CHAPITRE XVIIl
Fraternités barbistes. — Distributions de vivres au Collège. — La liberté d'enseignement. — Loi de 1850. — Suppression du certificat d'études. — La bifurcation. — Attitude de Sainte-Barbe. — Le Directeur appelé au Conseil supérieur de l'Instruction publique.
Après les événements de juin 1848, lorsque la réflexion eut succédé à la stupeur du premier moment, et qu'on eut cru reconnaître dans les barricades le mauvais conseil de la misère, le cri général fut que l'assistance publique, sur le pied où elle s'exerçait, était démontrée insuffisante; qu'il devenait nécessaire, non-seulement de donner davantage, mais de tâcher que l'aumône fût un moyen de rapprochement entre le riche et le pauvre ; qu'on n'arriverait jamais là avec les formes administratives; qu'à l'association seule enfin il appartenait de prévenir les demandes de secours à coups de fusil. Alors ceux qui se sentaient en état de soutenir l'indigence cherchèrent à se réunir dans un but commun de charité fraternelle. Ce mouvement, dirigé dans le douzième arrondissement par le respectable abbé Faudet, alors curé de Saint-Etienne du Mont, donna naissance à diverses sociétés de bienfaisance dont la forme primitive et le nom ne se sont conservés qu'à Sainte -Barbe. Cela s'appelle encore, comme en 1848, les Fraternités, et voici en quoi les 'Fraternités consistent.
Des familles pauvres sont choisies dans le rayon le plus rapproché du Collège, et réparties de telle sorte entre les élèves que chaque quartier en a une dont l'assistance lui est attribuée. Un employé, qui n'a que cela à faire et qu'on appelle XeCommissaire des paiwres, porte les secours à domicile. Ceux-ci sont puisés k une caisse spéciale, où viennent se réunir trois sortes de produits : d'abord de petites collectes que les écoliers font entre eux chaque semaine par un prélèvement sur leurs menus plaisirs, puis deux quêtes générales qui ont lieu chaque année à la Sainte-Barbe et le jour de la première communion, enfin une légère taxe que les règlements ont ajoutée au prix de la pension de chaque élève. Cette taxe remplace l'argent donné ailleurs pour le cadeau de la fête du chef de l'établissement, cadeau dont M. Labrouste n'a jamais voulu entendre parler, non plus que de la fête.
Chaque Fraternité a son président, qu'elle élit ellemême, et qui se trouve être toujours un bon sujet. Le Directeur fait partie de la première Fraternité, sans en être président.
Le devoir du président consiste à tenir le compte des collectes, à visiter les pauvres de sa Fraternité en compagnie du Commissaire, et à faire les rapports soit au Directeur du Collège, soit aux assemblées générales qui se tiennent sous la présidence du premier aumônier. C'est l'économe de la maison qui est le trésorier des Fraternités. Il paye sur des mandats signés par le Directeur.
Plus de quatre-vingts familles, secourues aujourd'hui par les Fraternités, reçoivent des bons de pain, de viande, de bois, à prendre sur les fournisseurs de la-
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maison. C'est entre elles aussi que sont distribués les vêtements hors d'usage, le linge et les chaussures abandonnés par les élèves, tous objets qui sont d'abord réunis avec soin dans un magasin appelé le Vestiaire des pauvres.
L'intérêt des enfants pour cette bonne œuvre est très-vif et très-soutenu. Ils disent « ma famille » pour désigner la famille qu'ils obligent, et il est arrivé déjà pour les gens qui en étaient dignes que le bienfait des Fraternités leur a été continué après que leurs jeunes protecteurs étaient sortis du collège.
^ainte-Barbe a une autre manière d'exercer en grand la charité par la distribution qu'elle fait de ses reliefs.
Les débris de la table ne sont pas peu de chose dans une maison où l'on consomme journellement dix-huit cents livres de pain, mille livres de viande, et le reste à l'avenant. Autrefois tout ce qui ne se consommait pas était vendu ; mais on s'est aperçu que ni les élèves ni les domestiques n'avaient assez de soin pour des choses qu'ils savaient destinées à un triste commerce. L'attention n'a plus même besoin d'être recommandée aujourd'hui que les restes passent directement de la cuisine entre les mains de ceux dont ils doivent soulager la détresse. Les indigents du quartier sont admis sur cartes à venir retirer leur portion. La distribution a lieu tous les jours, en présence du Commissaire des pauvres. Des précautions ont été prises pour que cette charité publique et à heure fixe ne prit pas un air d'ostentation. Le sentiment dans lequel celui qai l'a instituée entend qu'elle soit maintenue est exprimé par ces paroles de saint Luc, qui sont train 20
cées en lettres de bj^oiize sur le fourneau : Cum facis coni^wium, i'oca pauperes.
Passons à d'autres faits d'un intérêt plus général, à ceux qui vont être pour nous l'oecasion d'indiquer les changements survenus depuis quinze ans dans le régime universitaire, par suite des concessions faites tour à tour à la liberté d'enseignement et à la doctrine de l'instruction spécialisée dès le jeune âge.
La liberté d'enseignement fut promise par la Charte de 1830; mais pendant dix-neuf ans on ne parvint pas à s'entendre sur le moyen de la régler. Une loi, présentée par M. Guizot, rentra dans le néant apr^s avoir été votée par la Chambre des députés, en 1837; une seconde loi, présentée par M. Villemain, en 1 841 , fut l'acheminement à une troisième, ouvrage du même ministre, qui, après être sortie toute mutilée des délibérations de la Chambre des pairs, fut rapportée à la Chambre des députés, et n'arriva point à la discussion ; une quatrième, dont M. Salvandy fut l'auteur, occupa de nouveau la Cliambre des pairs en 1 847 ; enfin les législateurs de 1 848 libellèrent aussi leur projet, dont les législateurs de 1849 ne voulurent plus entendre parler.
C'est à ces derniers qu'il était réservé de conduire à sa fin cet ouvrage fait et défait tant de fois. Rapportée avec une célérité extrême et délibérée à trois reprises, ainsi que le voulait la Constitution, la loi fut promulguée le 15 mars 1850. On a dit qu'elle était un concordat politique entre le clergé et l'Université. H est certain qu'elle fut votée sous l'empire de préoccupations étrangères au sujet, et que les parties intéressées portèrent les yeux ailleurs qu'au but qu'il
s'agissait d'atteindre : le clergé se montrant plus soucieux de la latitude qui lui serait laissée dans l'enseignement que des conditions propres à développer une instruction forte; l'Université, c'est-à-dire les défenseurs d'office de l'Université, ne cherchant qu'à acheter par des concessions le silence de l'adversaire qui déblatérait contre elle, et par-dessus tout, la majorité de r Assemblée, chargée du mandat des pères de famille, comme on parlait alors, cette majorité, éperdue et tremblante, acceptant de confiance tout ce qui lui était offert pour conjurer les fantômes dont elle était assaillie.
Sainte-Barbe , depuis que s'agitait la grande question de l'enseignement , n'était restée étrangère à aucun des efforts tentés pour obtenir les réformes utiles. Tour à tour elle entra dans la coalition à laquelle succomba l'odieuse rétribution universitaire 'j elle s'associa aux réclamations, même au procès provoqués par l'augmentation des frais d'études' ; elle intervint à propos du programme trop souvent remanié des matières d'enseignement; mais en présence de la loi qui s'annonça en 1849, ce ne fut plus dans les rangs des réformateurs qu'elle porta son drapeau. Quoiqu'elle n'eut qu'à gagner à cette loi, son propre intérêt ne lui ferma pas les yeux sur celui du
i. Immolée dans la séance de la Chambre des députés du 20 juillet 1844.
2. Portés de 60 à 1 00 francs, par une décision du Conseil royal en date du 16 septembre 1845, qui ne fut pas publiée dans les journaux officiels. — Mémoire à consulter contre cette augmentation, le. 26 mai 1846 ; pourvoi interjeté au mois de décembre 1848 ; procès commencé au mois de juin 1849,
pays. Elle reconnut dans ce qui se faisait beaucoup d'inexpéiience, un très-mince souci de la liberté dont on parlait tant, et le germe de difficultés qui amèneraient plus tard le repentir. C'est pourquoi elle prit le parti de défendre l'Université conire l'Université elle-même.
Cette campagne fut entreprise avec toutes les forces de l'enseignement libre laïque, car M. Labrouste était dès lors à la tête de l'Association des chefs d'institution du département de la Seine. Ce fut une campagne malheureuse. Le conseil directeur de l'Association n'obtint pas même audience du comité de l'Assemblée législative qui examinait la loi d'enseignement : il fallut s'adresser à l'xAssemblée elle-même. Un écrit, imprimé à la hâte et distribué au dernier moment*, fournit quelques arguments à la discussion publique. Le directeur de Sainte-Barbe assistait aux séances en prévision du cas, qui se présenta effectivement, où des députés auraient désiré de plus amples explications sur les points touchés dans le mémoire. Il eut beau expliquer, et ceux qui le consultaient , eurent beau parler: il fut témoin qu'il n'y a pas à lutter contre la force d'un torrent.
Sainte- Barbe put se consoler de sa défaite par le profit particulier qu'elle y trouva. En consacrant l'existence à' Ecoles libres^ fondées et entretenues par des particuliers ou par des associations, la loi de 1850 mit sous la garantie du droit commun un établissement qui, bien que toléré jusqu'alors par le pouvoir et
1 . observations des chefs d'institution et maîtres de pension du département de la Seine sur le projet de loi (4 février 1850). In-8°, Paris, irapr. de Maulde et Renou.
secondé par la faveur publique , avait néanmoins l'inconvénient de se présenter comme une exception.
Cet établissement put entrer sans crainte et sans embanas dans la carrière nouvelle qui lui était ouverte. Il n'avait pas d'apprentissage à faire pour apprendre à marcher tout seul ; l'émancipation ne lui apparaissait pas non plus comme l'heureux moment qui allait lui permettre de se livrer à la satisfaction de secrets désirs. Il garda son organisation antérieure; loin de chercher à rompre les liens qui l'attachaient à l'Université , il tint à honneur de les resserrer davantage. La liberté ne lui servit qu'à combattre une tendance funeste pour l'avenir des études, que Tpn vit se manifester aussitôt.
Lorsqu'à la vue d'une machine compliquée , on décide qu'elle irait beaucoup mieux si elle était débarrassée de telle ou telle de ses pièces, on s'expose à porter un faux jugement : l'ordinaire , en pareille circonstance, est que les résultats produits par- la suppression qu'on a demandée sont tout différents de ceux auxquels on s'était attendu. C'est ce qui arriva aux apôtres de l'enseignement libre lorsqu'ils demandèrent l'abolition du certificat d'études, exigé auparavant pour se présenter à l'examen du baccalauréat. Ce certificat, établi à l'origine dans l'intention de n'admettre aux grades que les sujets formés par l'Université, était devenu par le fait un préservatif contre le danger de l'instruction artificielle; et comme les règlements lui avaient ôté déjà une partie de son caractère exclusif, puisque le certificat d'études domestiques signé par le père de famille en pouvait tenir lieu, il n'y avait plus qu'un mot à ajouter pour l'ac-
commoder au principe de la nouvelle loi. Au lieu de cela, les- colères amassées depuis longtemps contre le malheureux certificat firent explosion. L'opinion la plus libérale fit cause commune avec celle qui Test le moins; on ne voulut plus entendre parler du nom ni de la chose, et l'emportement fut tel, qu'avant même que l'œuvre de législation eût été achevée , il fallut qu'on vît le monstre immolé par un décret. Le certificat d'études fut supprimé en novembre 1849.
Pour qui fut le principal avantage de cette mesure? Pour ceux des écoliers à qui il tarde d'avoir fini leurs études, et ceux-là étaient alors plus nombreux que jamais. Déjà florissait le système d'éducation domestique qui consiste à débarrasser la vie de ses piéliminaires, et à inspirer aux enfants, dès qu'ils sortent des bras de leur nourrice, les gorits, les passions, l'esprit calculateur de la maturité. Les collèges, en 1 850, étaient pleins d'adolescents soupirant après une position sociale ^ très- pressés par conséquent de tenir le diplôme de bachelier, qui donne accès aux carrières. Ces garçons reconnurent du premier coup d'œil que, pour être bachelier, il ne s'agissait plus que d'avoir seize ans accomplis (car une limite d'âge fut maintenue, au préjudice de la liberté) : du plus loin qu'il leur fut possible, ils se préparèrent à l'examen. Plutôt que d'écouter les leçons des professeurs, ils apprirent par cœur le Manuel de l'aspirant au baccalauréat, les réponses toutes faites aux questionnaires des programmes , et beaucoup furent en état de se présenter et d'être reçus , sans avoir fait ni philosophie , ni rhétorique. Alors se fortifia et s'étendit la concurrence faite aux lycées et collèges par les mai-
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sons de préparation, que ceux mêmes qui les fréquentent appellent, dans un déplorable langage, des usines ou des fours à bachot. Les éludes, au lieu d'être la gymnastique qui développe les forces de l'intelligence, menacèrent de se convertir en une corvée de la mémoire contractant, pour le besoin d'an moiïient, des connaissances bonnes à être oubliées aussitôt après.
La bifurcation , qui vint ensuite , précipita les choses dans le sens où elles inclinaient déjà.
L'occasion de cette nouveauté fut une démarche faite auprès du ministre par les chefs d'institution de Paris , qui trouvaient la partie scientifique de l'enseignement des lycées insuffisante pour les jeunes gens qui se préparaient aux écoles spéciales du gouvernement. Par une circonstance bizarre, c'est le directeur de Sainte-Barbe , c'est l'adversaire le plus acharné de tout ce qui devait suivre, qui porta la parole comme président de l'association formée entre les pétitionnaires. Une commission , nommée pour examiner la demande, fonctionnait dans le temps que M. Fortoul fut porté au ministère. Les circonstances donnèrent carrière à l'esprit d'aventure. Au lieu de se borner à combler une lacune, on voulut résoudre une question difficile, depuis longtemps agitée, celle d'un nouveau degré d'enseignement à créer en faveur de cette partie de la jeunesse qui, en vue de certaines carrières, poursuit les études classiques jusqu'aux humanités exclusivement. On justifia l'opportunité d'une pareille création par les essais déjà tentés sur une petite échelle, par les études commencées, sous le dernier ministère de M.Salvandy, pour une organisation générale en ce genre, par les demandes exprimées
dans divers journaux en 1848 et 1849 ; et c'est en remaniant tout le système des études qu'on crut atteindre le but qu'on se proposait.il n'y eut qu'à choisir dans le nombre infini des programmes rédigés depuis le commencement du siècle. Le règlement général du Prytanée, promulgué le 27 messidor an IX (16 juillet 1801), paraît avoir été le type sur lequel on se modela.
Les enfants divisés à partir de l'âge de douze ans en civils et en militaires ; les uns et les autres instruits d'une manière différente, suivant celle des deux catégories à laquelle ils appartiendraient; les études classiques conservées pour les Civils, tandis que les Militaires seraient exercés aux sciences et au français : tel était le régime institué par le règlement de l'an IX. Mais ce règlement ne fut pas appliqué, ou, s'il le fut, il ne résista pas à la plus courte expérience : on n'en voit trace ni dans les statuts postérieurs, ni dans les palmarès d'aucune des sections du Prytanée. Il suffit néanmoins qu'on le trouvât au Bulletin des lois, et qu'il semblât donner raison aux partisans de la spécialisation précoce des études, pour qu'on le jugeât digne d'être ressuscité. On prit cela sans doute pour la pensée de Napoléon I", laquelle il aurait été plus naturel d'aller chercher dans les programmes de l'Université impériale, et dans diverses paroles de l'empereur qui nous restent, celles-ci par exemple : « J'aime les sciences mathématiques et physiques ; chacune d'elles est une belle application partielle de l'esprit humain; mais les lettres, c'est l'esprit humain lui-même; c'est l'éducation de l'âme. »
Quoi qu'il en soit , l'idée de 1801 ayant été reprise
en 1 852, on donna une autre forme au principe de la division. Ce fut après la classe de quatrième, c'est-àdire lorsque le plus grand nombre des enfants ont atteint leur quatorzième année, qu'on les sépara. Us devinrent aiors écoliers es lettres ou écoliers es sciences. De peur que les esprits ne fussent rendus étrangers les uns aux autres, s'ils passaient trop brusquement à un enseignement tout à fait distinct, les deux catégories continuèrent de recevoir ensemble pendant quelques temps une part commune d'instruction. En troisième et en seconde, la classe du matin réunissait les nourrissons de la littérature et ceux de la science ; la classe du soir les séparait, et ils allaient chercher des leçons spéciales sous des professeurs différents. C'était comme un troupeau , livré pendant la première moitié du jour à l'herbe de la prairie, qu'on aurait ensuite partagé en deux bandes, pour envoyer l'une sur lafriche et l'autre sur le chaume-, mais, après l'année de seconde, il n'y avait plus que friche et chaume : en d'autres termes, la rhétorique et la philosophie ou logique furent entièrement spécialisées , de sorte que les lycées possédèrent ( et possèdent encore ) une rhétorique-sciences à côté de la rhétorique-lettres , et une logique-lettres à côté de la logique-sciences.
Telle est la distribution d'études , plus nouvelle que simple, qui prit le nom de bifurcation , par un emploi figuré de ce mot. Sur bifurcation on a fait le verbe neutre bifurquer. Les jeunes gens disent qu'ils bifurquent , lorsqu'ils se décident pour les sciences ou pour les lettres. Bifurquer se prend aussi à l'actif, et l'on entend de tendres mères dire qu'elles ont bifurqué ou qu'elles bifurqueront leurs fds.
Au bout de chacune des branches de la bifurcation a été posée, comme couronnement, la palme de bachelier en l'une ou en l'autre faculté. C'est là le prix que sont appelés à cueillir, à lafm de leurs cours respectifs , ici les logiciens es lettres, là les logiciens es sciences ; mais on y accède aussi , satîs être logicien d'aucune sorte, par l'échelle beaucoup plus courte de la préparation mécanique, de manière que la bifurcation n'est pas devenue un remède à la suppression du certificat d'études. Elle a au contraire aggravé le mal produit par cette suppression, en ce qu'elle a mis un peu plus en vue le but d'étroite utilité que le siècle demande à l'instruction , en ce qu'elle a appelé les enfants à se décider eux-mêmes entre deux directions dont l'une, offrant en perspective des exercices beaucoup moins pénibles que l'autre, attire tout naturellement leur préférence, enfin en ce qu'elle a établi entre des connaissances de nature essentiellement différente une conformité qui a été préjudiciable à l'enseignement de toutes.
Ni en 1849, ni en 1852, M. Labrouste ne partagea les belles espérances qui furent exprimées dans les rapports mis en tête des nouveaux décrets. Il soutint que, si le système en vigueur demandait des réformes, ce n'était pas sur les points qu'on avait touchés; qu'on " faisait des choses qui tendaient à la destruction des études, et que les hommes qui reconnaissaient le droit de l'État en matière d'enseignement, devaient s'opposer de tout leur pouvoir à des mesures désastreuses. C'est pourquoi, au lieu de se tenir à l'écart et de se gouverner à sa guise en se renfermant cljez lui, ainsi qu'il en avait le droit, il résolut de protester
contre les errements de l'Université par la conduite qu'il tiendrait, tout en marchant avec elle.
D'abord, pour atténuer l'effet du certificat d'études supprimé, il mit à l'index dans sa maison, avant la classe de philosophie, les manuels du baccalauréat, et il déclara rayé des rôles de Sainte-Barbe tout élève qui se présenterait à l'examen avant d'avoir achevé ses études.
Quant à la bifurcation, il la rendit à peu pires illusoire en transportant à la fin du cours de troisième le choix entre les lettres ou les sciences, que les règlements fixaient à la fin du cours de quatrième. Par là en effet il devint impossible aux élèves de quitter la filière où ils étaient engagés ; car, n'ayant pas fait la troisième-sciences, ils sentaient qu'ils n'auraient pas d'avantage à changer de route et à se rendre dans la seconde-sciences, pour laquelle ils n'étaient pas préparés.
Grâce à cet arrangement, on n'a jamais 'sii à Sainte- Barbe des études communes à deux classes dans un moment de la journée, et distinctes dans un autre moment; on n'y a jamais connu non plus qu'une ealégorie d'élèves de troisième; mais comme, à l'issue de cette classe, il y a des jeunes gens que leur âge empêcherait de se présenter aux écoles spéciales, s'ils étaient obligés de faire leurs éludes complètes, on a établi pour ceux-là un cours spécial de baccalauréat es sciences, qui dure deux ans. Ce cours est fait par des professeurs de littérature et par des professeurs de sciences, qui restent tout le temps attachés à la même promotion ; . après cela viennent les études de l'Ecole préparatoire sous la direction de M. Blanchet; mais il n'v a abso-
lument que les retardaires qui profitent de cet expédient. Les aspirants aux carrières scientifiques, lorsqu'ils en ont le temps, passent par toutes les classes jusques et y compris la logique, et il arrive presque toujours que l'avantage est pour eux dans les études de l'Ecole préparatoire.
Le directeur de Sainte-Barbe, ne voulant pas que l'ordre observé dans sa maison fût un mystère, saisit l'occasion de la distribution des prix de 1 854 pour notifier aux parents présents à celte cérémonie les principes d'après lesquels il jugeait bon de se gouverner. Peu après, pour l'instruction des familles qui venaient en si grand nombre lui présenter leurs enfants, il fit imprimer, sous la forme de règlement^, les conditions d'études qu'il imposait à ses élèves. Cela fit du bruit. Ou en parla au ministre comme d'un manifeste de révolte, au point que le ministre chargea M. Cayx, alors vice-recteur de l'Académie de Paris, d'aller aux informations.
M. Cayx vint à Sainte-Barbe. On lui mit sous les yeux le règlement imprimé ; on lui donna toutes les explications désirables à l'appui. Lorsqu'il eut vu de quoi il s'agissait, voici ses paroles : « C'est parfait. Je ne regrette qu'une chose, c'est que ce règlement ne puisse pas être introduit dans les lycées. »
Les faits ayant été rétablis à leur juste valeur par le rapport du vice-recteur, M. Fortoul n'eut pas lieu d'être surpris. Il connaissait le sentiment de M. Labrouste à l'égard des nouveautés mises à l'ordre du
1. Sainte-Barbe. Nouveau règlement pour les classes supérieures, 13 septembre 1855. In-^", impr. de E. Duverger.
jour soit par ses prédécesseurs, soit par lui-même. En effet, en 1853, le Directeur de Sainte-Barbe avait reçu de l'Empereur une marque de confiance, qu'il a vue depuis se renouveler tous les ans. Il avait été nommé membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique*. Dès qu'il eut pris séance dans cette haute assemblée , il osa se déclarer opposant à des conceptions sur la portée desquelles on se trompait; il invoqua contre elles le témoignage des faits et l'autorité de sa longue expérience ; et toutes les fois que l'occasion s'en présenta, il renouvela ses doléances, en même temps que ses démonstrations; de sorte que, psr sa persévérance, il passe, auprès de quelques-uns, pour avoir préparé le mouvemen^ide retraite dont la mort de M. Fortoul donna le signal.
On se rappelle ce qu'a fait M. Rouland pour réparer l'état de souffrance où se trouvaient déjà les études lors de son avènement au ministère. Parla séparation complète de l'instruction scientifique et de l'instruction littéraire, par la condition du baccalauréat es lettres rétablie à l'égard des étudiants en médecine, par les recommandations envoyées aux recteurs des divers ressorts, un commencement de bien fut obtenu. Le chef actuel de l'Université vient de pousser les choses un peu plus loin dans la même voie. La loi de Sainte- Barbe, c'est-à-dire l'enseignement partagé en deux, seulement à partir de la classe de seconde , est présentement appliquée à tous les lycées de l'empire. La bifurcation paraît condamnée à une fin prochaine ; mais, vaincue sous une forme, la doctrine de l'instruc-
\. Décret du 5 janvier 1853.
tion prématurément spécialisée risque fort de 'reparaître sous une autre. Elle est dans l'esprit du siècle. Qui sait si l'enseignement mixte, planté, comme il va l'être, sur le même sol que les études classiques, ne favorisera pas plus tard sa résurrection?
CHxiPITRE XIX.
Sainte-Barbe des Champs. — Cérémonie d'inauguration. — Réforme financière dans l'Association amicale. — Réconciliation solennelle avec la vieille Sainte-Bixrbe . — Donations et fondations. — Beau trait de désintéressement. — Première visite du cardinal Morlot. — Fêtes séculaires de 1858 et de 1860.
La maison de Fontenay-aux-roses., à laquelle Sainte- Barbe doit aujourd'hui une partie de sa célébrité, fut fondée en 1852. M. Labrouste, en s'instruisant de l'histoire ancienne du Collège , avait été frappé de l'entreprise du noviciat de Gentilly, tentée à la veille delà Révolution par les supérieurs de l'ancienne Communauté. Une semblable création lui apparut sur-lechamp comme le moyen le plus heureux de préparer le recrutement d'un grand établissement d'éducation. Il y vit l'avantage de tenir l'enfance tout à fait à l'écart, entre des murs qui n'eussent point un air de prison, dans des conditions où elle contracterait tout doucement, sans péril pour sa gaieté et avec profit pour sa santé, les habitudes propres à constituer plus tard un peuple homogène, docile, ami du devoir.
Fonder une petite Sainte-Barbe en un lieu saluhre des faubourgs ou de la banlieue de Paris était donc depuis longtemps au nombre de ses projets, depuis » longtemps qu'il avait pensé employer à cela les terrains vagues de la rue d'Ulm, avant qu'il les proposât pour y transporter tout le Collège*. C'était son idée favorite. Après 1848, les embarras toujours croissants que lui créait Texiguïté du local, l'y ramenèrent avec plus de force que jamais. Il chercha de nouveau. Ayant découvert que le château de Fontenay était en vente, il pressa le Conseil d'administration du Collège de seconder ses vues en décidant l'achat de cet immeuble. U eut de la peine à persuader des hommes prudents, presque tous engagés dans les affaires publiques, qui ne les voyaient pas brillantes, et qui étaient portés par là à mal augurer de toute entreprise particulière. L'avis de la témérité l'emporta toutefois, parce qu'il était au fond celui de la sagesse. Sur le rapport favorable de M. Rigault, l'un des croyants en l'avenir de la nouvelle fondation, le Conseil consentit; la Société, convoquée en assemblée générale, donna à son tour son approbation", et l'acquisition fut conclue par un acte définitif, le 12 décembre 1851 .
Les travaux que Sainte-Barbe a fait exécuter dans la propriété de Fontenay ont fourni la preuve qu'elle fut primitivement une villa romaine ; car on a retiré du sol des débris de poterie antique et des monnaies du temps des Antonins. La maison de plaisance , détruite à l'époque des invasions et remplacée on ne sait
t. Ci-dessus, p. 243.