Hendecasyllabon y 1. IV
2. De Thou, Oistoire Universelle, t. V, p. iOO, et t. VIII, p. 66d.
la théologie. 11 enseignait depuis six ans, et déjà la restitution des textes était sa préoccupation constante, au point que Pierre Ramus lui reprochait de sacrifier tous les autres exercices à celui-là. Mais Ramus n'a jamais ménagé les gens qui lui déplaisaient, et Turnèbe fut longtemps du nombre. 11 l'appelait un esprit littéraire, ce qui dans sa bouche était le synonyme d'un esprit sans portée. Turnèbe, de son côlé, fuyait Ramus, en qui il ne voyait qu'un aboyeur dangereux. Ils finirent par s'estimer comme devaient le faire deux si nobles cœurs, mais ce fut après de longs démêlés, auxquels des diatribes lancées de part et d'autre donnèrent plus de retentissement qu'il n'aurait fallu , quoique les deux adversaires furent conduits par une sorte de respect humain à ne se combattre qu'avec des armes d'emprunt. Ramus écrivit contre Turnèbe sous le nom d'Omer Talon, et Turnèbe contre Ramus sous celui de Léger Diichesne. C'est alors que fut portée contre Turnèbe l'accusation de trop s'adonner à la correction des auteurs. Voici en quels termes s'exprimait le prétendu Omer Talon :
«( Rappelle-toi quel fut ton enseignement à Sainte- Barbe, lorsque je commençai à faire la classe de première à Dormans. Tu succédais à des maîtres consommés dans l'art d'instruire la jeunesse, à un Jacques Strébée, à un Antoine Pin. A quoi passas-tu l'année entière? A signaler des variantes et à proposer des corrections. 11 ne t'est pas arrivé une fois de dicter la moindre matière de discours, ni d'épître, ni de vers ; tu n'as pas corrigé un seul devoir ; de sorte que toute l'érudition étalée par toi me tlt l'effet de couvrir un assez mince bagage , et me donna le soupçon que tu
t'abstenais de tant de parties indispensables par impuissance plutôt que par système. Il y a plus , je voulus vérifier ma conjecture. Lui jour que nos élèves devaient disputer ensemble , je recommandai à l'un des miens de te réciter une pièce de vers de sa composition, où j'avais voulu, pour t'éprouver, qu'il fit plusieurs fautes. Eh bien, tu as tout loué, tout approuvé avec cet air doucereux qui te fait ressembler à une petite fille modeste et embarrassée *. »
Donner à entendre que Turnèbe ne savait pas discerner les fautes de quantité ! La médisance ne peut pas aller plus loin. Ramus, dans un autre passage, n'a pas reculé même à se faire l'écho de la calomnie:
« Arrive-t-il d'Italie ou d'Allemagne un auteur corrigé en deux ou trois endroits ? Aussitôt tu te jettes dessus, tu achètes tous les exemplaires. Peu après on entend dire à grand fracas d'éloges que Turnèbe a restitué ceci et cela ; et cependant tu as eu soin de mettre sous les yeux de tes élèves l'édition fautive : l'édition corrigée n'est qu'entre tes mains ^ »
Ce sont là les aberrations de l'emportement. Ramus avait en lui du sang liégeois. Il s'irritait facilement , fonçait comme le taureau sur tout ce qui lui faisait ombrage, et dépassait souvent le but où il voulait atteindre. Toutefois il avait une admirable sagacité. En dépouillant son jugement de ce qu'il a d'excessif, il restera peut-être cette opinion que Turnèbe donnait trop de place à la critique dans des leçons où la doc-
i. Admonitio Talœi, p. 609 du recueil intitulé : Pétri Rami et Audomari Talxi collectanex prxfationes^ orationes, epistolse. Paris,