‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 48 sur 110 · M. Dussault · texte numérisé non relu

M. Dussault

professeur, qu'on eût mieux fait de laisser Iphigénie en vers grecs et de mettre Zaïre en vers latins. Peutêtre alors nous eiit-on permis, le jour de la sainte Barbe, fête de notre patronne, d'aller au parterre des Français entendre la tragédie, au lieu de la jouer chez nous, comme nous le faisions tous les ans, ce qui m'a toujours un peu choqué; car dès ce temps-là même, les comédies du révérend père Ducerceau me paraissaient moins fortes que celles de Molière*; et notre professeur de grec qui, si je m'en souviens, faisait Philoctète dans Vile de Lemnos"'^ se rapprochait beaucoup plus du genre de Lacave^ que de celui de Talma. Mais jusqu'à l'heureuse époque où le théâtre, ainsi traduit, deviendra classique^ je ne vois point pourquoi les jeunes gens, et les barbistes en particulier, se permettraient d'aller au spectacle, surtout aux Français, applaudir Talma. Passe encore pour les Variétés ou la Porte-Saint-Martin, cela ne tire point à conséquence; mais c'est ce que les écoliers d'à présent ne veulent point entendre, et voilà, comme le remarque très-bien notre professeur, une des suites de la Révolution.

« Il faut que vous sachiez, Monsieur, que j'ai un fils, et un fils unique, que j'ai eu la simplicité de mettre à Sainte-Barbe. J'avoue qu'en le voyant élever dans l'amour de sa patrie et de son roi, en voyant son

1 . Allusion à la comédie des Incommodités de la grandeur, par le P. Ducerceau, qui fut jouéeen l'an XI dans l'institution Planche.

2. Le Philoctète de Sophocle fit aussi partie de la représentation de l'an XI.

3. Acteur médiocre qui remplissait les rôles de confident au Théâtre-Français.

esprit et ses liijiiières s'accroître, sa raison se développer, son cœur se former à toutes les vertus d'un bon citoyen, j'avais la bonhomie d'être enchanté, et je ne trouvais point que l'estimable chef de son collège fût un chef si mat avisé. Mais, le croiriez-vous. Monsieur? cet enfant, qui faisait mon orgueil et ma joie, était un des spectateurs les plus bruyants de Manliusl C'est moi-même qui, sans me douter des suites de ma condescendance, lui avais permis d'aller passer la soirée à se divertir avec ses camarades. Eh bien , Monsieur, j'ai eu la douleur de voir mon fils revenir enchanté. Toute la soirée il ne m'a parlé que de la tragédie de Delafosse, et il dérangeait toute ma bibliothèque pour chercher Tile-Live et la conspiration de Venise de Saint-Réal, et il partait de là pour établir des parallèles entre Salluste et Saint-Réal, entre Tite-Live et Tacite; il comparait le discours de Rutile à celui de Catilina. Je vous avouerai que j'avais la faiblesse de l'écouter avec plaisir, et de trouver que, pour un pseiido-barùisle, mon fils était fort instruit et fort aimable. Je me rappelais même que nous autres, anciens barbistes, avions beaucoup plus de pédantisme et moins d'instruction réelle, et j'étais fier de mon fils, lorsque le lendemain matin, en lisant le journal, j'ai vu le tort que nous avions eu, moi de me réjouir et mon fils de s'amuser. Mais, ce qui va bien plus vous étonner, c'est l'indignation de mon fils quand j'eus lu, d'un ton ferme et sévère, le sermon de mon ancien professeur. Il me répondit avec chaleur, mais d'un ton respectueux, qu'il ne voyait point de passe- temps plus noble que celui qu'on lui reprochait ; que lui et ses camarades avaient applaudi avec transport le premier de

nos acteurs tragiques parce qu'ils n'avaient point été maîtres de leur enthousiasme, et qu'ils ne croyaient point qu'il fut défendu à leur âge d'être sensibles à ce qui est vrai et subliuie. Mais, quand j'en vins à ce qui regarde Sainte-Barbe elle-même, il s'écria qu'il ne souffrirait point qu'on calomniât ses maîtres et ses instituteurs, que Sainte-Barbe avait toujours été l'asile de la morale et de la religion ; que dans ces temps de deuil et de proscriptions qui pesaient sur la France entière, Sainte-Barbe avait ouvert son enceinte aux sciences éplorées, et, la première peut-être, rallumé le flambeau de l'instruction publique; que son chef respectable alliait à une sage fermeté des talents qui le font estimer et des vertus qui le font chérir; que ses anciens élèves étaient restés ses amis, qu'ils prendraient tous sa défense et rendraient justice à la vérité.

« Que vous dirai-je enfin, Monsieur? toutes les personnes que j'ai interrogées m'ont répondu demê'me que mon fils, ce qui me jette dans une grande incertitude; car je ne puis croire que mon professeur de troisième se soit trompé, ou que son intention ait été de calomnier. Mais vous m'avouerez qu'il serait bien triste qu'un pseudo-harbiste eût plus de bon sens, de raison, et surtout de sincérité qu'un de ces vieux et véritables barbistes desquels j'ai l'honneur d'être. »

Il y avait dans cet article des faits puisés à de bonnes sources, et qui ne furent l'objet d'aucune dénégation. Il n'y en avait pas assez. Il aurait fallu s'informer avec plus de soin, retrouver la condamnation portée contre la sainte maison qui, pendant l'agonie de Louis XV, son bienfaiteur, avait joué la comédie, et tiré des feux

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d'artifice^; il aurait fallu exhumer de la liste de ses élèves les noms des régicides et des prêtres qui avaient non-seulement renoncé à leur profession, mais porté le marteau et la hache dans les églises. Publier cela, sans réflexion ni commentaires, eût été le moyen le plus efficace pour dissiper celte légende menteuse d'une ancienne école qui n'aurait produit qtie des observateurs scrupuleux de la vie cléricale, que de fidèles appuis de l'autel et du trône.

Les ennuis que cette affaire suscita à M. de Lanneau eurent leur compensation dans les marques d'estime qui lui vinrent de tous les côtés à la fois. A la façon dont lui écrivirent un grand nomb;'e de ses élèves, qu'il avait perdus de vue depuis leur sortie du collège, il reconnut qu'il n'avait pas formé des ingrats. D'autres, avec qui il était resté en relation, se disputèrent l'honneur de lui faire accepter leurs services, et des personnes qu'il ne connaissait pas le consolèrent de sa disgrâce en prenant l'engagement de lui confier leurs enfants aussitôt qu'il serait temps de les mettre aux études. De là le prodigieux accroissement du collège pendant les années qui suivirent ; car le nombre des pensionnaires atteignit de nouveau, en 1819 et 1 820, celui que l'Empereur avait trouvé exorbitant en 1811. De là une surveillance qui s'organisa entre les anciens élèves pour la défense de la réputation et des intérêts de leur maître bien aimé.

Cent cinquante d'entre eux environ, qui étaient présents à Paris au mois de décembre 1816, se concertèrent pour protester par une démonstration pu-

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