Tome IX, p
H serait fastidieux de nommer tous les propriétaires depuis Boulard le père.
En 1823, un instituteur, qui s'est fait remarquer par son zèle à propager les nouvelles méthodes , M. Morin, établit un pensionnat dans le château de Fontenay. C'était l'annexe d'une autre maison florissante qu'il avait à Paris, rue Louis-le-Grand. Dans celle-ci les enfants étaient instruits d'après le système Pestalozzi; dans l'autre on donnait l'enseignement classique conformément aux idées de M. Ordinaire, ancien recteur de l'Académie de Besançon, qui proposait de distribuer les élèves dans les classes comme on fait dans les écoles mutuelles, et d'abréger F étude des langues mortes par une gradation plus rationnelle des exercices. Associé de M. Morin, M. Ordinaire finit par diriger presque entièrement la pension de Fontenay. 11 conquit pour elle le titre d'institution, à la suite de diverses épreuves dont M. de Vatimesnil, ministre de l'Instruction publique, ne dédaigna pas d'être le juge.
A l'institution Morin succéda, en 1831, l'institution de Cournand. M. de Cournand,fils du littérateur de ce nom, était, comme on l'a déjà dit, barbiste (et bon barbiste) du temps de Victor de Lanneau. Il avait gagné beaucoup d'argent à faire des éducations particulières en Russie. De retour en France, il crut qu'il parviendrait à se former une clientèle d'élèves aussi riches que les jeunes boyards auxquels il avait eu affaire à Saint-Pétersbourg. Il disposa son établissement de manière à répondre à toutes les exigences de l'éducation qu'on appelle soignée dans le monde. Comme il voulait donner une place importante a \n 21
Pexercice du cheval, il fit construire un vaste manège, qui fait aujourd'hui la plus belle salle de récréation qu'on puisse voir.
L'entreprise ne réussit pas. A la place de la gentilhommière projetée par M. de Cournand, un M. Rouzée ouvrit, sous des auspices tout aussi peu favorables, une sorte d'école professionnelle. Finalement le domaine de Fontenay redevint simple maison de campagne. La spéculation commença à le dépecer. L'habitation était déjà privée d'une grande partie de ses communs, lorsque la Société de Sainte-Barbe l'acheta.
Avec autant d'activité qu'il avait apporté de décision et de secret aux préliminaires du marché, M. Labrouste fit mettre les lieux en état par son frère , M. Théodore Labrouste. 11 voulait pouvoir prendre possession au printemps de 1 852, afin que la sérénité des beaux jours et la vue des fleurs égayassent les enfants à leur entrée dans leur nouvelle demeure. Il importait d'ailleurs d'exhiber les choses avec leurs couleurs les plus riantes, pour la consolation des familles qui voyaient dans ce déplacement un dur exil. Toutes les dispositions furent achevées pour le mois de mai.
Une cérémonie d'installation était de rigueur. Pendant que le Directeur en méditait le programme, l'archevêque de Paris vint donner la confirmation à Sainte-Barbe. C'était alors le bon et infortuné M. Sibour. Il entendit parler de l'événement qui se préparait. Charmé de l'accueil qu'il avait reçu au Collège, il se proposa de lui-même pour être le président de la fête. On lui demanda son jour; il répondit qu'il ne pourrait avoir congé que le 4 2 mai.
Donc le malin du 12 mai, un train spécial du chemin de fer emporta de Paris à toute vapeur la petite colonie destinée à Fontenay, et les autorités de Sainte- Barbe, et les membres du Conseil d'administration, et une nombreuse escorte de parents qu'on avait invités. A l'arrivée, on se dirigea vers l'église du village. L'archevêque y était déjà rendu; il siégeait sur un trône, ayant à côté de lui son grand vicaire, le savant abbé Bautain, si bien placé dans une cérémonie du genre de celle qui se préparait. L'abbé Marcelli, aumônier de Sainte-Barbe, monta en chaire pour exposer les avantages du nouvel établissement , pour remercier l'illustre pasteur de la bénédiction qu'il venait ajoutera cette utile entreprise, enfin pour annoncer une quête de charité, qui allait marquer la bien-venue d'une nouvelle et nombreuse famille au milieu de la population de Fontenay.
Le prélat répondit : « C'est donc pour conserver à ces tendres enfants la santé du corps aussi bien que la fraîcheur et la pureté de l'âme que vous les retirez dans cette riante solitude ; c'est pour préserver de toute altération ces dons des cieux qui ornent l'enfance ! Je ne puis que m'associer de cœur et d'intention à cette sainte pensée. J'applaudis aussi de tout mon cœur, et je participerai à cette bonne action, à cette pieuse aumône que vous voulez placer comme une bénédiction aux fondements de la maison nouvelle. »
Après l'office, qui fut célébré ponlificalement , on s'achemina en procession vers le château. Ce fut comme la marche des Hébreux vers la terre promise , car la connaissance des lieux était encore le secret du
Directeur et de ses lieutenants. Bientôt se montra le fronton du noble édifice , décoré de l'inscription qui annonçait sa métamorphose : SainLe-Barhe des Champs. On entra dans la cour d'honneur. Là eut lieu la cérémonie de la bénédiction. Ensuite M. Labrouste prononça une allocution, qui fut suivie delà lecture d'une pièce de vers latins , composée pour la circonstance. Des évêques en ce temps-là prétendaient bannir de l'instruction l'étude des auteurs profanes de l'antiquité. En présentant à Mgr. Sibour le vétéran de rhétorique*, auteur des vers qu'il allait entendre, M. Labrouste eut soin d'ajouter que Sainte-Barbe conservait la religion des anciens dans le culte des lettres grecques et latines. « Et elle fait bien , » répartit le prélat.
Mgr. Sibour écouta avec une attention extrême. Il fut sensible à un hommage payé eo de bons termes à la mémoire de son prédécesseur. Les marques de son approbation furent continuelles pendant la lect j.re des strophes de la fin :
Hic, quae vides par lœta rosaria, jEtatis hic ver innocuum puer
Producet. Hune voLis virentem
Invideo, pueri, recessum.
Nos urbe carcer dum retinet niger, hnmensa vobis arva patent, levis
Circumdat aer, lux aperto
Purior in spatio renidet.
Quid ! tota vobis artificera Deum Natura monstrat. Piure Deus patet*,
\. Emile Renaut.
Hic rusticos versatur inter.
Rure habitant pietas fidesque, etc.
La récompense du poète fut d'être embrassé par le prélat.
Toutes les choses d'apparat étant terminées, la porte qui est au fond du vestibule fut ouverte , et l'assistance fut admise à visiter le parc. Les allées étaient fraîchement sablées et vierges de pas humains; des corbeilles de fleurs étincelaient sur l'herbe soigneusement peignée des pelouses, et plus loin les touffes de lilas, au-dessus desquels les arbres séculaires arrondissaient leurs voûtes de verdure. Des exclamations de surprise et de ravissement sortirent de toutes les bouches. On commença à sentir la douceur de la déportation dont cette belle résidence allait être le li^u.
Un déjeuner de trois cents cinquante couverts était dressé dans le ci-devant manège. On s'y rendit après la promenade. L'archevêque s'acquitta avec grâce et bonhomie des fonctions de président. Il accorda la parole pour les toasts, il provoqua aux chansons. La sonnette était posée devant lui. Il s'en servit pour apaiser un tumulte qui eut lieu au dessert. Les enfants ayant été introduits à sa demande, au milieu des cris de joie que suscita leur entrée , chacun se leva pour aller chercher le sien, «^sseyez-vous, dit Mgr. Sibour, que chacun reste assis. Les petits sauront mieux trouver leurs poules. « Puis, appelant à lui ceux qui n'avaient personne à chercher , il se mit à découper pour eux les pâtisseries, qu'il leur distribua avec force caresses. L'illustre tragédienne Rachel était présente.
Touchée de ce spectacle, elle ne put pas retenir ses larmes.
On en trouvera plus long sur cette fête dans la relation imprimée de J. -A. Lisle\ Là sont les vers latins récités devant l'archevêque , et les chansons de M. Mongis et du même Liste , qui furent chantées au dessert. M. Mongis, aujourd'hui conseiller à la cour impériale de Paris et membre du Conseil d'administration du Collège , appartient à la grande génération des chansonniers de Sainte-Barbe. Lisle a une autre facture; il aurait fait école en ce genre, s'il avait vécu plus longtemps. Ses couplets sont encore chantés à Fontenay ; ils sont devenus pour les enfants une sorte d'hymne patriotique.
Le travail commença dès le lendemain, sous la direction de M. Cugny , choisi parmi les anciens barbistes avec la confiance qu'il ferait réussir le jeune essaim. C'était un homme connaissant bien l'enfance , qu'il avait pratiquée longtemps chez M. Massin. On le savait capable de se faire obéir et aimer. Il s'acquitta de sa tâche avec un dévouement dont sa fin prématu- , rée donne la mesure. Il fut frappé d'apoplexie le 28 mai 1 857, à la suite de ses veilles assidues auprès d'un élève malade, et sous le coup du chagrin que lui causa la mort de cet enfant.
Son successeur fut M. Léon Molliard , qui exerce encore aujourd'hui. M. Molhard est l'un des jeunes barbistes formés sous M. Labrouste. Il a passé par l'Ecole normale et professé la rhétorique à Moulins
4 . Inauguration du petit collège de Sainte-Barbe à Fontenayaux-Roses, 12 mai 1852. In-*®", impr. de E. Du verger.
pendant sept ans. Il était l'un des surveillants généraux du lycée Louis-le-Grand lorsque son ancien directeur, qui ne l'avait pas perdu de vue et qui démêlait en lui une aptitude remarquable pour le gouvernement, lui proposa la place vacante à Fontenay.
Le fonctionnaire placé à la tête de Sainte-Barbe des Champs relève du Directeur et du préfet des études de Paris. Comme c'est par ce dernier que l'impulsion lui est transmise , il porte le litre de sous-préfet. Les enfants confiés à ses soins sont distribués en un grand nombre de classes , de telle sorte qu'ils ne reçoivent pas leurs leçons plus d'une vingtaine à la fois. Un même professeur suit ses élèves depuis la neuvième jusqu'à la sixième. C'est là une sage disposition, qui préserve du trouble que les changements de méthode jettent souvent dans les esprits novices. Le travail consiste principalement en exercices de grammaire. M. MoUiard ne trouve pas au-dessous de sa dignité d'enseigner lui-même à tous ces enfants l'orthographe d'après de certaines règles d'analogie qui ont été consignées dans un petit livre adusuni Sanctae-Barbarse^ . Depuis plusieurs années, et bien avant les nouvelles mesures décrétées par l'Université, l'étude élémentaire et la pratique des langues vivantes ont été inscrites dans les programmes de la maison.
On vient à Fontenay par curiosité, pour voir l'infirmerie du Collège, ses dortoirs, sa salle de bains; on admire les distributions ingénieuses de ces diverses
\ . IMéthode pratique et simultanée de lecture , d'écriture et d'orthographe, par MM. MoUiard et Hinard. In-1 2, Paris, Dezobry.
parties et le luxe qui y règne. Ces choses sont l'ouvrage des deux habiles architectes à qui est due la reconstruction de la maison de Paris. Elles répondent au goût du jour; elles enchantent ceux qui ne jugent que par les yeux ; mais ce n'est pas tant de cela que Sainte-Barbe des Champs se glorifie que du bon ordre dont elle a été un modèle depuis sa fondation. Elle sait que, si elle mérite d'être louée, c'est parce que tout est réglé chez elle de manière à obtenir le développement promis par les conditions de sérénité et de salubrité où sont placés à la fois les esprits et les corps; sa récompense est dans les résultats qu'elle a obtenus.
Le succès de l'entreprise a dépassé toutes les prévisions. Quatre-vingt-trois enfants furent le premier noyau de la colonie; leur nombre était doublé à la fin de 1853; aujourd'hui ils sont quatre cents. On n'avait pas encore l'approbation de la vogue, que celle du gouvernement se manifesta d'une manière d'autant plus flatteuse qu'elle fut indirecte. La première année à peine écoulée, le ministre de l'Instruction publique voulut doter l'État d'un établissement du même genre. Il transforma le château de Vanves, qui était la propriété de Louis-le-Grand, en une succursale à l'usage des plus jeunes élèves du lycée'. Pareille fondation a eu lieu depuis près les lycées de Versailles, de Douai, de Toulouse, de Bordeaux. Enfin, grâce à l'exemple de Sainte-Barbe, le temps n'est peut-être pas éloigné où la campagne sera jugée aussi nécessaire pour cultiver l'esprit de la tendre enfance que pour faire pousser le blé.