DES ÉTRANGERS
Caractère des dernières années d'Ambroise. — Déprédations et misère sous le règne d'IIonorius. — Douleur qu'en éprouve Ambroise. — Ses homélies sur Naholh : écrasement du pauvre ; émigration ; vente des enfants par leurs pères. — Ambroise prêche la charité.
Ambroise donne asile à un homme condamné aux bêtes. — L'asile est violé. — Réparation faite par Stilicon. — Ambroise guérit un des officiers du ministre. — Il guérit aussi le tribun Nicentius.
Ambroise découvre les corps de saint Nazaire et de saint Celse. — lis sont transférés dans la basilique Romaine. — Deux sages viennent de la Perse pour entretenir Ambroise. — La reine des Marcomans lui demande conseil.
Nous entrons dans les dernières années de la vie d' Ambroise. Elles n'appartiennent presque point aux affaires extérieures ; mais elles sont tout à Dieu , à son Eglise et aux âmes. Plus que jamais la politique s'etïace devant la religion; et, dans cet apaisement de toute passion terrestre, dans ce détachement résigné de toute chose créée, si splendide qu'elle soit, il faut reconnaître le signe que le
soir lie la vie est venu, que le temps s'évanouit, et que rétcrnité approche.
Le commencement du règne des fds de Théodose , Ilonorius et Arcadius, n'était pas de nature à faire rentrer Ambroise sur la scène politique. L'empire était en proie aux intrigues jalouses des deux ministres rivaux, Rufin et Stilicon; bientôt à leur suite on vit plusieurs milliers de fonctionnaires et d'eunuques se ruer à la curée des charges publiques dans les provinces, qu'ils réduisirent aux dernières horreurs de la ruine et de la faim. Partant de cet exécrable principe de l'absolutisme que tout est à l'État, et que l'État est à l'empereur, unique propriétaire des biens de ses sujets, les courtisans impériaux justifiaient leurs exactions par l'omnipropriété de leur divin César. Toutes les violences étaient bonnes pour assouvrir la faim du très-sacré Trésor, ainsi que l'appelait encore l'idolâtrie romaine *. Mais alors commence la désolation universelle : les cultivateurs abandonnent des champs qui ne produisent plus assez pour payer l'impôt; le colon que l'on attache forcément à la glèbe prend la fuite à son tour, pour se soustraire à un labeur qui n'est plus rémunéré. Le curial luimême, ou percepteur de l'impôt, n'a plus d'autre ressource que celle d'émigrer, pour n'être pas contraint à verser au fisc, de ses propres deniers, ce qu'il n'a pas reçu de ses contribuables. Les habitants des provinces désertent le sol romain et appellent les barbares; partout le désert reprend son empire, que personne ne lui dispute plus. Un décret d'IIonorius ne compte pas moins de 133,514 hectares abandonnés, dans la seule province de Campanie , si naturellement fertile-. Des villes tombant en ruine, des
l'Sacratissimum serarium. (V. sur ce système de fiscalité, M. Ozanam, la Civilisation au v« siècle, leçon VI, p. 193.)
2 Cod. Tlieodos., De Annona cl tribal., ann. 412, et De Indulg. tributor., ann. 3'J5. — l^ar un de ces décrets, le rapport des terres iu-
mendiants sur toutes les places , des brigands sur toutes les routes, des ronces sur toute la terre, tel est le triste tableau que présente, au lendemain du règne de Théodose , une société mourante du poison lent que le régime païen infusait dans ses veines depuis plus de quatre siècles.
L'Église était navrée de ces calamités auxquelles sa charité s'efforçait de porter remède. Nous voyons dans ce temps un concile de Carthage demander qu'on protège les pauvres, inhumainement écrasés par les ofticiers im-périaux, et qu'on leur donne des défenseurs choisis par les évèques'. Mais personne ne souffrait plus vivement qu'Ambroise de ces calamités. Ceux qui sont condamnés à vivre dans des temps de désordre et de violence savent ce qu'il en coûte de tristesses aux âmes généreuses ; le secrétaire d'Ambroise atteste que ce fut la blessure mortelle de la fin de cette belle vie. « On l'entendait, dit-il. pousser des gémissements à la vue des progrès que faisait la cupidité, racine de tous les maux. Ni disette ni abondance ne la pouvaient refréner : elle ne faisait que croître dans d'effroyables proportions , spécialement en ceux qui exerçaient le pouvoir ; et c'était à grand'peine qu'on pouvait se faire entendre de ces hommes puissants qui mettaient tout à prix. L'Italie , plus encore que les autres provinces, eut à souffrir de ces maux qui, s'aggravantsans cesse, devinrent intolérables*. »
Ambroise essaya de faire entendre la voix de la charité chrétienne aux auteurs de tant de maux. Le discours prononcé sur Naboth de Jezrael , généralement
cultes aux terres cultivées est établi à 57 contre 90 dans une province d'Afrique, à 76 contre 74 dans une autre.
1 Concil. Carlhag. m (v juxta aljos), can. 9.
2 Ingemiscebat vehementer cum videret avariliam pullulare, maxime in iis qui potestatibus erant constituti... Quee res primo omne malum invexit llaliœ, etc. (Paulin. Vita Ambros., n. 41.)
placé dans le courant de cette année 395 , est une longue plainte conntre les exacteurs de ce temps. « L'histoire de Naboth date de loin , disait Ambroise , et cependant n'estce pas une histoire contemporaine? Quel est l'homme opulent qui ne prétende dépouiller le pauvre de son petit champ , et ravir à l'indigent le bien de ses aïeux? Où est l'homme qui sache se contenter de ce qu'il a ? où est celui qui ne porte pas un regard d'envie sur le bien de son voisin? Non, Achab n'est pas mort tout entier; il renaît parmi nous chaque jour dans une race qui le perpétue. Pour un seul Achab qui tombe , vingt autres se lèvent pour le remplacer; et les biens à spolier feraient défaut plus tôt que les spoliateurs. Ce n'est pas un seul Naboth qu'on immole aujourd'hui, Naboth est immolé dans chaque pauvre qu'on écrase. Épouvantée à la vue du sort qui l'attend, la masse des hommes déserte le 'soi qu'elle cultivait; le pauvre, emmenant ses enfants, emportant avec lui ce qu'il a de plus précieux, s'enfuit vers d'autres contrées. A sa suite se traîne son épouse en pleurs comme si elle menait son époux au tombeau. Que dis-je? la mort des siens serait moins lugubre pour elle : car, perdant son mari, elle conserverait encore sa tombe pour le pleurer; et mieux vaudrait pour elle voir mourir ses enfants que de les voir, dans l'exil , condamnés à une faim plus cruelle que la mort ' . »
L'évêque , s'en prenant aux riches de la souffrance du pauvre , revendiquait le droit commun aux biens de la nature , et son discours ici devenait d'une hardiesse qui pourrait effrayer, si l'on prétendait en tirer des conclusions subversives fort éloignées de la pensée d'Am-
1 Non unus Achab nalusesl; sed, quod pejiisest, quolidio Achab natus est, et nunquam huic sseculo moritur. Si unus occidit, adsurgunl plurimi... Migrât cum parvulis paupor onestus pignoro suo, se- (|uitiir uxor illaci'\ mans, etc. {De Nabitlh cap. i, n. I; t. I, p. 56">.,)
broise. Attristés des souffrances et de l'égoïsme de leur temps , les Pères de l'Église aimaient à détourner leurs yeux de ce triste spectacle, pour les reposer sur une communauté primordiale des choses. Une seule famille , un héritage commun, une jouissance égale, et une même part de frères au banquet de la Providence, sans que nul ait le droit de cacher dans son sein ce qui est le bien de tous, tel était le plan idéal et primitif de Dieu. L'avare bouleverse ce plan par ses prétentions de jouissance égoïste. C'est ce qu'Ambroise lui reproche , et voici en quels termes l'orateur stigmatise les oppresseurs de leurs frères :
« 0 riches, jusqu'où donc prétendez-vous pousser votre cupidité? Avez-vous rêvé d'être seuls sur la terre? De quel droit repoussez-vous du sein de la nature celui que la nature a fait votre semblable ? La terre est le bien commun des pauvres et des riches ; c'est pour tous qu'elle a été créée : pourquoi vous en attribuer la possession à vous seuls? Est-ce que les anges se sont partagé les espaces du ciel? Les oiseaux parcourent toutes les régions de l'air comme leur domaine indivis ; les poissons vivent dans l'eau , leur commun élément ; et les troupeaux paissent dans les mêmes pâturages. Il n'y a que toi, ô homme, qui oses exclure l'homme du domaine universel , et , ne cessant d'étendre ta propriété , tu ne veux plus souffrir personne auprès de toi'. »
La conclusion de cet exorde est un chaleureux appel à la charité , mais non une provocation à. la spoliation. En vain donc le communisme prétendrait justifier par l'autorité des Pères son système sauvage. Avocats de la pauvreté plutôt que juges et défenseurs de la richesse, les Pères, prenant conseil des besoins de leur temps,
1 Solus tu, homo, consortem excludis... producis fines terrse, ne posais habere finitimum. {De Nabuth cap. m, n. 12.)
ô7o AMBROISE DÉFEND LES PAUVRES
ont pu dépasser le but dans leurs brûlantes invectives; mais , jusque dans l'entraînement du langage oratoire , ils tiennent pour parfaitement sacrée et légitime la propriété, dont ils condamnent l'abus, sans en contester le droit. Du reste, s'ils défendent le bien du pauvre contre le riche qui l'envahit, ils ne défendent pas avec moins de courage le bien du riche , à son tour , contre la rapacité insatiable du prince. Saint Jean Chrysostome barre la porte de l'église à l'impératrice Eudoxie, qui a usurpé la vigne d'une veuve opulente' ; et Naboth, ce martyr du droit de propriété, est loué partout dans Ambroise, comme un homme qui mérite d'être mis au nombre des saints , parce qu'il a mieux aimé mourir que de se rendre à la sommation d'un tyran-.
Souvent la perte des biens entraînait fatalement celle de la liberté. Ces cultivateurs ruinés , ces possesseurs écrasés n'avaient plus qu'une pensée , celle de se soustraire aux exigences du fisc ou aux horreurs de la faim , en se donnant un maître. Ainsi, pour la première fois dans les fastes du monde, la servitude est devenue une délivrance. A dire vrai, l'odieux trafic rougit encore de lui-même, et la loi le déguise sous le nom de Colonat et à.'Inquilinat; l'homme se vend à la glèbe au lieu de se vendre à l'homme ; ce n'est pas la servitude tout à fait , c'est le servage. Mais le nom seul diffère , et l'etïet est le même.
Enfin il y a pour un père quelque chose de plus affreux que de se vendre lui-même, c'est de se voir condamné à trafiquer de la liberté de ses enfants. Il fut donné à Ambroise d'être témoin de ces horreurs, et voici l'émouvant tableau qu'il en fait :
1 V. Metaphrast. in Vila Joan. Chi'ysost.
2 Nabulh intersanclos habetur, quia majorum suorum hseredilalem ne régi quidem putaverit esse cedendam, et lapidari maluik ne vineam suain darel in perditionem. (Ambr. in Psulm. xxxvi ; Offic. m , 9 , et in Lioam xx , 0.)
K J'ai vu moi-même le pauvre, saisi par ses créanciers, êlre traîné en prison , jusqu'à ce qu'il payât une somme qu'il n'avait pas. Sans doute le vin ne coulait pas encore assez abondamment dans les coupes du riche! Le malheureux réduit à la dernière extrémité offre ses enfants en gage, on accepte; il s'en retourne dans sa misérable demeure. Mais là, quel spectacle! Pas un meuble, pas une obole, pas une bouchée de pain, et ses enfants sont là mourants d'inanition. Va-t-il les livrer au maître qu'il leur a trouvé? Alors s'engage dans son cœur un combat déchirant entre la misère et la tendresse. La faim lui crie de les céder, la nature lui commande de les garder, et de plutôt mourir à côté de ses fils que de vivre sans eux. Il avance, puis recule : enfin la nécessité l'emporte sur la paternité, et l'amour est vaincu*.
« Mais ce père a plusieurs fils; lequel d'entre eux va-t-il livrer à l'esclavage? — Quel est celui, se demande-t-il, que mon fournisseur de blé trouvera le plus à son gré? Sera-ce l'aîné ? mais c'est celui qui le premier m'a appelé du nom de père! Sera-ce le plus jeune? mais son âge m'inspire une plus grande tendresse. Choisirai-je entre les autres?... Celui-ci est mon image, celui-là sera mon appui! Malheureux que je suis! je ne sais plus que faire, et le cœur me manque pour choisir! »
Une société est maudite quand elle outrage ainsi la nature de l'homme; et le cri des malheureux, montant vers le ciel du sein de tant de foyers désolés, appelait sur l'empire une prompte vengeance. Ambroise analysait les causes de ce lamentable état social , et il en faisait tomber la responsabilité d'abord sur les avares, qu'il accusait d'exploiter la misère publique.
Il leur disait : « Si vous voulez faire des profits , em-
1 Vidi ego pauperem duci, cum cogerefur solvere quod non habebat, trahi ad carcerem, etc. [De Nahulh cap. v, n. 21.)
ployez volrc bien à soulager les pauvres, et placez ainsi vos fonds sur la bonté de Dieu, qui les fera fructifier au centuple pour vous. Ouvrez largement les greniers de votre charité; soyez les soutiens du pauvre, les nourriciers de l'indigent, les yeux de l'aveugle, et les pères des orphelins. Vous désirez vous faire une réserve pour l'avenir? Laissez -moi vous indiquer un lieu où votre blé ne craindra pas les voleurs. Cachez-le dans le sein du pauvre , dans le réduit de la veuve , dans la main des enfants , afin qu'on dise de vous : « La louange la plus parfaite est celle qu'ils ont reçue de la bouche des enfants ^ »
L'indignation d'Ambroise, non contente de dénoncer les cruautés de l'avarice, en livre encore au mépris les -bassesses et les misères; ses ridicules mêmes ne sont pas épargnés. « J'ai connu, disait-il, un riche qui, chaque fois qu'il partait pour la campagne, avait coutume d'emporter autant de petits pains qu'il devait passer de journées dans son domaine. Chacun de ces petits pains devait suffire à sa subsistance journalière, qu'il fût rassasié ou non; car une fois qu'il avait fermé son buffet, rien n'eût été capable de le lui faire ouvrir, tant il craignait que sa provision n'en soutïrît ! — J'ai su également, par un témoin fidèle, que le même personnage ne mangeait jamais un œuf sans qu'on l'entendit s'écrier douloureusement : Hélas ! encore un poulet de moins M » La familiarité de l'éloquence des Pères permettait ces anecdotes, comme un délassement à de plus graves discours.
Une autre cause de misère, plus contagieuse que l'avarice, était le luxe effréné dont le gouffre engloutissait la fortune publique. Ambroise souffrait de voir ces patriciens dégénérés , fiers d'un nom qu'ils déshonoraient par leurs
1 Include oa in corde pain>oriim... Habes apolhecas inopuni sinus, viduaruni donios, nra iut'anliuni, etc. [De Xidiith cap. vu, n. 37.) •2 Ibid., cap. IV, n. \^.
mœurs, habitant des palais et promenant leurs loisirs dans des galeries de porphyre *, nourrissant des meutes de chiens et des troupes de chevaux , pendant que le pauvre peuple manquait de pain à leur porte. L'évêque disait : « Prétendez-vous vous grandir avec ces vastes portiques? N'est-il pas navrant, au contraire, de voir toute cette multitude de clients qui se presse dans ces parvis où le pauvre ne trouve pas de place? Vous revêtez splendidement les murailles de vos demeures, et vous dépouillez lés hommes ! A votre porte cet homme crie ; vous ne le regardez pas. Il se plaint, il est nu : vous passez, en songeant quelle sorte de marbre fournira le pavé de vos palais ! Le pauvre demande une obole , et on la lui refuse. Votre cheval ronge un frein d'or, et des hommes n'ont pas de pain! 0 riche, quel jugement vous attirez sur votre tête! Malheureux qui possédez de quoi sauver tant d'infortunes, et qui ne le faites pas! A lui seul le diamant que vous portez au doigt pourrait faire vivre un peuple - ! »
Tant de misère n'arrêtait pas la fureur des sanglants combats de l'amphithéâtre. Ces horribles spectacles, abolis sous Théodose et Valentinien II, venaient de reprendre faveur à Milan , sous la régence du Vandale Stilicon. Le nouvel empereur d'Occident, Honorius, ayant voulu fêter par de pareilles fêtes un de ses consulats , probablement celui de l'année 396, qui était son troisième, avait fait venir d'Afrique , pour cette solennité , une multitude de bêtes féroces. Le peuple milanais s'était porté en masse à l'amphithéâtre, et jamais il ne s'était montré plus insatiable de sanguinaires émotions. Le sang des animaux ne lui suffisant bientôt plus, la foule délirante demanda à
1 De Nabulh cap. xiii, n. 5o.
- Quanlum, o clives, sumis tibi judicium ! Totius vilam populi poterat annuli lui gemma servare. (/6ic?., cap. xiii, n. y6.J
grands cris qu'on fît descendre un homme dans l'arène pour comballre les tigres. Stilicon hésitait, quand Eusèbe, préfet de la ville, qui siégeait à ses côtés, lui suggéra le moyen de contenter le peuple en livrant à sa fureur un certain Crcsconius, personnage fort suspect à la police urbaine. On l'envoya chercher; mais , informé à temps du sort qui l'attendait, Cresconius s'était réfugié dans l'église. L'évêque y priait , entouré de ses clercs , quand tout à coup on voit entrer l'infortuné. Il accourt tout éperdu , se précipite vers l'autel , et l'embrasse étroitement en demandant pitié. Aussitôt les soldats &rrivent pour l'y prendre. Mais Ambroise se jette audevant d'eux, les arrête, et proteste qu'avant de s'em- }tarer de ce malheureux if faudra lui passer à lui-même sur le corps ',
C'est le premier exemple que l'histoire de l'Eglise nous fournit du droit d'asile, devenu peut-être abusif à la fin du moyen âge, mais qui, à cette époque reculée, était si précieux et si tutélaire! « Qui ne comprend combien les poursuites criminelles étaient alors irrégulières et brutales, combien de viles et violentes passions en usurpaient les dehors, et combien la justice elle-même et l'humanité avaient à se réjouir de voir la religion étendre ses mains maternelles sur un innocent éperdu, et même sur un coupable digne d'excuse et d'indulgence! »
La violence et l'arbitraire prévalurent cette fois. Les éinissaires de Stilicon étaient venus en force, et les chefs lie la cohorte étaient deux officiers de la secte arienne. Sans égards pour la sainteté du lieu et du pontife , ils se saisissent de leur victime, et l'arrachent à cet asile. Alors Ambroise, resté seul au milieu de ses clercs, se jette à son tour au pied du même autel, et là, prosterné devant la face de Dieu, il appelle son assistance avec de grands sanglots.
1 Paulin, in Vita Ambros., n. 34.
Dieu se chargea de le venger. Les émissaires de Stilicon, fiers de leur triste victoire, et pressés de jouir de l'abominable sjDectacle, regagnaient leur place dans l'amphithéâtre, au moment où l'on venait d'ouvrir les carceres et de lâcher les bêtes. Celles-ci, voyant ces hommes remonter à leurs sièges, s'élancent de ce côté, franchissent les barrières , atteignent les plus lents, jettent partout l'épouvante , et couvrent les sacrilèges de blessures et de sang 1.
On vit dans ce malheur le châtiment de Dieu, et Stilicon le premier, comprenant son erreur, alla faire réparation à l'évêque. Il paraît même que celui-ci lui imposa une longue pénitence canonique. Mais, toujours modéré dans l'exercice de ses droits ou de ses privilèges , Ambroise ne voulut pas que le droit d'asile devînt le cfroit à l'impunité et une entrave à l'action régulière de la loi. Cresconius , ayant été reconnu coupable de plusieurs crimes . fut condamné à l'exil, et ainsi furent conciliés les droits de la justice avec ceux de la religion et de l'humanité -.
Bossuet a écrit : « C'est le plus beau sacrifice que l'on puisse offrir au Père de tous les vivants que de lui sauver un de ses enfants ; si ce n'est qu'il soit de ceux dont la vie est la mort des autres, ou par sa cruauté ou par ses exemples*. » En offrant ce jour-là ce sacrifice de paix, le pontife de la charité préparait à cette vertu une plus large victoire. Moins de sept années après cette protestation, le 1" de janvier de l'an 404, dans une fête semblable célébrée en l'honneur du sixième consulat d'Ilonorius, un moine, nommé Télémaque, s'étantjeté dans l'arène, entre deux gladiateurs prêts à s'entr'égorger , tombait lapidé par le peuple; mais ce fut la dernière victime de ces luttes
1 Paulin, in Vila Ambros., n. 34.
2 Ibid.
3 Bossuet, Politique sacrée, liv. VIII, arl. iv, 7= prop.
582 MIRACLES D'AMHROISE
atroces. Le martyre de ce moine força l'irrésolution de l'empereur déjà ému des protestations d'Ambroise , et un édit de cette année supprima à jamais ces spectacles sanglants '.
Ainsi l'influonce d'Ambroise, absente des conseils de la nouvelle cour, se révélait encore par d'éclatants bienfaits ; Stilicon lui-même y recourait souvent pour lui ou pour les siens. On raconte, par exemple, que l'évêque avait guéri miraculeusement un démoniaque , secrétaire du tout-puissant ministre. Mais on découvrit bientôt que ce malheureux, abusant de la signature de son maître, fabriquait de fausses lettres , au grand préjudice de plusieurs fonctionnaires. Stilicon refusait de sévir contre lui; mais Ambroise, indigné, le chassa de l'Église, et le méchant esprit s^mpara de nouveau du misérable faussaire. « A celte vue, raconte lesecrétaire d'Ambroise, le peuple fut saisi d'une grande épouvante; ce n'est pas d'ailleurs le seul possédé du démon que nous aj'ons vu éprouver l'etïet de la parole de cet homme de Dieu -.
En effet, plus Ambroise se détachait de la terre, plus Dieu le faisait entrer en participation des puissances célestes. Les miracles accréditaient son éminente sainteté, et servaient son inépuisable charité. Un certain personnage nommé Nicentius , qui avait exercé dans la ville la charge de notaire et de tribun , s'était rendu à l'église pour les saints Mystères. Au moment de la communion, cet homme, pris depuis longtemps d'une vive douleur de goutte, se traîna à grand'peine jusqu'au bas de l'autel. Il se tenait debout pour recevoir l'hostie, suivant l'usage antique, quand Ambroise, s'approchant pour le communier, marcha par mégarde sur son pied souffrant. Un cri
1 Cod. Thood.Lox de G ladiatoi-ibas. — riyniinach. lib. X,L(ii?I.Lxviii. — Theodorel. Ilist. eccles. V, xxvi.
2 Paulin, in Ambros. Vita, n. 'i3.
lie Nicenlius avertit Ambroise de son inadvertance; aussitôt le doux évêque, désolé mais confiant, s'adressant au malade : « Allez , lui dit-il , désormais vous ne souffrirez plus. » A partir de celte heure, Nicenlius fut guéri, et il ne pouvait en taire sa reconnaissance '.
Dans le même temps le saint homme semblait plus que jamais entrer en société avec les saints du ciel; on le voyait faire de longues et fréquentes stations aux tombeaux des martyrs de sa ville épiscopale. Au nombre de ceux-ci étaient saint Nazaire et saint Celse, martyrisés sous Néron. Décapités ensemble, les corps des deux amis avaient été déposés dans un des jardins qui entouraient les vieilles basiliques de Milan^. Ambroise découvrit d'abord le corps de Nazaire. « Nous avons vu, rapporte le secrétaire du pontife , nous avons vu le tombeau qui conservait ces restes. Son sang était encore aussi limpide que si on l'eût répandu ce jour-là même. Sa tête, détachée du tronc, était conservée intacte et sans corruption. Elle avait encore ses cheveux et sa barbe comme si on venait de la déposer dans le cercueil. En même temps il s'exhala de ces reliques un parfum tel , que tous les aromates ne le pourraient égalera »
« Lorsqu'on eut exhumé le corps de ce martyr, continue l'historien et le témoin de ces faits, et qu'on l'eut placé respectueusement sur un brancard , nous nous rendîmes
1 Paulin, in ]'ita Amhros., n. 44.
2 Sur saint Nazaire el saint Celse, voyez L. Biraghi dans Datiana Hisloria, cap. vu, avec les notes 2 et 3, p. 25.
On trouve dans VAppendix des Œuvres de saint Ambroise un discours sur saint Nazaire et saint Celse, que les Bollandistes appellent œsiimaiione el fide difjnus. Plusieurs savants l'attribuent à saint Maxime de Turin. Tillemont le croit de saint Léon pape, et Butler de saint Gaudence de Brescia.
3 Vidimusenim in sepulcro sanguinem martyris ita recentem, quasi codem die fui~icl cfTusus, etc. (Paulin, in Vila Ambros., n. 32.)
avec le saint évoque Ambroisc dans le môme jardin , pour demandera Dieu de nous faire découvrir le curps de Celsc son serviteur. Nous avions remarqué que lorsquc-le saint pontife allait prier dans un lieu où il n'avait pas coutume de se rendre, c'est que là reposaient les restes ignorés de quelque saint martyr. Les gardiens de ce jardin nous apprirent d'ailleurs que leurs ancêtres leur avaient fortement recommandé de ne le point quitter, et de s'y fixer fidèlement de génération en génération , parce qu'il contenait de mystérieux trésors.
a Le corps de Celse fut ainsi trouvé, puis transporté dans la basilique Romaine ou basilique des saints apôtres Pierre et Paul. Les démons attestèrent la puissance des martyrs ; car, pendant que l'évêque faisait le discours au peuple , un possédé élevant la voix s'écria qu'il était torturé par Ambroise. — « Esprit mauvais , tais-toi , lui dit alors le pontife; ce qui te tourmente, ce n'est pas la parole d'Ambroise, mais la présence des saints ! Tu souffres de voir triompher aujourd'hui tes vainqueurs; mais pour moi, tu ne pourras me donner un vain orgueil. » — Après ces mots, les cris du possédé cessèrent , l'infortuné se jeta à terre , et garda le silence ^ »
Ces miracles, ces vertus, ce grand génie et ce grand cœur avaient porté la réputation d'Ambroise jusqu'au delà des limites de l'empire romain. Précédemment déjà, on avait vu arriver à Milan deux personnages, venus de la Perse uniquement pour entretenir l'évêque et traiter avec lui de savantes questions. Moyennant un interprète, ils eurent une conférence qui commença à la première heure du jour, et se prolongea jusqu'à la troisième heure de la nuit. Ils en sortirent pleins d'admiration pour le grand homme ; puis, pour bien faire voir qu'ils n'étaient venus de si loin que pour chercher Ambroise, les
1 Paulin, in Vita Ambros., n. 33.
sages prirent aussitôt congé de l'empereur, et quittèrent Milan pour retourner en leur pays ^
A l'autre extrémité de l'empire, les Marcomahs, descendus des bords de l'Elbe et des monts Hercyniens dans les vallées de la Bohême, avaient reçu la foi d'un missionnaire italien qui leur avait appris le nom du grand Ambroise. Émerveillée de ce qu'elle entendait dire de lui, Frigitil, reine de ces peuples, récemment convertie, fil partir pour Milan une députation d'officiers de sa cour , chargée de présents pour les églises de la ville et d'hommages pour le pontife. Elle lui demandait de lui formuler par écrit une règle de foi et de conduite chrétienne. L'évêque lui adressa une longue instruction sous forme catéchétique. En même temps Ambroise , toujours soucieux des intérêts de la patrie romaine, engagea Frigitil et le roi son époux dans l'alliance de l'empire. Le pacte venait d'être conclu , quand Frigitil elle-même se mit en route pour Milan , dans l'espoir d'y pouvoir entretenir l'homme de Dieu.
Mais il était trop tard : Ambroise venait de mourir 2.
i Paulin, in Vita Ambros., n. 2o.
2 Ibid., n. 36.