SÉRÈN E , ÉVÊQUE DE MARSEILLE , TOUS DEUX
EN France. — Par duplicata *.
« Quoique des religieux n'aient pas besoin de recommandation auprès de bons prêtres, pleins de la charité que Dieu demande , cependant , comme l'occasion d'écrire est opportune, nous avons jugé convenable de vous adresser cette communication, afin de vous faire savoir qu'Augustin , porteur de la présente , serviteur de Dieu (dont l'affection nous est garantie) , a été choisi par nous , avec l'assistance du Tout-Puissant, et dans l'intérêt des âmes , ainsi que d'autres serviteurs de Dieu , pour faire une mission lointaine'. Votre Sainteté doit r aider de sa bonté de prêtre , et ne mettre aucun retard à lui procurer les consolations en son pouvoir. Afin de vous disposer à lui accorder le bienfait d'un intérêt tout amical, il a des instructions
* À paribus.
* illuc. Le nom da pays où allaient les missionnaires était omiS; sans doute par précaution.
de nous , pour vous communiquer avec précision ^ les détails de son voyage ; nous sommes convaincu , dès qu'ils vous seront connus , que vous vous prêterez, avec dévouement pour Dieu, aux circonstances urgentes qui rendent vos encouragements nécessaires à notre envoyé*. »
Saint Grégoire écrivit à peu près dans les mêmes termes à Virgile, évêque et métropolitain d'Arles, ainsi qu'à Désidère et Syagrius, évêques de Vienne et d'Autun.
Outre ces lettres de recommandation aux représentants de l'Église, le Pape songea à obtenir un sauf-conduit pour ses missionnaires, de la part des autorités civiles. Us devaient passer à travers les Etats de Théoderic et de son frère Théodebert , rois de Bourgogne et d'Austrasje ^. Le premier avait le siège de son gouvernement à Châlons , et le second à Reims. Augustin fut chargé, à son retour, de deux lettres pour ces jeunes princes.
1 Subtiliter,
2 Epîtres de saint Grégoire, liv. vi, 52.
3 Théoderic était le second fils, et Théodebert le fils aine de Childebert, à qui ils succédèrent à la mort de leur père, en 569, Tannée même où saint Grégoire leur écrivait. Il paraît que Talné n^avait pas alors plus de dix ans. Leurs Etals furent gonvcrnés, durant leur minorité, par Brunehaut, leur grand'mère, dont nous parlons plus loin.
« Grégoire a Théodëric et Théobebert, frères, ROIS des Francs. — Par duplicata.
« Depuis que le Dieu tout-puissant a favorise votre royaume de Torthodoxie de la foi, et permis qu'il devînt célèbre dans les autres nations par la pureté avec laquelle il garde la religion chrétienne, nous avons conçu la vive espérance que vous désireriez voir tous vos sujets embrasser la croyance, qui est le lien de vos rapports avec eux, comme leurs seigneurs et gouverneurs.
« Nous avons appris que la nation anglaise a été amenée, par la miséricorde de Dieu, à soupirer ardemment après sa conversion à la foi de J.-C. , mais que les prêtres des pays voisins sont négligents , et n'alimentent pas la flamme de ces saints désirs, à l'aide des exhortations qu'ils pourraient employer. C'est pour ces raisons que nous avons pris des mesures, afin d'envoyer aux Anglais Augustin, porteur de cette lettre, serviteur de Dieu (dont le zèle et l'affection nous sont assurés), en compagnie d'autres serviteurs de Dieu. Nous leur avons , en outre , donné avis d'emmener avec eux quelques prêtres du pays voisin, dont le secours leur sera utile pour sonder les dispositions du nouveau peuple et seconder leurs bonnes intentions, autant que Dieu leur
en doDDera le pouvoir. Afln qu'ils soient capables de remplir ce ministère , nous invitons Votre Excellence , que nous saluons de notre affection paternelle, d'accorder à ceux chargés de notre message le bienfait de Tassistance que vous jugerez pouvoir leur être utile. Et comme il s'agit d'une affaire où le salut des âmes est intéresse, que votre influence les protège et les aide, afin que Dieu tout-puissant , qui sait que vous leur accorderez cette consolation d'un cœur dévoué et avec un zèle pur pour sa sainte cause, vous prenne sous sa protection et vous conduise saufs, à travers la puissance terrestre , à son royaume des cieux*.»
Augustin était aussi porteur d'une lettre adressée à Brunehaut, reine-régente *, ainsi conçue :
« Grégoire a Brunehaut, reine des Francs.
« Votre chrétienne Excellence nous est si bien connue, que nous ne pouvons en rien douter de
*■ Saint Grégoire, liv. vi, 58.
^ Brunehaut était ûlle d'Athanagild , roi des Visigoths ; elle devint, en 566, femme de Sigebert, roi de Metz. Childebert, père de Théodebert et dcThéoderic, naquit de ce mariage. Brunehaut était régente pour les deux princes à l'époque de la mission de saint Augustin. L^histoire accuse cette princesse de crimes nombreux et barbares, il est bien difficile de conciUer ces imputations avec les éloges que lui adresse saint Grégoire.
votre bonté. Nous regardons au contraire comme certain que vous coopérerez dévotement et ardemment avec nous, et que vous fournirez avec la plus grande abondance les consolations que nous avons raison d'attendre de votre religion si sincère. Dans cette confiance, nous vous saluons de notre affection paternelle, et vous faisons connaître que la nation anglaise, suivant les rapports qui nous ont été faits, a, sous l'inspiration de Dieu , le désir de devenir chrétienne; mais que les prêtres du pays voisin manquent pour elle de sollicitude pastorale.
c En conséquence, en vue d'arracher ces âmes à la perdition éternelle, nous avons commissionné Augustin, serviteur de Dieu et porteur de la présente (dont le zèle et Taffection nous sont assurés), en compagnie d'autres serviteurs de Dieu. Nous sommes désireux de connaître par eux les dispositions du peuple anglais , et de prendre , avec votre assistance , les moyens (autant que cela est praticable) d'assurer sa conversion. Nous leur avons dit aussi qu'il serait de leur devoir de mener avec eux quelques prêtres du pays voisin.
« Votre Excellence, qui est disposée à favoriser toutes les bonnes œuvres, condescendra-t-elle, en considération de notre demande et par crainte de Dieu , à regarder notre envoyé comtne lui
étant recommandé pour toutes choses? Consentirez-vous à lui accorder avec empressement la grâce de votre protection , et F avantage de votre patronage dans ses travaux? Et afin que votre récompense puisse être complète, voulez-vous lui fournir un sauf-conduit pour faire route vers la nation anglaise? Que Dieu , qui vous a comblée dans ce monde de bonnes œuvres qui lui sont agréables, vous accorde ici-bas, et dans le lieu du repos éternel , la grâce de vous réjouir avec ses saints ^ . i Les lettres de saint Grégoire nous indiquent la route que les missionnaires ont dû suivre en traversant la France. Augustin, raffermi dans ses desseins par son voyage à Rome, rejoignit ses frères à Lérins, où il remit sa lettre à Etienne, abbé du monastère. On peut supposer que les missionnaires se sont rendus ensuite à Aix , et de là à Arles, attendu que , dans Tune et l'autre de ces villes , ils avaient été recommandés aux évêques Pelage et Virgile. D'Arles , ils continuèrent probablement leur route par Vienne , où ils trouvèrent Tévêque Désidère, et se rendirent ensuite à Châlons, où la reine Brunehaut demeurait avec son petit-fils, Théoderic , roi de Bourgogne. La reine fit aux moines une très-belle réception, dont saint Grégoire lui exprima ses remerctments
^ Saint Grégoire, liv. ti, 59.
dans une lettre postérieure de quatre années ^ Les missionnaires allèrent ensuite à Autun voir Syagrius , pour qui ils avaient aussi des lettres , et peut-être qu'ils dévièrent jusqu'à Reims, où était la cour de Théodebert, roi d'Âustrasie.
Ils passèrent ensuite par Sens (où ils virent révèquePallade,avecqui saint Grégoire était dans rhabitude de correspondre) , et poursuivirent leur route vers Tours ; ils portaient à Pelage , évèque de cette ville, une recommandation spéciale. Ils ne manquèrent pas de visiter à Tours la tombe et les reliques du grand saint Martin. Ils descendirent de là vers la côte à travers F Anjou, qui fut le théâtre , suivant le biographe de saint Augustin, de plusieurs événements remarquables. A la ville de Gé^ près le pont de ce nom, Tapparitiou des moines causa une émeute, dont le dénoûment fut Texpulsiou des missionnaires, qui, chassés de la ville, furent obligés de passer la nuit en plein air. Les femmes de la localité prirent la principale part dans ce mouvement. Elles couraient çà et là d'une manière désordonnée et sauvage, remplissant l'air de cris frénétiques , et se portant même à des actes de violence envers ces étrangers si modestes et si inoffensifs. L'une d'elles, plus effrontée que les autres, s'approcha,
i Saint Grégoire, liv. tx, 4 4 .
dit-on, d'Augustin et menaça sa vie. Le Saint saisît instinctivement une javeline pour se protéger, comme s'il eût été attaqué parunebéte féroce. La javeline s'échappa de ses mains, semblable à une flèche qui s'élance de Tare, et alla se fixer dans la terre à trois stades de distance. Le Saint la suivit, et en T arrachant du sol, une soi^rce d'eau pure et abondante s'en échappa, à la grande joie des missionnaires et à la confusion de leurs ennemis. On ajoute aussi que, durant la nuit, le terrain sur lequel reposèrent les saints moines fut illuminé par une clarté surnaturelle, comme si Dieu avait voulu leur donner une preuve de sa protection, afin que ceux qui les haïssaient pussent voir ce spectacle et être honteux de leur conduite. Â la vue de ces prodiges, la populace furieuse changea de dispositions et s'écria que les missionnaires étaient des dieux. Enfin, quand saint Augustin fut parti, le peuple se mit à bâtir une église en son honneur, qui , dit Mabillon, « peut être vue encore avec la source et un prieuré dédié à saint Austin ( ou Augustin). » On rapporte que la première femme qui a voulu entrer dans cette église a été frappée de mort subite à la porte, et qu'aucune femjne de la localité ne put se décider ensuite à en franchir le seuil fatal, regardant cet événement comme un châtiment que leur avait mérité leur conduite impie envers un Saint aimé de
Dieu. Ayant qu'Augustin quittât F Anjou, il reçut une visite de consolation de Fèvêque du diocèse.
De l'Anjou, les missionnaires n'étaient pas éloignés du détroit britannique, aux \agues duquel ils pouvaient se confier en toute sûreté, dans l'heureuse conviction d'avoir part aux bénédictions de Notre-Seigneur : Omnis qui reliquerit domum, vel fr aires aut sorores, autpatrem aut matrem, aut uxorem aut filios, aut agros, propter nomen meurrij centuplum accipiet^ et vitam œternam possidebit S »
< saint Mathieu, xxx, 29.