‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premierChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La maison des missionnaires h Cantorbéry. — Leur vie apostolique.

— Dieu leur accorde le don des miracles. — L'église de Saint- Martin est donnée aux missionnaires. — Souvenirs qui se rattachent h cet édifice. — Conversion du roi Ethelbert. — Il se rend à l'église au milieu de sa cour pour recevoir le baptême. — Détails de celte cérémonie, qui est faite par saint Augustin. — Le peuple commence k suivre l'exemple du monarque. — Saint Augustin va à Arles se faire sacrer archevêque par le métropolitain de ce siège.

— Son retour en Angleterre. — Dix mille Anglais sont baptisés *le jour de Noël. — Joies de saint Grégoire en apprenant ces

consolantes nouvelles. — Lettre du souverain pontife h. l'évoque d'Alexandrie. — Lettre de saint Grégoire k l'archevêque d'Arles.

— Prérogatives de ce siège.

Le grand saint Grégoire avait maintenant jeté les bases de la sainte entreprise qui avait occupé une si grande place dans ses désirs et ses prières, depuis le jour de sa rencontre avec les esclaves anglais, sur le marché de Rome. Ce que le Saint- Père prédit dans cette circonstance avait reçu son accomplissement littéral : Y Alléluia avait été

— Ui —

chanté en Angleterre, quoique ce ne fût encore que le « chant de Notre-Seigneur sur la terre étrangère, v La semence était jetée, et la lampe allumée. Douze pauvres pêcheurs avaient suffi à convertir le monde, et l'Angleterre seule était favorisée de quarante pêcheurs d'hommes. Ce nombre d'ouvriers paraît en vérité insuffisant pour une si abondante moisson, si l'on calcule le peu et le beaucoup de la manière dont les hommes l'entendent. Les missionnaires étaient certainement en petit nombre si les produits de leurs travaux pouvaient être mesurés par la force physique des ouvriers ou la puissance des ressources dont ils disposaient pour réaliser leur ouvrage. Mais on reconnaîtra que leur nombre éèait plus que suffisant, si l'on tient compte de la puissance de la sainteté, des fruits abondants de l'abnégation, de l'intercession de l'Eglise et de la bénédiction de saint Pierre.

Les moines, à leur arrivée à Cantorbéry, furent logés par Ethelbert dans la partie de la ville appelée 5to6/e-gfate, ou lieu de repos, quartier où les étrangers étaient ordinairement hébergés, et qui a conservé ce nom jusqu'à ce jour. La maison était donc située dans le faubourg de Stablegate, au nord du palais archiépiscopal bâti par Lanfranc, dont les ruines sont encore visibles. Saint Augustin et ses compagnons y demeurèrent

jusqu'à la conversion d'Ethelbert, qui leur céda son propre palais, transformé plus tard en monastère de FEglise du Christ. Le palais d*Elhe1bert se trouvait donc situé à peu de distance de la maison où habitaient les missionnaires à leur arrivée, et ce monarque aura eu de fréquentes opportunités d'assister aux pieuses et saintes conversations des étrangers. « Ils vivaient, dit l'historien, comme des apôtres, dans la prière, les veilles et les jeûnes. Ils prêchaient la parole de vie à tous ceux qui étaient disposés à l'entendre, recevant de leurs disciples uniquement ce qui leur était indispensable, et se conformant en toutes choses, avec une extrême rigueur, à leur profession et à leur dol^trine. Ils semblaient mettre de côté les bonnes choses de ce monde, comme ne leur appartenant pas. Us supportaient les désappointements et les obstaclesavec calme et sans inquiétude ; ils seraient morts volontiers pour défendre la vérité qu'ilsprêchaient, si telle eût été la volonté de Dieu. » On comprend quel dût être le résultat de cette sainte conduite. « Un grand nombre d'indigènes, gagnés par la simplicité de leur vie pure et la douceur de leur doctrine céleste , crurent et reçurent le baptême*. »

L'église de Saint-Martin fut cédée aux moines

1 Saint Bède, liv. i, ch. 26.

pour la célëbratioD publique des cérémonies de la religion. Us y chantaient les psaumes, y priaient^ y disaient la messe, y prêchaient et y baptisaient. Il plut à Dieu , en vue du mérite des quarante missionnaires, de sauver la ville ; les conversions se suivirent avec une succession rapide, jusqu'à ce que Celui qui tourne le cœur des rois comme le cours des rivières, daignât faire ressentir à Ethelbert lui-même les premiers effets de son £s^ prit de lumière*

Nous avons parlé des prières, des jeûnes et de la puissance silmcieuse de la sainteté, comme seuls instruments de cet heureux résultat; mais la vérité due à Thistoire nous oblige à tenir compte d'une autre arme spirituelle et plus apparente dont se servit la Providence divine pour disposer les cœurs de la nation anglaise à F obéissance de Jésus-Christ. Le don des miracles, qui, à une époque postérieure, éclata avec une sorte de pro-^ fusion dans toute F Angleterre, commençait déjà à se manifester. Saint Bède cite, au nombre des rai-sons qui décidèrent Ethelbert à embrasser la foi chrétienne, « la multitude de miracles qui venaient accréditer la vérité des promesses des mission-naires. » Nous donnons ce récit tel que nous le trouvons dans un historien digne de toute conflance, et avec le profond sentiment de Tobligation qui pèse sur nous de rappeler, et, s'il est

nécessaire, d'imposer ces faits mystérieux, et solennels à l'attention d'un siècle sceptique, particulièrement dans un pays d'où l'hérésie et l'idolâtrie des richesses ont, par leur double et puissante influence, fait disparaître depuis bien longtemps cet esprit de foi qui a les caractères d'une simplicité enfantine.

D'après nos calculs, les missionnaires avaient maintenant passé quatre mois à Gantorbéry ; car nous supposons qu'ils étaient arrivés vers le printemps, et que peu de jours après ils s'étaient rendus à la ville royale, destinée, dans les conseils de la divine Providence, à devenir pour l'Angleterre la source centrale des bénédictions religieuses comme elle avait été depuis quelque temps le siège de la cour et du gouvernement. La fête de Pâques était revenue avec ses glorieux cinquante jours ; mais les joies de cet heureux printemps du christianisme n'avaient pas fait tressaillir le cœur de l'Angleterre saxonne , à F exception cependant d'un lieu spécialement favorisé. La petite église de Saint-Martin avait seule entendu les notes sublime» de la psalmodie catholique; et quand ces touchantes paroles: Resurrexi, et adhuc tecum sum, alléluia! frappèrent les oreilles de nos missionnaires, ne se rejouirent-ils pas, dans leur solitude, à la pensée que le Seigneur, immuable au milieu des changements , le même aujourd'hui

dans la gloire qu'hier dans le tombeau et avanthier sur la croix , était encore et serait toujours avec eux?

Ce fut la dernière saison de Pâques qui n'apporta pas sa joie propre et particulière à l' Angleglelerre saxonne; car dès lors l'œil de la foi pouvait, de toutes parts, découvrir. les signes d'une résurrection spirituelle qui approchait en s'harmonisant avec la renaissance de la nature.

Qui est allé à Cantorbéry sans visiter l'église de Saint-Mai*tin? et qui l'a visitée, avec les connaissanceis historiques communes aujourd'hui aux personnes bien élevées , sans éprouver d'étranges émotions en pénétrant sous son bas portail, et en examinant ses étroites proportions?

Malgré les changements opérés par le temps dans l'église actuelle, qui, à l'exception dequelques briques romaines rcconnaissables dans le mur extérieur de l'est, a perdu probablement toute identité avec la construction originale; nonobstant les ravages désolants opérés dans son intérieur par les réformateurs et les puritains, il est impossible de ne pas se souvenir qu'en ce lieu la reine Berthe a, selon la tradition, prié pour l'Angleterre païenne; que saint Luidhard et saint Augustin de Cantorbéry y ont offert le saint sacrifice de l'autel, et que le roi Ethelbert, laissant de côté sa couronne terrestre et le sceptre de sa sou-

veraineté temporelle, y a été admis, comme un petit enfant , au nombre de ceux auxquels est destiné le royaume des cieux.

Ce fût le jour de la Pentecôte, le 2 juin 597, ou plutôt la veille de cette fête, qu Ethelbert et la reine, suivis d'un nombreux cortège de nobles, quittèrent leur résidence royale, située un peu au nord de la cathédrale actuelle, et se dirigèrent vers Téglise de Saint-Martin, éloignée à peu près d*ua mille. La nouvelle de la conversion du roi avait attiré une foule considérable d'étrangers à Cantorbéry, non-seulement des diverses parties de Kent, mais aussi de localités plus éloignées S

En arrivant à Féglise, qui avait été, dit-on, richement ornée pour cette solennité , la reine Berthe reprit sa place accoutumée, et le roi resta à la porte. Puis, après que le service eut com*mencé à V autel , le prêtre officiant s'avança vers les fonts , placés naturellement à l'entrée de l'église. Ce prêtre se distinguait des autres non moins par l'élévation de sa taille que par la richesse de ses vêtements. Tenant la place du pontife, quoiqu'il ne fût pas encore élevé à la dignité épiscopale, il était précédé^ selon l'ancien usage, de deux acolytes portant des flambeaux allumés. Cet ecclésiastique était , nous n'aurions

4 006S«liii dans les BoHândistes.

— Ul —

pas besoin de le dire, saint Augustin lui-même. Arrivé aux fonts, il adressa au peuple la formule ordinaire : Le Seigneur soit avec vous ; on lui répondit : Et avec votre esprit. Il récita ensuite cette prière :

ff Dieu tout-puissant et éternel, bénissez par votre assistance ces mystères de votre grande miséricorde ; soyez présent à vos sacrements, et envoyez l'esprit d'adoption pour régénérer cette âme qui vous est engendrée dans les eaux du baptême, afin que ce qui se fait par le ministère de notre faiblesse soit accompli par l'effet de votre puissance. Par Notre-Seigneur, ï> etc.

A la fin de cette prière, on entonna la consécration des fonts à la manière de la préface à la messe. Après quoi, on chanta la prière suivante :

« O Dieu, qui opérez l'effet de vos sacrements par une puissance invisible et d'une manière merveilleuse , et encore que nous soyons indignes d'être employés à de si saints mystères ; néanmoins, comme vous n'abandonnez pas les dons de votre grâce, vous avez aussi la bonté d'écouter favorablement nos prières. Dieu , dont l'esprit planait sur la surface des eaux à la création du monde, accordez-nous que la nature de cette eau puisse recevoir la vertu de sanctification. Dieu, qui par les eaux du déluge avez lavé les péchés d'un monde coupable, montrant ainsi la grâce de

la régènératioD, afln que, par un mystère prodigieux, un seul et m$me élément fût la Cn des \îces et le commencement des vertus ; jetez, Seigneur, un regard sur la face de voire Eglise, et multipliez en elle vos régénérations, vous qui, par les torrents de votre grâce surabondante, comblez de joie votre sainte cité, et qui ouvrez les fonts du baptême pour le renouvellement de toutes les nations de la terre, aOn que, sous l'empire de votre majesté, elles reçoivent, par la vertu du Saint- Esprit, la grâce de votre Fils unique... »

Ici le prêtre fit le signe de la croix sur l'eaa, et continua ainsi :

« Lequel nous prions que, par un secret mélange de sa grâce divine, il rende féconde cette eau qui est destinée pour la régénération des hommes, alin que ceux qui seront conçus et sanctifiés dans le sein pur de ces eaux divines deviennent de nouvelles créatures par une naissance céleste, et que la grâce qui est la même avec elles, les enfante dans une même enfance sans différence de Fâge et du sexe qui les distingue, selon le corps et selon le temps.

« C'est pourquoi, commandez. Seigneur, que tout esprit immonde se retire d'ici , que toute malice et toute tromperie des démons en soitéloignée, qu'il n'y ait point de puissance ennemie qui se glisse ici pour leur dresser des embûches, pour

les sorprendrc par des artifices secrets, ou pour les corrompre par son infection.

« Faites, Seigneur, que cette sainte et innocente créature (l'eau) soit délivrée de toutes les entreprises de Tennemi, et que, toute malignité en étant éloignée, elle soit conservée dans sa pureté ; qu'elle soit une source de vie, une eau de régénération, une eau de purification; afin que tous ceux qui seront lavés dans ce bain salutaire obtiennent la grâce d'être parfaitement purifiés par l'opération et l'assistance du Saint-Esprit.

« C'est pourquoi -j- je te bénis, créature d'eau, au nom du Dieu -f vivant^ de ce Dieu saint qui, à la création du monde, t'a séparée d'avec la terre par sa parole, et dont l'esprit était porté sur loi. Dieu qui te fit couler du Paradis, et te divisant en quatre fleuves, te commanda d'arroser toute la terre; qui, dans le désert, adoucit ton amertume et te rendit bonne à boire; qui t'ordonna de sortir d'une pierre pour étancher la soif de son peuple altéré.

« Je te bénis -j- aussi au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, à Cana de Galilée, te changea en vin par un insigne miracle de sa toute-puissance; qui marcha sur toi à pied sec ; qui fut baptisé en toi par Jean dans le Jourdain ; qui te fit couler de son côté avec du sang, et qui commanda à ses disciples de baptiser avec toi ceux qui croiraient

que le prêtre officiant retoarnait à Tautel. Puis on aura récité la prière pour la vigile de la Pentecôte, Post ascensum fontis : « Dieu tout-puissant, nous vous supplions de nous accorder que la splendeur de votre gloire brille sur nous, et que l'éclat de votre lumière confirme, parla splendeur du Saint-Esprit, les cœurs de ceux qui ont été régénérés par votre grâce : par Notre-Seigneur. v

Avant cette prière, l'église avait été illuminée pour la messe, qui devait suivre.

Telle était la forme usitée du baptême au temps de Grégoire le Grand, suivant le rituel de l'Eglise, tel qu'il avait été récemment modifié par ce pontife. Nous avons reproduit en entier la cérémonie, afin que le lecteur pût assister lui-même à une solennité qui, vu son intérêt et son importance, ne se présente pas souvent dans les annales de l'Angleterre. Nous devons cependant observer que ces prières furent récitées en totalité ou en partie, suivant des circonstances que nous ignorons aujourd'hui. Ainsi, il est vraisemblable que la première partie de l'office que nous avons rapporté, n'a peut-être pas eu lieu au baptême d'Ethelbert, qui fut solennisé la veille de la Pentecôte, mais le samedi-saint précédent, jour où l'eau fut probablement consacrée en vue des conversions qui allaient s'opérer. Il est aussi à peu près certain que d'autres personnes reçurent le baptême avec

le roi ; car, d' abord , saint Bède nous apprend que la conversion d'Ethelbert fut seulement une de celles qui suivirent rapidement la prédication des missionnaires ; en second lieu , si ces conversions se firent entre Pâques et la Pentecôte ( les deux grandes époques pour baptiser) , l'admission des convertis dans Téglise aura été retardée jusqu'à la deuxième période, et l'intervalle aura été rempli par des instructions préliminaires sur le catéchisme. Nous avons vu aussi que l'on avait dû faire des changements au service, par suite de l'absence d'un é\èque. Mais ce vide ne tarda pas à être rempli. Cinq mois après le baptême d'Ethelbert, saint Augustin retourna en France , où il fut consacré à l'archiépiscopat anglais , des mains de Virgile, archevêque métropolitain d'Arles (conformément aux ordres du Pape) % qui se fit assister de plusieurs autres prélats irançais. Le sacre se fit le samedi 16 novembre 597, après que la fête du lendemain eut commencé. Immédiatement après sa consécration , saint Augustin retourna à Cantorbéry, où , après avoir été reçu avec joie par le roi et le peuple , il fut solennellement installé comme archevêque de ce siège.

Durant les cinq mois qui s'écoulèrent entre le

i Saint Bède, liv. x, ch. 27.

baptême d'Ethelbert et la \isite de saint Augustin à Arles, Notre-Seigneur avait augmenté chaque jour les membres de son Eglise en Angleterre. La conversion du roi produisit , comme on pouvait s'y attendre , un effet électrique. Le peuple , animé par l'exemple de son souverain, allait en foule entendre la parole de Dieu , non par contrainte, mais de plein gré ; car Ethelbert refusa péremptoirement d'employer aucun moyen violent pour amener ses sujets à la foi chrétienne, ayant appris, dit saint Bëde, une tout autre doctrine de ses nouveaux maîtres. Le roi recevait avec joie et bonheur autant de ses sujets qu'il s'en trouvait de disposés à prendre , de leur libre choix, le joug léger du Seigneur, ne les considérant plus , dit l'historien , comme ses sujets sur la terre, mais plutôt comme ses futurs compagnons dans le royaume des cieux *.

La semence de la parole de Dieu fructiCait avec tant de puissance, même durant les premiers mois de l'arrivée des missionnaires , alors que leur ministère s'exerçait dans une seule ville , qu'à la solennité de Noël, la première année de leur séjour en Angleterre, non moins de dix mille Anglais reçurent le baptême.

Oh ! quelles délices ces nouvelles durent faire

*• Saint Bède, liv. i, ch. 26.

éprouver au cœur du bon saint Grégoire ! Il arriva que, cette mêm eannée, le Saint-Père était accablé par des souffrances corporelles plus qu'ordinaires; mais Dieu , qui envoie souvent à ses saints deux joies pour un chagrin , se plut à apporter au même moment une double consolation à T esprit de son serviteur afiQigé.

Son ami, Euloge , evèque d'Alexandrie, lui avait écrit pour lui faire connaître la situation prospère de son Eglise ; il lui répondit en lui apprenant les nouvelles qu'il avait reçues d'Angleterre. «Je sais très -bien, lui disait-il , que dans toutes vos bonnes actions vous sympathisez profondément avec la joie des autres. Aussi je vous rendrai la faveur que vous m'avez faite, et répondrai à vos bonnes nouvelles en vous en donnant d'autres de même nature. Les Anglais , peuple enfermé dans un petit coin du monde , ont été jusqu'à ce jour infidèles, et même adorateurs du bois et des pierres. Maintenant , par le secours de vos prières, il a plu à Dieu de m' inspirer la pensée d'envoyer chez eux, en qualité de missionnaire, Augustin, un des frères de mon monastère. Il a été consacré évèque , sur mon autorisation {data à me licentiâ ) , par les évêques de Germanie % et avec leur secours il a été conduit chez

* Les Francs étaient souvent appelés Germains, comme ayant avec eax une origine commune.

les ÂDglais^qui sont, en vérité, au bout du monde. J'ai pu à peine recevoir de ses nouvelles , qui m'annoncent sa bonne santé et ses prodiges. Diea a permis que Augustin et ceux qui l'ont accom- ])agné, brillassent, au milieu de ce peuple, par le don des miracles; ils ont paru tout à fait comme des apôtres, par les prodiges qu'ils ont opérés. Et d'après ce que j'apprends de notre frère et collègue dans l'épiscopat, le jour de la fête de la Nativité de Notre-Seigneur, cette première année de l'Indiction, plus de dix mille Anglaisont été baptisés. Je vous ai raconté ces faits, afin que vous sachiez que vos prières ont eu de l'efficacité jusqu'aux extrémités les plus reculées du monde, alors que vous me parliez du peuple d'Alexandrie. Tandis que vos saintes actions sont manifestes dans le lieu où vous êtes, les fruits de vos prières abondent où vous n'êtes pas*. »

On peut se demander pourquoi saint Augustin est allé jusqu'à Arles pour se faire consacrer? La réponse à cette question se trouve dans une lettre de saint Grégoire le Grand, qui, outre l'intérêt qu'elle présente^ jette une précieuse lumière sur les anciennes prérogatives du siège de saint Pierre. L'archevêque d'Arles Jouissait d'un droit de préséance parmi les ëvêques de France, et il avait, à

^ SaintGrégoire,liv. Tin, 30.

cette èpoqae, le titre de vicaire da Saint-Siège. Saint Grégoire , dans sa réponse à la neuvième question de saint Augustin sur V Eglise anglaise, parle du patlium comme d'un privilège du siège d'Arles aux temps de ses prédécesseurs ^ Ainsi donc , dans des temps qui , à une époque aussi rapprochée du berceau du christianisme que le sixième siècle, étaient désignés comme anciens ^, l'Eglise de Rome était ce qu'on peut appeler la source des honneurs du christianisme occidental.

Dans une autre lettre de saint Grégoire, nous trouvons qu'il constitue le même Virgile (par qui la succession apostolique fut transmise à l'Eglise anglaise) son vicaire dans les Etats du roi de France. Voici les termes dans lesquels il lui conférait ces prérogatives :

u Lorsque , conformément à l'ancienne coutume, vous m'avez demandé l'usage du pallium et le vicariat du siège apostolique^ il a été loin de ma pensée de soupçonner que vous cherchiez simplement une puissance passagère ou des ornements extérieurs. 11 est évident pour tous, quelle que soit la source d'où leur vienne la foi qui prévaut dans les Gaules, que, lorsqueVotre Fraternités' adresse au siège apostolique pour demander un

i Liv. XI, 64.

? « Antiqais prodecessorom meonim teraporibus. »

privilège que ce siège a toujours eu Tbabitude d'accorder, on ne saurait y voir autre chose qu*un fils soumis recourant au sein de sa mère pour y puiser toutes les bonnes choses. Aussi , c'est avec empressement que nous nous rendons à votre demande, afin de ne pas paraître vous priver d'une partie des honneurs qui vous sont dus , ni recevoir avec dédain la prière de Childebert, notre très-noble fils dans la foi. Mais, croyez-moi, c'est une affaire qui demande toute votre attention; votre vigilance sur les autres et votre activité doivent augmenter en proportion de votre avancement dans les honneurs.

« Il faut que T excellence de votre vie devienne manifeste à tous ceux qui doivent suivre votre exemple ; ne vous recherchez jamais vous-même dans les honneurs qui vous sont conférés par faveur , mais voyez-y un moyen de gagner votre patrie céleste, car vous savez ce que l'Apôtre dit, dans la douleur de son cœur : « Tous cherchent « leurs propres intérêts, et non ceux de Jèsus- « Christ y En conséquence, sous la direction de Dieu et conformément à l'ancien usage, nous vous accordons la puissance de nous représenter dans toutes les Eglises comprises dans les Etats de notre très-noble fils Ghildebert , réservant aux différents métropolitains les privilèges qui leur appartiennent de droit immémorial. Noas

TOUS avons aussi transmis le pallium, dont vous userez dans l'église, à la célébration de la messe seulement. Si un évêque désire aller à quelque distance , il ne saurait légalement passer par d'autres diocèses sans une permission de Votre Sainteté. Si quelque question touchant à la foi ou autre matière grave s'élevait parmi les évêques, qu'elle soit discutée et décidée dans une assemblée de douze d'entre eux. Si elle ne pouvait être fixée ainsi, qu'on se borne à la discuter, en s'en rapportant à moi pour la décision. Que le Dieu tout-puissant vous ait en sa sainte garde, et fasse que vos nouveaux honneurs tournent au profit de votre âme ^ »

1 Liv. V, 53.

chapitrï; XII.

Dévouement d'Ethelbert à 'Église. — Son caractère et ses sentiments avant et après sa conversion. — Munificence du roi. — II abandonne son palais à saint Augustin et aux missionnaires. — Sa résidence royale est transformée en monastère. — Église métropolitaine de Cautorbéry. — Lasuprématie épiscopale de l'Angleterre est transférée k ce siège. — Les successeurs de saint Grégoire confirment cette mutation. — L'église de Saint-Pancrace est mise à la disposition des missionnaires. — Consécration de ce monument. — Le démon ébranle l'édifice. — Les miracles qui s'opèrent à cette époque en Angleterre.

Il a souvent été observé , et personne d'ailleurs n'oserait contester , que T Ecriture nous représente en général la puissance royale plutôt comme un antagoniste qu'une alliée de TEglise de Dieu. Les rois et les reines ont sans aucun doute une place spéciale et distinguée dans la maison de la foi; mais depuis qu'ils ne peuvent s'élever dignement que par l'humilité , et gouverner sagement que par la soumission , il n'est

pas surprenant qu^en fait , on les ait vus si rarement occuper cette place d'une manière convenable. En considérant combien T amour de la domination est enraciné dans la nature humaine non régénérée, et combien sont puissantes les tentations qui , de toutes parts , poussent le grand et le riche à un vice dont les classes inférieures elles-mêmes ne sont pas exemptes, ou ne saurait voir la preuve d'une impiété particulière chez ceux qui sont appelés aux plus hautes places de la société, parce qu'il s'est trouvé un si petit nombre d'entre eux qui aient porté la couronne de la sainteté au milieu des périls d'un trône. Voyons plutôt un témoignage de la puissance souveraine et irrésistible de la grâce divine dans ce fait qu'il s'en est trouvé plusieurs. La naissance de Notre - Seigneur a fourni à la royauté l'occasion de se manifester sous deux caractères extrêmes et opposés, qu'elle a toujours pu assumer depuis, ou auxquels elle a continuellement tendu dans sa conduite envers Notre-Seigeur , c'est-à-dire envers sa sainte Eglise catholique. L'un , la rivalité , la jalousie et la haine ^ comme chez Hérode le Grand ; l'autre , la révérence et la soumission , comme dans T exemple donné par les mages. Hérode , cherchant à attenter à la vie du divin Enfant^ et les rois de l'Orient pros-

ternes à ses pieds, lui offrant ce qu'ils avaient de plus précieux, nous présentent le type de deux classes de souverains , que les prophéties ont exactement indiquées, et que Thistoire n'a pas moins distinctement mises en relief: d'une part, ceux qui ont pris conseil contre le Seigneur et son Christ; de l'autre, ceux qui sont venus s'agenouilier sur le marche-pied du Roi des rois, et contribuer à la gloire de sa demeure terrestre. Et, en vérité, si l'Eglise eût pu s'y prêter, n'y avait-il pas une troisième voie ouverte à la puissance royale dans ses rapports avec elle, un moyen terme entre une hostilité avouée et une soumission implicite : le système de patronage et de conciliation, suivi par les grands envers leurs puissants inférieurs, ou adoptée en politique envers d'utiles auxiliaires? L'Eglise, ferme dans ses principes, ne reconnaît pas de patrons dans ce monde. Elle peut être la dispensatrice du patronage, mais elle ne devient jamais l'objet de ses faveurs. Elle donne des patrons aux autres ; mais ne se place jamais sous la protection des rois, qui, la flatterie sur les lèvres, cachent souvent la fourberie dans le cœur. L'Eglise préfère mettre les nations du monde sous la haute et bienfaisante tutelle de ses saints glorieux. Et de même qu'elle ne connaît pas de patrons parmi les grands, elle ne courtise aucune alliée parmi les puissances : les

alliances sont toujours établies sur le principe de concessions réciproques ; or, le monde a tout à gagner de la part de TEglise, et rien à lui donner en retour, qui ne lui soit plutôt un embarras qu'un avantage. En un mot , l'Eglise ne connaît d'autres relations que celles qu'entretiennent avec elle ses loyaux sujets et ses pieux enfants. Quand les hommes ne veulent pas s'en rapporter à elle comme à une reine, et s'y attacher comme à une mère, il est mieux pour elle, il n'est pas pire pour eux qu'ils passent du côté de ses ennemis déclarés. Soyez froids plutôt que tiëdes , car la résolution dans les projets et la franchise de conduite, même pour une mauvaise cause, sont choses plus dignes et qui laissent plus d'espérance que les voies in-* termédiaires et les contradictions.

Les actes d'abnégation, les hommages chevale^ resques faits à l'Eglise catholique, ces traits admirables dont les pages de l'histoire anglo-saxonne fournissent de si nombreux exemples, étaient chez Ethelbert comme une sorte d'instinct chrétien. Depuis le moment de son baptême, il semble qu'il ne s'est jamais présenté à sa pensée de regarder l'auteur de sa naissance spirituelle autrement que comme une mère, dont aucun présent n'était capable de racheter les bienfaits, et envers qui tout son dévouement ne pouvait exprimer sa reconnaissance. Sa grande ambition semble avoir été, non pas tant de

gagner pour lui-même Taffection de ses sujets , que de lies unir à lui dans un sentiment de fidélité commune envers l'Eglise.

Quand saint Augustin retourna de France, revêtu de Fautorité èpiscopale, son royal disciple se montra animé d^un seul désir : celui de mettre à la disposition du Saint non~seulement sa maison et sa capitale, mais son royaume tout entier. Ce royaume, qu'il avait recherché avec tant d'ardeur et gagné si péniblement, il avait hâte maintenant de le livrer à des hommes qui , aux yeux: du monde , n'apparaissaient que comme des aventuriers et des fanatiques.

Tout ce que nous savons du roi Ethelbert prouve que, même avant sa conversion, il était, comme païen , franc et consciencieux ; son caractère et sa conduite lui ouvraient la route qui mène à la lumière et à la grâce. Sans aucun doute, son union avec Berthe fut pour lui une grande bénédiction; et cependant l'influence de la reine paraît plutôt avoir préparé son esprit que l'avoir entièrement formé. Dans sa jeunesse, il fut poussé par des motifs ambitieux; mais quand on considère à quel point l'ambition prévaut parmi les chrétiens, et même la faveur et la protection dont elle jouit, il serait injuste d'en faire le sujet d'un reproche trop sévère à un païen , quoique ce soit un crime pour les païens aussi bien que

pour les peuples chrétiens. Mais, autant que nous pouvons en juger, Ethelbert était pur d'autres vices. C'était un vrai Saxon, tel qu'étaient ces barbares naguère arrivés de leur pays natal , avant qu'ils eussent perdu, dans le luxe et la mollesse, leurs vertus indigènes. Il était courageux, quoique aucune cause où il pût dignement exercer sa valeur ne s'offrit à lui, et, d'après ce que nous savons, il était modéré comme un brave soldat , quoiqu'il eût pour mobile une couronne corruptible. En outre, l'histoire nous le montre constant dans ses pratiques de dévotion. Pouvaiton rencontrer des matériaux mieux disposés pour former un cœur de saint?

Sa conduite envers les pieux missionnaires, depuis le moment de leur arrivée, ne laisse rien à désirer : eût-il été possible de leur témoigner une bonté , une générosité plus grande ? Si Ethelbert eût été un prince égoïste et d'un cœur étroit, si même il n'avait été doué d'un esprit noble et aimant la vérité, il eût très-bien pu leur défendre, avec quelque raison, de rester dans ses Etats, sous prétexte qu'ils étaient étrangers et qu'ils venaient dans un but inadmissible. Loin de là, il les reçoit au contraire avec bonté, les traite d'une manière hospitalière, écoute avec patience et candeur les messagers qui lui sont envoyés. Et, disons-le, ce n'était pas de

sa part indifîérence d'homme politique, qui croit toutes les religions également vraies ou également fausses; car, quoique intéressé dans les nouvelles que lui donnait saint x'Vugustin, Ethelbert, nous l'avons vu, fit des réserves discrètes et consciencieuses en faveur de la religion de son pays, qu'il déclara n'être pas prêt à abandonner subitement. Il ne s'attachait cependant pas obstinément à un système qui, essentiellement faux, n'aurait pu satisfaire aux besoins de la conscience d'un honnête homme.

On a beaucoup abusé du mot bigoterie ; mais nous ne devons pas, entratnés par F abus populaire de l'expression, oublier qu'il existe des caractères que ce mot peint parfaitement, et ce sont de trèsmauvais caractères. Nous n'hésitons pas à dire, en termes qui sonnent assez mal, mais dont l'usage est fort légitime, que le roi Ethelbert n'était pas un bigot; entendant par cette phrase, non point qu'il eût refusé de protéger la vraie foi en anathèmatisant l'hérésie (ce qui serait de la piété et non de la bigoterie) ; mais seulement que son attachement à une religion fausse ne Tempêcha pas de recevoir la vraie foi , quoiqu'il fût dévoué à sa religion, comme la meilleure dont il eût connaissance , et qui était d'ailleurs un culte certainement bien préférable à l'incrédulité.

Ethelbert reçut saint Augustin , à son retour

(l'Arles, comme un roi doit accueillir un archevèque, et un disciple son père/ spirituel. La ré^ ceptîon qu'il lui fit fut à la fois des plus magnifiques et des plus cordiales. Après les premières félicitations, le roi exprima l'intention de mettre son palais de Gantorbèry à la disposition des moines, et de se retirer à Reculver.

Le palais d'Ethelbert, ainsi que nous ra\ons dit, n'était pas éloigné de la maison qui avait été appropriée à T usage des missionnaires, lors de leur première arrivée ; elle était probablement située entre le terrain où s'élevèrent plus tard le palais archiépiscopal et la cathédrale. Les ruines, ou au moins les traces de F ancienne résidence archiépiscopale, sont encore visibles et renferment les restes d'un cabinet d'étude, d'oùsortit saint Thomas,ense rendant à la cathédrale, la mémorable joarnée du 20 décembre, où il reçut la couronne du martyre* Mais il ne faut pas confondre cet édifice (qui date seulement du siècle de Lanfranc) avec le palais du roi Ethelbert. Ce dernier, en passant dans les mains d'Augustin, changea de destination et devint un monastère. Il conserva ce caractère jusqu'à l'époque de l'archevêque Lanfranc, qui le transforma en maison d'habitation pour son usage personnel.

Imaginez un roi qui aujourd'hui abandonne^ rait son principal palais à des moines, et qui

les laisserait, ainsi que le fit Ethelbert, pour le représenter au siège de sa cour et de son gouvernement ! Nous ne critiquons pas cette conduite, nous voulons simplement attirer Fattentioa sur ce phénomène remarquable. Les hommes qu^on appelle prudents qualifieront probablement cet ahandon d'acte de folie , mais raccusalion ne prouve pas que cette appréciation soit juste , car Festus regardait saint Paul comme fou , et n'a-t-on pas dit de Notre -Seigneur, qu'il avait perdu le sens? A un certain point de vue, la situation religieuse del' Angleterre, au moment dont nous parlons , est fort singulière, en ce qu'elle confirme les paroles de Notre-Seigoetir, choisies pour épigraphe de ces vies de saints : Mansueti hœredilabunt terrant. Il y a un an que cette mission , maintenant prospère et triomphante, était à la veille d'être abandonnée, dans la crainte d'y voir échouer toutes les ressources humaines, et voilà que ces voyageurs découragés et épuisés par les fatigues du voyage, sont logés dans le palais du roi d'Angleterre! Le monarque s'éloigne volontairement de sa maison et de sa cour, afin que le Christ seul soit glorifié à sa place. Que les personnes disposées à douter que la mission de saint Augustin ait été secondée par des miracles, se demandent bien, si de tous les miracles qu'on leur propose de croire, il en est un seul aussi surpre-

nant que le fait d'avoir obtenu sans miracles le résultat que nous constatons ?

Tout an moins Ton dira que le roi Ethelbert, en quittant Cantorbéry, commit la faute d'abandonner le poste de son devoir, et qu'il dut sûrement se dégrader aux yeux de ses sujets. Nous verrons cependant plus loin que les dernières années de son règne ne furent pas moins prospères que les premières, même en ce qui regarde les intérêts temporels de son royaume, quoique ces avantages l'aient peu préoccupé, quand il crut devoir prendre la résolution dont nous nous occupons.

L'Angleterre ne paraît avoir souffert en aucune façon des conseils auxquels Ethelbert a cédé dans les dernières années de sa vie. Car les rois, comme le commun des hommes, et les nations, comme les individus qui les composent, ont leur part dans cette promesse : « Cherchez d'abord K le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste « vous sera donné par surcroit, v

On dit qu'il existait près du palais d'Ethelbert une église bâtie par les chrétiens, sous la domination romaine. Celle de Saint-Martin étant le seul temple religieux que la reine chrétienne ait réussi à enlever au culte païen avant l'arrivée de saint Augustin, nous pouvons en conclure que cette église devait avoir été mise avec toutes les autres au service des idolâtres. Mais quand Ethelbert aban-

donna son palais à saint Auguslin , Téglise fut comprise dans cette donation , et le roi seconda activement les mesures que l'archevêque crut devoir prendre pour la purification, les réparations et Tagrandissement deTédiQce.

Tels furent les commencements de TEglise métropolitaine du Christ à Gantorbéry. Il ne reste plus ni traces ni souvenirs de l'ancien édifice (renversé par la fureur des Danois) , si ce n'est la tradition qu'il fut préservé ^ par une intervention spéciale de la Providence et à la prière de l'archevêque Odo, de la fureur d'un ouragan qui éclata pendant qu'on le couvrait.

La cathédrale fut rebâtie dans la première partie du onzième siècle, par l'archevêque Agel* noth ; mais elle fut de nouveau détruite par le feu et les dilapidations , au point que l'archevêque Lanfranc eut à la rebâtir presque en entier, ouvrage qu'il acheva dans l'espace d'environ sept ans, et il en fit de nouveau la dédicace, en l'honneur , disent quelques auteurs, de la très-sainte Trinité.

La cathédrale de Gantorbéry était un des bâtiments qui formaient le monastère de l'église du Christ. « L'Angleterre, dit Reyner, a eu, depuis la première fois qu'elle a reçu l'Evangile, deux genres de monastères : les uns qu'on appelait proprement cloîtres, et les autres qui dépendaient des cathé-

(Irales. On nommait monastères cloîtres ceux qui étaient gouvernés par un abbé, ou, s'il n'y avait pas d'abbé, par un prieur. Ceux qui étaient unis aux cathédrales avaient pour abbé l'évêque diocésain; le monastère formait alors le chapitre de l'église cathédrale, dont les moines étaient chanoines ; ils y faisaient tous les offices que les chanoines séculiers ont l'habitude d'y célébrer ^ »

L'église du Christ était un monastère de cathédrale qui conserva son caractère monastique jusqu'au seizième siècle*.

Saint Augustin devint archevêque de Cantorbéry et abbé de l'église du Christ, tandis que ses compagnons furent chanoines de la cathédrale et ■frères du monastère.

Il paraît, d'après une lettre écrite à saint Au-

* De apostol. Bened. in Àngîiâ, traité r, sect. i, $ 17. — A ce sujet, M. Somner observe, dans son Histoire de Cantorbéry, p. 83, éd. de 1703 : «Je ne me rappelle pas que, dans les monastères attachés aux cathédrales, révoque ait jamais été regardé comme abbé ; mais bien le prieur qui tenait la place de Tabbé et avait autorité sur les moines. Les actes capitulaires ont la même forme dans les deux sortes de monastères : Abbas et capitu^ îum, Prior et capitulum.

2 Les autres monastères attachés aux cathédrales qui furent dépouillés à la même période, sont ceux de Durham, de Winchester, d'Ely, de Norwich, de Worcesler, de Bath, deCoventry et de Kochester; les corps capitulaires de Londres, York cl Salisbury avaient été antérieurement sécularisés. ( Dugd. I^onnstic.)

gustin plusieurs années après, que saint Grégoire avait le projet de fixer la suprématie épiscopale de l'Angleterre à Londres, qui avait été son siège au temps des Bretons., Mais plusieurs circonstances concoururent à faire choisir de préférence Cantorbéry, comme la position la plus naturelle et la plus convenable. C'est là en effet que l'Evangile avait , pour la première fois, été prêché en Angleterre; c'est là qu'était établi le centre du gouvernement d'Ethelbert , tandis que Londres ap* partenait à Sebert, neveu de ce monarque.

Le rangqu'occupait, parmi les autres provinces de l'Heptarchie, le royaume de Kent, sous le règne d'Ethelbert, était encore une raison pour choisir Cantorbéry comme métropole ecclésiastique de l'Angleterre.

Le transfert de la primatie de Londres à Cantorbéry fut conGrmé, après saint Grégoire, par les pontifes Boniface et Honorius. — Le premier, écrivant à saint Juste, successeur de saint Augustin sur le siège de Cantorbéry, lui disait : « Nous confirmons et commandons que le siège métropolitain de la Bretagne soit pour l'avenir dans la ville de Cantorbéry, et nous décrétons d'une manière perpétuelle et immuable que toutes les provinces du royaume d'Angleterre seront à jamais soumises à l'église métropolitaine de ce lieu, n Et Honorius écrivait : « Nous commandons que toutes

les églises et provinces d'Angleterre soient sou*mises à votre juridiction ; qoe le siège métropolitain , la dignité archiépiscopale , la primatie de toutes les églises d'Angleterre soient fixées et restent à Cantorbéry, et ne soient jamais transférées par qui que ce soit à aucune autre ville, n

Cette décision fut plus tard adoptée en Thonneur de saint Augustin par un concile national d'angleterre. Suivant Malmesbury, Kenulphe, roi de Mercie , écrivit au pape Léon IH : « Attendu qu'Augustin, de sainte mémoire, qui, au temps du pape Grégoire, prêcha la parole de Dieu à la nation anglaise et présida les églises d'Angleterre, est mort dans la même ville; comme son corps a été enterré dans l'église que son successeur Laurent a dédiée à saint Pierre, le prince des apôtres, il a paru convenable à tous les hommes sages de notre nation que la dignité métropolitaine fût fixée dans la ville où repose le corps de celui qui a planté la vérité de la foi chrétienne dans ces contrées ^ v

On trouve dans la ville de Gantorbéry, entre la cathédrale et l'église de Saint-Martin, la petite église de Saint-Pancrace. C'est un des monuments qui datent du temps de saint Augustin , et qui

^ voir VHiitùifè de Cantùrbéry de Somner , ayec Iob augmentallons de Battely.

sont dus à la piëtë de saint Ethelbert (comme nous commencerons maintenant à V appeler). Saint- Pancrace était le temple où le roi avait F habitude d'assister aux cérémonies du culte idolâtre avant sa conversion; il voulut qu'il fût un des premier à être purifié des pollutions païennes et converti en église du Dieu vivant. Il le donna en conséquence à saint Augustin, avec tous les terrains qui en dépendaient ; le Saint le purifia et le consacra en Fhonneur de saint Pancrace, qui souffrit le martyre à r âge de quatorze ans, et qui a toujours été regardé depuis comme le patron spécial des enfants et des jeunes personnes.

Saint Pancrace parait avoir été choisi comme patron de cette église , en mémoire de Tentrevue de saint Grégoire avec les esclaves anglais à Rome. Suivant la tradition, Tesprit du mal n'abandonna pas son pouvoir sur cette église sans une violente et terrible lutte. On rapporte que lorsque saint Augustin célébra la première messe dans ses murs, l'édifice fut violemment ébranlé comme par un tremblement de terre. Le chroniqueur Thorn parle de traces laissées par cette secousse, qui étaient visibles de son temps sur le mur extérieur du midi de l'église, et qui étaient désignées sous le nom de marques de la bête.

M. Somner, l'historien de Cantorbëry, constate que l'on apercevait encore ces traces sur les

ruines de l'église en 1640. D'autre part, saint Bède le Vénérable , qui vivait environ un siècle après la période à laquelle on rapporte que cet événement eut lieu, et qui obtint ses renseignements relatifs à l'histoire deCantorbéry, d'Albin, abbé du monastère de Saint- Augustin, ainsi qu'il nous l'apprend* lui-même, garde à ce sujet un profond silence. On doit, sans aucun doute, tenir compte du silence de saint Bède, et d'ailleurs les traces du mur peuvent être expliquées autrement que par des voies surnaturelles. Cependant, si le témoignage de saint Bède est invoqué d'un côté, il est juste de ne pas le récuser de l'autre. Or, le Saint parle du fait des miracles, à l'époque de la visite d'Augustin en Angleterre, comme d'une chose fréquente, de manière à donner une grande probabilité à des événements auxquels on attribue un caractère surnaturel. Dans ces circonstances, on peut avec raison contester que son silence sur le phénomène extraordinaire que l'on dit s'être accompli à la première messe de saint Pancrace soit trèsconcluant contre cette tradition , attendu que le Saint affirme, d'une manière générale, que ces manifestations surnaturelles étaient alors fréquentes. Dans tous les cas, les lecteurs qui se

* Prolog, de l'Hist Ecel

sonviennent avec quelle violence Tesprit du mal a agité un corps dont il allait être chassé par la puissance divine % et qui ont peut-être attribué les souffrances mystérieuses de saintes personnes, sur leur lit de mort , à des conflits semblables entre le Saint-Esprit s' efforçant d'imprimer son sceau sur Fâme d'un élu, et le tentateur cherchant à en reprendre possession par un dernier effort désespéré, ces lecteurs, disons-nous, ne verront rien de bien extraordinaire dans le fait du diable luttant visiblement pour conserver une retraite que le Christ va glorifier par sa présence, et y laissant les traces de sa malice , quand on l'empêche d'y étaler les trophées de sa victoire. Dans la donation royale de l'édifice, qui devint plus tard l'église de Saint-Pancrace, était inclus, comme nous l'avons dit, un morceau de terrain y attenant. C'est sur ce terrain que s'éleva le célèbre monastère de Saint-Pierre et Saint-Paul, connu plus tard sous le nom de monastère de Saint-Augustin. Un si bel édifice bâti en mémoire de notre Saint, et qui renferma longtemps ses cendres sacrées; un monastère qui resta, comme un monument de sa piété et de ses travaux apostoliques, jusqu'à ce qu'il tomba, avec les autres maisons religieuses de l'Angleterre, sous

^ mrc, IX, 25, 26.

la main sacrilège du tyran, mérite de notre part plus qu'une mention passagère. Nous croyons deyoir lui consacrer un chapitre spécial.

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