‹ Histoire de saint Bénézet et des frères de l'Œuvre du pont d'Avignon composée sur des documents authentiquesChapitre 12 sur 21 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Les corporations de bateliers dans les Gaules. — Origine des Frères Pontifes. — 8. Jacques du Haut-Pas. — Le pftnt Saint-Allucio. Constructions (Je ponts au W sièçje et dans les siècles suivants.

Sous Iq domination romaine et l'influence civil», satrioo du ojiristianjime, on vit naître dans Us Gaules et dans l’Italie une foule de corporations de bateliers qui, pour un modique salaire, transportaient les marebandiaes sur les fleuves et facilitaient aux voyageurs Je passage des rivières.

En Provence surtout, où les rivières, plus fougueuses, avaient un lit plus incertain, ces sortes d’associations se multiplièrent et se répandirent de tous les côtés : ceux qui en faisaient partie furent appelés Utriculaires (utricularii), parce qu’ils employaient des outres (utresj au lieu de radeaux et de barques ; les utriculaires, qui setaient fixés à Cavaillon pour le passage delà Durance (1), furent, avec ceux du Rhône et de la Saône, les plus célèbres de tous.

Mais ils netaient unis par aucun lien religieux ; aussi se glissa-t-il bientôt parmi eux d'énormes abus ; la cupidité devint leur unique mobile: on les vit dépouiller impitoyablement les voyageurs, et souvent, au dire d’un écrivain, sous prétexte dé les passer à l'autre bord, ils les faisaient passer à l'autre inonde.

(1) Voyez à ce sujet le travail remarquable intitulé : Ditscriaiitm tur un monument singulier det utriculaires de Cavaillon, que publia, sur la fin du dernier sücle, le docteur Esprit Calvet, fondateur du musée d’Avignon.

Ce fut sous la seconde race de nos rois que l'on essaya de mettre un terme à ce brigandage qui s’exerçait impunément sous les apparences de la charité : des hommes pieux se réunirent en corporations religieuses, et s’engagèrent, par vœu, à se tenir toujours en état, pour le service des voyageurs, sur les grandes routes et particulièrement au bord des rivières, tant pour leur faciliter le passage par le moyen des ponts, des qjiaussées et des bacs, que pour les dé fendre contre toute sorte d'insultes et leur donner même le couvert dans les hôpitaux. Le peuple les appela Frères Pontifes ou faiseurs de ponts', Rome païenne avait déjà donné ce titre aux chefs du culte qui, sous le règne d’Ancus Marcios, construisirent le pont Sublicius (1).

(1) On lit dans Varron (de lingua latina, IV) ces paroles : Pontifiees à Ponte ; nam ab iis Sublicius factus est primus, La charge qu'eurent aloïs les grands-prêtres des Romains de construire ce pont sembla en quelque sorte effacer toutes les autres fonctions dont ils étaient revêtus : le nom de Pontifes leur

C’est ainsi que, vers le commencement du xi* siècle, douze nobles florentins, renonçant à leurs richesses et à l’élévation de leur rang,.se vouèrent, pour l’amour de Dieu, au service des voyageurs sur un pont et dans un hospice qu’ilf avaient bâtis eux-mémes près de San Miniato, entre les confins de Lucques et les confins de Florence ; leur œuvre prit le nom de Saint-Jacques du Haut-Pas (de alto passu ou de alto pastio), à cause de l’élévation du lieu où ils s’étaient établis. Cette association ne tarda point à être canoniquement érigée en ordre de chevalerie, sous la règle de S. Augustin ; elle comprenait trois classes de religieux : les prêtres, les chevaliers et les convers. Dans la suite, on y admit des hommes mariés qui se séparèrent de leurs femmes; et celles-ci,^ voulant à leur tour se livrer

lut donné de préférence à tout autre. Ce nom fut conservé par les chrétiens ; il devint, et il est resté jusqu’à nous, celui du pape et des évêques.

entièrement, comme leurs maris, à l’exercice de la charité chrétienne, dirent un éternel adieu au monde et formèrent une communauté de reli»

gieuses qui fut agrégée à l’institut de Saint-Jac. ques du Haut-Pas, et dont les revenus furent affectés aux réparations du pont et au soulagement des pauvres pèlerins. L'ordre, soumis immédiatement au Saint Siège, était gouverné par un supérieur-général qui prit les titres de Rector, Dominus, Cuslos, Magister et Plebanus. En 1939, le relâchement s'étant introduit parmi ses membres, le pape Grégoire IX lui imposa la règle des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; et, en 144-8, Eugène IV l'unit définitivement à ces hospitaliers, que l’on nommait aMfrs les Chevaliers de Rhodes (1).

(1) Là plug célébra fondation des Chevaliers dç Saint-Jacques du Haut-Pas est celle, qu’à la requête de Philippe le Bel, ils vinrent feirç à Paris iur la moqtagne jSai(He-Çenevi$Y^. L’hôpital qu’ils y fondèrent, et dont l'église subsiste encore auipqfll’kpi, a flpwté sgn porp à }a ru<? Saint-Jacaues.

Quelques années après l’époque où les douze {gentilshommes fondaient Saint-Jacques du Haut-Pas, le berger Allucio, que l'Eglise a mis sur les autels, touché de compassion à la vue des périls que Couraient les voyageurs en traversant l’Arno, formait le projet de bâtir un pont sur cette rivière. Faible et indigent * il ne pouvait par luiméme exécuter une aussi grande entreprise ; il s’adressa à la générosité des fidèles qui ne lui fit point défaut, et, avant sa mort, il eut la consolation de voir l’entier achèvement de son oeuvre.

Le xi* siècle surtout fut remarquable par le nombre considérable de ponts à la construction desquels la religion présida. « On regardait alors, dit le P. Mprin, comme méritoire, non-seulement de bâtir des églises, de se dévouer au service des pauvres et des malades, mais encore de rendre les chemins praticables, d’ouvrir des routes et de construire des ponts (1). »

(t) Mpm. Commentât, historié . de disciplina in admînist, saerament, pœnitent, Paris, 1651.

Ainsi, Dom Martenne nous montre un comte Odon, de Tours, dont la piété jette un pont sur la Loire; Pierre le Chantre et Robert de Flammesbourg, pénitencier de Saint-Victor, de Paris, parlent de plusieurs ponts bâtis par la charité chrétienne. Les chroniqueurs de l’Ecosse racontent que l’évêque d’Aberdeen fit un pont sur la rivière de la Dee ; on sait qu’un autre pont, jeté sur l’Eden, était dû aux soins et à la munificence de l’archevêque de Santander. Les annales religieuses de la Suède ont conservé le souvenir de Benoit, évêque deScarre, qui fit bâtir un si grand nombre de ponts, et dont un vieil historien Scandinave a dit : In beneficiendo nullus velante vel post eum reperlus est similis, il ne s’est trouvé avant lui comme après lui aucun homme qui l’égalât en bienfaisance.

Au xm e siècle, on rencontre encore beaucoup de pieux constructeurs de ponts, tels que S. Gon-

ïalve 4’Aniaranta, Dominicain, et la bienheureuse reine Mafalda, en Portugal, S- Dominique l’Ermite, S. Jean d’Ortega et ses disciples en Espagne, les frères Barthélemites de Mayence en Allemagne, etc.

Mais, dans les siècles suivants, l’enthousiasme religieux s’éteint; la construction des ponts n’est plus qu’une œuvre civile dont les frais sont cou» verts par les impôts prélevés sur les sueurs du peuple. Au milieu de ce refroidissement de la foi pt de la charité des fidèles, le souvenir des cor» porations de Frères Pontifes aurait entièrement disparu, si, comme le remarque le fameux Grégoire, évêque intrus de Blois (1), S, Bénézet ne jes eût illustrées à jamais par ses vertus et surtout par ses miracles.

(1) Grégoire. Recherches historiques sur les congrégations tdiigtf 99 * 4e* Frire» Pontifes, Péris, 1818.

DE SAf^T PÉMÉZET.

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