CHAPITRE I
LES COMMENCEMENTS d'aMBROISE
La famille d'Ambroise. — Son père, préfet du prétoire des Gaules.
— Sa parente, sainte Sotheris, vierge et martyre. — Naissance d'Ambroise à Trêves. — Son frère Satyre et sa sœur Marcelline. — Présages heureux de son génie. — Marcelline se consacre à Dieu. — Discours du pape saint Libère. — Mort du préfet Ambroise.
Jeunesse d'Ambroise à Rome. — Sa maison. — Auslérités de Marcelline. — Ambroise prédit qu"il sera évèque. — Ses éludes aux écoles de Rome. — Ses amis, Priscus, Simplicien. — Son union avec Satyre.
— La société païenne; maison de Symmaque. — La société chrétienne; maison de Probus. — Les jeunes chrétiens. — Ambroise, conseiller au prétoire, est nommé consulaire de la haute Italie. — Adieu de Probus.
Dans les dernières années de Constantin le Grand , un illustre patricien nommé Ambrosius fut appelé par l'empereur aux fonctions de préfet du prétoire des Gaules. Ambroise se rendit dans son gouvernement avec sa famille. C'est là que Dieu lui donna l'enfant prédestiné
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qui porta le nom de son père, et dont j'entreprends de raconter la vie'.
Les préfets du prétoire n'étaient plus, comme autrefois, les chefs militaires des cohortes prétoriennes. Mais si, depuis (luclque temps, la i)olitique de Constantin leur avait retiré le commandement des armées, toute l'administration judiciaire et civile restait encore aux mains de ces grands magistrats, qui ne voyaient personne au-dessus d'eux que l'empereur. Ils exerçaient une juridiction sans appel, percevaient les impôts, gouvernaient des provinces plus vastes que des royaumes, représentant souverainement la majesté de Rome , faisant respecter son nom et observer ses lois -.
La préfecture des Gaules était une des quatre grandes divisions de l'empire. Elle n'embrassait pas moins que la Grande-Bretagne, l'Espagne et la Gaule proprement dite, jusqu'à la frontière du Rhin.
Celui qu'on venait d'appeler à l'administration de cette immense contrée était déjà par lui-même un homme considérable. Il avait commencé par siéger au sénat, dans un rang élevé, avant que son mérite et la confiance du prince l'eussent -investi de ce gouvernement supérieur ^
i Posito in adniinislratioae prœfccturœ Galliarum pâtre ejus Ambrosio, nalus est Ambrosius {Vila S. Ambi'osii à Paulino ejus notario ad B. Aiiguslinum scripta, n. 3. — 0pp. S. Ambros. t. II, p. 2, in appendice. Edil. Bénédictin. Curanlibus J. du I'>ische et N. le Nourry. Paris, 1686; 2 vol. in-fol.
2 Zozim. Hist. roinan. t. II, 33. V. M. Naudct, Changements ditns l'empire romain, t. II, p. 330.
3 Pater illuslris Romani sanguinis prosapia oriundis e.\stitit, qui non infeiiore primum subsellio in senatu romano potitus, tutor reipublicœ ac defensor ulillimus Cœsaris est judicio prœelectus. {Panegyric. S. MarccUin. BoUand. 17 Julii. Cap. i, n. 4, p. 235.)
Ce panégyrique, que nous citerons souvent, fui prononcé au v ou vi« siècle. Le D"' Biraghi en fournil les preuves dans une noie savante de la vie de sainte Marcelline.
Le biograpbe grec de saint Anibroise nous apprend égalonionl qu'il
De plus une riche fortune conservait à la maison des Ambroises l'éclat traditionnel d'une race qui comptait des consuls au nombre de ses ancêtres. Dieu l'avait ainsi voulu, pour que leur descendant, appelé bientôt à porter la parole en son nom, la portât libre et haute, et pût traiter d'égal à égal avec les plus puissants.
Toutefois la religion était un héritage que celui-ci mettait à un plus haut prix. « Nous autres prêtres, écrivait le patricien devenu évêque, nous avons une noblesse préférable aux consulats et aux préfectures. Nous possédons des honneurs que la foi seule nous révèle, et que rien ne peut nous ravir '. » La famille d'Ambroise possédait cette noblesse. Elle était déjà ancienne dans le christianisme , et même le vieux sang romain qui coulait dans ses veines s'était récemment régénéré par le martyre. Il n'y avait pas un demi-siècle qu'elle avait donné au ciel une sainte, vierge héroïque immolée pour la foi, le 10 février 304, dans la persécution de Dioclétien. Cette vierge martyre s'appelait Sotheris, et Ambroise se plaît à rappeler souvent son nom dans ses écrits. Nous apprenons de lui que Sotheris avait en elle et autour d'elle tout ce qui peut attirer le monde et le charmer. « Mais au jour de l'épreuve, dit-il, la noble fille des préfets et des consuls refusa d'offrir de l'encens aux faux dieux. Le persécuteur commanda de lui mutiler le visage. Elle s'offrit ellemême aux coups qui la défigurèrent, mais sans lui pouvoir ravir cette beauté intérieure de la grâce et de la vertu qui ne s'efface point *. » Après d'ingénieux tourments qui
était de race s^'iiatorialo : " Divinus Ambrosius in Romanorum clarus senatu. » (Ambr. opp. Append. n" 3, p. xv.)
1 Habemus enim nos sacerdotes noslram nobilitalem, praefecturis el consulatibus prœferendam ; habemus, inquam, fidei dignitates quoi périra non norunt. (Ambr. Exhortai, virginilatis, cap. xii, n. 82, opp. t. II, p. 299.]
2 Sancla Sotheris, ut domesticum piœ parentis proferamus exem-
A LES COMMENCEMENTS D'AMOROISE
prolongèrent son supplice, elle fut décapitée, et mourut en laissant au loyer des Ambroises ce goût du martyre et de la virginité qui ne devait pas y périr.
La résidence ordinaire du préfet des Gaules était la ville de Trêves, où Constantin le Jeune avait fixé sa cour •. Les ruines magniliqucs que celte métropole a laissées après elle ne démentent pas l'éloge d'Ammien Marcellin, qui l'appelle « une seconde Rome - ». Ausone, dans un long poëme , a décrit les splendeurs de la ville impériale, le palais, le Gapitole, l'amphithéùlre, les Thermes, avec le prétoire dominant les deux rives de la Moselle, et les collines semées de villas et de grands bois; c'est-à-dire tout ce qui faisait alors la vie romaine , le pouvoir et les délices, la domination et le plaisir ^
Mais le christianisme avait déjà jeté sa semence dans cette terre, et il y portait de grands fruits. Les vers des rhéteurs -courtisans n'en disent rien; mais de simples et précieuses inscriptions sépulcrales retrouvées de nos jours nous permettent de surprendre, sous sa forme la plus touchante comme la plus sincère, la foi de ce peuple qui donna des martyrs à l'Église avant de lui donner des docteurs''. Là siégeait Maximin, homme de haute sainteté.
plum, cum esset décora facie valde et nobilis virgo majorum prosapia, consulalus et praefecturas parenlum poslhabuit fide, etc. (Ambr., ibid. et de Virginibus lib. 111, n. 39, t. Il, p. 184.)
1 Le père Pagi, dans ses notes sur Baronius , a parfaitement démontré que la résidence du gouverneur était alors, non à Arles, mais à Trêves.
2 Ammian. Marcellin. lierum gest. lib. XV.
3 Talia despectant longo per cœrula tractu Pendentes saxis, inslanti culmine sylvîe, Quas médius dirimit sinuosis llcxibus errans Ainnis, et alternas comuiit prœloria ripas.
Ausonii Mosrlla, vers. 280, interprète l" relier. Heidelberg, 1619, in-l'ol. avec planches.
4 V. Lersch, Central Muséum, ni, p. 29, (>7, 0.'>. M. O/.anam a cité
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et de grande doctrine qui, venu de Poitiers à Trêves, y défendait la divinité de Jésus-Christ par ses écrits et ses discours '. Près d'un sanctuaire qui porte actuellement son nom, et qui était alors consacré à saint Jean, on montrait la maison où dans ces mêmes années , en 336 , Athanase, exilé, avait été accueilli avec enthousiasme par les peuples de cette contrée, par l'évêque de la ville, et même par le César Constantin le Jeune , épris d'admiration pour le proscrit de son père. Athanase a célébré la piété de cette Église. Il y avait vu construire les premières basiliques, et la foule impatiente se presser sous leurs voûtes avant que les ouvriers en eussent posé la dernière pierre -. Lui-même, pendant deux ans, y avait embrasé tout le clergé des Gaules de son ardeur à défendre le Christ, Fils de Dieu , contre l'arianisme. La cause soutenue par le courageux athlète ne devait pas tarder à voir se lever, au même lieu, un autre et grand vengeur.
C'est là que, dans l'année 340, d'après l'estimation la mieux autorisée, Ambroise vint au mondée D'autres placent sa naissance en 333 ^ Dans cette seconde opi-
quelques-unes de ces inscriptions dans ses Études german., t. II , ch. I, p. 16. V. aussi E. Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule.
1 Saint Athanase parle des écrits de saint Maximin contre les ariens. Ad Episcop. Aigypt., contra Arian., p. 278.
2 Athanas. Apolog. ad imper. Consf. 0pp. t. I, p. 806. Edit. Benedict.
3 Vita S. Ambros. ex ejus scriptis collecta, n. 4. Appendix ad opp. Anabr. t. II, p. xxxj.
4 Ita Baronius in Ambros., Annal. Eccles., t. IV, p. 223, ad ann. .365. — Cette différence d'opinion sur l'époque de la naissance du saint évêque dépend de la date d'une lettre (Epist. liv ad Severum,n. 3)dans laquelle Ambroise déclare avoir alors cinquante- trois ans. II nous apprend que son épître est écrite au milieu de l'invasion barbare, des guerres et des révolutions de toutes sortes : Objecli barbaricis molibus et be.Uorum procellis, in medio versamur omnium molestiarum. S'il s'agit de la guerre coAtre le tyran Maxime, en 387, comme le veut Baronius, Ambroise a du naître en 3.33. S'il s'agit de la guerre contre
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nion, qui est moins vraiscmblnltlc, Ambroise aurait eu un peu plus de trois ans quand Aliianasc était à Trêves, de sorte que le grand évêque aurait pu y connaître l'enfant et le bénir.
Ambroise ne reçut le baptême que bien des années après, comme nous le raconterons. Par un abus lamentable dont rb]glise gémissait sans pouvoir l'abolir, le retard du baptême était encore l'usage commun à cette époque. L'enfant, à sa naissance, était seulement inscrit au nombre des catéchumènes. On lui mettait sur les lèvres le sel, symbole de la sagesse et de l'incorruption, et sur le front la croix , comme signe de la prise de possession de Jésus-Christ. Ambroise demeura ainsi catéchumène plus de trente ans. On ne négligea pas pour cela de l'instruire dans la religion de son père, « homme grand devant Jésus- Christ comme devant César, dit un ancien auteur, et qui se distinguait par l'éclat de sa foi *, » On lui apprit de bonne heure les récits de l'Écriture sainte-, en même temps qu'on prit soin de le former aux vertus, dont il trouvait d'ailleurs dans Marcelline, sa sœur, et dans son frère Satyre l'inspiration et le modèle.
Satyre comptait à peine quelques années de plus que son frère Ambroise. Celui-ci nous a tracé le portrait de cet aîné, qui semblait, disait-il, ne faire qu'un avec lui. Il y avait entre eux une ressemblance parfaite : mêmes traits , même démarche , même regard , même son de voix , à ce point que souvent leurs familiers eux-mêmes
Eugène en 393 ou 394, il faut placer la naissance de Tévêque en l'année 340, comme le veulent les Bénédictins.
1 Ambrosius sanctse Marcellinae genilor, vir apud Csesarem et apud Christum nobilissimus, et fidei nitore perspicuus. (Paneg. apud Bolland. Cap. ii, n. H, p. 236.)
2 Sapienlia quœ hauritur e sacris lilteris enutritus, lametsi necdum inilialus esset.
[Ambrosii Vita, e grœco translata. Appcndi.x, n. 3. 0pp. t. 11, p. xvj.)
ne pouvaient aisément distinguer l'un de l'autre. Leurs âmes ne se ressemblaient pas moins que leurs corps. Simple comme un enfant, pudique comme une vierge, ardent comme un apôtre, Satyre semblait une première épreuve du grand ouvrage que Dieu préparait dans Ambroise. La grâce de la sainteté viendra consommer plus tard cette conformité; — c'est Ambroise qui le dit; — « et Jésus-Christ sera un centre supérieur où leurs cœurs s'uniront pour ne se séparer jamais *. »
Marcelline était de dix à douze années l'aînée de son plus jeune frère -. « Ses vénérables parents , ainsi qu'il est raconté , consacrèrent au Dieu qui aime les prémices cette première fleur de leur mariage '. » Baptisée jeune encore, initié aux mystères de la régénération et de la communion, Marcelline devança Ambroise et Satyre dans ces voies de sainteté qui lui étaient ouvertes par les sacrements. Assez grande pour comprendre Ambroise, assez forte pour le soutenir, assez tendre pour le consoler, Marcelline sera dans la vie de son frère une puissance, un charme et une bénédiction. Ambroise, de son côté, avait pour elle un culte égal à sa confiance ; il ne l'appelait que sa « sainte, sa vénérable sœur* ». C'est elle qui, dans son histoire, nous est montrée la première veillant auprès de son berceau ; elle est à ses côtés à toutes les
1 Ambros. de Excessu Satxjri, n. 6. 0pp. t. 11^ p. Hlo.
2 Marcellina decem annos Ambrosio senior erat. [Bolland. Vita S. Marcellinœ. Acta SS. Junii, t. IV, p. 233.)
Le doct. L. Biraghi, dans sa Vie de sainte Marcelline , Tplace sa naissance en 327.
3 Venerandi conjuges primum sui conjugii florem, scilicet beatam Marcellinam, Christo Domino sacras primitias devoverunl. (Ex Breviar. Mediolan. Eccl. 1539. 1° Leclio. — Selecta e panegyrico sanctae Marcellinae.)
* Sancta superest soror, integritate venerabilis {De Excessu Salyri, n. 16.)
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heures périlleuses , et nous la retrouverons encore à genoux sur sa tombe.
Que manquait-il à l'union des frères et de la sœur, sinon que l'Église leur déférai le môme culte sur la terre, après que Dieu leur eut donné une pareille couronne au ciel? Ambroise , Marcelline et Satyre sont tous trois honorés (ît fêlés comme saints. Rare cl louchant exemple d'une famille entière placée sur les autels ' !
L'enfance de saint Ambroise n'a pas complètement échappé à l'histoire : nous y voyons que son génie laissait déjà deviner ce qu'il serait un jour. Voici ce que raconte de lui, comme on l'avait raconté de Platon, le diacre Paulin, secrétaire et biographe du saint docteur.
« Un jour, l'enfant était exposé en son berceau, dans une cour du palais, quand tout à coup des abeilles fondirent sur son visage; même quelques-unes se glissèrent, sans le blesser, dans sa bouche entr'ouverle. La nourrice, effrayée, accourait pour les chasser; mais le père, qui se promenait près de là , avec sa femme et sa fille Marcelline, ne voulut pas, dit-on, interrompre le prodige. Peu après, les abeilles s'envolèrent dans les airs à une telle hauteur, qu'on les perdit de vue. Ce que voyant, le père s'écria frappé de stupeur : « Cet enfant sera quelque « chose de grand - ! »
Plus que tout autre, Marcelline concevait et nourrissait cet espoir. Mais bientôt elle crut que l'heure était venue pour elle de se séparer de ses frères pour accomplir le dessein que le Ciel avait mis dans son cœur. S'étant retirée dans une maison de campagne, afin d'y méditer sur la volonté de Dieu, elle y avait entendu la voix de Sotheris, la sainte de sa famille, qui sollicitait son âme de renoncer
1 La fête de saint Satyre est célébrée à Milan le 17 septembre; celle lie sainte Marcelline, le 17 juillet.
- Paulin, in Vila S. Ambros. — 0pp. Appendix, t. II, p. 2. V. Cicer. de Divinat. lib. I. — llisl. Valor. Maximi.
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au siècle et de se donner à Dieu dans la virginité. « C'est elle, disait plus tard saint Ambroise à sa sœur, c'est notre Sotheris qui a été l'auteur de votre résolution ; elle qui tut la fille de nos aïeux. Je ne dirai pas que vous êtes son élève, ma sœur, vous êtes bien plutôt l'héritière de sa vertu. N'espérant pas recueillir la sanglante succession de son martyre , vous avez pris du moins l'héritage de sa chasteté *. »
A cette époque commençait vers la vie religieuse el immolée cet élan indomptable qui devait ravir si haut tant de nobles chrétiennes du iv" siècle. Marcelline se rendit à Rome , et ce fut là , près du lieu où elle avait été baptisée et nourrie, qu'elle se consacra au Seigneur. S'il ne fut pas le témoin de cette solennité, Ambroise en a connu du moins toutes les circonstances ; il la raconte ainsi :
C'était dans la fête de Noël de l'an 353 ou 354 - ; une foule considérable, composée de ce que Rome avait de plus illustre, remplissait l'ancienne basilique Vaticane, aujourd'hui remplacée par l'incomparable monument de Saint-Pierre ^ La vierge fut amenée aux pieds du Souverain Pontife. Celui-ci était Libère, qui allait souffrir l'exil pour la foi de Nicée. Ce pape, « de sainte mémoire, » comme Ambroise l'appelle, connaissait Marcelline. Tant de générosité émut l'auguste vieillard, qui, s'adressant
1 Non habuisli unde disceres, constituta in agro, nulla socia virgine, nullo informala doctore. Sancla Sollieris tibi fuit mentis auclor, cui auclor est generis. Non discipulam te, soror, sed tiœredem virtutis egisti. Quam insperata successio parentis marlyris infusione hœreditariae castitatis erudivit.
(Ambres, de Virginit. lib. II, n. 39. 0pp. t. II, p. 184.)
2 Voir sur cette date les éditeurs bénédictins. Fila S. Ambros., n. 7. 0pp. Appendix, p. xxxj.
3 Neila Basilica del principe degli apostoli, S. Pietro, sub colle Valicano. (L. Biraghi, Vita di santa MarcMina. Cap. iv, p. 11.)
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tour à tour à la noble victime et au peuple accouru à cette consécration, parla en ces termes :
(' Ma fille, vous avez choisi les meilleures noces. Vous voyez quelle multitude est venue fêter aujourd'hui la Nativité de vo(re époux; et il n'y a personne qui se soit retiré à jeun de son festin. Lui cpii autrefois nourrissait la foule dans le désert , a convoqué la foule à son repas nuptial. Mais aujourd'hui ce ne sont plus quelques pauvres pains d'org-e qu'il nous donne à manger ; c'est son corps, c'est le Pain descendu du ciel ! L'époux, ma fille, va donc recevoir votre serment. Il va vous conférer le don mystérieux de la virginité, à vous qui jusqu'ici étiez assujettie aux infimes servitudes de la nature terrestre. Aimez-le bien, ma fille, car il est bon. L'Evangile a dit que personne n'est bon que Dieu , et votre époux est Dieu 1 ! »
Après une ferme doctrine sur la divinité de Jésus-Christ, le Pontife revenait à Marcelline. Il lui disait que « si sa foi le rassurait, sa jeunesse le faisait trembler. Il lui rappelait les règles de prière, d'austérité, de réclusion et de silence qui devait la préserver de la contagion mondaine. La pudeur de Rebecca, les larmes de Rachel, le silence de Marie, lui étaient donnés en exemple. Puis, couronnant ses vœux par une grande image empruntée aux livres saints, il terminait ainsi : « Que votre âme ait des ailes, selon qu'il est écrit : Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle ; et que cet essor, vous portant vers les hauteurs célestes, vous maintienne au-dessus des basses convoitises d'une chair corruptible 2. »
La profession religieuse n'entraînait pas alors l'absolue séparation de la famille et du monde. Les vierges restaient dans le siècle, sans autre clôture que leur engage-
1 Ambros. de Virginit. lib. III, cap. i, iv. 0pp. t. II, p. 173-176.
2 Ambros., ibid., cap. u, n. 8. 0pp. l. II, p. 776.
ment volontaire et la garde de Dieu. Marcelline fit ainsi. Elle n'eut pas d'autre cloître que la maison de sa famille à Rome, et, s'associant une compagne de sa vie pénitente, elle s'y fit avec elle une retraite austère, comme bientôt la maison de Paula , d'Asella et de Fabiola , sur le mont Aventin, allait en donner un si mémorable exemple.
Le père de Marcelline ne devait plus la revoir. Ce- fut peu de temps après cette consécration, — si ce ne fut pas plus tôt, — aux environs de l'année 354, que le préfet mourut, avant d'avoir entrevu, même de loin, les grandes destinées de son fils. Ambroise avait alors environ quatorze ans. Restée seule chargée de l'éducation de ses fils, sa mère s'en acquitta avec un dévouement béni de Dieu , mais qui est demeuré entièrement caché aux hommes.
La noble veuve, n'ayant plus de raisons pour prolonger son séjour dans la Gaule, revint à Rome avec ses deux enfants. Marcelline les y reçut, et ils se consolèrent de la mort de leur père en le pleurant ensemble '.
On montre encore à Rome le lieu où l'on croit qu'habitaient les Ambroises -. C'était dans un des plus grands quartiers de la ville. Assise presque au pied du mont
1 Ambr. Vilae scriplis collecta, n. 7. 0pp. Append., t. 11, p. xxxj.
2 Celle maison a été remplacée par le couvenl et par l'Eglise de Santo-Ambrosio délia Massima sur la paroisse deSainl-Ange in Pescheria, au quartier de Sainte-Marie in Campilclli. Elle est occupée aujourd'hui par une communauté de religieuses bénédictines. On y montre les chambres occupées autrefois par saint Satyre, sainte Marcelline et saint Ambroise, formant trois belles chapelles dans l'intérieur du couvent.
Au-dessus de la porte d'entrée, on lit cette inscription : Collefiium monaslir.um 0. S. B. in domo S. Amhvosii Episcopi et Doctoris.
La chambre de saint Ambroise porte cette inscription : Ne memoria pereat qua Iraditur S. Ambrosius Episcopus Eccl. Dei hic moralus , in ejus honorem sacellum consecratum est.
La seconde chambre, plus grande, consacrée à Marcelline, porte inscrits ces mots : Hac in domo S. Marcellina tenellos fratrum uni-
12 LES COMMiiNCEMENTS D'AMliUOlSE
Capitolin, à deux pas du fameux portique d'Oclavie, et en regard du Tibre , à l'endroit où le (leuve est partagé en deux branches par l'île d'Esculape, la maison patricienne n'en était séparée que par la vaste masse du théâtre de Marcellus. A gauche elle louchait au cirque Flaminius ; le Vélabre était à droite avec la longue suite des monuments du Forum. Ils étaient debout alors ; les barbares n'avaient point encore passé par là.
C'est là qu'Ambroise retrouvait Marcelline se consumant dans la pratique des plus héroïques vertus. A peine étaitelle reconnaissable à ses yeux dans la tunique grossière et de couleur sombre , les brodequins communs , et le simple cordon de laine qui serrait les reins de la vierge, comme ceux d'un soldat équipé pour le combat '. « On la voyait, dit Ambroise, passer un temps considérable sans boire ni manger. Le jour et la nuit, elle employait ce temps à des lectures saintes; et quand on la conjurait de mettre le livre de côté pour prendre quelque aliment , Marcelline répondait : a Vous savez bien que l'homme ne « vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. « Elle ne buvait que de l'eau, et n'acceptait que les mets les plus simples, de peur que des aliments trop succulents ne lui fissent perdre le goijt du jeûne. Sa prière continuelle était accompagnée d'une grande abondance de larmes , et il fallait que le sommeil s'appesantît sur elle pour l'arracher à l'entretien de Dieu , caché sous les saintes lettres -.
mos Ambrosii et Salyri ad pielatem instituebat , scmina iis ingèrentuberrimum lalura fruclum.
Sous l'autel de la chapelle dédiée à saint Ambroise, on montre un fragment du lit en bois qui fut, dit-on, le sien.
1 Sur le vêtement des vierges à celte époque, V. saint Jérôme, Ep. xix, p. 50.
2 Ambres, de Virginit. lib. III, cap. iv, n. lo, 16. 0pp. t. 11, p. 178. Ambroise rapporte ces auslérilés de sa sœur au temps de sa jeunesse : Hfpc jiminrihiis royii'cncrc annis.
Le spectacle domestique de ce courage si nouveau faisait une impression indéfinissable sur Ambroise. Elle se traduisait, à la manière de son âge, par des saillies soudaines, dans lesquelles on ne savait si on devait ne voir que des traits d'enjouement ou distinguer un secret pressentiment de l'appel de Dieu.
Ainsi , lorsque l'évêque de Rome visitait la famille d'Ambroise, l'adolescent avait observé que toutes les personnes de la maison, ^larcelline la première, baisaienl la main du pontife, selon l'usage de l'Occident. L'évêque parti, Ambroise venait vers les servantes de Dieu, leur présentant pareillement sa main droite à baiser. « Faites de même, disait-il gravement, il le faut; car ne savezvous pas que moi aussi je serai évêque un jour » ? » Ces paroles, ajoute Paulin, son biographe, étaient inspirées par l'Esprit du Seigneur, qui le faisait grandir pour le sacerdoce; mais Marcelline n'y voyait qu'un badinage sans portée, et elle le renvoyait doucement, en lui répétant qu'il n'était qu'un enfant et qu'il ne savait pas ce qu'il disait-.
Quelques amis pénétraient dans cette intimité : c'était d'abord la vierge avec laquelle Marcelline partageait sa vie de retraite et de méditation. Son nom ne nous est point connu ; Paulin nous dit seulement qu'elle avait en Afrique une sœur vivante encore, du nom de Candida , dans le temps qu'il écrivait. Ambroise fait aussi mention d'un de ses amis, qui est de cette époque, et qu'il a célébré plusieurs fois dans ses lettres. Il s'appelait Priscus, et, comme lui, il tenait à ce qu'il y avait de plus noble
1 Ipse ludens offerebat dexteram , dicens et sibi id ab ea fieri oportere, si quidem episcopum se futurum esse memorabat. (Paulin, in Vila Ambr., n. 4, p. ij.)
2 Loquebalur in illo Spiritus Domini, qui illum ad sacerdolium nutriebat. Illa vero ut adolescentem et nescientem quid diceret respuebat. ; Id.. ibid.)
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dans le palriciat. Leur amitié , nouée dès l'âge le plus tendre, ne s'altéra jamais; et voici comment Ambroise en parlait plus tard dans ses lettres : « Personne ne m'est plus cher que mon ami Friscus. t^'est une vieille affection que celle qui nous unit; elle date de notre enfance, et n'a fait que croître en nous, tandis que nous vivions l'un à côté de l'autre. Longtemps après j'ai eu la joie de le retrouver; mais alors mon Priscus était devenu vieux, comme signifie son nom. Aimez-le bien, comme je n'ai cessé de l'aimer '. »
Cependant Aml)roise recevait dans les écoles publiques cette éducation romaine qui devait laisser en lui une si forte empreinte. II y étudia les lettres, s'exerça à la poésie, apprit la langue grecque-. Il s'appliqua surtout à l'éloquence , dont l'art , bien qu'avili , était indispensable au patriciat romain, auquel il ouvrait la porte des carrières civiles. Les maîtres de la parole ne manquaient pas à Rome. Symmaque fait mention du rhéteur Palladius^; Paulin de Noie exalte le chrétien Endelenchus, qui enseigna jusqu'en 390 *. On vantait par-dessus tout le grammairien Donat , maître de saint Jérôme • ; et « un vieillard venu des bords de la Garonne » , sous lequel Symmaque avait appris la rhétorique. Ce n'était pas Ausone, mais c'était sans doute quelqu'un de ses disciples ; car, de la Gaule, où régnait ce maître tant vanté, son mauvais goût avait envahi l'Italie, infectant les esprits
i Ambros. Epist. xcvi et xcviii; 0pp. t. II, p. HOC et 1107.
2 Peut-être faut-il rapporter à ce temps une traduction de THisloirc grecque d'Hégésippe, qui lui était attribuée du temps de Cassiodore, et dont Mabillon signale l'existence dans la bibliothèque Ambroisienne au xvu" siècle. — Mabillon, Ilin. llaliœ, p. lo. Et Dom Ceillier, Auteurs sacrés, etc., l. VII, p. o74.
3 Symmach. Epist. lib. I, Ep. ix ti lxxxviii; lib. III, Epi~t. xiu. Édit. Furet, Paris, 16(>i.
4 Paulini Epist. ix. Edit. 2 vol. in-A», Paris, 168o.
5 Hieron\ mus citai, ab Erasmo, in 0pp. Epistola nuncupatoria, p. 5.
de sa froide recherche, et substituant l'emphase à la simplicité des auteurs du grand siècle.
Ambroise ne sut pas s'en défendre tout à fait ; il est si difficile de n'être pas de son temps ! Il devait trop sacrifier à cette mode de faux ornements du langage qui surchargent ses écrits. Mais il ne succomba pas à la puérilité qui rend si insipide la littérature dégénérée de cette époque. Son esprit fut gardé contre cet affadissement par l'élévation de son cœur, la force de son caractère , et le sérieux de l'œuvre à laquelle il consacra son talent et sa vie. Puis le goût des vrais modèles, très-prononcé chez lui , corrigea en partie le vice de son école. « On sent en lui une belle tradition de l'antique, écrit un très-bon juge. Les deux écrivains dont l'imitation est le plus sensible, et souvent même trop marquée, dans le génie d'Ambroise, sont Tite-Live et Virgile. — J'y joindrais volontiers Cicéron et Sénèque. — Sans doute les souvenirs de leur langue sont étrangement mêlés; mais il n'y a pas moins quelques beaux reflets de l'antiquité dans le style inégal de leur disciple chrétien, et ce qui manque dans la forme est couvert par l'excellence du fond -.
L'éducation d'Ambroise se compléta et se couronna par l'étude du droit romain, dont Bossuet a pu dire que « le bon sens, qui est le vrai maître de la vie humaine, y règne partout, et qu'on ne vit jamais une plus belle application de l'équité naturelle ». Celte législation puissante qu'Ambroise étudiait alors pour des fins tout humaines, laissant dans son esprit et dans son caractère son empreinte indélébile, fera de lui l'homme de la foi et de la justice mise au service de l'Église.
Satyre partageait les études de son frère, et même, s'il faut en croire la modestie de celui-ci , il en égalait pour le moins le succès. C'est à ce temps que se rapporte le plus
1 M. Villemain, sur saint Ambroise, Biograph. univer. de F. Didol.
16 LES COMMENCEMENTS D'AMBHOISE
vraisemblablement ce qui est raconté de leur communauté d'occupations et de vie. La grande ressemblance qu'on avait remarquée entre eux dès le bas ùge n'avait fait que croître encore. « Je ne sais, disait Ambroisc, par quelle siniililude de corps, par quelle l'orme pareille de nos âmes nous paraissions vraiment exister l'un dans l'autre '. « De cette ressemblance résultaient lVé(iuemment des méprises dont celui-ci s'attribuait aimablement le bénéfice : « Qu'on me prenne pour lui, je n'ai qu'à gagner à cela, disait-il, bien certain qu'il n'y a rien en mon frère qui ne doive me faire honneur -. » Ambroise nous donne encore sur cette intimité les plus touchants détails : « Il ne nous arrivait guère d'être séparés l'un de l'autre; et on le savait si bien que, quand l'un sortait seul, on en tirait la conséquence que l'autre était malade ^ Lorsque je ne l'avais pas près de moi, je me traînais plutôt que je ne marchais. J'étais plus honteux qu'heureux de me faire voir, et j'avais hàle de rentrer pour me retrouver avec lui *. Que si, au contraire, nous sortions ensemble, le plaisir de l'entretien l'emportait de beaucoup sur celui de la promenade : nous disions plus de paroles que nous ne faisions de pas, et notre marche était moins pressée que nos discours. Nous étions suspendus aux lèvres l'un de l'autre ^. Que de fois, me trouvant seul à étudier, je me surprenais à parler à mon frère, comme s'il eût été là! Dans cette société parfaite, les jours coulaient rapidement, et la nuit venait trop tût en interrompre le cours ^. »
1 Ambros. de Excessu Satyri, n. 37, t. II, p. 1I24.
2 M., ibid., n. 38.
3 Id.. ihid., n. 22.
4 Id., ibid., n. 22, 23.
5 At vero ubi ambobus prodeundum erat, non plura in itinere vesligia quam verba; ncc incessus quam sermo crebrior ; nec ambulaudi cura, scd colloqucndi gralia : ulerquc onim nosU'ûm o.\ allerius orc peadebat. (Ambr. de Exeessu Salyri, n. 23.)
« Ambr., ihid., n. 22 .'I 72.
LES COMMENCEMENTS D'ÂMBROISE 17
Un autre genre d'amitié moins tendre, mais plus grave, semble avoir commencé dès ce temps entre Ambroise el un pieux chrétien que nous retrouverons fréquemment dans cette histoire ». 11 s'appelait Simplicien, et il ne pouvait être beaucoup plus âgé que son ami, puisque celuici , après vingt-trois ans d'épiscopat , devait l'avoir pour successeur sur le siège de Milan. 11 s'était consacré de bonne heure, à ce qu'il paraît, au service de l'Eglise; el s'il n'était pas encore prêtre à cette époque , il ne tarda pas à le devenir. 11 en avait déjà le zèle apostolique, et Ambroise fut témoin de la sollicitude qu'mspirait à Simplicien l'àme d'un de leurs professeurs nommé Victorin , illustre rhéteur païen que Simplicien convertit , et que l'on vit alors, revêtu de la robe blanche des néophytes, abjurer publiquement dans l'Église quarante ans d'un enseignement éloquent , mais erroné. « Tous alors eussent voulu le prendre et le porter dans leur cœur, disait Simplicien. Ils l'y plaçaient, en effet, par leur joie et leur amour, et Tattiraienl à eux par une douce violence -. »
C'est entre de tels amis qu'Ambroise , à son insu , faisait l'apprentissage de la vie sacerdotale à laquelle Dieu l'appelait, en passant par le stage des carrières civiles. Un jour il assista aux jeux de l'amphithéâtre , et il a raconté qu'il était encore fort jeune quand il vit un athlète terrasser son adversaire et du talon lui frapper brutalement la tête, en signe de mépris ^ Ces violences l'indignèrent ; et il chercha ailleurs de plus purs plaisirs. 11 y avait à Rome, sur la voie Appienne, non loin des cata-
1 Los éditeurs bénédictins de saint Ambroise font remonter à celle époque Tamitié des deux saints. (Ad 0pp. Ambrn?. AppcnS.. n. IG. p. xxxvj.)
^ Augustin. Confess. lib. VllI, cap. ii.
3 Et ego vidi aliquem puer alhictam , cum elisissel adversarium . IVonlem ei percussisse calcaneo , quod signum fuil ci qu<iil insullaveril viclo. fin Psalra. lx Enarr. , I. I, p. H1C>.
combes du pape sainl Calixte, un autre cimetière souterrain qui portait le nom de sainte Sotlière. C'est là que Sotheris avait été déposée après son martyre, et ce fut là sans doute, sur la tombe de celle bienheureuse parente, qu'Anibruise alla souvent solliciter la l'orce pour les combats d'un âge dont lui-même disait : « Heureux qui, dès sa jeunesse, a appris à se subjuguer! Dans un silence fécond il entendra la voix des mystères éternels. Il aura l'avant-goût des félicités divines '. »
La générosité de la vertu d'Ambroise contrastait éloquemment avec la licence effrénée de la jeunesse qui al'tluait à Rome de tous les coins de l'empire, toujours prête aux désordres et aux révolutions. Le débordement était tel à cette époque, que les empereurs durent faire des règlements portant qu'aucun étudiant ne pourrait demeurer dans la ville sans un certificat du gouverneur de sa province, constatant le pays d'où il était venu, ses ressources pour vivre , et le genre d'études auxquelles il voulait se livrer. Le magistrait avait le droit de les expulser, s'il en était besoin. Et comme ces répressions étaient insuffisantes contre la dissolution croissante de leurs mœurs , on en vint à décréter qu'aucun éoolier ne pourrait prolonger ses études à Home au delà de sa vingtième année -.
Ambroisc avait cet âge ou quelques années de plus quand il vit éclater la révolution qui plaçait Julien sur le trùne, et y faisait monter le paganisme avec lui. La crise fut vive à Rome. L'autel de la Victoire reprit dans le sénat romain la place d'où Constance l'avait fait disparaître, et d'où Ambroise devait un jour l'expulser définitivement. Les aruspices rapprirent la science des augures, oubliée depuis longtemps. Le sang des victimes tombées sous le
1 Ambros. de Obilu Valenlian., n. 12. 0pp. t. il, p. il' - Cotl. Theodoïi. .\iv, 9. — Auson. t^pisl. xvi.
couteau sacré infecta dé nouveau les rues et les places publiques ; l'astrologie rajeunit ses superstitions. Mais Ambroise nous apprend que cet appareil ridicule n'effleura pas son âme. « Je ne fis qu'en rire, dit-il. Et commeni aujourd'hui pourrais-je traiter sérieusement des pratiques dont je me suis moqué dans ma jeunesse •? » Les écoles s'émurent davantage de la défense faite aux « Galiléens » d'enseigner les auteurs de l'antiquité profane. ^lais Victorin raffermit la conscience chrétienne en donnant sa démission, et déclarant qu'il descendrait avec résignation de la chaire où il enseignait à parler, « plutôt que de trahir Celui qui peut rendre éloquente la langue même des petits enfants » -.
Ces orages ne faisaient qu'enraciner la foi chez Ambroise. Il nous a rapporté , à la gloire de Jésus-Ghrisl , l'entreprise malheureuse tentée par l'Apostat pour donner un démenti aux prédictions de l'I'^vangile, en relevant le temple de Jérusalem, et l'éruption des flammes souterraines qui avaient miraculeusement ruiné les espérances de l'impie ^. Il a glorifié aussi la protestation d'un vaillant martyr appelé Emilien, qui avait renversé publiquement l'autel où le juge avait voulu le forcer de sacrifier *. Nous lui verrons à lui-même un courage semblable devant le dernier autel de l'idolâtrie.
Julien avait passé quand Ambroise devenu homme prit sa place dans le monde où deux sociétés rivales se partatageaient chaque cité Deux civilisations se trouvaient en présence, Tune païenne, l'autre chrétienne, et Pvome plus que toute autre ville affectait de demeurer le suprême asile des anciens -dieux vaincus ^. Les familles sénato-
1 Ambros. Hexamer. lib. 1\', cap. v, n. 2(1.
2 Augustin. Confess. lib. VIII, ii, u.
:' Ambros. Episl. xl, n. 12. 0pp. t. II, p. 940.
* Ambros., Ibid., n. 17, p. 931.
•"• Plus de trente ans plus tard, une description topograpiiique do
20 LES COMMENCEMENTS D'AMIIROISE
l'iak's alkuliées au vieux cullc restaient là, remplissant de leur majesté la capitale maintenant délaissée des Césars. A la tête de celles-ci se distinguait la maison d'Avienus Symmaque, que son amour des lettres et de riiellénismc avait désigné à Julien pour la prélecture urbaine. Jovien et Valentinien lui avaient conservé celte magistrature, qu'il exerçait encore en 365 avec une probité et une intelligence qui lui •avaient concilié l'estime de ceux-là mêmes qui ne partageaient pas ses superstitions. Ambroise était de ce nombre. Des relations d'amitié , de parenté peut-être, l'attachèrent à cette maison, où Satyre son frère trouvait dans Symmaque un patron que quelquefois il appelait son ])ère '.
C'est dans le secret du palais préfectoral , tout peuplé des images de l'antique patrie, que le futur évêque fut appelé à voir de près l'extrême décrépitude d'une race et d'une religion sur laquelle le culte des muses, ainsi qu'on l'appelait, jetait quelques pauvres fleurs. Le scepticisme et le servilisme dévoraient tout. Ces illustres , ces clarissimes , C(^ perfectissimes qu'Ambroise rencontrait dans l'atrium de Symmaque, on sait ce qu'ils y disaient par ce qu'ils ont écrit. Rien ne peut s'imaginer de plus creux que les lettres et conséquemment que l'entretien des derniers figurants de ce sénat que jadis ses ennemis euxmêmes nommaient une assemblée de rois. L'éloquence avait disparu avec la liberté; la vertu était morte avec la virilité dont elle porte le nom. Le régime du Bas-Empire Ijréludait à ses orgies par ces abaissements. Au sein du monde païen , les croyances religieuses se tournaient en politique, en vague philosophie ou en iHuminisme. Parmi
liome, dénombranl les moiiuiiieiils épargnés par leé GoUis, coiuplo iiicore quarante-trois temples et deux cent quatre-vingts édicules aveo des idoles et leurs autels.
1 Syinmacho tuo parente. (Anibros. de txccssit Suliiri , n. :\1. 0|)|i. I. II, p. 1122.)
LES COMMENCEMENTS DWMBROISE 21
ces sénateurs et ces académiciens, il y en avait plus d'un, comme Prétextatus , qui allaient prostituer aux pieds du dieu Mithra, ou dans l'initiation aux mystères antiques, la foi que leur orgueil frivole refusait ^aux mystères de l'Évangile. D'autres, — et Symmaque étaient à la tète de ceux-là, — s'attachaient ,, dans le naufrage de la mythologie, à quelques débris flottants qu'ils transformaient de leur mieux en arche de salut, et qu'ils aimaient encore, parce que ces symboles se confondaient avec les deux grands biens que Rome avait perdus, la gloire et la liberté.
Quand , au retour de ces réunions , Ambroise se retrouvait auprès de Simplicien, celui-ci n'avait pas de peine à lui faire comprendre, ainsi qu'il le rappporte, que la doctrine de ces païens était aussi stérile que leur vie était vide '.
Le dissentiment de croyances ne put empêcher qu'une conformité d'âge et d'étud-es ne rapprochât d'Ambroise Aurelius Symmaque, fils du préfet de Rome, qui devait faire pâlir la gloire de son père. C'était un esprit facile, charmant, très -cultivé, en commerce épistolaire avec Ausone et les beaux diseurs de son temps , dictant des lettres que les hommes de goût comparaient à celles de Pline, et souhaitçiient de voir écrites sur des rouleaux de soie; tour à tour homme d'affaires et poète à ses heures; mais, ce qui vaut mieux, âme naturellement droite. Ce fut par ce côté qu' Ambroise l'aima toujours, même en le combattant. Une amitié intellectuelle, puis une correspondance polie se noua entre ces hommes, en qui nous verrons se personnifier la lutte du christianisme et de l'idolâtrie dans sa dernière phase.
1 Etiam philosophiaj libros dcmonslrare solebas, et plerosque tam
inanes esse, ut prius scribentium in suis scriptis sermo quam vita
eorum defecerit. (Ambr. Epist. l.w, ad Simplic, n. 1. 0pp. I. II, p.'l0.o2.)
Aiiihroise cl Satyre devaient se trouver plus à l'aise chez le préfet du prétoire, Peironius Probus, en qui la loi chrétienne rehaussait la puissance du nom et de la richesse. Là on i^aissait, disail-on, consul de père en 111s. A trenlc-quatre ans, l*rohus avait été une fois jiroconsul d'Afrique et quatre fuis préfet d'Italie, d'IUyrie et de Gaule. Allié, par sa sainte épouse, Aqicia Proba, à la noble et opulente maison des Anices , il voyait se réunir dans les galeries célèbres de son palais de marbre tout ce que Rome chrétienne avait d'illustre. Mais les plus solides espérances de l'Église étaient alors dans un groupe, composé de jeunes gens de talent et de naissance, sur lequel le préfet étendait la magnifique protection d'un Mécène. Outre Ambroisecl Satyre, quelques-uns veulent y voir le Dalmalc Jérùme , lequel nous a fourni sur la famille de Probus des détails circonstanciés qu'il semble avoir puisés dans sa fréquentation et son intimité '. Mais moins heureux que ses amis , Jérôme n'avait pas traversé la contagion romaine sans en subir l'atteinte ; et son père , l'arrachant* aux séductions de l'Italie, dut l'envoyer à Trêves auprès de Valentinien , en attendant que le baptême eût purifié son génie et dompté son cœur.
Il est remarquable d'ailleurs qu'aucun de ces jeunes hommes n'était encore baptisé : c'est urt trait particulier des mœurs de cette époque. Pour se faire une idée vraie de cette société, il faut y distinguer deux classes d'hommes également honorés de l'appellation de chrétiens, bien qu'à des titres dilïérents. Les uns avaient été régénérés de bonne heure, quelquefois dès le berceau, comme ce fut toujours le vœu de l'Eglise catholique. Les autres, et en grand nombre, aspiraient au baptême pendant toute leur vie. Entre ceux-là sans doute beaucoup étaient des lâches qui, dans ce délai, ne voyaient qu'une prolonga-
1 Sainl Jérùme, E|jÎU'os v, vu, xiv, xvi, xviii, xi.vii.
LES COMMENCEMENTS D'ÀMBROISE 23
tion de la liberté de pécher, sans avoir l'obligation d'en faire pénitence, selon cette triste maxime : « Qu'il pèche, laissez-le faire ; il n'est pas baptisé. » Mais il y en avait d'autres, et très-nombreux aussi, que le respect du baptême, la crainte de le profaner, le désir d'en conserver la grâce jusqu'à la mort arrêtaient sur le seuil de l'église, dans le stage indéfini du catéchuménat. Ils se rappelaient que saint Paul avait dit, dans un mot qui les faisait trembler, qu'après le sacrement les fautes sont plus graves, les chutes plus profondes , la réparation plus laborieuse ; et la rigueur subsistante de la pénitence publique leur en mettait sous les yeux un effrayant témoignage. En vain les Pères de l'Église tonnaient contre un abus qui fermait les courants de la grâce pendant la vie, dans le fragile espoir de s'en voir ouvrir la source à l'heure de la mort. Le scrupule en éloignait ceux mêmes que leurs vertus devaient en rapprocher. Saint Martin, saint Eusèbe, .saint Grégoire de Nazianzc, l'empereur Théodose en sont d'illustrés exemples au ly^ siècle. Comme eux, comme son frère Satyre, Ambroise différait encore son entrée dans l'Église, mais en se préparant aux redoutables mystères par la discipline de toutes les vertus que commande l'Évangile.
Entre les jeunes hommes d'élite qui fréquentaient son prétoire, Probus n'eut pas de peine à distinguer Ambroise, que son esprit lucid'e, son caractère ferme et sa brillante éloquence plaçaient au premier rang des stagiaires du palais. Après s'être exercé aux déclamations oratoires, il avait débuté dans les causes du forum avec un succès qui en présageait d'autres '. Satyre plaidait aussi, au grand applaudissement de son frère qui disait
1 Edoctus liberalibus disciplinis professusque in auditorio prœfeclurœ, praelorii splendide causas peroravit. (Paulin, in Ambr. Vila , n. o.)
2t LES COMMENCEMENTS D'AMBROISE
« (loniment louer assez rélo(|uciico donl il <lonna la preuve dans les débats judiciaires? (Judlc vive adiiiiralidu eiiluura ses discours . cl lui coïKiuil au pr(''loire uue place preuiière ' ! »
Une lettre de Synnuaipie en tlil autant d'Anibroise. Elle constate le rang- éiuinent que ce jeune homme s'était fait dans le barreau, romain. Elle nous apprend en même temps quil re^t une mission pour arranger en Sicile une atïaire importante *.
dépendant le temps était venu où toute celte jeunesse allait se disperser. En 3()8, .Vurelius Symmaque avait été nommé intendant dii Brutium et de la Lucanie; en 378, il était envoyé, en qualité de proconsul, pour administrer l'AlVique. Satyre son ami, qu'il appelait son frère ^ reçut le gouvernement d'une province dont l'histoire ne nous a pas transmis le nom \ Ambroise était déjà attaché au prétoire en qualité de conseiller ^.
Mais ses talents lui réservaient une plus haute distinction. Éclairé par Probus sur le mérite de ce jeune homme, l'empereur Valentinien le nomma consulaire de l'Insubrie, de l'Emilie et de la Ligurie ^. Ambroise prit donc
' Quid spectalam in stiiicndiis foiviisibus ejiis l'acundiani loquar ! quam incredibili admiralione in auditoiio prsefeclurœ sublimis emiciiil I [De Excessii Salyri lib. I, n. 'i9.)
2 Ambrosium de summilatibus provincialis l'ori ad dominos el principes nostros Siciliœ commufie legavit. (Symmach. ad Auson. Epist. XI.)
Le lo.\le de celle lelire esl obscur, cl ne nous permel pas d'assurer avec cerlitude que l'Ambroise dont elle parle soit celui de notre his- Inire.
3 Litloras noslras Salurus fraler conimunis arcipit. (Symmach. Episl. i.vii, lib. I , n. G8.
4 Ambros. de Exccssu Sahjri lib. 1. n. o8.
•'' Eligilur a viro illuslri Probo, tune prœleclo pra'lorii, ad consilium tribuendum. (Paulin, in Ambr. Vita, n. îi.)
c Posl hn^c suscepil consularilatis insignia ut rcgcrel Liguriam, .Emiliamque provincias, venilque Modiolanum. lId.,Uii(l.)
LES COMMENCEMEiNTS D'AMBROISE 25
congé de ses amis et de Marcelline, Il dit adieu à sa mère, qu'il ne devait plus revoir. Probus le vit partir avec regret, mais avec confiance. Dans une dernière instruction, le préfet lui rappela tout ce qu'il était en droit d'attendre de son habileté à gouverner les hommes. Puis, résumant ses conseils en une seule parole : « Souvenez-vous, « mon fils, lui dit-il en le quittant, d'agir non en juge, « mais en évêque '. »
Probus ne savait pas quel sens prophétique les faits allaient bientôt donner à cet adieu. Mais tout était préparé dans un divin conseil. Cette enfance, cette jeunesse, ces études, ces exemples, cette illustration et ce commandement, tous ces dons de la naissance, du génie, de la fortune, Dieu ne les avait réunis sur ce front prédestiné que pour le disposer à l'onction de sa grâce et y martjuer la place de la couronne pontificale, presque égale, dit l'Apôtre, à celle môme des anges -. Ce sont les linéaments encore indistincts d'une statue que Dieu taille pour un dessein connu de lui. Mais le marbre en est si pur, les proportions si belles, les premiers traits annoncent si visiblement une figure sacrée, qu'on peut prévoir qu'aucun édifice profane ne sera digne de la posséder, et que Dieu lui destine une place dans son sanctuaire.
1 Dixeral Probus proficiscens , cuin iiianclala ab eodem darenlur, ul inoris est : « Vade, âge, non ul judex, sed ul epis'copus. » {M., ibid., n. 9, p. iij.;
2 Hebr. ii, 7.
ClIAl'ITlîE II
AMbHOlSE CO.NSULAIRE DE LA HAUTE ITALIE 1 L E S T ÉLU ET CONSACRE É V È O U E D Iv M I L A N
SES l'Ui:.MlEUS ACTES DE FOI CATIIOLIOUE
La ville do Milan au iv^ siècle. — Le régime impérial el la religion. — La poliliciue el les violences de Valentinien. — L'admiiiisUalioii jiisle el douce d'Ambroise. — Les ariens et l'arianisme à Milan. — L'exil de sainl Denys. — L'évèque arien Auxence. — Sa morl. — Troubles pour i'éleclion d'un évêque.
Ambroise acclamé el élu évèque. — Sa résislance. — Sa fuite. — Valenlinien approuve ce choix. — Ambroise est baptisé, ordonné cl sacré. — Applaudissement de saint Basile. — Sa lettre à Ambroise.
Ambroise demande les reliques de saint Denys à Basile. — Translation de ces reliques. — Leur entrée triomphale à Milan. — Eloge de saint Denys par Ambroise. •
Ce fut dans l'année 373 qu' Ambroise prit possession de son gouvernement. Le consulaire avait alors trente-trois ans. Dans la nouvelle division que Constantin I''' avait faite de l'empire en préfectures, en diocèses et en provinces, le consulaire était gouverneur d'une province. Celle qui venait d'être soumise à l'administration de l'ami de Probus relevait de la préfecture ou vicariat d'Italie '.
1 Le vicariat d'Italie comprenait sept provinces: la Ligurie avec le Milanais, l'Emilie, la Flaminie, le Picenum, la Vénélie avec l'Istrio. les Alpes Cottiennes et les deux Rhéties. Le vicaire Italique résidait d'ordinaire à Milan. — La préfecture ou vicariat de Rome embrassait le reste de la Péninsule.
Elle comprenait une grande parlie de ro[)ulcnlc contrée qui prit plus lard les noms de Piémont et de Londiardie, et Milan en était la métropole. C'est là qu'Ambroise se rendit. Le mandat de g-ouverneur, révocable à volonté, n'était pas d'ordinaire d'une grande durée. Mais bientôt un autre titre, d'un ordre plus qu'humain, allait fixer à Milan l'homme d'État et l'homme de Dieu que nous y verrons vivre et mourir.
Cette ville n'était pas seulement une cité puissante. Par une disposition providentielle très-souvent remarquée, les empereurs chrétiens, laissant Rome à son évêque, avaient choisi pour eux-mêmes une autre résidence, et c'était à Milan que Constantin avait d'abord établi sa demeure. Il y avait signé le mémorable édit qui, en reconnaissant le culte de Jésus-Christ, fermait l'ère des martyrs. Les empereurs, ses fils, y fixèrent ensuite leur séjour, comme au cœur de leur empire, quand ils n'emportèrent pas leur trône et leur épée aux frontières de Trêves ou de Gonstantinople. Enfin , depuis dix ans , et dès le commencement de son règne, Valentinien y avait transporté son quartier général et sa cour, de sorte que Milan était à cette époque la capitale véritable des maîtres de l'Occident.
Quand du faîte de sa cathédrale on contemple Milan s'épanouissant au sein d'une vaste et riche plaine parsemée de villages, arrosée par le cours de l'Adda et du Tessin, et encadrée au loin par les sommets neigeux de l'Apennin et des Alpes, on prend bien l'idée d'une grande métropole. Il s'en faut toutefois qu'elle ait eu, du temps d'Ambroise, l'étendue que nous lui voyons aujourd'hui. INIais elle avait dès lors et depuis longtemps dépassé l'enceinte dont les Gaulois l'avaient primitivement investie ; et déjà elle débordait la muraille romaine flanquée de tours carrées que venait d'élever Maximien Hercule. Ausone, le poëte des cours, nous a vanté la magnificence de la ville, les plaines de Vetra où la garde impériale avait
-2« .\MRR(HSK CONSULAIRE A MILAN
son (|iinrlior, ;i proximib' do la forêt des Ormeaux ; il a énuméré les luonunicnts publics, donl les recherches des savants retrouvent encot'e le site et parfois les ruines '.
Six portes principales donnaient entrée dans Milan. C'étaient la porte Neuve avec la porte de Corne au nord, la porte de Verceil et celle de Pavie au couchant et au midi, la porte Argentea ou Oriehtale au levant. Mais la plus rcmartiual>lc était, de ce côté, la porte Romaine, que commandait un arc de triomphe élevé par les Romains triomphateurs de llnsubrie. La partie méridionale était à peine touchée par le cours de l'Olona , qui se hâtait de se replier au sud vers le Tessin. Non loin de là , entre les portes de Pavie et de Verceil, s'étendait le stade ou cirque, à peu près au même lieu où l'église appelée Saint-Marie-du-Cirque a conservé son nom. Le théâtre se dressait sur l'emplacement actuel de l'église Saint- Victor. On retrouve l'amphithéâtre avec ses carceres dans les subslructions de l'église Saint- Nazaire et de Saint- Étienne i)i Brolio. L'enceinte des Thermes d'Hercule comprenait et débordait l'église Saint -Laurent. Seize magnifiques colonnes qui en restent encore sont, avec un liassin de porphyre provenant, comme on croit, du même lieu , le plus précieux débris d'antiquité romaine dont se glorifie cette ville. Ausone mentionne aussi le palais impérial construit par Trajan , et dont on retrouve la place
1 Et Mediolaai mirarum copia rerum, Innumeree cultœque donius, fecunda viroriun Ingrenia, antiqui mores; lum duplice muro Amplificala loci species, popuiiquc voluptas Gircus, et inclusi moles cuneata Iheatri, Templa, palalinreque domus, opulensque moneta. Et regio HiMTulei celebris sub voce Lavacri , Cunclaquc mnrmorcis ornnta jioristyla signis; Omnia qiwr magiiis oponim vclut amula tormis Excellunl, necjuiicla pri'init viciiiia Homa\
• Al'so.v.
et le souvenir dans l'église Saint-Georges-du- Palais. Le capitule et le prétoire où Ambroise siégeait ont été remplacés par l'église Saint-Sauveur. Enfin de superbes portiques, peuplés de statues de marbre, et une suite de palais' privés rivalisant avec les monuments publics , faisaient vraiment de Milan, selon l'expression du poëte, l'émule de Rome '.
Le pouvoir dont Ambroise était le représentant et le dépositaire dans cette ville n'avait plus rien de commun avec ce qui avait fait si grand le nom romain. Au césarisme impérial, qui avait remplacé l'ancienne répujjlique, commençait à succéder le despotisme oriental, la dernière forme des empires en dissolution. « On peut admirer alors, dit un grand orateur, cette vaste unité achevée par les Césars, qui ont attiré à eux toute juridiction, et dont le moindre signe se fait obéir des colonnes d'Hercule au Bosphore Cimmérien, des cataractes du. Nil aux -sommets de la Calédonie. Mais c'est en vain que leur pouvoir, servi par une multitude de soldats et par une multitude plus nombreuse encore de fonctionnaires , atteint tout homme et toute chose sur cette immense étendue de pays. Rome est déjà morte, et rien n'est vivant autour d'elle... Les populations diminuent , et une pauvreté croissante étonne le fisc, qui se montre plus avide à mesure que ses tributaires produisent et possèdent moins. La gloire, l'intelligence, la valeur, la richesse, la vie enfin s'est retirée de ce grand corps , où un seul homme , à Corce d'être tout , a Uni par n'être rien lui-même, si ce n'est le gardien adoré de la bassesse et de la misère de tous. Voilà Rome au milieu du iv*^ siècle -. »
1 Ughelli, Itatia sacra, t. 1\", Komie, l(Jo2, p. 20.
Gratiolo, De prœclaris Mediolani ^dificiis quœ ALnobarcli cladem anlecesserunt. Mediol., 1725, in-4°.
V. surtout le D' Biraghi et le jilan ci-joint de Milan au w= siècle.
2 I.e 1'. I.acordaire.
30 AMnROISE CONSULAIRIÎ V MILAN
Le chrisliaiiismc, qui est « résurreclion el vie », aurait (.lu, ce senible, arrôler celte décomposition. Mais pendant qu'il infusait sa sève dans Je monde moral, le monde administratif lui demeurait ohstinément fermé. Là le christianisme réi-nait dans les intelligences comme objet de discussion plus encore (jue de foi; mais c'était le pagauisint' (pii subsistait tout entier dans le régime et le style des Divins enq)ercurs, Pontifes Maximes d'un culte doni leur Élernilé recevait le meilleur encens. Le fond de ce régime c'était l'exploitation légale de l'homme par l'homme : dans la famille par l'omnipotence du père, dans la société par l'esclavage, dans le gouvernement par le pouvoir discrétionnaire d'un seul. Or comment la loi chrétienne, «lui est une loi d'amour, eût- elle pu trouver dans cet asservissement l'honnêteté, la force, la générosité, qui sont sa préparation naturelle dans les âmes, et comme le lit creusé pour recevoir sa grâce?
Sans doute « la parole de Dieu ne se laisse pas enchaîner », et la foi opérait dans le secret des consciences une révolution morale qui devait nécessairement en amener une autre. Llle améliorait les lois, queUjuefois à l'insu et souvent contre le gré du législateur lui-même ; cependant l'administration se tenait à l'écart de ses inspirations comme de ses institutions. Elle ne lui permettait pas plus de briser les entraves de l'antitjue servitude qu.e les formules sacrilèges de la chancellerie; de fermer un théâtre ou un amphithéâtre que de chasser du code le divorce et l'esclavage. Ce système d'exclusion était particulièrement celui de Valentinien, qui, fatigué sans doute des dissensions religieuses des règnes précédents, avait pris le parti d'écarter entièrement la religion des affaires. Tout en demeurant pour son compte fermement fidèle au culte catholitjue, il était décidé à ne pas s'occuper de celuilà ])lus (juc des autres, et à ne rattacher sa politiiiue à aucun.
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Et cependant si jamais prince avait eu besoin que ses actes fussent conseillés par la loi de charité, c'était bien Valentinien, homme droit, mais emporté, de qui la maxime était : « La sévérité est l'àme de la justice, et la justice est l'àme de la souveraineté. » Inutile d'ajouter que ses agents s'étaient fait une règle et une vertu de copier ses excès en les exagérant. Catholique sincère, il eût été capable d'écouter la religion; mais il n'avait pas encore rencontré l'homme qui devait lui en faire entendre le langage. Son autorité sans frein s'était ainsi tournée en cruelles rigueurs. Milan montrait le tombeau de trois appariteurs que l'empereur avait envoyés à la mort pour n'avoir pas voulu prêter leur ministère à une exécution barbare. Mais le peuple avait vengé leur mémoire par son deuil, et l'Église l'avait fait par des honneurs sacrés. On appela leur tombe « le sépulcre des Innocents ». On leur rendit un culte; et quelque temps après, lorsque Valentinien préparait des rigueurs nouvelles, le questeur Eupraxius eut le courage de lui dire : « Prenez garde, prince, car voici que les chrétiens honorent comme martyrs ceux que vous condamnez comme criminels '. »
Milan respira quand elle connut le gouverneur qui lui était donné. Chaste, sobre, pieux, alïable, charitable surtout, Ambroise faisait descendre sur ses administrés le Itienfait d'une justice inspirée par l'esprit de l'Évangile. « La justice, disait-il, se doit premièrement à Dieu , secondement à la patrie, troisièmement à la famille, puis à l'humanité entière. Défendre sa patrie contre les barbares dans la guerre, défendre les faibles durant la paix, protéger contre la violence ses frères opprimés, voilà l'œuvre
1 Ammiam. ^tarcellin. cap. xxviii, 9. Milan a conservé les reliques de ces martyrs dans l'église Saint-Etienne in Brolio, appelée aussi Saint-Etienne ad Innocentes et ad Rolam sanguinis, [Milano e suo lerritorio, t. 11, p. 347. Milan, 1844.)
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delà justice '. » C'est à ce ministère (|u'Anjbroise employa son zèle. Il paraît, par un mot de son l)io|ïraphe Paulin, qu'il avait môme aboli, à son prétoire, la torture de la tiuestion , (pi'il fallait tant de siècles encore pour l'aire disparaîlrc de nos codes -. Par lui Milan jouissait d'un régime de douceur tellement exceptionnel, que les peuples s'accoutumaient dès lors à voir en lui un père plutôt qu'un
juge-
Cependant le bon ordre était d'autant plus difficile à maintenir qu'il existait une cause permanente de perturbations dans la lutte des ariens avec les catholiques. Il y avait cinquante ans que le trop célèbre Arius, prêtre d'Alexandrie , avait commencé de prêcher que le Fils de Dieu n'était pas de même nature que son Père ; et son hérésie, passant d'Orient en Occident, avait mis tout en feu. Jésus-Chrisf, le Fils de Dieu, est-il d(/al au Père, ou ne lui est-il que semblable? — Toute la question doctrinale avait été réduite à ces mots, ou plutôt à une lettre de ces mots, dans les derniers conciles. Mais ce mot, mais cette lettre diversement interprétée contenait en réalité toute une théologie, et de cette théologie découlait l'économie de la société religieuse. L'arianisme bien compris c'était le paganisme qui voulait recommencer sous une nouvelle forme. Aussi la philosophie néoplatonicienne s'était-elle empressée de donner la main à celte hérésie sophistique, élaborée à l'ombre du musée Alexandrin, et (jui, par sa doctrine d'un Verbe-créature, lien du fini el de l'infini, intermédiaire entre le monde et une divinité inerte et solitaire, reconstituait le règne des systèmes antiques.
L'Église s'élait levée contre l'arianisme; Constantin s'é-
1 Amliros. de Offîcli>! min. lib. I. cap. xxvii, n. 127, 120. ■- Tiilmiial coiiscendit. ol liiiic, cnnlrn consurhidlucm sinn» , (oriHi'iila jnssit |M Tsniiis aclliilirii. (Paulin, i'itu Authr., ii. 7.)
tait ému; le concile de Nicée, en 325 , avait condamné l'erreur, mais sans pouvoir la détruire. Elle avait survécu à l'épouvantable mort de son auteur, dont vingt sectes s'étaient partagé l'héritage. La cour avait faibli. Après Constantin lui-même, Constance s'était rangé du côté des intrigants qui égaraient sa foi. C'était surtout Milan qui, en sa qualité de résidence impériale, était devenu le champ de ces combats en Occident. C'était là qu'Athanasc était venu porter devant l'empereur Constant le témoignage de sa foi. C'était là que le pape Libère avait fait à Constance d'intrépides réponses qui répondent, devani l'histoire, de son orthodoxie '. Là encore, dans le chœur de l'église métropolitaine, entre des légions en armes et une population en rumeur, s'était tenu le concile de 3.o.^, concile dans lequel Denys de Milan, pontife d'une foi courageuse, avait été le premier, avec Eusèbe de Verceil, à signer, contre les ariens , le symbole de Nicée. Ce courage leur coûta cher. Par l'ordre de l'empereur, les évêques orthodoxes furent jetés dans les Thermes de Maximien- Hcrcule, en attendant qu'ils fussent proscrits loin de leurs sièges. Denys dut quitter le sien. Il célébra à Milan le sacrifice d'action de grâces pour la dernière fois. Puis, se
) \'oici quelques-uoes de ces paroles à Tempereur, qui lui reprochai! d"èlre le seul à soutenir Alhanase : « De ce que je suis seul, la cause de la foi n'en est pas diminuée... — L'Empereur : » Signe l'arrêt d'A- Ihanase, et tu retourneras à Rome. » — Libère : » J"ai déjà dit adieu a mes frères de Rome. Mieux vaut être chassé de Rome que'de désobéir à l'Église. » — L'Empereur : » Je te donne trois jours pour choisir entre ton siège ou l'exil. » — Libère : « Trois jours ou trois mois ne me feront pas changer. Envoie-moi où il te plaira. (Theodoret. HiM. EccL lib. II, cap. xvi.)
V. sur le pape S. Libère et son orthodoxie Zaccaria : De rommeiilHiu Liberii Lapsu, AIzog, Ilisl. de l'Église. Paris, 1849, p. 376.
Ilefele, Hisl. des Conciles, t. 11, ]>. 66. E. DumonI , Revue des qnesL liisl., Juillet 1866.
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déroba n l ;i la prolcction populaire, il prit le chemin de son exil et se rendit en Cappadoce '.
Celui qu'Ambroise trouvait sur le siège de Denys était l'arien Auxence, Alexandrin de naissance, qui ne savait pas même la langue du pays qu'il venait gouverner. Esprit astucieux , unissant en lui la subtilité d'un Grec avec la souplesse d'un courtisan, il tenait tête à saint Hilaire; et comme il n'entrait pas dans les vues de Valentinien d'agiter l'Italie pour une discussion tliéologique, l'intrus, depuis plus de vingt ans, se maintenait à la faveur de sa duplicité. Du fond de la Cappadoce , Denys apprit les maux de son Église déchirée, et mourut de douleur. « Mais il a remercié Dieu , écrivait Ambroise , de fmir là ses jours infortunés plutôt que d'être témoin des malheurs de son peuple, et il a mérité cette grâce, d'emporter la paix de Dieu dans un cœur inébranlable -. »
Ambroise était en face de celte population scindée et frémissante, où le schisme menaçait de se prolonger indétiniment, quand Auxence mourut, en 374. 11 fallut procéder au choix d'un successeur. Trois éléments concouraient à cette élection : les évêques de la province, le clergé entier de l'Église à pourvoir, et le peuple. Le peuple n'y participait pas par un vote réguher; mais on tenait compte de son vœu souvent impératif et irrésistible. En outre le désir de plaire aux empereurs, ou l'exigence de ceux-ci, commençait à introduire la coutume nouvelle de consulter le prince. Gomme Valentinien n'était pas à Milan au moment de l'élection du successeur d'Auxencc, les évêques crurent nécessaire de lui envoyer à Trêves une députation , pour demander son avis sur le choix du pasteur de sa ville impériale. Le prince fut fidèle au
1 V. S. Hilar. ad Constant. I, p. 1223.
V. aussi les Bolland., Acla Sanct. au 25 mai : S. Denys de Milan.
2 Ambros. Ep. i.xiii ad Vorci'L, n. 70.
système crabstenlion qu'il avait adopté. « \'ous qui êtes nourris dans les lettres divines, répondit-il aux députés, vous savez mieux que moi les qualités de celui qu'on élève à la dignité pontificale. Il doit enseigner les autres, non point par sa parole seulement, mais par sa vie ; être pour eux le modèle de toutes les vertus, avoir le témoignage d'une sainte doctrine. Faites choix d'un tel homme, et, bien que maîtres de l'empire, nous courberons la tête devant lui, et nous recevrons ses avertissements comme la médecine salutaire de notre ame ; car nous sommes hommes , et comme tels exposés à faire plus d'une chute '. »
Les députés ne purent rien obtenir davantage. Gomme ils pressaient le prince de dire sa pensée : « Non, répondit celui-ci, une pareille affaire dépasse mon pouvoir; et vous, qui êtes remplis de l'esprit de Dieu, vous devrez mieux choisir -. »
L'empereur avait raison : c'était à Dieu de prononcer, et déjà il disposait tout providentiellement pour un choix dont seul il avait le secret. Cependant la ville s'inquiétait. Malgré le nombre plus grand des fidèles catholiques, les ariens espéraient , et il était à craindre qu'un des leurs ne fût élu. Les évêques délibéraient dans l'église principale où comme précédemment, au concile de Milan , ils s'étaient réservé la partie supérieure de la basiUque. Un voile les séparait de la nef où le peuple s'agitait tumultueusement. Là les esprits s'échauffaient, et il se formait deux camps dont les clameurs séditieuses devenaient une menace pour l'indépendance et un sujet d'inquiétude pour l'ordre public, Ambroise avait jusqu'ici religieusement
1 Tlieodor(3t. //(*•<. Eccl. lih. IV, cap. vi, p. 157 : De electionc Ambrosii. Edit., II. Valois, Paris, 1673.
- Majus est viribus meis islud nogolium. Vos vero, qui divina gratia lepleli eslisjOtqui divinum numeu illiid hausislis, meiius elocluri eslis. (l'heodorcL, ibid.)
respecté la liberté de l'élection. Mais, apprenant ce tumulte , le Consulaire crut qu'il était de son devoir de se rendre à l'église pour réprimer le désordre. Sa présence ayant imposé le respect, Ambroise en profita pour prononcer quelques mots de conciliation, avec la fermeté et aussi la bonne grâce qui caractérisaient ses discours. Il intima ses ordres et commanda la paix '.
A peine eut-il achevé que, du sein d'un silence sympathique, tout à coup une petite voix d'enfant retentit, qui disait: « Ambhoise, Ambroise évèque ! » Ce fut pour la multitude comme une voix du ciel : « Ambroise évêque, s'écria aussitôt l'assemblée , qu'Ambroise soit notre évêque - ! »
On se rappelait que le Seigneur lui-même, dans l'Évangile, avait été acclamé par la voix des enfants, et qu'il avait déclaré que ce suffrage était un hommage parfait. On se souvenait, à Milan, que naguère l'évêque saint Monas avait été ainsi proclamé par le peuple, qui, ayant vu reluire l'auréole sur sa tête, s'était écrié : « Monas est digne de l'honneur ^ ! » Ambroise n'était pas moins digne. et comme on le savait homme de bien et de talent, chacun était convaincu que pour faire un évêque il ne lui manquait que la consécration.
1 Curn uli itl conflata essol seditio, rcclor provincia', (jui Consularis digiiitatem gerebal, nomine Ambrosiuri^, veritus ne ex eo Uimultu ali- (|uid mali civitas pateretur, ad ecclesiam contendit eo consilio ut lumultum sedaret. (Socrat. //js<. Eccl. lib. IV, cap. xxx, p. 103.)
Thodoret. Ilist. Eccl. lib. IV, cap. vm, p. I.^>7. — Paulin. Jlta Amhros., n. f».
2 Subilo vox ferlur infantis ter in populo sonuisse : » Ambrosiuni Episcopura ! » (Paulin. Vita Ambr., n. 6.)
3 V. Datiana Hisloria Ecoles. Mediol., éciil du \' ou \i' siècle, pubiit' par Muratori , puis annoti- par T.. Biragbi, cap. .\vi, p. ;i7. Lf manuscrit se trouve dans la Bibl. Ambroisionne en caractères du viii" ou IX' siècle; cotéf (".. llCi.
Il lui manquait autre chose. Celui que le vœu populaire improvisait évêque n'était pas même encore chrétien par le baptême. Or une loi de l'Église , écrite dans saint Paul et renouvelée récemment par les deux conciles de Nicée et de Sardique, défendait qu'un néophyte fut promu à l'épiscopat '. Un décret de Constantin, rappelé par Valentinien , interdisait en outre de recevoir dans le clergé les décurions des villes, et à plus forte raison le gouverneur d'une province -. Mais la difficulté la plus sérieuse venait du candidat lui-même, que rien n'avait préparé à ce choix inopiné: « Je n'ai pas été, disait-il, élevé u dans l'Église ni formé dès l'enfance au joug que l'on « m'impose. L'on m'enlève brusquement aux affaires « du prétoire, l'on m'arrache de force aux fonctions « du siècle, et moi, accoutumé aux clameurs des huis- « siers , il faut que je me façonne à chanter les psau- « mes ^ ! »
Mais le peuple, enthousiaste et bon juge ce jour- là, s'obstinait par réflexion dans le choix que l'inspiration venait de lui dicter. Tl est juste de dire qu'il y trouvait son compte. Riche , puissant, éloquent, charitable, énergique, inflexible sur le droit, Ambroise plus que tout autre semblait propre à ce rôle de « défenseur de la cité » que les nécessités du temps imposaient à l'évêque. D'ailleurs, impartial pour tous, le gouverneur jusqu'ici n'avait pas déplu aux ariens, qui le voyaient se renfermer, officiellement du moins, dans la neutralité que lui commandait la politique du prince. Aussi les deux partis réunissaient-ils sur lui leurs suffrages, comme ils
1 Disl. Lxi, cap. Neoph]jt., lit. III, 6.
2 Cod. Theod. lib. III et IX. De Episc. et Clericis.
3 Ecce ille non in Ecclesia nutritus sum, non edomitus a puero. Sed raptus a Iribunalibus, abduclus a vanitalibus hujus seeculi, a preeconis voce ad Psalmislœ canlicum. 'Ainbr. de Pœnitent. lib. II, cap. vin, n. 67.
3« ÉI-ECTION ÉPISCOI'ALK D'AMbKOlSK
avaient euiilume de réunir leurs respects et leur soumission '.
A ces raisons Ambroise, ne pouvant opposer les siennes, imagina sur-le-champ de faire parler les actes, (l'était riicurc à laquelle il tenait son audience :.il se rendit au prétoire. Une cause criminelle ayant été ce jour-là appelée à son tribunal , le Consulaire aflecta une dureté odieuse, et môme « contre sa coutume », remarque son secrétaire, il lit appliquer Taccusé à la question. C'était une lactique pour faire revenir la foule de son subit entraînement. On ne s'y trompa pas. « Que son péché u retombe sur nous, s'écria la multitude. — 11 n'est que « catéchumène; le baptême effacera tout, ajoutaient u quelques autres. Ou' Ambroise soit évêque, nous le u voulons pour évêque - ! » Ambroise descendit de son siège et s'en retourna chez lui, en proie à l'agitation et à l'angoisse.
Dans l'égarement de ses pensées, le Consulaire alla jusqu'à chercher à jeter sur la pureté de ses mœurs un soupron impossible, en laissant croire que sa maison pouvait s'ouvrir aux suppôts de la dissolution. Cet expédient malheureux lui ayant réussi encore moins que les autres, Ambroise pensa sérieusement à prendre un grand parti, plus d'accord avec sa foi, ses goûts et sa vertu.
Ce fut, raconte son histoire, « de faire profession de la philosophie. » Par ce mot, on entendait, dans l'école chrétienne , la retraite cénobitique ou anachorétique. « Ambroise, est-il dit, en vrai sage, en vrai philosophe de Jésus-Christ, se proposait de renoncer à toutes les
i Aiiaui cl calliolici in hune unum niirabili cl incrodibili concordia consenseruiil. (Paulin. Vila Ainbr., n. 6.)
2 Quod cum facerel, populus nihilorainus acclamabal : i'eccaluin luum super nos !... Isli calochumcnuni scienlos, lideli voce remissio- Mi'iii illi peccaloruni per baplismalis gialiam promillol)anl. Tune ilie Uirbalus reverlilur domum. (l'aulin. i'ila Ambr. vu. 0pp. t. Il, p. iij.)
ELECTION EPISCOPALE D'AMBKOISE 39
pompes du siècle, afin de suivre la trace des pêcheurs de l'Evangile, qui, sans besace et sans bâton, étaient allés convertir les philosophes eux-mêmes '. » Qui n'a senti cet attrait? Qui, dans les jours difficiles ou dans les heures ferventes, n'a tourné ses regards vers les grandes solitudes ou les grands dévouements? Dans ces pensées, Ambroise sortit un soir de son palais, et il s'achemina dans la direction de Pavie , au sud de la ville , vers la rive du Tésin. Il voulait premièrement, en mûrissant ses projets, donner à cette inquiétante conspiration le temps de se calmer. Mais, soit trouble de son esprit, soit dessein du Ciel, il s'égara dans les ténèbres, de sorte que le matin il ne fut pas peu surpris de se retrouver encore près de la porte Romaine, à quelques })as de celle par laquelle il s'était échappé de Milan. Là il fut reconnu, reconduit à son palais et gardé à vue chez lui, comme un réfractaire -.
Cependant l'élection prenait un caractère légal par la sanction que le clergé venait de donner à l'acclamation des fidèles. Ambroise protesta. « Les règles ont été vio- « lées, et c'est la contrainte qui a fait tout, » écrivait-il encore quelques années après ^ Mais, loin de tenir compte de sa plainte, les évêques avaient déjà adressé à l'empereur un rapport circonstancié de ce qui s'était fait, lui demandant d'agréer qu'un fonctionnaire de l'État fût ad-
1 Philosophiam profiteri voluit, futurus sed verus philosophus Chrisli, etc. Taulin. Vita Ambr. vu. Saint Jean Chrysostome et saint Grég. de Nazianze appellent habituellement de ce nom de philosophie la vie abandonnée à la méditation. (Orat. Greg. Naz. .x.xi, 19, 20.)
2 Fugani paravil, egressusque, noctis medio, civitate, cura Ticinum se pergere putaret, raane ad portam civitatis Mediolanensis, quœ Romana dicitur, invenitur. Qui inventus custodiebatur a populo. (Paulin. Vila Ambros. viii.)
3 Non valuit prœscriptio, prœvaluit impressio. (Epist. lxiii. ad VerccU., n. 65.)
U) F'LECTiON ÉPISCOPALE DWMBROiSE
mis à passer au service de Tb^glise. La réponse iiiipéi-ialc fui tout approbalive. u Je ne pouvais apprendre de moil- (( leure nouvelle, leur fit dire Valenlinien. Je suis fier que « le sutîragcdu peuple ait justifié le choix que j'avais l'ait « d'Ambroise, en confiant la conduite des âmes à celui « que j'avais chargé des intérêts des corps... Et d'ail- « leurs, je le connais : il n'y a pas d'esprit plus droit « que celui-là : c'est une ligne inficxible, une règle inva- « riable '. »
En même temps le prince commandait de hàlor l'ordination. Ambroise de son côté lui avait adressé ses propres réclamations, basées sur les obstacles qu'aurait à surmonter un évêquedc Milan dans une Église en proie aux dissensions d'un schisme. Mais l'empereur lui écrivit (( d'accepter sans crainte et de s'en reposer sur lui de sa tranquillité ^ ».
Durant ces négociations, Ambroise avait trouvé le moyen de disparaître une seconde fois, cl il se tenait caché dans la maison de campagne d'un personnage honoré du titre de Clarissime et qui s'appelait Léonce'. C'est là, dans la retraite, qu'enfin l'appel de Dieu devint manifeste pour lui. Le Ciel lui fil entendre le mol décisif de sa vie , et ce cœur combattu, mais généreux, accepta le sacrifice qu'il allait consommer au grand jour.
On le cherchait cependant. Le Vicaire italique avait signifié, sous des peines sévères , qu'on eût à dénoncer la retraite du Consulaire. Léonce crut que l'intérct de l'Église
1 Nural eniin illius inentem quovis perpendiculo recliorein esse, sententias vero qualibet norma exactiores. (Theodorel. llisl. Eccl. lib. IV, cap. vil.)
2 Paler pielatis lii;e (luioLi-m fuluram spopondil, si eleclus susciperem sacenloliiim. [Ainbr. Episl. xxi , ad Valentin., n. 1.]
3 l^endenle ilaque relalione, ilerum fugam paravit, atque in possessione cujusdam Leontii, viri Clarissimi , aiiquandiu delituit. (Paulin., il>i(L, IX.)
ÉLECTION ÉPISCOPALE D'AMBROlSE il
lui commandait de livrer son h(:»te aux honneurs qui lui étaient imposés. On vint chercher Ambroise, qui se résigna enfin à ce qu'il savait être maintenant Tordre de Dieu '. C'était sincèrement qu'il avait reculé devant le poids accablant de sa nouvelle destinée. Maintenant il allait l'embrasser tout entière, résolu d'en subir toutes les conséquences et d'en accomplir tous les devoirs.
Mais, en se rendant, Ambroise fit ses conditions. 11 stipula d'abord qu'il ne recevrait le baptême que de la main d'un prêtre parfaitement orthodoxe -. Il demanda en outre qu'un intervalle de temps séparât son baptême de son ordination, comme le prescrivait l'Église ^ Il ne lui fut pas difficile d'obtenir l'accomplissement du premier de ces désirs. Le 30 novembre de l'année 374, l'illustre catéchumène se présenta pour recevoir le baptême catholique. Le prêtre qui le lui conféra fut très-probablement son ami Simplicien. Tel est le sens universellement attribué aux paroles de saint Augustin, qui l'appelle « le père d'Ambroise, et celui par lequel il avait reçu la grâce * ».
Quant à la seconde demande relative à l'interstice canonique entre le baptême et l'ordination, le peuple n'y voulut voir qu'un moyen dilatoire. Il fallut que, huit jours seulement après sa régénération, le néophyte, encore revêtu de la robe blanche, reçut l'onction du sacerdoce, puis montât sur le siège où le portaient tant de vœux. Cette précipitation, tout involontaire qu'elle fût, demeura l'objet d'un regret et presque d'un remords dans la vie d'Ambroise. Longtemps après, il sentait encore le besoin
1 Proditus itaque et adduclus Mediolanum, cum intelligerel circa se Dei voluntatem... (Paulin. Vita Anihros., n. 9.)
2 Postulavit non se nisi a catholico episcopo baptizari, [Ibid., n. 9.) â Quam resistebam ne ordinarer postremum , cum cogérer, saltem
ut ordinatio protelaretur ! (Epist. lxiii, ad Vercell. Eccl.)
4 Ambrosii pater in accipienda gratia. (Augustin. Cnnfess. lib. VIII, cap. II.)