‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 94 sur 134 · AMBROISE DEVANT LE TYRAN EUGF^NE · texte numérisé non relu

AMBROISE DEVANT LE TYRAN EUGF^NE

de toute sa conduite : « Je crains Dieu, disait-il, et je ne crains que lui. Ce n'est pas ma coutume de mettre la faveur d'un homme au-dessus de ce que je dois à Jésus-Christ mon Seigneur '. »

Ici Ambroise déroulait la suite de ses luttes contre le paganisme : il rappelait que, depuis le commencement de son épiscopat, il avait combattu contre le rétablissement de l'idole de la Victoire dans la curie romaine. 11 ne redoutait pas davantage d'élever la voix devant le nouveau souverain, au nom du Roi suprême des cieux. « La puissance impériale est grande, écrivait-il; mais combien plus haute est la majesté de Celui qui voit le fond de l'àme, sonde le secret de la conscience, connaît toutes choses avant qu'elles s'accomplissent , et entend les plus profonds battements de nos cœurs. Vous ne souffrez pas qu'on vous trompe, et vous prétendez tromper Dieu ! — Mais, me direz-vous , telle ne fut pas mon intention. — Alors votre devoir n'était-il pas de fermer l'oreille aux sollicitations dont vous étiez l'objet, et d'opposer une résistance opiniâtre à l'injure qu'on voulait faire à Dieu - ? »

« Sans doute libre à vous de répandre vos dons sur qui bon vous semble. Nous n'avons rien à voir dans vos libéralités; nous ne sommes point jaloux de ces prérogatives ; mais nous sommes auprès de vous les représentants de la foi , et nous la défendrons. Du reste, croyez bien que personne ne se trompera sur votre dessein en vous voyant restituer les anciens biens des temples à quelques-uns de vos favoris. Gn considérera moins ce que vous avez fait que ce que vous avez voulu faire... Tout empereur que vous êtes, vous n'en devez pas moins obéis-

1 Secessionis mihi causa timcr Domini luit ; nec pluris facere cujusvi< hominis quam Christi graliam consuevi. (Epist. Lvii,n. 1.)

2 Etsi imperatoria poleslas magna sit. latiien considéra, Iniferator, quanlus sit Deus, elc. [Ibid., n. 7.;

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sance à Dieu. l'"l puis coiiimcnL irez-vous porter vos oblations aux pieds du Dieu vivant? comment les ministres de Jésus-Christ pourront-ils recevoir et dispenser vos olVrandes ' ? »

La fin de la lettre était encore plus énergique : le respect officiel y tempère à peine la majestueuse hauteur de l'avertissement.

« Avant d'agir ainsi , vous deviez consulter l'évêque. Si je vous ai résisté, et résisté seul, il ne faut pas croire pourtant que de moi seul soit née cette opposition. Mais , me considérant comme responsable de mes actes devant Dieu et devant les hommes, j'ai compris que mon devoir était de me mettre en garde , et de ne pas répondre légèrement à vos avances. Assez longtemps j'ai commandé le silence à ma douleur, aujourd'hui je ne puis ni dissimuler ni me taire. Si déjà, au commencement de votre règne, j'ai cru devoir m'abstenir d'entrer dans vos vues, c'est que je prévoyais trop ce qui devait arriver... Que si vous demandez de vos sujets Tobéissance, souffrez que, par -dessus tout, ncus accordions la nôtre à Celui que vous-même reconnaissez comme l'auteur de votre élévation -. »

Pendant que cette lettre jetait une première ombre sur le bonheur d'Eugène, Ambroise, exilé volontaire et glorieux, parcourait l'Italie émue, sur son passage, d'admiration et de foi.

Il s'était rendu d'abord dans la ville de Bologne, devenue pour lui une seconde patrie ^ Là habitait cette famille

1 Non sumus scrulatoresvestrae liboralitalis, sed sunius inlorpretes fidei... Et si imperator, Deo subditus magis esse debes. Quomodo sacerdotes Chrisli munera tua dispensabunt? ( Epist. Lvii,n. 8.)

2 Tu utique debuisli ab sacerdole consulere... Honorem qui vobis deferri viiltis, |ialimiiii ut deferamus ei quem impcrii veslri vullis auctorem iirobari. {Ibid., n. 10-12.)

3 Sacerdos, dcrelicla civitate Medioianensi, ad Bononiensem civilalem emigravit. (Paulin, in Ambrosii Vila, n. 27.)

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des Eusèbes, dont il avait lui-même élevé les enfants, Faustin le jeune, Ambroise et la vierge Ambrosie. Après avoir donné à Ambrosie le voile des épouses de Dieu , il continuait aux autres les soins de la plus délicate paternité pour le corps et pour l'àme. Les détails dans lesquels entrent ses lettres à cet égard n'étonneront pas ceux qui savent la prédilection de tous les amis de Dieu pour un âge que Jésus-Christ a béni, embrassé, investi du royaume des cieux. « Le petit Faustin tousse beaucoup, écrivait Ambroise à Eusèbe, c'est pourquoi il est venu de lui-même recevoir les soins de sa sainte sœur Ambrosie ; car il a l'expérience qu'il est bien soigné par elle. Puis, comme il se figure aussi que je suis médecin, il s'en repose sur moi de son régime. Deux fois par jour il vient ici pour se guérir. Il s'en trouve très-bien ; mais la diète à laquelle l'avait condamné une aiîiitié rigoureuse , a redoublé sa toux. S'il veut en finir, il devra en revenir au premier traitement. Adieu , et continuez d'aimer celui qui vous aime •. »

A l'époque du voyage d'Ambroise en Italie, Faustin, sorti des écoles de Milan , était revenu à Bologne , au foyer de son aïeul Eusèbe et de son père Faustin. Celui-ci pleurait encore son admirable sœur enlevée dans la fleur de l'âge*, et Ambroise , s'inspirant de la lettre fameuse de Sulpicius à Cicéron, opposait sa douleur au deuil de la patrie ravagée parles armes ^. Puis , s'élevant à des considérations plus chrétiennes , le pontife disait :

« Xos villes sont renversées peut-être pour toujours, tandis que votre sœur ne vous a été enlevée que pour un instant , afin de passer à une meilleure vie. C'est pour-

1 Faustinus parvulus tussi laboral , ad sanctain sororem curatum venit, et venit sponte... Denique me medicum putat. (EpisL liv, n.2.)

2 V. ci-dessus, liv. III, rli. u, p. lt)0.

3 Epist. xxxix , n. 3.

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quoi j'estime (ju'aulieu de la regretter, il faut prier pour elle; au lieu de lui donner des larmes, il vaut mieux entourer son âme d'oblations qui la recommandent à Dieu. Vous dites peut-être que vous êtes tranquille sur son salut , et que ses mérites vous rassurent ; mais que ne plus la voir vivante dans sa chair est pour vous le sujet d'un regret inconsolable? Eh bien, vous la reverrez dans cette chair gloritîée ; car ne savez-vous pas qu'il faut que le corps périsse pour ressusciter? Pourquoi nous désoler, puisque Dieu nous assure que « notre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle ' » ?

Faustin avait compris ces leçons de sagesse. Revenu de la retraite sauvage où l'avait jeté d'abord son désespoir, et d'où l'avaient tiré les instances d'Ambroise, il se livrait au devoir d'élever sa jeune famille. L'évêque de Milan félicitait donc le vieil Eusèbe d'avoir à son foyer une double génération d'enfants dignes de lui : « Voici que vos deux Faustins vous sont rendus , disait-il : nous n'avons plus chez nous qu'Ambroise et Ambrosie. Vous possédez avec vous la tête de la famille et l'avenir de son nom ; il ne reste avec nous qu'un pauvre petit rejeton de cet arbre vigoureux *. »

Le cœur d'Ambroise se reposait , et son génie aimable s'épanouissait sous le toit hospitalier du patriarche chrétien qu'il comparait à Noé. Fidèle à son goût pour les souvenirs bibliques, il appelait Japhet le jeune et bon Faustin, dont le respect enveloppait son père comme d'un manteau d'honneur. Il donnait le nom de Sem au jeune Ambrosius. Quant à celui de Chanaan, il l'attribuait plaisamment à un autre enfant de la même maison nommé Valentinien. Né longtemps après ses frères, Valentinien était un robuste petit garçon , (]ui , « à peine sevré , parais-

1 Episl. ïxxix. II. 'i-7, p. 94^5.

2 Episl. Lv, n. 1, p. KKl'i.

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