‹ Histoire de saint Bénézet et des frères de l'Œuvre du pont d'Avignon composée sur des documents authentiquesChapitre 10 sur 21 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quelques-uns des miracles opérés par l'intercession de S. Bénézet avant et après sa mort.

Quelques années après la mort du Saint, Raymond Ponsère, Frère de l’Œuvre du Pont, dressa un procès-verbal de la fondation de ce pont; le§ témoins qu'il appela firent en même temps une déposition juridique sur les miracles qui avaient illustré la vie du Serviteur de Dieu. L’original de

cette déposition, écrit tout en entier en langue provençale, se trouve dans les archives de la ville d’Avignon. François Nouguier, dans son Histoire chronologique de l’Eglise, évesques et archevesques d’Avignon, la donne fidèlement traduite en français de son temps, et les Bollandistes la reproduisent en latin. Pour ne point altérer la naïve simplicité de cet acte, nous allons donner mot pour mot la traduction de l’historien avignonais :

« Au nom de Jésus-Christ, icy commence le verbal du B. Bénézet; ce sont les témoins qui Vont vu.

• 1° Un homme, appelé Chautart, après serment presté, a dit d’avoir vu le B. Bénézet, d’avoir Vu bastir le pont par la vertu de Dieu et du Saint, a vu mettre la première pierre en présence de Tévesque qui là mesme récita son office... Outre ce, le mesme Chautart a vu comme le B. Bénézet

a rendu la vue à beaucoup d’aveugles, l’ouïe aux sourds, et à beaucoup de malades et estropiés la santé et le marcher, mettant une croix sur chacun d'eux en leur donnant le baiser de paix; et devant et après furent guéris qui quittant leurs potences (béquilles) dans l’église, s’en retournoient sains et dispos, et tout ce il l’a vu. De plus, il a vu le B. Bénézet dire aux maçons, lorsqu’ils avoient faute de pierre : Allez en tel lieu, vous y en trouverez en abondance ; ce qui se trouva véritable par le vouloir de Dieu.

» 2» Bertrand Pelard a vu uné femme aveuglé recouvrer la vue sur le pont par la vertu du B- Bénézet; que néanmoins, lorsqu’elle s’en vouloii aller, retournoit aveugle ; ce qui fut la cause quelle servit sur le pont les manoeuvres l’espace (Tun an, et après s’en retourna à sa maison saine et sans crainte d'aucun accident. Que, de plus, il a vu un certain homme tenant d’une main un daïl (sorte de faucille) et de l’autre du blé qu’il

ne pouvait aucunement lâcher pour avoir moissonné le jour et fête de Saint-Pierre ; que, néanmoins, estant à genoux sur le tombeau de sainct Bénézet, il fut miraculeusement délivré, et laissa, en mémoire de ce grand miracle, le dail et le blé sur le sépulcre. De plus, qu’il a ouï dire que le Sainct estant en Bourgogne (1),unenuict,priant Dieu dans l'église, l’ennemy du genre humain lui jetta une grosse pierre, croyant de le tuer ; mais elle ne toucha qu’à ses vestements ; et qu’alors le démon, frustré de son espérance, vint rompre une arche du pont (que luy-mesme a vu

(1) Bôrtrand Pelard dit que le Saint était alors en Bourgogne; cette assertion peut sembler étrange aujourd’hui, mais elle est exacte. Qu’on se rappelle qu’à cette époque on donnait le nom de Royaume de Bourgogne & tout le territoire qui, depuis la Méditerranée jusqu’aux montagnes des Vosges, se trouvait borné par le Rhône et la Saône d’un côté et par les Alpes de l’autre. La ville d’Avignon avait longtemps fait partie de ce royaume ; mais un jour elle s’en était séparée et s’était constituée en république, sous le gouvernement de son évéque ; elle formait au milieu de la Bourgogne un petit état particulier dont les limites étaient celles de la ville elle-même.

rompue) et que le B. Bénézet, la même nuict, par un esprit de prophétie, dit à ses compagnons : Retournons en Avignon , car l’ennemi a rompu une arche du pont : allons la refaire ; ce qu’il fist. De plus, a vu les miracles touchant les aveugles, sourds, estropiés et.autres, ainsi qu’a déclaré Chautart.

» 3° Raymond Martin a dit le même que Bertrand Pelard.

» Hugues Croca a vu et dit le même que Raymond Martin.

» 5° Lioutard a dit avoir vu sainct Bénézet aller par la ville, disant : Le Seigneur Dieu veut baslir un pont sur le Rhosne ; que la plupart du peuple l’écoutait avec risée ; que toutefois les cavaliers et autres qui se trouvèrent dans la place Sainct-Pierre se prirent à dire entre eux: Ce jeune enfant a bonne façon’, allons avecqueluy, et voyons ce qu'il en réussira; et qu’allant ensemble par la ville demandant l’aumosne, ils

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avoient amassé jusques à septante livres d’or, desquelles te Sainct en avait acheté de la pierre. Quant aux miracles, a vu et dit de même que Raymond Martin.

» 6* Vassot a dit le même que Lioutard.

» 1* Marie Marcibille a dit le même.

» 8° Guillen Nègre a dit avoir vu une femme aveugle, nommée Doménie, et le reste comme Bertrand Pelard.

» 9° Imbert de Laure a dit le même que Nègre.

» 10® Isnard de Saint-Pierre a dit que Codolét et Hugues Bermond, dans sa maison, prêts â se coucher, s’étant mis â sa fenêtre qui regardé le Rhosne, virent le pont achevé, ce qui n’estoit qu'une vision de Dieu, car, y étant allés pour voir cette merveille, ils n’y trouvèrent rien.

» 11° Item. Gaillard a dit avoir vu un certain homme estropié dans un lit qui fit prier sainct Bénézetde le venir voir, et qu’à l’entrée du Sainct dans la maison, le malade se prit à dire qn’;j

estoit guéry, et, ed effet, se dressa sur le lit, où, par l'attouchement du Sainct, il fut remis en parfaite santé, et que ce miracle estoit notoire à tout lé peuple.

» 12* Pons Payés a dit qu'il avait vu plusieurs malades, estropiés, aveugles, sourds et autres qui, tous venant voir ce Sainct, en avaient reçu une entière guérison ; que dans l’église il y avait plus de trois charges de potences et crosses que le? malades y avaient laissées, et que c’estoit comme Un vœu par la cité; qu’outre ce, il ayaitvu pldr sieurs pèlerins venir faire leurs dévotions dans sa chapelle et remercier le Sainct des grâces et guérisons qu’ils avaient obtenues par son intercession ; que, sainct Bénézet estant mort, l’évesque et les chanoines avoient désiré de l’enterrer dans l’église de Nostre-Dame, mais qu’il avoitchoisysasér pulture sur la troisième arche du pont où H repose.

» 13® Item. Bertrand, d’Avignon, a vu et ouï ainsi que Pons Payés.

» 14® Item. Petinet a vu et ouï de même que Bertrand d’Avignon, et, de plus, qu’avec Rostaing, prêtre de i’évesque, ils ont vu plusieurs avec des potences prier dans sa chapelle, qui, après, s'en retournoient gaillards et dispos, louant et bénissant le Seigneur ; et il y en avoit un grand vœu, ainsi que les autres ont dit.

»15® Item Raymond de Marguerites a vu et ouï, comme au devant de la porte Ferrasse certains joueurs, reniant le nom de Dieu, furent repris par sainct Bénézet qui interrompit leur jeu, dont un de la compagnie, fâché d’une enragée malice, donna un soufflet au Sainct, et qu’aussitôt ce misérable eut la tète tournée derrière, dont estonné et repentant, se jeta à genoux demandant pardon au Sainct et le priant d’intercéder pour luy; ce que sainct Bénézet fil volontiers, et qu'aussitôt sa tête fut remise en sa première place (1); et de

(1) Voyez la note D aux pièces justificatives.

plus a vu que le Sainct, allant par la ville, plusieurs sortant des maisons le conjuroient devenir

voir leurs malades, qui tous recevoient guérison par son attouchement, et a vu et ouï ainsi qu’ont dit les autres, et que le tout estoit notoire à tout le peuple par toute la ville, et y avoit un vœu aussi grand et fréquenté comme est celuy de Nostre-Dame du Puy ; et quant aux potences et autres choses, il en a vu dans la chapelle jusques à trois charges de somme.

• Item. Se trouve que, par trois fois, l’eau a été changée en vin, ce que voyant, sainct Bénézet (d’autant qu’il n’en buvoit aucunement), disoit: Puisque Dieu veut que je boive de cette eau , j'en boiray ; qu’il en goûta et tous les assistants en burent aussi (2). »

(2) Cet acte se termine ainsi : « Ce transcrit de la vie de S. Bénézet fut faict à la requeste de frère Raymond Ponsère, frère de l’OEuvre du Pont ; et nous, recteur dudit Pont, pour plus grande assurance, avons appliqué notre cachet & cette écriture, rendant grâce ensemble à Dieu et à S. Bénézet, â qui soit honneur et gloire. *

La renommée de tant de miracles, opérés par le Serviteur de Dieu d’une manière si éclatante, se répandit en peu de temps au loin, et bientôt la chapelle du Pont, qui renfermait ses restes précieux, devint un des plus célèbres pèlerinages de la chrétienté. C’est ce qui détermina le pape Innocent IV à inscrire Bénézet au nombre des saints, vers l’année 194b, lorsque ce pontife vint en France pour présider le premier concile œcuménique de Lyon (1).

(1) Guillamne Peracjin, dans son Histoire de Lyon, parle de la bulle de canonisation que le pape donna à cette occasion ; il neuf a été impossible de la retrouver, soit dans les acteq du Concile, soit dans le Bullarium magnum . Il est vrai que lo Bullarium magnum ne contient pas toutes les bulles de canonisation, et il peut se faire que le pape ait canonisé notre SatPl à son passage par Avignon.

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