CHAPITRE IV
Réflexions sur les merveilles de la vie de S. Bénéeet. — Erreurs des ancien* légendaires sur SS Saint.
Âü dix-septième siècle, une certaine école, qui s’est rendue tristement célèbre par la hardiesse de ses critiques, se rattachant par plus d’un point à l’école janséniste de Port-Royal, se mit i atta* quer tout ce qui, dans la vie des saints, tenait du prodige: les traditions les plus respectables, celles
même que l'Eglise romaine avait consacrées par son approbation et qu’elle avait insérées dans les légendes de ses offices, furent impitoyablement condamnées par Le Nain de Tillemont, Launoy et leurs adeptes. L’arrivée de la pieuse famille de Béthanie en Provence, l’apostolat de S. Denis l’Aréopagite dans les Gaules, les actes du martyre de sainte Cécile, vierge romaine, l’impression des stigmates sacrés sur le corps de S. François d’Assise, la translation de l'auguste maison de Nazareth dans le Picenum, devinrent des faits, non-seulement suspects, mais encore faux et invraisemblables.
L’histoire de S. Bénézet ne devait point non plus trouver grâce à leurs yeux ; elle fut aussi condamnée, et la bonne foi des Avignonais, qui, depuis des siècles, entourait la légende du Saint de respect et de vénération, fut taxée de simplicité ridicule, de barbare et grossière ignorance.
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Les archéologues avignonaisne songèrent jamais à attaquer, d’une manière directe et expresse, les arguments des adversaires de l’histoire du bienheureux Berger : pleins de confiance dans l’authenticité des traditions de leur pays, ils croyaient perdre leur temps, d’un côté, à prouver à leurs concitoyens des faits que ceux-ci regardaient comme authentiques, par cela seul que la mémoire leur en avait été transmise par leurs pères, et, d’un autre côté, à disputer avec des hommes qui, dans leur aveugle entêtement, n’auraient jamais voulu reconnaître ni encore moins rétracter leurs erreurs.
Cependant le P. Théophile Raynaud, de la Compagnie de Jésus , indigné des assertions jansénistes et gallicanes à l’encontre de notre Saint, entreprit de les réfuter, et il le fit d’une manière péremptoire dans l’opuscule qu’il intitula : Rempart opposé aux béliers des esprits forts qui bat-
tent eh bréeht la vérité de l'histoire de S. JWfiézel (1). Nous ne donnerons point ici les raisons alléguées par le docte religieux en faveur de notre légende : les adversaires qu’il combattait n’existent plus, et depuis longtemps déjà l’oubli a fait justice de tout ce qu’ils avaient pu hasarder dans leurs écrits. Nous voulons néanmoins aller au devant de certaines objections que les lecteurs pourraient nous faire au sujet des merveilles qui illustrèrent la vie du serviteur de Dieu.
Sa vocation divine, tout extraordinaire qu’elle paraisse, n’est pas sans précédent dans l’histoire des Saints : témoin la vocation de Moïse, celle du jeune Samuël, celle de l’Apôtre des Gentils
(1) Aniemurale advenus arietes foriium ingeniorutn qua* tkntet historiée S. Benedkti veritalem. On trouve cet opuscule en tète dtt ^ouvrage, du même auteur, S. Joannes Benedictus pasior et poütifex Àvenione, imprimé à Avignon chez Bramemu, en 1049. L* P. Théophile Raynaud était originaire de Nice ; il demeura longtemps au collège de son ordre, à Avighon;
sur le chemin de Damas, celle de S. Eustache, celle du glorieux patriarche d’Assise.
Dieu appelait, il est vrai, Moïse à délivrer son peuple de la servitude d’Egypte; il chargeait Samuel d’annoncer au grand-prêtre les maux que l’iniquité de ses enfants avait attirés sur les Israélites ; il destinait S. Paul à être le prédicateur de la vérité en face des nations ; il conviait Eustache à confesser son saint nom devant Rome païenne, et il appelait François à être le père de cette innombrable milice d’ouvriers apostoliques, qui t sous le nom de Frères Mineurs, devaient arroser de leurs sueurs et de leur sang toutes les plages de l’ancien monde et du nouveau.
La fondation d’un pont semblera étrange peutêtre à côté de destinées aussi hautes J mais que l’on se rappelle combien les œuvres de miséricorde sont grandes et sublimes aux yeux dè Dieu ; certes, c’était bien accomplir ’unë œuvré
de miséricorde que d’offrir sur les rivières un passage gratuit aux voyageurs indigents, aux pauvres pèlerins qui souvent ne pouvaient payer l’obole qu’un batelier inexorable et avide exigeait d’eux pour les prendre dans sa barque ; c’était faire assurément une oeuvre charitable que d’ouvrir à tout un peuple un passage assuré sur un fleuve qui menaçait à chaque instant d’engloutir les frêles embarcations qui osaient s’aventurer sur ses flots impétueux.
« Ce merveilleux berger, dit Despréaux, n’aurait peut-être jamais été, si Dieu ne l’eût destiné, dans ses idées éternelles, à être le digne instrument de la grandeur et de la sainteté de notre ville (d’Avignon). Pour la disposer à celte élévation où elle s’est vue depuis que les souverains pontifes y établirent leur siège, il fallait lui faciliter le commerce des provinces voisines; et' ce fut pour cela que Dieu suscita ce jeune berger
pour y venir bâtir un pont sur le Rhône, qui parut autant l’ouvrage de ses mains par sa superbe structure que par le faible moyen dont il se servait pour en élever la prodigieuse machine. Mais il fallait encore la disposer, par des exemples puissants et par de nouveaux miracles, à une piété qui pût le rendre digne detre le siège de notre religion. Et ce fut pour cela aussi que Dieu tira ce nouvel apôtre du fond de sa cabane pour y venir prêcher la sainteté par sa vie exemplaire et miraculeuse (1). »
Et l’on ne s’étonnera pas, après cela, que Dieu ait fait conduire le jeune Saint au bord du Rhône par un de ses anges, et qu’en si peu de temps il l’ait amené sous les murs d’Avignon. Le fils de Tobie, allant recouvrer une somme d’argent qui était due à son père, eut pour guide durant son
(1) Despréaux. La vie de sainel Benoit t, fondateur du pont if Avignon, vulgairement dit sainct Bénézet, etc. Avignon, Duperrier, 167#. Epitre dédicatoire .
voyage l'archange Raphaël ; et l’ange du Seigneur transporta en un instant le prophète Habaeuc du fond de la Judée à Babylone, afin qu’il servit à Daniel, détenu dans la fossé aux lions, le repas qu’il avait préparé pour ses moissonneurs.
Les autres miracles opérés par S. Bénézet ne doivent point surprendre, lorsqu’on pense combien Dieu est admirable dans ses Saints et combien son bras est puissant.
Bénézet, jeune enfant de douze ans, porte sans peine une pierre immense sur ses épaules, et Grégoire le Thaumaturge fait reculer la montagne qui le gène dans la construction d’une église. Bénézet, au nom de de N. S. J.-C., change l’eatt en vin, et François-Xavier, par la vertu du signe de la croix, fait perdre aux eaux de l’Océan leur amertume. Bénézet, comme tant de saints dont ' TEgtise honore fa méipoire, fait marcher les boiteux et les paralytiques > donne la parole aux
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tliüèts et l’ouïê aux soutds, dtivfe leé yèux déè aveuglas a 1a lumière et rend les malades à la
Satiié.
On ne saurait douter que le démon n’ait été irrité contre le bienheureux berger dont les vertus et les miracles convertissaient à Dieu tant de cœurs, qu’il lui ait suscité des obstacles dans IV chèvemerit de son œuvre, et même qu’il ait mis ses jours en danger ; il n’y a rien là non plus qui doive nous étonner, lorsque le bréviaire romain (1) nous apprend combien S. Antoine l’Ermite fut tourmenté par les esprits infernaux, et, lorsqu’au centre même de la catholicité, à Rome, sous les yeux des souverains pontifes, on conserve dans l’église de Sainte-Sabine la pierre que l’ennemi
(1) Sanctissimum juvetiem hostis humain goneris variis teptationibus aggreditur.... Dœmones (quorum tanto erantacriom impetus, quarto Àntoniusad resistendum ftmiof etodibat) ita contempsit Antonius, ut iîlis exprobraret imbeciUitatem. (BréV. Rati. Ùie 17 janudr. ttt fe»tô S. Ahtàhi ami.)
du genre humain lança sur S. Dominique. Dieu, qui avait sauvé le prophète Daniel de la gueule des lions, et qui devait plus tard amortir la balle meurtrière que la main d’un vil apostat dirigeait contre S. Charles Borromée, Dieu put bien, par un miracle de sa toute-puissance, rendre inutiles et vaines les attaques de Satan contre son serviteur.
Mais si, au xvn* siècle, on avait voulu révoquer en doute l’histoire de S. Bénézet, au xm* siècle, au contraire, on s’était plu à mêler à cette même histoire une foule de circonstances toutes plus étonnantes les unes que les autres. Car, à cette époque, ce n’était point assez pour la dévotion du peuple des circonstances admirables qui avaient signalé le passage des saints sur cette terre; la piété avait besoin d’ajouter de nouvelles merveilles aux merveilles de leur vie, et l’on sait combien elle était ingénieuse dans ses religieuses fictions. Nous n’essaierons pas de re-
dire tout ce que les anciens légendaires racontent sur le saint berger : une pareille narration serait trop longue et n’offrirait au lecteur qu’un médiocre intérêt. Nous ne pouvons cependant passer sous silence deux faits dont le récit charme encore de nos jours la piété du peuple : nous voulons parler du voyage du Saint à Rome et de son retour par Lyon.
Il n’est pas rare de rencontrer à Avignon, au sein des familles établies depuis longtemps dans le pays, une ancienne gravure représentant la vocation divine de S. Bénézet, et entourée de quatorze médaillons qui reproduisent, avec deux vues de la ville, les traits principaux de la vie du Saint (1). Sous le médaillon qui porte len° IX,
(1) Cette grarure porte au bas la signature Ludovietu David feeit, et parait dater dû commencement du XVII e siècle ; on en a récemment trouvé la planche dans les archives du grand hôpital d’Avignon, et il a été facile d'en tirer de nouveaux exemplaires.
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on Ht ces mots ; « Ayant achevé le pont d’AvN gnop avec l’hospital, dans on^e ans, va à Rome où il fut reçu du pape; et à son retour passe par byon où i} fait bastir le pont sur le Rhosne avec . »
En 1670, M. Richard-Joseph de Cambis, marquis de Fargues, dans le livre qu’il publia sous le pseudonyme de R. /. Disambec , sur la Vie et miracles de S. Bênézel , développa de la manière suivante ce que la gravure de David pe faisait qp’jndjquer :
« Quelque temps après l'année ilQB, dit-il, Bénéeet s’en alla à Rome où il fut fort bien reçu du pape, qui luy aeeorda de grandes Indulgences pour les bienfaiteurs du Pont et de son hospital. A son retour, il passa à Lyon où, voyant que le passage du port de la rivière du Rhône eatoit très-dangereux et que beaucoup de personnes y périssoient, il commença d’y faire bastir un pont
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et un hospital comme celuy d’Avignon, avee la consentement de l’arohevesque et dn peuple. »
M. de Cambis, en écrivant ces lignes,.avait voulu corroborer de son témoignage la tradition populaire. Plus tard, lorsque, pour rendre service aux Bollandistes, il dut étudier l’histoire de notre Saint sur les pièces authentiques déposées aux archives de la ville d’Avignon, il reconnut son erreur, et, dans le mémoire qu’il adressa aux savants hagiographes, il ne craignit pas de désavouer ce qu’il avait écrit sous le pseudonyme de Qismbec; il voulut même que le célèbre P, Da* piel Papebrock insérât ce désaveu dans le second volume du mois d’avril des Acta Sanctarum.
Comment supposer, en effet, que S. Bénézet ait pu quitter Avignon pour entreprendre un voyage aussi long que l’était à cette époque celui de Rome, sans que les personnes qui avaient vécu avec luj n’en eussent eu connaissance et n’en eus-
sent parlé dans les dépositions qu’elles firent peu après sa mort et d’une manière si détaillée sur sa vie et ses actions? 11 est constant, d’ailleurs, qu’en 1195, le saint berger était déjà mort : dans un acte public passé au mois d’avril en cette même année, au sujet du péage du pont , il est appelé Frater Benedictus piœ reeordationis (frère Bénézet de pieuse mémoire) ; or, l’on sait que jamais ces mots de pieuse mémoire n’ont été dits des personnes vivantes.
Quant aux Indulgences que le pape, dit-on, lui accorda, on n’en trouve aucune mention dans le Tableau des Indulgences concédées par les souverains pontifes à l’Œuvre du Pont ; Innocent IV est le plus ancien pape qui soit nommé dans cette pièce, et vainement y chercherait-on le nom de Clément III qui, en 1195, était assis sur la chaire de Saint-Pierre.
11 y a, d’un autre côté, dans les archives lyon-
naises, un complet et profond silence sur la fondation que S. Bénézet aurait faite à Lyon .d’un pont et d’un hôpital. Le P. Théophile Raynaud fit lui-mème et fit faire par d’autres les plus minutieuses recherches ; il ne put rencontrer aucun document, aucune pièce autre que l’histoire de Paradin et une note d’André du Chesne qui parlât du séjour et même du passage du Saint à Lyon ; il trouva, au contraire, des actes qui prouvaient d’une manière irréfragable que le pont de Lyon avait été fondé, vers 1240, par le pape Innocent IV, et que l’hôpital qui l’avoisinait était dû à la munificence du roi Childebert, qui avait régné plusieurs siècles avant la naissance de S. Bénézet.