ÀMBROISE DEVANT LE TYRAN EUGÈNE
En effet, avec Eugène, le paganisme commençait à relever la têle; car ce roi de théâtre n'était chrétien que de nom. Ami intime de Symmaque, il avait conservé pour les fables du paganisme le culte puéril des beaux esprits d'alors. Le païen Flavien , préfet du prétoire , grand ami d'Arbogast , vint lui demander de confiance le rétablissement de l'autel de la Victoire et la restitution des biens enlevés aux temples. L'affaire s'arrangea. Un compromis habile restitua les privilèges des sanctuaires païens, non aux prêtres eux-mêmes, mais à leurs partisans les plus considérables, avec liberté d'en faire tel usage que leur conseillait leur religion. Il ne fut pas fait nommément mention du rétablissement de l'autel de la Victoire, mais il fut implicitement compris dans le décret. Les païens ne demandaient rien de plus. La députation du sénat revint toute triomphante de Gaule en Italie, où Eugène se disposait à aller recueillir le fruit de ses bienfaits.
Aussitôt qu'il connut l'approche de cet apostat, Ambroise quitta publiquement la ville de Milan. Il lui avait toujours répugné d'avoir avec le rhéteur couronné d'autres relations que celles commandées par sa charge '. Mais en présence de ses actes de paganisme flagrant, il crut le silence impossible, et il lui écrivit une lettre énergique, où il faisait valoir les droits sacrés de la foi, en sauvegardant ceux de sa propre dignité. Il ne lui refusait pas le titre d'empereur que lui avait conféré le suffrage de l'armée , alors seule puissance appelée à faire ou à défaire les princes. Mais, se considérant moins comme le sujet, d'un homme que comme le prêtre de Dieu et le défenseur de l'Église, il notifiait à Eugène la véritable raison de son départ de Milan et le mobile surhumain
i Ubi causa emersit oi'ficii mei, et scripsi et rogavi. ( Ambros. Epist. lvii, n. 12.)
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de toute sa conduite : « Je crains Dieu, disait-il, et je ne crains que lui. Ce n'est pas ma coutume de mettre la faveur d'un homme au-dessus de ce que je dois à Jésus-Christ mon Seigneur '. »
Ici Àmbroise déroulait la suite de ses luttes contre le paganisme : il rappelait que, depuis le commencement de son épiscopat, il avait combattu contre le rétablissement de l'idole de la Victoire dans la curie romaine. 11 ne redoutait pas davantage d'élever la voix devant le nouveau souverain, au nom du Roi suprême des cieux. « La puissance impériale est grande, écrivait-il; mais combien plus haute est la majesté de Celui qui voit le fond de l'àme, sonde le secret de la conscience, connaît toutes choses avant qu'elles s'accomplissent, et entend les plus profonds battements de nos cœurs. Vous ne souffrez pas qu'on vous trompe , et vous prétendez tromper Dieu ! — Mais, me direz-vous , telle ne fut pas mon intention. — Alors votre devoir n'était-il pas de fermer l'oreille aux sollicitations dont vous étiez l'objet, et d'opposer une résistance opiniâtre à l'injure qu'on voulait faire à Dieu 2 ? »
« Sans doute libre à vous de répandre vos dons sur qui bon vous semble. Nous n'avons rien à voir dans vos libéralités; nous ne sommes point jaloux de ces prérogatives ; mais nous sommes auprès de vous les représentants de la foi , et nous la défendrons. Du reste, croyez bien que personne ne se trompera sur votre dessein en vous voyant restituer les anciens biens des temples à quelques-uns de vos favoris. On considérera moins ce que vous avez fait que ce que vous avez voulu faire... Tout empereur que vous êtes, vous n'en devez pas moins obéis-
i Secessionis mihi causa timor Domini fuit; nec pluris facere cujusvis hominis quam Christi gratiam consuevi. [Epist. Lvn,n. l.j
2 Etsi imperaloria potestas magna sit, tamen considéra, Imreralor, quantus sit Deus, etc. [lbid., n. 7.)