit que vous alliez sur les champs de bataille, vous êtes invincibles ! Vous avez avec vous Dieu et votre droit.

» La république romaine sera bientôt italienne! c'est la cause de Tltalie qui se défend à Rome ; ici, versent leur sang des hommes venus de tous les points de l'Italie. La religion de Funité italienne, de la République italienne, reçoit la consécration du sang dans les plaines témoins de vos triomphes, etc. »

Le général Roselli avait envoyé, du champ de bataille même, un bulletin à la Constituante. Cette pièce , curieuse par sa mauvaise foi, ne fait que corroborer ce que noua avons dit, malgré la perfidie de sa rédaction :

Page 1