Acte du 16 mars
de munificence au secours des éludes classiques défaillantes, voilà une action qui mérite d'être enregistrée. Donnons-lui pour pendant un trait de générosité auquel un élève de l'École préparatoire fut porté vers ce temps-là par la noblesse de ses sentiments.
Cet élève, M. Aimé Godart, obtint en 1857 le prix d'honneur des sciences. Invité au diner d'apparat où le ministre de l'Instruction publique a coutume de réunir les principaux lauréats, le soir de la distribution du grand concours , il fut placé à la droite du ministre lui-même. Var son bon esprit, par son assurance modeste, il plut à M. Rouland, qui lui lit toutes sortes de caresses, et lui promit de lui accorder la première faveur qu'il demanderait.
Celte parole ne fut pas perdue pour 31. Godart. Le lendemain même, il écrivit au ministre pour lui dire que les succès au sujet desquels il avait reçu de lui des marques si flatteuses de satisfaction, il les devait à M. Blancliet, directeur des études scientifiques à Sainle-Barbe , et que ce qu'il avait à lui demander, c'était que la croix d'honneur fût accordée à ce savant.
La réponse ne se fit pas attendre. Nous en reproduirons textuellement la teneur :
« Vous avez eu raison , Monsieur, de compter sur ma promesse, et je vous félicite de votre bonne inspiration. Vous avez songé avant tout au directeur de vos études, à celui qui, par ses soins, a préparé vos succès. Vous vous êtes honoré par ce sentiment si louable de reconnaissance ; et comme M. Blancliet est un excellent professeur, et un homme des plus estimables, je n'ai pas hésité, sur votre demande, à le proposer pour la décoration. L'Empereur, touché de votre
démarche et appréciant les bons services de M. Blanchet, vient de le nommer chevalier de la légion d'honneur. Allez, Monsieur, embrasser votre directeur, et portez-lui celte bonne nouvelle, que je suis heureux de vous donner. »
Cette lettre arriva le soir, et un soir que M. Blanchet couchait à Sainte-Barbe des Champs. M.Godart, qui avait gardé le secret de sa démarche, ne se sentit pas de force à garder en lui pendant douze heures le secret de la réussite. Il court à Fontenay ; il a toute la peine du monde à se faire ouvrir par le portier, qui dormait d'un profond sommeil; il met la maison en alerte , et lorsqu'il aperçoit son maître, qui s'est levé des premiers, il se jette dans ses bras, et lui donne à lire, sans pouvoir prononcer une parole, la bienheureuse lettre qu'il tenait à la main. Cette anecdote a transpiré dans le public. Elle a donné à quelqu'un l'occasion de dire que le jeune lauréat avait honoré le prix d'honneur.
Ajoutons que la reconnaissance et le désintéressement, par lesquels M. Godart s'est signalé à son premier pas dans la carrière, sont devenus dès à présent la règle constante de sa vie. Admis à l'École des ponts et chaussées, lorsqu'il n'avait qu'à choisir entre les occupations qui conduisent promptement à la renommée et à la fortune, il a préféré revenir à Sainte-Barbe. Il s'est attaché par un lien indissoluble à M. Blanchet, qu'il seconde dans l'enseignement de l'École préparatoire.
La même année 1857 vit l'accession du cardinal Morlot au siège métropolitain de Paris. Étant archevêque de Tours, le prélat s'était pris d'amitié pour le
directeur de Sainte-Barbe, avec qui il se rencontrait au Conseil supérieur de l'Instruction publique. Notre Collège fut l'un des premiers établissements particuliers qu'il honora de sa visite. Il s'y rendit le 2 mai, pour la cérémonie de la première communion. Il officia en personne, et administra de ses mains le sacrement, qui fut immédiatement suivi de la confirmation.
L'archevêque fut assisté ce jour-là de M. l'abbé Darboy, l'un de ses vicaires généraux, aujourd'hui son successeur, et non moms bienveillant pour la maison. M. Darboy était chargé de l'inspection de l'enseignement religieux dans les hcées et collèges. A ce titre, Sainte-Barbe lui doit une précieuse acquisition : celle de son premier aumônier actuel, M. Vaziilier. C'est un homme d'expérience et de talent, qui fut aumônier du lycée d'Alger, après l'avoir été de l'un de nos régiments d'Afjique. Il donna l'absolution aux mourants sur le champ de bataille d'Isly. Il sait parler à la jeunesse le langage qui lui convient, et la toucher par des comparaisons tirées du spectacle de tant de choses qu'il a vues. Il s'acquitte des soins de son ministère avec le concours de deux autres ecclé siasliques, dont l'un est spécialement attaché à la maison de Fontenay. A Paris, les instructions du carême sont faites par des prédicateurs du dehors. Des personnes de distinction ont sollicité la faveur de venir entendre, dans la chapelle du collège, MM. Freppel et Perreyve, de la Faculté de théologie, par qui furent prêches les derniers carêmes. Autant qu'elle le peut, Sainte-Barbe se fait un devoir de meltre en présence de la jeunesse les orateurs de la chaire dont m 22
le mérite est attesté parla voix publique. C'est d'après le même principe qu'elle choisit les rabbins et les pasteurs, chargés de donner l'enseignement religieux à ceux de ses élèves qui appartiennent au culte Israélite ou à l'Église réformée.
L'année 1858 compléta le siècle qui avait vu naitre le restaurateur de Sainte-Barbe ; car c'est en 1758, le 24 décembre, que Victor de Lanneau vint au monde. M. Labrouste suggéra à l'administration du Collège de célébrer cet anniversaire par une fête, oii furent invités à la fois les nombreux descendants et les derniers amis de celui qui en était le héros.
En 1860, eut lieu une aulre fête séculaire. Sainte- Barbe, éclairée sur ses véritables origines, se résigna au sacrifice de trente ans d'antiquité, que l'histoire retranchait de la date assignée par la légende. Acceptant 1460 pour l'année de sa premièie fondation, elle voulut constater par un acte commémoratif que son quatrième siècle révolu la trouvait plus vivante et plus brillante que jamais. L'affectueuse bienveillance, dont le Directeur était l'objet de la part du ministre de l'Instruction publique, permit de donner à celte cérémonie un éclat tout particulier.
M. Rouland avait exprimé plusieurs fois le désir de rendre une visite à la maison. On le pria d'y venir le 44 décembre 1860. La façade sur la place du Panthéon était illuminée et tous les passages garnis de tentures, d'arbustes et de fleurs. Un splendide festin fut servi dans le parloir, transformé en tricUnium. Le ministre y prit place avec le Conseil des anciens barbistes et l'état-major du Colh'ge. Là étaient encore plusieurs des illustrations de Sainte-Barbe, entre autres
M. Artaud, vice-recteur de l'Académie, M. Bouillet, inspecteur, le baron Lacrosse, sénateur, M. Devinck, le général Trochu; puis le proviseur de Louis-le- Grand, et enfin les membres du Conseil des chefs d'institution du département, invités par M. Labrouste, leur président, afin qu'ils partageassent avec lui l'honneur d'une soirée dans laquelle l'enseignement de l'État se faisait l'hôte de l'enseignement libre. Ces dernières paroles sont de M. Labrouste lui-même : il en fit le texte d'un petit discours qu'il prononça lorsque le moment des toasts fut venu, discours dans lequel il n'oublia pas d'évoquer les souvenirs au culte desquels le ministre d'un grand empire n'avait pas dédaigné de s'associer.
M. Rouland répondit : « Il y a un proverbe latin qui dit, pectus disertos facit. Je ressens cette éloquence, et pour le prouver, avant que j'ajoute un mot de plus, mon cher directeur, embrassons-nous. »
Les applaudissements, on le pense bien, éclatèrent, sans attendre le reste de l'allocution , qui fut sur le même ton de chaleureuse cordialité. Ce fut une honorable récompense, et délicatement donnée. Le ministre y ajouta encore, en proposant notre Directeur pour le grade d'officier de la Légion d'honneur, qui lui fut conféré le 1 5 août suivant.
Depuis la fête séculaire de 1860, M. Labrouste a répété plus d'une fois : « Sainte-Barbe a reçu l'accolade d'un ministre. Redoublons d'efforts pour la mettre en état de recevoir la pareille du pouvoir qui existera dans quatre cents ans. »
Ici sera le terme d'un récit qui s'est étendu au delà
de nos prévisions. Nous espérons que sa longueur nous sera pardonnée à cause du grand intervalle de temps qu'il embrasse. Nous avons évité les développements plutôt que nous ne les avons clierchés. Notre règle a été de n'admettre que les traits utiles pour l'histoire de l'enseignement , sans oublier rien de ce qui pourrait profiter plus tard aux continuateurs ou aux émules d'une généreuse entreprise. Sainte-Barbe, sous la forme à laquelle les circonstances l'ont amenée, n'est plus seulement un produit exceptionnel de l'amitié de collège; elle est devenue un essai réussi de la manière dont le droit des pères de famille peut être exercé en matière d'instruction publique. Elle est le modèle d'un genre d'association tout nouveau , honorable s'il en fut , digne d'être imité par les citoyens qui veulent franchement seconder l'Etat dans la tâche laborieuse d'élever et d'instruire la jeunesse. Une semblable création n'est pas destinée à périr. Déjà nous la voyons passer des mains de ceux qui l'ont, formée dans les mains de leurs fils, et ceux-ci la légueront à leurs descendants. C'est surtout pour les barbistes des générations futures que nous avons écrit ce livre, afin qu'il leur montre les titres dont ils auront à conserver le dépôt, afin qu'ils y lisent le devoir auquel ils seront tenus envers la mémoire de leurs pèrcj.