VOYAGE DE SATYRE EN AFRIQUE
Ces âmes ainsi unies pouvaient croire que rien ne les séparerait jamais, « Il était juste, écrivait encore saint Ambroise, que nous eussions la même part à la durée de la vie , qu'après avoir vécu indivisiblement nous ne fussions pas non plus séparés dans la mort^ » Ce sont bien là les pensées et les rêves de l'homme : mais qu'ils sont éloignés souvent des pensées de Dieu !
Dans le courant de l'année 378, Ambroise reçut la nouvelle qu'un de ses débiteurs , apprenant sa promotion à l'épiscopat, refusait de payer sa dette, dans l'espoir qu'un évêque ne voudrait pas l'y contraindre. Cet homme s'appelait Prosper, il habitait l'Afrique , et la somme qu'il devait était considérable -. Ambroise, selon sa coutume . se déchargea de la poursuite de l'affaire sur Satyre, qui annonça son dessein de passer en Afrique. « Mais je le dissuadai de partir, dit son frère, lui proposant d'envoyer quelque autre en sa place. Je redoutais de le livrer aux hasards du voyage, au caprice des flots. Puis une appréhension tout extraordinaire s'était emparée demonâme^ »
Satyre n'en tint pas compte. Les personnes qui s'étaient employées à cette affaire n'ayant pas réussi, il résolut de s'embarquer. On a conservé un billet d'Aurelius Symmaque adressé à Tatien , alors vicaire d'Afrique , en faveur de Satyre, leur commun ami, qui en était porteur. « On écrit longuement, disait-il, quand on le fait pour des inconnus et des étrangers. J'en suis dispensé ici , puisque c'est à Satyre , notre frère à tous deux, que je remets cette lettre. Je ne vous l'écris pas pour vous le recommander, mais pour vous rappeler
1 Par erat ul... qui indistincta semper habuimus vivendi consortia, non haberemus distincla moriendi. [Ambros. de Excessu Satyrilib. I, n. 7, p. lllo.)
2 Ihid., n. 24.
3 Revocabam te, frater, ne Africam peleres, ac potius aliquem deslinares. [Ibid. , n. 2^.)
notre amitié. Adieu '. » Peu de jours après , et malgré les regrets de la séparation, Satyre prit le premier navire en partance pour l'Afrique qu'il trouva dans le port -.
C'était pendant l'hiver; le vaisseau était vieux , avarié , incapable de tenir longtemps la mer. A peine fut-il en vue des côtes de Sardaigne, qu'ayant donné rudement sur un banc de récifs, sa carène s'ouvrit et fît eau de toutes parts'. Satyre comprit tout de suite que c'en était fait de lui. Dans l'épouvante générale, lui seul, moins effrayé de la pensée de la mort que de celle de l'éternité, « implorait du Ciel la grâce de ne pas mourir avant d'être régénéré par les sacrés mystères *. » Ce fervent catéchumène n'était pas encore baptisé.
Plusieurs passagers l'étaient. Ceux-là, suivant un pieux usage de cette époque, avaient embarqué avec eux le corps de Jésus- Christ. Quand ils se virent sur le point de mourir, ces chrétiens offrirent le plus admirable spectacle qui se puisse peindre. Ils prirent le divin Viatique , l'adorèrent ensemble , et s'eii communièrent pour la dernière fois ^.
Jaloux de ce bonheur qu'il ne pouvait partager. Satyre eut en ce moment une sublime inspiration de foi. Il supplia les initiés de lui confier l'hostie divine qu'ils portaient , la fit mettre religieusement dans un linge sacré nommé orarium , l'attacha à son cou ; puis, se jetant à la
i Longum loquantur pro incognilis aut alienis verba fracturi. Mihi haec opéra desinenda est, cum li Itéras nostras Saturus frater communisaccipiat, quas non commendationi ejus prœstiti, sed nostro circa vos amore functus emisi. Vale. (Symmach. Epist. lvii, lib. I, p. 23, ad CeUhium Tatianum.)
2 De Excessu Satyri lib. I, n. 26.
3 Ibld. , n. 43.
4 Jbid., n. 43.
5 Cet usage de porter l'Eucharistie dans les voyages subsista pendant le moyen âge. On voit entre autres saint Louis l'emporter dans son expédition d'outre-mer, ainsi que le rapporte Guillaume de Nangis.
mer, il ne s'inquiéta plus, raconte encore Ambroise, de trouver quelque débris de navire pour s'y attacher, fort du secours divin dont il s'était muni ^ « Ce n'est pas , dit le Docteur, qu'il ait voulu porter un regard indiscret sur les secrets de l'autel. Il désirait seulement témoigner de sa foi et en recueillir le prix*. »
Satyre put gagner une île qui était proche. C'était l'île de Sardaigne ; et force fut à lui d'y séjourner un peu, avant qu'un autre vaisseau fît voile pour l'Afrique '. Après avoir pourvu par lui-même ou par d'autres au sauvetage des hommes qu'avaient épargnés les flots , il chercha une église où il pût rendre grâces à la protection divine, se faire baptiser, et recevoir Celui dont Ambroise disait : « Si telle est la puissance du corps de Jésus-Christ quand il est enveloppé dans un orarium, quelle n'est pas sa vertu lorsqu'il repose sur nos lèvres et habile dans nos cœurs * ! »
Tout pressé qu'il était de recevoir le baptême, Satyre ne voulait néanmoins l'accepter que de la main d'un évêque parfaitement orthodoxe. Or le schisme de Lucifer, ôvêque de Cagliari,ienait alors séparés du centre de l'Eglise plusieurs évêques de Sardaigne. « Ce n'est pas, explique Ambroise, que les Luciferiens n'aient conservé la foi en ce qui regarde Dieu, mais ils ne la conservent pas envers son Église. Cependant l'Église est le corps de Jésus-Christ. C'est pour elle qu'il a souffert; et il est évident que ceux-là ne gardent pas la foi en Jésus- Christ qui rendent sa passion vaine et qui déchirent son corps 5. »
t Elenitn ligari fecitin orario, etorarium involvit collo, atquesemunitum salis credens, alia auxilia non desideravil. [De Excessu Salyri lib. I,n.43.)
•2 Ibid.
3 lôid. , n. 47.
4 Ibid., n. 44.
5 lbid.,Xï.hl.
Ce schisme malheureux désolait précisément le diocèse où le naufrage avait jeté Satyre ; l'ardent catéchumène se mit en route aussitôt pour trouver un autre évêque. Il en rencontra un , et le naufragé lui demanda avant tout « s'il était dans la communion des évêques catholiques, c'est-à-dire dans l'unité de l'Église romaine ' ». Cette parole d'Ambroise est pleine de lumière sur la question centrale du catholicisme.
L'évêque ayant assuré Satyre de sa fidèle soumission au saint-siége, celui-ci reçut de ses mains la grâce du baptême, et son frère se porte garant qu'il ne la perdit jamais. « 11 a gardé sans souillure les dons du sacré baptême, pur de corps, pur de cœur, innocent comme une vierge, simple comme un enfant, ayant horreur d'un mot comme d'une action honteuse , aussi chaste dans ses paroles qu'il l'était dans ses mœurs-. »
Mais pendant que l'àme renaissait, le corps était brisé. Le naufrage avait ruiné la santé de Satyre ; et à peine fuL-il sur le sol de l'Afrique, qu'une maladie terrible le conduisit en peu de jours aux portes du tombeau. Mourir presque au sortir des eaux sacrées du baptême, c'était le vœu de sa foi ; mais mourir loin de son frère et de sa sainte sœur lui semblait un sacrifice plus dur que celui de la vie. Il demandait à Dieu de revoir Tltalie; il implorait la céleste assistance de saint Laurent , le martyr que Rome lui avait appris à vénérer. Il désirait du moins vivre encore assez de temps pour retrouver Ambroise et lui faire ses adieux. « Ah ! que n'r-t-il demandé davantage! s'écriait l'évêque. 0 frère, qui obteniez la grâce de votre
1 Advocavil ad se episcopum, percontalusque est ex eo utrumnam cum episcopis calholicis, hoc est, cum Romana Ecclesia conveniret. [De Excessii Salyri, n. 47.)
2 Dei graliam et accepit desideratam et servavil acceptam. Inlemerala sacri baptismi dona servavit, mundus corpore, purior
corde, etc. [Ibid., n. 48 et .^2.)