‹ Histoire de saint Bénézet et des frères de l'Œuvre du pont d'Avignon composée sur des documents authentiquesChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Description du pont Saint-Bénézet qt de sa chapelle. — L’hôpital du pont.—Commencement de la ruine dupont.—Première translation et reconnaissance des reliques du Saint.

Nous n’aurions accompli qu’à demi notre tâche si, à l’histoire de l’institut religieux qui reconnaissait saint Bénézet pour son fondateur et son protecteur céleste, nous n’ajoutions pas quelques mots sur l’hospice que le Saint avait bâti lui-méme

pour les pauvres voyageurs, et principalement

sur le pont qu’il était venu, par ordre du Ciel, jeter sur le Rhône, et dont les majestueux débris proclament encore hautement la puissance du Seigneur. C’est sur ce pont, d’ailleurs, à côté de cet hospice, que, durant plus de quatre siècles, les reliques du bienheureux berger reposèrent environnées de la gloire do prodiges sans nombre et entourées des hommages les plus éclatants de la vénération publique. Saint Bénézet, nous Pavons dit au chapitre seeond de ce livre, ne put voir l’ecbèvofnopt de son oeuvre ; il niQuriit en 1184. En 1188, le pont fut achevé : par ses proportions grandioses, par la hardiesse de ses arches, par la régularité de sa bâtisse (1), ce mo-

(1) ^es pierres qui servirent à 1? construction du pont Saint-Bénézet furent toutes tirées des fameuses carrières de gtiiitt&efpi en Provence, qqi fournirent égçlçment les matériaux au palais des Papes d'Avignon et plus anciennement aux Arènes de Mimes et à celles d'Arles. Dans sa Steria dellç fiità cÇAvigwme, le Carme Fantoni dit, qu’en voyant le pont, le palais apostolique et les murs d’Avignon, on doutait lequel j do ucs trufs monuments avait exigé le plus de matériaux,

DE SAINT' PÉPZET. 49

nomont était «U vrai ohef^d’œuvre de l’wt infr piré par la religion, et offrait qp aspect ipippsant et magnifique.; ç’est ce qui a fait dire aq célèbre chancelier de l’Hôpital :

. . . .Nil. ponte superbius illo

Quem subtus Rodanus multis jaiq labitur auctus Fluminibus.(1).

Gemme vis-àrvis d’Avignon le Rhône est di* visé eq deux )its séparés par une île trèstfertile, appelée la Barthelasse, le pont appuyait sur cette île plusieurs de ses arceaux, afin de joindre Jea deux rives sans discontinuité} de là sa grande longueur ; il avait 1840 pas de longueur Sur fi de largeur seulement, ét il était porté par dix* neuf arches. Vers le milieu, il brisait la ligne droite et décrivait une courbe pn se dirigeant vers Villeneuve. Entre la pile qui sépare la seconde arche de la troisième, s’élève la chapelle

(1) Rien n*est plus magnifique que ce pont sous lequel coule la Rhône 3éjè froisi par pluéieuvs fleuves.

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où le Saint voulut être enterré : ce petit sanctuaire, dédié d’abord à saint Nicolas, est comme suspendu au-dessus du fleuve ; son architecture dénoté aisément l'époque de sa fondation : elle est romane et n’a pour tout ornement que les chapiteaux des colonnes qui ornent son abside et les modillons qui sont placés à l’extérieur de ses fenêtres. Au xv* siècle, on eut le mauvais goût de couper cette chapelle en deux parties par un plancher parallèle à sa base, afin d’avoir deux chapelles, l’une de niveau avec le passage du pont, et l’autre au-dessous, reposant sur les piles’; ce qui explique comment la chapelle d’en haut, qui a conservé la voûte de la chapelle primitive, est romane dans sa nef et gothique dans son abside, tandis que celle d’en bas, qui comprend l’abside primitive, est au contraire’romane dans son abside et ogivale dans sa nef.

L’hospice, ou couvent des Frères Pontifes, se

trouvait, en tête du pont, adossé à la tour qui le commande (1); démoli sous Clément VI, lorsque ce pape fit agrandir l’enceinte de la ville, il ne tarda pas à être rebâti, sur de plus vastes proportions, aux frais et par les soins du cardinal Audoin Aubert, évêque d’Ostie et neveu d’innocent VI. Ce prélat, par ses largesses et sa munificence, peut, à juste titre, en être considéré comme le second fondateur. Plus tard, les revenus de cette maison furent considérablement augmentés ; le 17 septembre 1459, en vertu d’une bulle de Nicolas V, ordonnant de réduire le nombre des hôpitaux de la ville d'Avignon, le cardinal légat Pierre de Foix, évêque d’Albano, unit, à l’hospice du pont Saint-Bénézet, l’hôpital du Saint-Esprit et celui de la Vierge-Marie Blanche (2) : quelque temps auparavant il lui

(1) Voyez la note F, aux pièces justificatives.

(2) L’hôpital du Saini-Etprit était aussi appelé EUmùiyna Sudariorum ; il se trouvait près le palais des Papes sur la

avait uni }e prieuré 4e Moût Favet» bure le»

mure 4e 1» ville, et l’bçspice du pwdipal Aubert,

Quant au pont, malgré la vigilance et les soins que les consuls d’Avignon apportèrent à son entretien et à ses réparations, les désastres des guerres excitées par Pierre de Luna et la violence impétueuse du Rhône, concoururent à sa ruine. « Clément Y1 en fit reconstruire quatre arcades; le§ Catalans et les Aragonnais le coupèrent en 1395 pendant le siège du palais. En 1418, les Avignopais firent rétablir en jpaçonperie l’arcade coupée par les Catalans. Cet ouvrage difficile fut excepté par un charpeptier d’Avignon, nommé Jeap Bastjer, pour le prix de deux mille trois

paroisse de Saint-Etienne et la Madeleine. On y recevait les malades atteints du mal napolitain. L'hôpital de le Vierge* Marie Blanche fut fondé sur le canal de la Sorgue, près Saint- Agricol, par Pierre de Sade, le 11 avril 1348 : on y entretenait vingt malades. L'hôpital du cardinal Aubert, fondé pet ce prélat an 1965, était bâti près du font dw religieuse de Sajpt- Lauront, dam la vue Petite Fnaterie,

cents florins. La négligence à réparer une arche tombée en fit crouler trois autres en 1(109. Il en tomba (leux le 8 mai 1635; on y suppléa par une charpente, et le 3 février 1630, une de ses travées en charpente fut emportée à une heure de la nuit (1). *

Un hiver excessivement rigoureux marqua la fin de l'année 1669 ; pendant prè$ d’un mois, le Rhône charria des glaces énormes, qui, poussées par la violence du courant contre les piles du pont, déterminèrent la chute de deux arches et ébranlèrent fortement les arches voisines, celle en particulier qui touchait à la chapelle où repo» sait le corps de saint Bénézet. Les recteurs de l’hôpital du pont, craignant pour la ruine totale de ce monument, voulurent au moins sauver les

(1) Achard. Notice historique sur les anciens remparts (T Avignon, imprimée à la suite de Y Annuaire de Vaucluse pour

reètes précieux du bienheureux berger, et ils résolurent de les transporter dans l’intérieur de la villé. A cet effet, ils se rendirent auprès de Louis-Marie de Suarez, prévôt de l’église métropolitaine et alors vicaire général capitulaire de l’archevêché d’Avignon, à cause de la vacance du siège; ils le supplièrent de permettre la translation des saintes reliques dans l’église de l’hôpital du pont, près la rue Ferruce.

Le vicaire-général, qui déjà avait été prié, par le promoteur fiscal de l’archevêché d’Avignon en Languedoc, de soustraire au plus tôt le saint tombeau à la ruine imminente du pont, accueillit avec faveur la demande des recteurs, et donna de suite des ordres pour que, le 18 mars suivant, on transportât avec le plus grand secret le corps saint dans l’église de l’hôpital du pont.

En conséquence, au jour dit, l’abbé de Suarez,

accompagné des recteurs, du trésorier et des autres administrateurs de l’hôpital et assisté de l’avocat fiscal, d’un greffier de l’archevêché et de plusieurs personnes notables de la ville requises comme témoins, se rendit lui-même à la chapelle du pont. Là, après avoir fait les prières prescrites par le Rituel Romain en pareille circonstance, il ordonna au greffier de commencer le procès-verbal et aux ouvriers maçons, qui avaient été appelés aussi, de procéder à l’ouverture du tombeau. La pierre qui le couvrait portait, dans sa longueur, une croix sculptée en relief : elle était entourée de trois grosses barres de fer ; le nom du Saint, qui était gravé sur le devant, avait été effacé quelques années auparavant par les doreurs que l’on avait chargés d’orner le tombeau. Les maçons scièrent d’abord, par le bas, la barre de fer qui était au milieu et la replièrent ensuite par le haut, puis ils brisèrent la face antérieure de la châsse. Laissons mainte*

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naPt parler M, dp Cambia de Fargues, qui assis* (lit, en qualité de témoin, à cette cérémonie.

* A la première ouverture qu’on fil, dit-il, on s’approcha pour voir en quel état éloit le sacré corps; et la première chose qu'on vit, ce fut un suaire fort blanc qui couvrit cette sainte relique, ûp le leva en haut, et ûn découvrit le corps du $aipt tout entier, sans aucune marque de corv ruptiop, et qui rendoit une odeur très-suave, On acheva de faire l’ouverture entière pour le tirer dehors ; et comme op le voulut mieux considérer, PU remarqua qu’il étoit vêtu d’une chemise de toile fropsée autour du col, nullement collée à SOU corps, mais, au coptraire, tout à fait déta* chée, Ce suaire le couvrait tout le long du corps, dessus et dessous, son visage étoit voilé d'un petit linge pu suaire serré à l’entour du col qu’on ôte aussitôt, où la forma du visage du Saint était demeurée empreinte jusqu’aux yeux même qui y étojent marqués de oouleur minime clair.

• Sa tète étoit un peu tournée à côté; son vi» sage étoit fort entier, de sorte qu’on pouvoitprasr que en distinguer les traits i sa tâte étoit rase sans cheveu^, aussi bien que son visage sans poil ; l’oeil droit étoit fermé et couvert de la pau* piére, le gauche étant entrouvert, le nez étoit un peu tourné de côté, pour avoir été pressé par le petit suaire qui couvroit son visage : sa bouehf étoit à demi ouverte comme celle d’un homme qui rit. la lèvre supérieure retirée, découvrant les dents du dessus, et la lèvre inférieure décoin vraqt la pointe des dente de dessous.- La langue paraissait entre deux, presque aussi épaisse que si le Saint était ep vie et de couleur rose sèche. On trouva sur sa téta un moneeau ou un amas du reste d’une couronne de fleurs, comme l’on croit, puisqu’on trouva aussi dans le tombeau quelque reste de myrthe OU autre chose semblable.,. Sa tète et son corps n’avpient pas été vidés ni em» baumés, puisqu’il a son ventre aussi plein que

celui d’un homme vivant, qui cède lorsqu’on le presse et qui revient après son premier état, comme fait la chair des autres parties de son sacré corps. Ses deux mains étoient ouvertes et fort conservées, couvertes de peau sous laquelle on distinguoit les nerfs. Ses ongles étoient assez longs, sans déborder hors des doigts. Sa main gauche étoit appuyée du bout des doigts su t le côté droit de la poitrine, tout le bras étant en l’air sans autre appui. La main droite étoit étendue sur le ventre , les jambes un peu éloignées l’une de l’autre, et les pieds, dont les doigts rt’étoient point courbés, tournoient du côté droit. Son corps a une couleur qui n’est pas beaucoup éloignée de la naturelle et passe six pans de longueur (quatre pieds et demi). Sa chemise et son suaire, qui étoient presque d’une même toile, ont été plus conservés aux endroits qui touchoient son sacré corps qu a ceux qui en étoient éloignés ; de sorte que cette toile est aussi forte que si elle

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étoit neuve (1), puisqu’on ne la peut pas déchirer.

• Ce fut sur le midi qu’on tira du tombeau ce précieux corps, que deux personnes portoient l’une par la tête et l'autre par les pieds, sans qu’il pliât. On fit faire ensuite une caisse pour le transporter, dans laquelle on le mit enveloppé dans du taffetas blanc. Le tombeau avoit plus de deux pans de longueur et de la hauteur à proportion; la place du col et de la tête'étoit taillée dans la pierre, ayant au côté droit un petit bénitier taillé dans la même pierre, sur lequel' il y avoit un petit espace avancé propre à y mettre une lampe dessus. On distribua aux assistants divers morceaux du suaire et de la chemise du Saint avec d’autres de ses reliques.

» Sur les dix heures du soir du même jour,

(1) Il fallut couper cette toile arec des ciseaux ; et il est à remarquer que des inondations avaient, & plusieurs reprises, passé sur le saint tombeau, et que les barres de fer qui le fer* maient étaient toutes couvertes de rouille.

quatre prêtres portèrent le corps de Saint Bénéïet sur des cordons desquels ils se Ceignent lorsqu’ils Vont Célébrer la messe. Ils étaient accompagnés dé tous les Officiers que j’ai déjà nommés, une partie desquels portaient des flambeau*. Ils en* trôféttt par la porte du Rhône qu’on avait fait ouvrir, oû messieurs les consuls se trouvèrent et suivirent aussi jusque dans l’église (1) du Couvent deThôpital du poht, où cette sainte reliqüe fut reposée. Le verbal ayant été achevé, Oh fit sceller la caisse, et chacun se retira chéÉ soi;

(1) L’église de l’hôpital du pont, construite d’abord eù afyle rotoâfl, fût tèbltie en Style ogival pat la cardinal Aubert, et revêtit en dernier lieu les ornements de la Renaissance : sur le fronton de sa façade restaurée, en 174-8, on peut aujourd’hui encore lire ces mots : Divo benedicio Poniiss. MDCCXLV Les pOfté&ii et patron# dtt Rhône y Vénéraient la Sainte Vierge sons le titre de Notre-Dame du bon Voyage, et y avaient établi une confrérie qui portait ce nom. Une-des épines de la * lottfoâné do Notre Seigneur Jésus-Christ, que Fou éonservait mm le plue grand respect dans nette église, y attirait m grand concours de fidèles, surtout le vendredi, jour Consacré à ho* norer la Passion du SàùtetLL

DE SAttT BÉNÉZET.

ôfl

*Les joüfs suivants, monseigneur le viee-légât ét plusieurs autres personnes (parmi lesquelles je me trouvais) furent voir le corps de ce Saint, et tous ensemble admirèrent la bonté de Dieu qui est merveilleux en ses saints et qui a voulu avoir un Si grand soin dé son fldèlé serviteur, fl’ayânt pas permis que son Corps fût sujet à la corruption. Peu de temps après, ort l'ènfermà dans la sacristie de cette église, ayant muré là porté, jüsqu’à ce qu’on eût préparé UO lieu honorable pour le placer dahs l’église.

* On a fait dans la muraille Une niche longue de huit pans et large de deux, à côté de l’Epitre, vis-à-vis de la niche où l’on conserve une des épines de la couronne de Notre Seigneur Jésus- Christ. On l’a bien garnie d’ais et tapissée d’ufl satin à fleur bleu et aurore; on y a mis encore une caisse de cyprès de là même longueur, plus basse devant que derrière, doublée d’nne eem*

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blable étoffe, un matelas au-dedans de la même couleur avec un taffetas blanc et un carreau de brocard d’or et d’argent avec un galon de la même matière. Le corps de saint Bénézet a été mis dans cet endroit, le dixième du mois de mai, .ayant la tête tournée du côté du grand autel et les pieds vers la porte. Cette niche est fermée d’une grille en fer à plusieurs serrures, couverte de rideaux avec une porte de noyer au-devant fermée à clef. Le douzième du même mois, on commença de l’exposer à la vue du monde ;. ce que on continue de faire presque tous les jours? çt l’on a été obligé d’employer la garde suisse (1)

(1) Dans un des recueils imprimés de la collection Massilian, déposée à la bibliothèque publique d’Avignon, se trouve une vieille gravure représentant ce tombeau : on y voit le Saint couché dans sa caisse et couvert d’une chemisette qui lui vient à mi-jambe. Sur le côté intérieur du cercueil on lit ces mots : Sainet Bénézet, miraculeux auteur dupont d* Avignon, priez pour nous . Au dessus du tombeau on voit cette inscription : lngredere, Bénédicte, cur foris stas ? A droite est représentée la vocation du Saint avec ces mots au-dessous : Domine, quid me vis facere ? À gauche, le Saint est peint portant sa

de monseigneur le yice-légat pour empêcher la • confusion (1). »

Le concours du peuple auprès de ces saintes reliques fut en effet immense, et le Bienheureux montra, par les miracles éclatants qui s’opérèrent alors, combien le religieux empressement de la population avignonaise autour de son tombeau lui était agréable. Il serait trop long de raconter ici toutes les grâces extraordinaires, toutes les faveurs signalées que le Ciel voulut bien, en cette occasion, accorder à la piété des fidèles par l’entremise du saint berger. Nous ne saurions pourtant passer sous silence le fait suivant que le père

pierre et suivi de l’évêque et du peuple, avec ces paroles du psaume 60 e : ln petra exaltasti me, Des lampes brûlent audessus du cercueil, et des ex voto en grand nombre sont suspendus à la muraille. Devant le cercueil, on voit les suisses du vice-légat, qui, la hallebarde à la main, écartent la foule.

(1) Relation de la première translation des reliques de saint Bénézet, envoyé au P. Daniel Papebrok, Bollandiste, par Richard-Joseph de Cambis.

Papèbrok ii’a point fait difficulté dè rëlatef dans les Acta Sanclorum : nous voulons parler de cet enfant né depuis trois semaines, qui, ayant la langue trop courte, ne pouvait sucer la mamelle de sa nourrice. Les médecins avaient déclaré incurable l’infirmité de cette innocente créature; ses parents voyant ainsi perdu tout espoir humain de guérison, résolurent de recourir au secours du ciel. Ils se rendirent en pèlerinage à l’église de l’hôpital du pont; ils y firent célébrer une messe en l’honneur de saint Bénézet devant son tombeau, et, de retour à leur maison, ils trouvèrent la langue de leur fiis aussi longue que celle des autres enfants de son âge.

ctiAPitftË viiï.

Seconde translation des reliques de saint Bénézet. — Leur troisième translation. — Leur profanation.

Là juridiction française s’exerçait depuis longtemps, au mépris des anciennes conventions et malgré lès réclamations incessantes des Àvignonais, sur toute l’étendue du pont. Aussi le gouverneur de la province de Languedoc, apprenant qüe le corps de saint Bénézet avait été transporté

dans l’intérieur de la ville, trouva-t-il, dans cet acte, une violation flagrante des droits de la France et une insulte manifeste à l’autorité de son souverain. Il en appela à la cour de Versailles, et Louis XIV, qui régnait alors, écrivit à monseigneur Azon Ariosto, archevêque d’Avignon, pour se plaindre de celte translation et ordonner le transport immédiat des saintes reliques dans l’église du couvent des Célestins, qui était de fondation royale et sous la protection de la France.

Le prélat ne voulut point paraître céder aux prétentions d’un souverain étranger ; il se contenta de répondre au monarque qu’après avoir fait constater la solidité et le bon état de la chapelle du pont, il avait déjà résolu d’y porter de nouveau le corps du Bienheureux. En conséquence, sans attendre la réponse de Louis XIV, il fixa la translation au 1 er mai 1672. Mais le

mauvais temps fit différer jusqu'au 3 du même mois cette cérémonie que présidèrent monseigneur Ariosto et le vice-légat Marcel Durazzo, archevêque de Chalcédoine, assistés du clergé séculier et régulier de la ville, et suivis d'une foule immense. Le corps saint fut déposé dans son ancien sépulcre de pierre, dont la face antérieure, brisée en 1670, fut fermée par une grille de fer. Le peuple, qui voulait à tout prix garder les restes de saint Bénézet dans l’intérieur de la ville, se montra très-mécontent de cette translation : il murmura hautement contre l’archevêque, et l’accusa d’être hostile à l’ordre des Célestins.

Ce3 religieux, de leur côté, froissés de la conduite du prélat, lui demandèrent ouvertement l’exécution des ordres du roi ; mais toutes leurs démarches restant sans résultat, de concert avec les consuls de la ville, ils prirent le parti de recourir à Louis XIV lui-même. En même temps,

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le chapitre 4e Saint-Agriopl, qui possédait l’église de l’hppita! du peut, et les chanoines de Sainte-Magdeleirje, dont la juridiction paroissiale s’étendait sur l’hopita), protestèrent solennelle^ ment en cour de Rome contre l’acte de mpnseb gnepr Ariosto. Res habitants de Villeneuve-les Avignon et ceux de l’he de la Barthelasse, qui regardaient Je saint corps cpmme leur propriété par le fait seul qu’il reposait sur le pont, adressèrent, au parlement de Toulouse, une pétition énergique pour faire valoir leurs droits et leurs prétentions. Toutes ces réclamations et ces dé? marches soulevèrent, à Paris pomme à Rome, un grand nombre de difficultés, et ce ne fut qu’après dp très-longs débats entre le pape et le roi de France, que ces deux souverains, convinrent de déposer les précieuses rpliques auxCélestins d’Avignon, en attendant que le pont fût rebâti et, consolidé. Empruntons maintenant au bon abbé de Véras Je récit de cette nouvelle translation.

« Monseigneur Hyacinthe de Libellj, arohevèi que d’Avignon, de l’ordre des Frères Prêcheurs, fixa, dit-il, le jour de la solicité au 36 mars 1674, deuxième fête de Pâques. Il invita un mois auparavant les évêques ses suffragants et ceux du voisinage à cette cérémonie. Comme c’était aux fêtes de Pâques, il n’y eut que Monseigneut de Fabrj, évêque d’Orange, qui y assista, les 8Ut très étant pour lors occupés dans leurs diocèses,

* La procession partit de l’hôpital Saint-Bénéiet, à 6 heures après midi ; on avait tenté et tapissé partout où l’on devait passer ; les trompettes et la fanfare précédaient; ensuite grand nombre de jeunes enfants portant des guidons à l’effigie da S. Bénézet. Après eux cent jeunes enfants de i 1 à 12 ans, vêtus en berger, la houlette eq main, un entre autres représentait S. Bénézet et portai) sur l’épaule la figure d ? une grosse pierre; ensuite une grande bannière en broderie portant l’effigie

du Saint, que suivaient bon nombre de confrères un flambeau en main ; après quoi toutes les sept confréries de Pénitents, les corps religieux qui, de coutume, assistent aux processions générales, et MM. les chanoines des huit chapitres qui étaient tous revêtus de chapes blanches. A la tété des huit chapitres on avait placé un grand corps de musique qui chantait un motet à l’honneur de S. Bénézet.

«Après eux une nombreuse symphonie devant la châsse qui était de noyer doré avec des vitres sur les faces d’où l’on pouvait aisément apercevoir le corps de S. Bénézet. La châsse, sous un riche dais dont MM. les viguiers, consuls et assesseurs, pieds nus, tenaient les bâtons, était portée par deux prêtres en dalmatique et aussi pieds nus, tout autour desquels six autres prêtres, en surplis, avec six gentilshommesportaient un gros flambeau, entourés de la garde suisse.

Monseigneur l’archevêque et Monseigneur l’évèque d’Orange, revêtus in pontificalibus , terminaient la procession. Pendant tout ce temps-là, toutes les cloches de la ville sonnaient.

» N’oublions pas une circonstance admirable.

A la porte Ferruce (aujourd’hui porte du Rhône), on avait dressé un petit autel sur lequel on reposa la châsse; pour lors, Messeigneurs les évêques l’encensèrent par trois fois, pour réparer en quelque façon l’outrage qui fut fait à S. Bénézet, lorsqu’un blasphémateur lui donna un soufflet.

»On continua la marche jusques au Corps-, Saint (1). Tout ce quartier, qui était sous les armes, fit une décharge de sa mousqueterie ; et, étant arrivé aux Célestins, le R. P. Charles Guil-

(1) L’ancien couvent des Célestins d’Avignon s’ouvrait sur une place que l’on appela place Corp»*Saint, parce que le corps du B. Pierre de Luxembourg reposait dans l’église de ce monastère.

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let, prieur, revêtu d’un ricbe pluvial, assisté d$ quatre religieux de pième, à la tête de sa copin jnunauté, ayant tous un flambeau àla main,reçut cette précieuse relique, avec tout le respect et toute la décence possibles, à la porte de son église. Pour lors, les boites que l’on avait placées dans leurs jardins firent plusieurs décharges.

»L’église était magnifiquement parée; une foule étonnante d’étrangers (plus de vingt miHe), du Dauphiné, de la Provence, du Languedoc et du Comtat, furent les témoins de cette auguste et

édifiante cérémonie.

» Çe n’est pas tout ; on fit une octave solennelle à l’honneur de çe Saint. Messieurs des huit chapitres de cette ville y allèrent officier un jour, chapun à son tour, et tops les jours on fit le panégyrique de S. Bénézet. 11 y eut pendant cette octave un nombre prodigieux de messes, et,

DE SAINT PÉNIZET. 107

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