‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premierChapitre 23 sur 44 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Première conférence de saint Augustin avec les évéqnes bretons du P9ys de Galles. — La date et le liea de cet événement. — Des voyages d'Augustin dans l'intérieur de l'Angleterre. — L'Eglise du pays de Galles. — Saint Augustin revendique ses prérogatives contre les évéques bretons. — Situation des chrétiens restés au milieu des idolâtres. — L'Eglise bretonne était-el^e en état da schisme? — Controverse sur l'observation de la fête dcPâques. — L'Eglise bretonne ne suivait pas sur ce point la pratique catholique. — Il paraît qu'elle administrait le sacrement de baptém^ d'une manière irrégulière. — Saint Augustin exige qu'elle modifie ses usages sur ces deux points. — Il demande en outre aux évéques de le seconder dans la mission de convertir les Saxons, -r Les Bretons refusent de se soumettre. — Saint Augustin fait un miracle en leur présence/pour leur prouver que la vérité est de son c6té.— Cet argument ne les satisfait pas encore. ^ La cobférence est ajournée.

La date de la première conférence du saint archevêque avec les prélats bretons est , comme plusieurs autres événements de la vie de saint Augustin de Gantorbéry , le sujet de vives controverses parmi les historiens ecclésiastiques. On a successivement prétendu qu'elle avait été te-r

nue en 599 , 601 , 602 , 603 , et même en 604. Chacun s'accorde cependant à reconnaître que le théâtre de cet événement fut une certaine localité située dans la province des Huiciens {Huicii), sur la frontière des Saxons occidentaux , «t plus probablement dans Tun ou l'autre des deux comtés actuels de Gloucester et Worcester. Quelques auteurs prétendent que ce lieu , appelé Aust ou Aust-Clive, était situé dans le premier comté, sur la Seyern , qui servait de passage ordinaire aux bateaux faisant le voyage d'Angleterre au sud du pays de Galles, et où Edouard l'Ancien eut plus tard une entrevue avec le prince gallois Léolin. D'autres pensent cependant, quoique le lieu de la conférence soit déterminé avec tant de précision, que la réunion se tint, non dans une ville, mais sous l'ombrage d'un grand chêne. Il est, dans tous les cas, évident, par l'ancien nom qui lui fut donné, que si la conférence ne se tint pas sous un chêne, elle se passa tout près, ainsi que cela ressort des mots : Auguslinaes-ac (le chêne d'Augustin)*,

n ne paraît pas que le saint archevêque ait fait plus d'un grand voyage dans l'intérieur de l'An-

* Dans son Histoire de Bretagne, B. xin, c. 17, Cressy donne des raisons qui paraissent satisfaisantes pour prouver que la conférence eut lieu dans quelque village et à Tinténear d^une maison.

gleterre; quand on réfléchit aux difficultés de tran^ort que Ton rencontrait alors, et à la brièveté du temps qui lui fut donné pour accomplir ses travaux de missionnaire, il semble peu probable qu'il ait voulu, sans de puissants motifs, faire deux fois le même voyage. On a de bonnes raisons de croire que le Saint est allé, à des époques différentes, dans le nord, Vouest et le centre de l'Angleterre, car plusieurs documents fournissent les traces de son passage dans le Yorkshire , le Dorsetshire et TOxfordshire. Si donc sa mission du Yorkshire commença, ainsi que nous l'avons supposé, en 602, et si, comme Mabillon le pense, il se rendit du Yorkshire à l'ouest de l'Angleterre, ne peut-on pas soutenir, avec de grandes probabilités , qu'il passa par le Worcestershire et le Gloucestershire, en se rendant du Yorkshire dans le comté de Dorset? Ceci placerait le synode du chêne d'Augustin vers l'an 603, date qui coïncide avec les computations de quelques chronologistes. Si, de l'avis de Mabillon, les conférences avec les évêques bretons ont précédé l'expédition du Yorkshire, saint Augustin doit être retourné à Londres avant d'aller dans l'ouest; mais cette version s'accorde peu avec les propres paroles de Mabillon', Ces re-

^ In oecidmtàlem ab aquilonali plaça divertit.

cherches 4e lieu et de date n'ont en eHe^mêm^ rien ^e bien important, si ce n'est qne tout ce q^i regarde les saints offre de Vintërèt. On trouve pne compensatiop à la sécheresse naturelle dc^ ces investigatiops dans Taliment qu'elles foumissept iq-r çidentellement à l'imagination. H importe peu em^ ^ands objets de notre histoire ecclésiastique Q^ de cett^ biographie, que le Saint soit allé p^r telle pu telle route, qu'il ait assisté à pue tir^nsi^çtion remarquable telle année au liep ()e tellç An-r tre. Mais la connaissance des; incidents mèni^ Iqb plus secondaires de son histoire Yiyifie nps peprsëes, et il est beaucQpp plus essentiel que ces nolions soient bien définies que d'avoir h ei| reche^^ cher l£^ vérité^ En voilà assie;; sqr l'épQque e| le liei} 4e h conférence. Qccupons-pou^ de son objet et 4es circppstapces au qiilieu dej^Q^U^ fUe eRt liep,

Npus ^vons perdu de vue l'Eglise aQgI{(ise 4(hpuîs 58j5, 3Wée pifi Théop et Thadioc, archev^ ^es 4e Londres et d'York, quittèrent leurs sièges, emportant avec epx le§ reliqiies des saisis et les objets 4b service dm»» W ?? retirant 4W!9 les Galles. Par cette retraite, ils av^eQt ef) qiielqiie WrJe çè4é ^ux idolâtres H pwties infaridipnal^s Ap l'île ; mais }ls p'avaipnt 4'§qtrç fiUernative que de fuir ou de mourir, et il n*est pas contraire api| cqmipwdemçpts 4e Diep, quand

on est persëciitè dans une ville, de ^ réfugier dans une autre.

Il e3t incontestable q[u*à rëpocpie de Tarrivëe de saint Augustin , on trouvait des chrétiens bretons, individuellement mêlés à la population saxonne en qualité d'esclaves; mais il serait dif- ^eile de dire jusqu'à quel point il y ayait pème un semblant de christianisme dans un pays où )I n'existait ni gouvernement ecclésiastique, ni rien qui extérieurement annonçât une Eglise chrë?

tienne, si ce n'est dans le Gomwall, oi!i était qn^ colonie bretonne, et à Gai^torbéry, pi:i Saint-Martin avait ét^ converti en une so|?te de cliapelle privée pour l'usage de la mw. Nous devons cependant constater qu'on a soutenu l'opinion contraire* Il ^n était autrement daps le pays de Galles, OÙ rpn comptait plusieurs érâque§, ui^ Taste moqastère, au moins uq sé^iiiaire ppur r^ucation pléricale , des monqpents cpns^f^és an culte diviq, et un porps d' ecclésiastiques s^ entiers et réguliers.

Nous avons déjà vu * que saiqt f^lrégoire av^t donné à saint Augustin autorité sqr les é?g-; qqes bretons, en lui disait ; <f Nous confioqs à Votre Fraternité tous les ëvèques de Bretagne, y Le temps était maintenant arrivé, pour Tarchp-

^ TQir plif9 )|$m, pag« ^6'

vèque de Cantorbéry, de revendiquer ses prérogatives.

La situation des chrétiens bretons devait être fort critique. Leur pays était au pouvoir d'implacables ennemis, étrangers et idolâtres. Quant à eux, ils étaient exilés sans avoir quitté leur patrie, et quoiqu'ils eussent des droits sur elle , ils en avaient perdu la possession; ils connaissaient en outre la vérité , mais sans avoir T habileté de la répandre. Inquiétés et même harcelés par le yoisinage de leurs vainqueurs, ils avaient perdu un pied dans leur pays sans en avoir pris un ailleurs; ils se trouvaient prisonniers dans leur propre maison.

Il eût été héroïque de leur part de se jeter en avant, la croix à la main, et de se mêler à leurs ennemis, au péril imminent de leur vie; de se montrer au milieu de leurs plus cruels adversaires, non comme les vengeurs du droit, mais comme des ministres de paix ; d'abandonner toutes prétentions, si ce n'est celle d'avoir la première place dans le royaume des cieux, et de reconnaître virtuellement la position des envahisseurs en entrant avec eux dans des relations paisibles; mais c'eût été là certainement une terrible lutte pour la nature humaine. Ces chrétiens bretons du temps de saint Augustin ont été cependant l'objet d'injustes critiques historiques. Nous pensons bien qu'il n'y avait parmi eux ni saints ni grandshommes; mais,

en disant cela, nous croyons leur faire le plus grand reproche qu'on puisse leur adresser, et les juger avec toute la sévérité que demandent les circonstances où ils se trouvaient placés.

Il est à craindre que l'orgueil ait été la source de leur apatUie; mais il est probable que ce sentiment leur échappait, en prenant nn déguisement sous lequel il parvient facilement à se faire accepter , à moins qu'il ne rencontre des esprits d'élite, qui ont une perception bien nette ou une résolution bien arrêtée. Quoi qu'il en soit, nous. Anglais de ce siècle, avec nos hautes professions nationales et notre jalousie de toute intervention étrangère, avons-nous le droit de critiquer avec trop de sévérité l'esprit exclusif de nos ancêtres?

On peut facilement concevoir que ces exilés, blessés dans leurs droits, ne vissent pas d'un œil très-favorable le nouvel archevêque. Malgré tous leurs sentiments humains et leurs antipathies, ils devaient cependant, par moments, réfléchir avec peinequ'ilsétaient chrétiens et que leurs plus proches voisins étaient idolâtres, tandis qu'il ne doit y avoir en Jésus-Christ ni Scythes, ni barbares, ni esclaves, ni hommes libres. Ils ne pouvaient manquer de reconnaître qu'une grande mission s'offrait à eux, quelles que fussent les raisons qui leur fissent négliger ou retarderde l'entreprendre.

peut-être songeaient-ils à commencer qette oeuvre, et le twps n'en était-il pas yenu. Sur ces entrefaitesi ^ le bniit arriva jusqu'à eux qtfun prêtre italien (comme ils pouvaient le désigner) 4Vait para sur les rivages de TAngleterre, sans prétention iptdligible, sans raison ostensible , sans recommandations satisfaisantes, et qne cet homme s'était frayé, avec quarante aventuriers comme lui , le chemin au siège du gonvernement et à I9 cour de la royauté; on ajoutait qu'il avait gagné le cœur des hommes au pouvoir et s'était élevé par degr<^s jusqu'au trôqe, qqi en droit ^embl^it appartenir à d'autres.

Puis ils voyaient ce même homme occupé k parcourir le pJiys d'uue pxtrémité à l'autre , précédé par la renommée et suivi de bénédictions. Qui Qserait dir^î , d^ns de pareilles circonstances, qUf; tppt mèponteutement fût de l'ingratitude, pt quç ]e manque de confiance fût nécessairement de l'envie? Si l'on réfléchit surtout aux difficultés ofi l'on étftit, à une époque si peu civilisée, d'avoir des inform^tipus précises ; si l'on sopge aux obstacles qui entravaient les relations des Qretpns avec leurs ennemis, à la facilité des faux rapports p\ 9^x 4^PSers si grands de se laisser entraîner p^ 4es préjugés, toutes ces circonstances devront concourir k excuser les premiers çhrétieqs^el'Angleterre^ victimes, comme ils Tétaiept,

de rnmenrsi ^tder^prësentdtions inexactes, d'ayoir été dècoDcertës à la nouvelle de }'approcl)e dci mnl Augustin , ^t de M ftvpir foit we récpption moins eop^toiae qu'il eût été cQnYenftt>le.

Ces Bristpps apparurent cwïne les feyenwts

d'une Eglise que le^ hon^n^es croyaient depuis longtemps ^nsevelip, ou pomwp des reliques ant^ diluviennes, qu'une convulsion soudaine du glpb© qnt^ait à la surface dp la tepra, ppur porter, au^ jfiWf. d« impies, témoignage da l'antiquité de l'Eglise et dps liens qui la rattachaient »qî sièclesi prinditifs.

Dans la première rencontre de saint Augustin aveq Ips anciens chrétiens , i| paraît qu'il se présenta seulement un çu deux délégués de Vancienna hiérarchie de Bretagne avec quelques menifhres 4u clergé ; fous les récits parient de cetfe première

conférence commo beaucoup moins nomhi*pusa

que la seconde.

La vie de l'Eiglise bretonne n'était pas étpinto}

inai§ el)e vivait d^n^ l4 somnolence et la torpeur • La principala condition d'énergie et de cqhésipn pour les membres dP Jésus-Cbrist, p'est une sympathie réf^iproqua; or, il n^ saurait y avoir de sympathie (au moins de sympathie puissante et efQcace) en l'absepce de relatipus actives. Le§ divers membres d'una Pgli^e particulière ne sont

pas en communion entra eu^i, «i TPglise i^ laqBpUp

ils appartiennent n'est pas elle-même dans ces conditions avec les autres branches de la grande famille chrétienne. Chaque portion de l'héritage du Christ participe aux joies et aux souffrances de Vensemble; la plus importante n'a pas le droit de se considérer comme pouvant se suffire à ellemême, ni la plus petite comme étant un membre insignifiant. Le pied et la main ne peuvent se dispenser du ministère des autres organes. Nous voyons d'ailleurs que l'Eglise est représentée, dans les saintes Ecritures, sous des images qui marquent l'intimité de relations mutuelles entre les parties, et des parties avec le tout. C'est une vigne dont la sève circule par toutes les branches; c'est un édifice dont les parties sont parfaitement unies ensemble, et liées par le concours de toutes ; c'est la rivière du paradis dont les courants fertilisent la terre. Des branches séparées du tronc fleurissent pour un temps et meurent ensuite; car elles n'ont pas de vigueur qui leur soit propre. Si elles végètent quelque peu dans cet état d'isolement, cela ne prouve pas autre chose que la ténacité de la vie qui se trouve momentanément en elles. Elles survivent à la convulsion qui les a séparées de la branche mère ; mais elles sont animées d'une vie éphémère et languissante. Elles ne sont pas encore mortes, mais elles ne prospèrent pas. Il en est de même avec un membre amputé ; il ne se roidit

pas et ne se dessèche pas de suite, mais il perd son

animation, et, qui plus est, le corps ressent le

mal qui lui a été fait , et abandonne le membre

isolé à sa destinée. Il devient impossible de le

replacer de manière à lui faire participer encore

aux sources vivifiantes de T économie animale.

! Nous pouvons l'attacher au corps; mais le sys-

{ tème travaille indépendamment de lui , et cette

i position ne l'empêche pas de périr. Un membre

I qui est seulement brisé peut être guéri; une i branche qui languit peut reprendre sa vigueur; ^ mais si elle est une fois détachée du tronc, tout \ espoir de réunion est perdu.

jg Tout schisme dans le corps chrétien n'est

II pas moins fatal à sa vie. Mais on peut d'abord Il se poser la question de savoir ce que c'est que le )g schisme? Comme tous les crimes, il admet des ^ degrés nombreux et des approximations indé- I finies. Ce qui est vrai des corps qui sont dans ^ le schisme , ne saurait être appliqué , par les j^, termes mêmes de l'analogie que nous venons ^ d'employer, aux corps qui sont seulement sur gj; le bord de l'abîme ou exempt de cette culpa- ,|y bilité.

ij. Cette dernière situation parait avoir été celle de

^^ l'ancienne Eglise bretonne , du moins jusqu'à ce

j^ qu'elle eût formellement répudié l'autorité de

jjl saint Augustin.

Que cet acte de répudiation ait établi la différence qui existe entre communion et non-commupion, c'est là nne question que la position actuelle de notre Eglise pous empêche de discuter, si nous ne voulons pas noifs exposer à être mal compris, ou courir le danger de manquer de loyauté envers notre propre communion ou l'Eglise catholique; mais, quoi qu'il en soit, les chrétiens bretons n'étaient pas dans la même situation morale avant et après le synode du chêne du SainhAu^ gustin; car leur état de péché, s'ils s'en sont rendus ooqpables par l'issue de cette réunion, devint évident et formel , tandis qu'auparavant il était l^teot et déguisé.

Nous n'avons à nous occuper à présent que d^ l'état de VEglise anglaise avant la première des ^enx conférences , et sûrement , cet état était bien mpinil 1^ résultat d'une faute que d'un malheur. L'ancienne Eglise bretonne se trouvait, conm^ toutes les autres églises, à cette éppque du christianisme, en communion forinelle et extérieure avec le siège de Rome; mais elle avait été depuis longtemps privée de quelques-unes des bénédictions spéciales qui découlent de cette dépendance du centre de l'unité. Toute liaispp eptre cette île et Rpme avait cessé, et tgpdis qpp la flamme du zèle et de la charité, ranimer par saint Germain, devenait de

plqs en plus fftible, FEglise bretonne, par apathie ou ftyer^ion de toute intervention ëtrangi^re, ne Qt aucun effort pour alimei)ter sa lamp^ langui^antQ en recourant à une sourcç étrangère.

Il est impossible que Tunitë et l'uniformité soient maintenues entre des Eglises qui refusent de $' entendre et de s'harmoniser Tune avec Fautre, Quant h rprtbodoxie de doctrine , il semble qu'il n'y ait pas de bonnes raisons de sapposer que l'Eglise anglaise se soit écartée des anciennes traditions rétablies par saint Germain ^ ; mais pour le3 pointe de pratique ecclésiastique , elle tranchait sans hésitation sur des choses essentielles ; un grand nom-* hre d'inconvenances s'étaient ainsi introduites » sans avoir été le sujet d'aucune remontrance » et ell^s furent maintenues sans aucun scrupule. Nous 4Vons déjà parlé de certaines irrégularités (peutêtre inèyitables dans ces circonstances) qui avaient

^ Le docteur Lingard partage cette opinion , car il nous dit : fi II eat surprenant que tant d'l)iatoriena modernes aient re-r présenté I03 Bretons comme ayant des doctrines différentes de celles professées par les missionnaires romains, quoique ces écrivains niaient pas encore produit un seul exemple de cette difTérence. Augustin aurait-il demandé au clergé breton du prendre part h la conversion des Saxops, si ce clergé ^vait enseigné des doctrines qu^ Augustin condantnait? Bède a rapporté, avec une grande minutie , les controverses des deux partis : elles roulent toutes sur des points de discipline. Nulle part on ne rencontre Pindice même le plus indirect de l8 piolndre diflTérence dans la doctrine. » {Note du Traducteur.)

eu lieu dans la consécration de saint Kentigera ^ , et qui n'avaient attiré aucune attention avant les rapports actifs qui furent renoues entre l'Angleterre et le siège de Rome du temps de saint Grégoire.

Une déviation encore plus grave de la tradition et des usages ecclésiastiques, s'était introduite vers la même période (la première partie du VI* siècle); ce point demande ici quelques considérations spéciales.

Au iV siècle, une dissidence s'éleva entre l'Orient et l'Occident^^ sur l'observation de la fête de Pâques. Certains Asiatiques, prétendant suivre la tradition de saint Jean, voulaient célébrer la fête pascale le quatorzième jour du premier mois juif, de manière à la faire coïncider avec la célébration de la Pâque parmi les juifs, et c'est trois jours après, sans donner aucune attention au jour de la semaine, qu'ils célébraient la résurrection de Notre-Seigneur. Les Eglises d'Occident suivaient une méthode différente, et invoquaient en sa faveur l'autorité de saint Pierre. Elles faisaient la fête de Pâques le dimanche qui se trouvait entre le quatorzième et le vingt-unième jour de la lune de mars. Ainsi, sans détruire l'ancienne loi qu'ils suivaient, ils observaient la fête de Pâques

i Voir plus baat, page 55.

entre le quatorzième jour et le vingt-unième, et célébraient invariablement la commémoration de la résurrection du Sauveur le premier jour de la semaine. De là une très-vive controverse entre rOrient et l'Occident. Les Eglises d'Occident accusaient celles d'Orient de judaïsme, tandis qu'elles étaient elles-mêmes accusées de se soustraire aux prescriptions de la loi, en s' appuyant sur des traditions sans autorité. Vers le milieu du II* siècle, saint Poly carpe vint à Rome pour conférer, à ce sujet, avec le pape Anicet; mais ils se séparèrent sans être arrivés à un résultat satisfaisant. Environ cinquante années plus tard, le pape Victor, après avoir consulté d'autres évêques, publia un décret que les quartodécimans refusèrent de reconnaître; le pape Victor procéda alors à l'excommunication des évêques réfractaires. La paix fut ensuite rétablie par l'intervention de saint Irénée, le grand évêque de Lyon, et chacune des Eglises conserva ses usages jusqu'aux conciles d'Arles et de Nicée, qui se tinrent dans la première partie du quatrième siècle. Le concile de Nicée adopta la règle d'Occident comme loi de la chrétienté.

L'Eglise anglaise était certainement représentée au concile d'Arles, et peut-être à celui de Nicée; car elle fut plus tard complimentée par l'empereur Constantin d'avoir accepté les décrets de

ce dernier eoiicile K Ces faî(i5 sufGsent à démontrer que les irrégularités qui ont prévalu ensuite dans l'Eglise anglaise, relativement à l'observation de Pâques, devaient avoir pris naissance plus tard et être d'origine indigène. Mais il ne paraît pas que l'Eglise d'Angleterre ait jamais suivi l'usage des quartodécimans. Eile adopta un terme moyen entre la coutume catholique et celle des schismatiques, en observant toujours la fête de Pâques un dimanche, mais sans tenir aucun compte du quatorzième jour de la lUné. Cet usage se trouvait être semî-catholique et semi-judaïque.

On peut dire avec vérité, sans doute, en se plaçant à un certain point de vue, que plus petite est la différence sur ces matières délicates, et plus grand est le schisme. Jusque-là il était certainement inexcusable de la part des chrétiens bretons de rompre l'unité pour une pareille bagatelle , si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une opposition à la pratique catholique. Mais enfin les choses étaient ainsi ; et quand saint Augustin proposa aux Bretons de se conformer sur ce point à l'usage catholique, comme une des conditions de leur union avec le siège de Cantorbérj, et par lui avec la chaire de Saint-Pierre, ils ajournèrent leur réponse. C'était la la pre-

^ Voir plus haut, page 56.

miërc des troi^ questions que saint Augustin soumit aux délègues bretons.

Le second point de ditTërenee entre les Bretons et les catholiques, sur lequel insista saint Augustin, était relatif au sacrement de baptême. Nous ne savons pas au juste en quoi Tadministration du baptême était irrégulière chez les Bretons j mais comme l'archevêque avait de sérieuses objections à faire à la manière dont ils le donnaient, on peut supposer que rirrêgularité était de nature à affecter l'essence du sacrement. Car il ne parait pas que saint Augustin fût du tout disposé à se montrer capricieux et exigeant. Saint Bède dit très-distinctement que, « sous plusieurs rapports, l'Eglise bretonne n'était pas d'accord avec l'unité ecclésiastique*. » De sorte que saint Augustin semble n'avoir insisté que sur les points les plus importants. Maintenant, si l'on songe, d'une part, quelle surveillance jalouse l'Eglise catholique a toujours exercée sur la manière de conférer les sacrements, et de l'autre combien les incrédules et les hérétiques sont peu à même d'apprécier cette prudence, depuis qu'ils profanent les sacrements, et ne leur reconnaissent aucune importance, on ne sera sûrement pas surpris que saint Augustin ait basé là-dessus ses stipulations,

* Hist. eccl.f liv. n, c. 2.

et qu'un grand nombre de critiques l'aient regardé comme un formaliste et un homme pointilleux, pour avoir porté son attention sur ce point.

La troisième stipulation de l'archevêque était que les évêques bretons l'aideraient à convertir les Saxons. On ne sait trop si, par cette proposition, saint Augustin entendait exiger de la part des évêques anglais un acte de soumission à son autorité comme archevêque de Cantorbéry et représentant du siège romain en Angleterre; c'est-à-dire s'il proposait que, dans l'œuvre de la conversion des Saxons, les évêques bretons agissent sous lui ou simplement avec lui. Les écrivains protestants soutiennent d'habitude la première opinion, tandis que les catholiques optent pour la seconde. Les uns font à saint Augustin le reproche d'avoir été arrogant et impérieux ; les autres le défendent de cette accusation, et prétendent qu'il ne fit que défendre un droit dont saint Grégoire l'avait formellement investi, et cela dansl'intérêtdel' unité et delà charité.

Si cette dernière appréciation était juste, le refus des évêques anglais sur ce point particulier, apparaîtrait sous un jour qui leur serait peu favorable, car c'eût été, selon toutes apparences, un attentat gratuit et inexcusable contre l'unité chrétienne. Si, d'un autre côté, saint Augustin, ainsi que les protestants le disent, réclamait une

puissance sur les èvèques bretons, au nom et en faveur de saint Pierre, cette assertion encore, quoiqu'elle ait pour but de disculper les èvèques rèfractaires de Bretagne , est de nature cependant , sous plusieurs autres raisons, à faire naître de sérieuses considérations. Les professeurs de protestantisme peuvent ne pas hésiter à avancer pareille chose; mais celui qui étudie avec zèle les antiquités ecclésiastiques, ne doit pas oublier que la transaction dont il s'agit appartient à une période qui fait partie de ces siècles du christianisme, dont les précédents sont habituellement traités avec respect et déférence par nos plus grands théologiens.

La mission de l'historien ou du biographe est d'exposer les faits et non de décider entre les partis; l'auteur espère, dans ce travail, n'avoir jamais dévié sciemment de ce principe.

Quelle qu'en soit la cause, que ce fût de leur part une revendication consciencieuse d'indépendance, ou, comme le diraient leurs ennemis, une preuve de leur esprit exclusif; qu'ils eussent horreur d'une intervention étrangère; que ce fût par amour puéril de faire les choses à leur manière, ou par tout autre motif moins honorable encore, il est certain que les Bretons n'étaient pas disposés à abandonner un pouce du terrain sur lequel ils se tenaient. Us ne voulurent pas céder

nû seal des trois points très-modèrës et três~rai- Sonnables que saint Augustin leur demanda, tts refusèrent de se conformer k 1^ usage catholique dé célébrer là fête de Pâques; ils ne Voulurent pas consentir à administrer le baptême selon la prati(|uè de l'Eglise universelle, et ce qui rend leur détermination pltis apparente , pour ne pas dire leur obstination plus manifeste, c'est qu'ils refusèrent absolument d'entrer en coopération avec un collègue pour travailler à la Conversion dé leurs voisins idolâtres.

Le Saint, voyant que tous ces arguments étaient sans efTet, eut recours à un autre expédient pour vaincre l'obstination des Bretons. Il résolut de confiei^ l'affaire à Dieu. Il est rare que de simples arguments conduisent les controverses à un réiâultat; c'est la prière qui rapproche leshonmies et les décide à prendre leur parti. Si elle manqué d*opérer le rapprochenient désiré, elle le prépare et fait toujours mieux que de vaines disputes ou des engagements peu sérieux ; elle amène même des Réparations qui nous laissent au moins libres des tentations d'un compromis et de la laborieuse indolence de débats inutiles et interminables. Saint Augustin avait maintenant atteint le point, iabofiosi et longi cerlaminis finem\ où l'on doit

' Saint Bède, JETûr. eccl.^ llv; u, c. 2.

choisir devant ralternative de décider si VoQ s'entendra qu si Ton contiendra de différer.

L'archevèqiie mit en conséquence fin à la dis-? pqssion, et invita ses adversaires à une prière dont les termes sont arrivés jusqu'à nops; lu voipi : c Supplions Dieu» qui fait que les homn^es ont un ipèmq esprit dans une maison, de nous accorder, par ses conseils célestes, \sl grâce dç distinguer laquelle des de\ix traditions doit être suivie de préférence, et quelle est la meilleure vpie pour ci^ux qui pherchent a arriver h SQp royaume, v II ajouta : « Qu'un malade nous soit apporté, et suivant qu'il sera guéri par les prië-r res des uni; pu de§ autres, que la foi pt les œurvres de çelqi qui opérera ce prodige soient regar? dées comme agréables à Dieu et devant servir de règle de conduite à ses adversaires, v

Un des caractères de la piété de cet âge» ou plutût de la piété catholique en général , c'est de proire en une providence spécide. Cette doc^ trine a été indignement calomniée par les fanatiques, et elle est exposée, comme toute autre chose, à être comprise d'une manière superstitieuse. Cette impression partieulière suivant laquelle le succès d'une cause est regardé, dans certaines circonstances, comme la preuve de sa vérité, a partagé le sort de toutes les saintes impressions des âges religieux eu des systèmes mi-

raculeux; elle a survécu à sa génération, et Toyagé au delà des limites de son sol natal et de sa propre atmosphère, et arrivant ainsi au milieu d'étrangers, elle a été maltraitée parce qu'elle a été mal comprise, et elle a peut-être eu à subir les effets d'une décrépitude locale ou d'une bizarrerie isolée. La méthode particulière de décision connue sous le nom de combat judiciaire, qui a été abolie chez nous à une époque dont un certain nombre de vieillards peuvent se souvenir encore, était un reste isolé, échappé d'un autre âge, qui, comme un vieux meuble, superbe dans un temps et à sa place, se trouve hors de mode et hors de saison, et qui, loin de suggérer une idée avantageuse ou de constater un haut principe, est arrivé à être regardé comme une merveille, une pure curiosité antique.

Un exemple semblable à celui du miracle que nous rapportons nous est fourni par la partie de la vie de saint Germain qui a trouvé place dans cette esquisse biographique^ On se rappelle que saint Germain établit la foi catholique contre les hérétiques à l'aide du critérium auquel saint Augustin de Cantorbéry avait recours pour défendre le grand principe de l'unité catholique.

Saint Augustin, comme saint Germain, proposa

1 voir plas taaat, page 44.

•à ses adversaires de résoudre la question par un miracle; quoiqu'à regret % ils acceptèrent cependant. Cette hésitation de leur part indique certainement le peu de confiance qu'ils avaient en leur propre cause, et jette un jour défavorable sur leur conduite dans cette discussion. Us ne purent faire autrement que d'accepter, et on ne tarda pas à trouver, au milieu de la foule que la réputation du grand archevêque ou la nouvelle de ce débat avait attirée, un homme désireux de se soumettre à l'épreuve de la miséricorde divine; c'était un Saxon aveugle. Il fut conduit d'abord au clergé breton, et lorsque celui-ci eut échoué dans sa tentative de le guérir, il fut présenté à saint Augustin. Le Saint, tombant à genoux, supplia la bonté divine de donner des yeux aux aveugles, et, par sa lumière corporelle, d'accorder à un grand nombre la faveur de la vue spirituelle. Le Saxon ouvrit immédiatement les yeux, et la foule proclama saint Augustin l'homme de Dieu et le prédicateur de la vérité. Les Bretons eux-mêmes furent obligés de se rendre, tout en ajoutant qu'il était dur d'avoir à abandonner les traditions de ses ancêtres. Les sympathies du cœur ne peuvent pas se rendre tout de suite aux convictions de l'intelli-

i Adversarii, inviti lieet, eoneesserunt.

genpe. Qui pput et qui voudrait pier pela ? Qs demandèrent le temps dp délibérer et de coqsalrter les hommes qui avaient autorité parmi eux ; cette demande leur fut promptement accordée, et aÎQsi se termina la première coi^fëreuce du chêne de saint Augustin,

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