INTRODUCTION. XXV
la cour, d'administrer leurs vastes domaines; comment, disons-nous, pouvaient-ils remj)lii" convenablement leurs devoirs apostoliques? Comment la voix chargée de faire entendre des paroles de paix et d'amour, pouvait-elle être écoutée avec respect et recueillement, lorsqu'on savait qu'elle commandait, sur le cliamp de bataille, l'effusion du sang et le carnage? Tels n'avaient certes pas été les enseignements de saint Pierre, ce premier chef visible de l'Église. Et cependant , la soif des richesses , cette fdle aînée de l'égoisme, qui, aux jours de décadence comme aux jours de réédification des sociétés, étend une mainmise sur tous les principes, applique le droit d'épave à tout ce qui flatte sa cupidité, la soif des richesses avait produit ces résultats. Avant saint Bernard, Léon IX, comme le témoignent les écrits de Pierre l)amien (i), Grégoire Vil, comme l'indiquent les aveux de Domnit/o (^2), avaient senti les germes de décomposition que la cupidité répandait dans le sein de l'Église. 11 n'est donc pas étonnant que.
(1) l\imiani Epist. ad Henricum archiep. Ravennat,apud Baron. Tom. XVII, p. 23.
(a) Vita Mathild. I, i5.
XXVJ INTKODUCTIOX.
lorsque l'exaltation d'Eugènelll enleva ce moine à rol)scuritédeClairvaiix,poui l'élever, du consentement unanime des cardinaux , sur le siège de saint Pierre, il n'est pas étonnant, disonsnous, que saint Bernard crût le moment venu de tracer à son élève, devenu son père en prenant le nom d'Eugène (i), le livre de la Considération, ouvrage sublime, qui, pour parler le langage d'un biographe moderne, se place , avec le pape, au centre même de l'édifice catholique, et lui fait envisager, sous tous les points de vue, le plan immense de l'Église el ses vastes dimensions (2).
Ce monument littéraire, où la pensée est si abondante, où les enseignements se pressent , était un besoin de l'époque. L'Église demandait à être régénérée. L'idée chrétienne, éclairant la science par la toi, et le rationalisme, expliquant la foi par des arguments humains, formaient, on le sait, au douzième siècle, deux écoles distinctes. La scolastique, dont on ne saurait méconnaître les services éminents , tendait, en faisant de
(i^Epist. CCXXXVIII.
(2) L'abbe Théodore Ratisboune , Histoire de saiiil Bernard. Tom. Il, \). 66.
INTHODUCTCON. XXVlj
la logi(|iie selon Aristote, à se soustraire, par des dédiu lions subtiles, à l'autorité de l'Kglise. Encouragée par l'éclat de ses docteurs, à la tête desquels nous voyons figurer Abailard,et par les tendances de l'autorité séculière à affiiiblir le pouvoir spirituel, elle poussa l'exaltation de la raison à ses dernières limites, et fit surgir les erreurs les plus funestes, tant à l'Église qu'à l'institution sociale. Tout fut menacé alors, car la politique se mêlait aux croyances religieuses, et les novateurs, conséquents dans leurs principes d'insurrection, voulaient, comme le prouvent suffisamment les terribles catastrophes qui eurent lieu dans le midi de la France, au treizième siècle (rj, secouer, en une seule fois, le joug de l'autorité temporelle et de l'autorité religieuse. Les déclamations fougueuses de Pierre de Bruis, du moine Henri, d'Arnaud de Bresse, de Jean de Leyden, la prise de Munster, en disent assez sur ce point , et prouvent que les disciples d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, plus audacieux que leurs maîtres , voulaient pousser la méthode à ses dernières limites. La chrétienté s'émeut, saint Ber-
(i) La lutte des Albigeois.
XXViij INTRODUCTION.
iiaid crut la religion en péril, les hommes empoisonnés (lu venin de l'erreur (i), et il dut prêcher la réforme de l'Église, et être ce qu'il fut; l'adversaire des conlinualeurs de doctrines déjà condamnées , sous la présidence de Constantin, par le concile de îNicée, en la personne d'Arius (2), par celui de Conslantinople, en Manès(3), par celui d'Éphèse, en jNestorius (4), et enfin par celui de Clialcédoine, en Entichés, Dioscore, et leurs adhérents (5).
La croisade dont saint Bernard fut l'ardent promoteur, mais qu'il ne prêcha pas avec la parole inculte et véhémente de Pierre l'Ermite, nous le présente sous le même joui-, nous le fait
(1) Ep. CXCIV.
(2) Le 25 août 3^5, sous le pontificat de saint Sylvestre. Les décrets et les canons de ce concile , auquel Sylvestre n'assista pas , et où Eiisèbe de Nicomédie et ses partisans soutinrent l'erreur arienne, furent confirmés dans le troisième concile de Rome. Concil. Cale. Euseb. lib. III, de vita Constant, c. 14.
(3) En 38 1.
(4)En43i.
(5) En 45i. Ce concile, tenu sous Marcien, anathématisa les erreurs d'Eutichès et de Dioscore, approuvées, du consentement de l'empereur Théodose le Jeune, dans le concile appelé le brigandage d'Ephèse , où la loi orthodoxe avait été proscrite.