‹ Histoire de Saint Bernard et de son siècle, traduite de l'allemand, augmentée d'une introd., de notes historiques et critiquesChapitre 19 sur 31 · KT SON SIECLE · texte numérisé non relu

KT SON SIECLE

Les idées du temps déterniinèreut donc la pieuse Aleth à consacier ses enfants à Dieu dès leur nais-

de discipline. On les enipècliait par leur cnirée dans ces saints refuges, de nuire non-seulement à la société, mais, par une surveillance et des exhortations constantes, on les faisait encore rentrer en eux-mêmes. A celte époque, de vénérables moines obtenaient, facilement, qu'on leur abandonnât des criminels condamnés à mort, et ils les envoyaient dans les cloîtres. A ce sujet j'anticiperai sur les événements, et je citerai nn épisode de la vie de saint Bernard. Se rendant près du comte Thibaut de Champagne, il rencontra un criminel qu'on conduisait au supplice; il se saisit de la corde qui servait à le lier, et se présenta, ainsi, devant le comte qui venait au-devant de lui avec de j;randes démonstrations de respect. « Que songez-vous, respectable père, lui <lit celui-ci, à sauver un homme qui est déjà un vrai démon .^ » Mais l'abbé de Clairvaux répondit : « Je n'ai pas l'intention de laisser un si grand criminel impuni. Vous vous proposez de lui faire éprouver, momentanément, la peine de mort ; moi, je le crucillerai pendant de longues aimées et le forcerai à vivre dans un châtiment continuel. ■> Le comte de Champagne ne sut que répondre. Notre saint s'étant donc dépouillé de son costume, en revêtit ce criminel, et le reçut dans son couvent, où il vécut encore trente ans (a).

La vie monastique amenait de meilleurs résultats que les pclerina ges à Jérusalem ou ailleurs, ceux-ci n'étant que des actes extérieure. L'abbé de Clairvaux avait du moins celte opinion, comme l'établit la lettre qu'il écrivit, en 1129, à Alexandre, évêque de T-incoln : • Philippe, votre chanoine, y est-il dit, partait pom- alleià Jérusalem, mais il a bien abiégé .son chemin; il est arrivé, en peu de temps, au terme de son voyage; en peu de jours, il a fait» cette immense traversée , et une heureuse navigation l'a fait aborder, sans danger, au port qu'il désirail; c'est-à-dire, le port du salul après lequel il soupirail. Pour parler avec le Psalmisle , ses pieds sont déjà affermis dans IVnceinle de Jérusalem; celui dont il avait oui dire qu'il était dans Eplirata {/>) , il l'a trouvé et adoré dans les champs

(a) lleib.Tl.<l.. Mir.-i. iili<, l.l>. l|,,i.p. i3, n|.. Ma'^lll<lll n|.|,. lîcTn.nid. I.mii II,

■ (t) Ps. t:xxi

4 SAINT 15En\A.ni). LIVRE I.

sance, et à les vouer à la vie monastique. Une vision qu'elle eut lors de la naissance de Bernard, son troisième fils, vinti'affermirdans cette résolution. Pendant ce songe, elle s'était imaginé qu'elle était enceinte d'un petit chien dont elle entendait les aboiements. Contristée et troublée par ce songe, elle demanda conseil à un moine, qui lui prédit qu'elle mettrait au monde un fils qui défendrait un jour l'Eglise avec zèle et énergie. Fuyant le faste , contrairement aux usages des femmes de sa condition, ses jours s'écoulèrent, tranquilles et solitaires, dans la société de quelques moines. Peu d'années avant sa mort, sa maison avait

d'une forêt ovi ses pieds se sont fixés. — La cité dont je parle, n'est pas cette Jérusalem terrestre dont parle saint Paul , laquelle est voisine du mont Sinaï, eu Arabie, et qui est esclave avec ses enfants ; c'est la Jérusalem d'en haut, qui est libre et qui est notre mère. Cette Jérusalem , je déclare que c'est Clairvaux [a). >

Pierre le Vénérable s'exjjrime dans le même sens au sujet d'un laïque, qui, poin- se rendre à Jérusalem, s'était fait relever des vœux qu'il avait prononcés à Cluuy : << Il est plus méritoire, écrit-il, de servir Dieu durant sa vie dans l'état d'humilité et d'indigence , que de faire avec faste et éclat le voyage de Jérusalem. Si visiter Jérusalem , où marcha autrelois le Seigneur, est chose méritoire, il vaut mieux, toutefois, travailler à son salut pour être admis en sa présence {h). » Il est, cependant, des cas où de zélés promoteurs de la vie monastique en détournent des liomnies utiles à la société. Norbert , fondateur des Prémoutrés , dissuada Thibaut de Champagne d'entrer dans cet ordre , parce que, dans la position où il se liouvait, il pouvait rendre service à la société en protégeant les indigents et les opprimés (c).

(a) Kp. LXIV.

(A) Ep. XV.

(<) Vie df saint Norbert par un Prémonlré de son i-poqne, in .ictis SS. Juiiii , t. I.

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pris un aspect de plus eu plus monastique, car elle s'adonnait aux jeûnes, aux prières, et faisait de nombreuses aumônes. Telle fut la société dans laquelle se passa la jeunesse de saint Bernard. Sa mère, qui, d'après sa vision , le destinait à l'état ecclésiastique, lui fit faire ses premières études à l'école de la cathédrale de Chàtillon sur-Seine. 11 répondit à ses espérances, Ht des progrès rapides et se passionna , avec toute la fougue de son caractère, pour la solitude et la vie contemplative. Ayant perdu, jeune encore, cette mère qui avait veillé avec tant de sollicitude sur son éducation, ses amis mirent cette circonstance à profit. Ils cherchèrent à 1 attirer dans leur société, à éteindre chez lui le goût du cloître, par les plaisirs du monde. Toutefois les plaisirs et les aventures chevaleresques furent sans attraits pour le fils d'Aleth , qui, d'après son caractère et son éducation première, persévéra dans sa conduite. Ses amis durent donc recourir à d'autres moyens de séduction.

Sorties de la barbarie qui caractérise le dixième siècle, les nations se passionnaient alors pour la littérature el la philosophie. Cet enthousiasme se manifestait surtout en France, et sa jeunesse, autrefois livrée au métier des armes, s'adonnait avec zèle à la dialectique. Les compagnons de saint Bernard cherchèrent à mettre à profit ses dispositions povu- l'étude, afin de le soustraire à la solitude du cloître. Leurs efforts obliurenl quelques

SAINT BEKNAKl).

résultats. Cependant ses premières impressions restaient; il se souvenait de ses conversations avec sa mère, il se rappelait les plans qu'elle avait conçus, et son imagination active se la représentait lui reprochant avec colère une vie dissipée, qui répondait si mal à ses espérances. S' étant un jour rendu auprès de ses frères, dans le camp de l'armée bourguignonne, qui assiégeait le château de Grançay, des idées (le cette nature vinrent s'empart-rde lui, et l'image de sa mère irritée remplit son âme de crainte. Décide à embrasser la vie du cloître , il entra dans une église qui se trouvait près de la route, et, élevant ses vœux vers Dieu , il le pria de le fortifier dans sa sainte résolution. Mais il ne se détermina pas seulement à exécuter en personne le pieux projet qu il avait conçu : il chercha à faire partager ses convictions à ses amis et à ses parents. Entraînés par ses exhortations, quelques-uns d entre eux suivirent son exemple. L'un de ses oncles , nommé Gauldry , guei^rier renommé , seigneur riche en terres, et propriétaire du château de Tuilly, proche Autun, fut le premier à partager ses convictions; puis vinrent ses jeunes frères, à l'exception du second , nommé Gérard. Ce dernier, brave chevalier , respecté et chéri pom- sa bonté et son courage , considéra la résolution prise par son frère comme étant intempestive, et il repoussa ses exhortations. Saint Bernard montra, déjà, dans cette circonstance

KT SON SlKf.LE.

cette oontiance ardente qui lui fut naturelle , et qui, dans la suite, devait lui faire exécuter de si grandes choses. « Je n'ignore pas, lui dit-il, que le malheur seul te ramènera à d'autres sentiments.» Puis, étendant la main vers lui, il continua : «Bientôt un temps viendra, où, ayant le coté percé d'un coup de lance, tu ouvriras ton cœur aux conseils salutaires que tu dédaignes maintenant.» Plus tard, Gérard fut effectivement hlessé d'un coup de lance et fait prisonnier. Quand il obtint sa liberté , il se fit moine. C'est ainsi que de fortes impressions agissent sur des hommes égarés dans le tourbillon du monde, les font rentrer en eux-mêmes, et leur font adopter un genre de vie diamétralement opposé à celui qu'ils avaient eu jusqu'alors (i).

Quand Bernard se réunit, pour la première fois, à ceux qui avaient adopté ses plans, il se rendit avec eux dans une église où leprêtre lisait, justement, l'extrait suivant de l'épître de l'apôtre Paul aux Philip-

(i) Celle observalioii peut s';i|)|)liqiier au véiiérahle Norbert, Irèsconsidéré à la cour de l'P^nipereur et de l'arclievèque de Cologne, où, comme prèlrc séculier, il passait sa vie au milieu des plaisirs. Etant allé h la chasse avec ses serviteurs, il fut sinpris par un terrible orage, eut son cheval tué sous lui par la foudre, et resta étendu à terre, sans connaissance, pendant une heure. Sauvé par la divine providence, il fut saisi de terreur en songeant à sa vie passée; il prêcha la réforme des nucurs de son époque, se relira, en i 120. dans le vallon solitaire <le Prénioiilré, (pi'il reçut de suint lîeriiard , el v fonda l'ordre des vhanuincs réguliers de ce nom.

SAINT BERNAHI). I.lVKE I.

piens (i) : « Dieu est fidèle, et celui qui a conunencé la bonne œuvre, l'achèvera et la rendra parfaite jusqu'au jour de Jésus-Christ. >- Ces paroles retentirent dans le cœur de notre saint comme une voix céleste qui l'engageait , ainsi que ses amis, à la persévérance. Elles l'inspirèrent : aussi, après un discours éloquent, détermina-t-il encore diverses autres personnes à abandonner le monde. Quelques-unes d'entre elles étant mariées , il prit, plus tard, des mesures pour qu'un couvent de nonnes fût érigé pour leurs femmes, à Juilly, dans le diocèse de Langres, couvent qui acquit bientôt de grandes richesses et une grande considération (^\

Saint Bernard vécut pendant six mois, en communauté avec ses compagnons, dans une maison de Châtillon. Il voulait leur donner le temps de mettre ordre à leurs affaires, et accroître le nombre de ses adhérents. En Bourgogne, celui qui avait l'intention de se fairemoine, tenait cette résolution secrète jusqu'à l'accomplissement des vœux. Chacun n'étant pas dans des conditions favorables pour renoncer aux jouissances du monde, et cette renonciation n'étant, souvent, chez quelques personnes, que le fruit d'im<-

(i) Chap. 1,1 6.

(2) Ce nionaslèie, appelé Killette, et où se retirèrent les femme» des compagnons de saiul l'>eriiard, et Herbeline, sa sœur, est considéré, par les historiens, comme étant la i)reniicre maison des religieuses do l'ordre de Citeaux. (T. \.)

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disposition passagère, cette discrétion était nécessaire pour que ces personnes ne fussent pas détournées de leur premier projet. La résolution prise par les compagnons de saint Bernard eut d'autant plus de retentissement, que, parmi tous ces hommes, jeunes et vieux, qui se déterminèrent à renoncer à leurs biens, aux honneurs et à leur famille, aucun ne manifesta de l'hésitation pendant le long espace qui s'écoula entre la conception du projet et sa mise à exécution. L'éloquence et l'énergie d'un jeune homme de vingt-trois ans avaient amené ce résultat. Craignant, cependant, les séductions du monde sur quelques-uns de ses compagnons, il se hâta de leur couper toute retraite. Quand il s'éloigna, avec ses frères, de la maison paternelle, Guy, l'aîné, dit au plus jeune, nommé Nivard, enfant qui s amusait dans la rue : « Tout notre héritage t'appartient. » A quoi celui-ci répondit, avec une naïveté enfantine : « A vous donc le ciel, et à moi la terre: ce partage est trop inégal ! »

Bernard et ses amis ne firent pas choix d un couvent riche et célèbre, comme l'était celui de Cluny, dont les abbés jouissaient de grands honneurs auprès des papes et des rois. Ils jetèrent les yeux sur un couvent pauvre, ne conqnanl (juo [>eu de membres i)ar suite de la sévérité de la vie ascétique qu'on y menait. C'était Cîteaux(C'/.s/<?/Ym/«), fondé, en 1098, dans un aride désert de l'évôché de Chàlons-sur-Saone, par

lO SA.1NT BERNARD.

Robert, gentilhomme champenois et premier abbe (le Molême (i). La dissolution qu'il avait remarquée dans un grand nombre de couvents, avait déterminé <elui-cià s'y fixer avec vingt et un religieux de son ordre, pour suivre, à la lettre, la règle austère des bénédictins. Etienne Hardingue, d'origine anglaise et second successeur de Robert, se trouvait à la tête de ce couvent, quand Rernard y entra, en 1 1 13, suivi de plus de trente compagnons. Déjà , lors d'un premier séjour dans ce couvent, il avait produit un étonnement général par sa facilité à se concentrer et à dominer ses sens. Plus tard, sous l'impression de ces lieux sauvages, il écrivit à Henri fie Murdach, professeur distingué de théologie spéculative , une lettre dans laquelle on remarque le passage suivant : « Ah! croyez-en mon expérience, vous trouverez dans nos forêts, quelque chose de plus rare que dans les livres; les arbres et les rochers vous donneront des enseignements supérieurs à ceux des

(i) Il parait que l'austérilé des serviteurs de Dieu, retirés à Citeaux, en 1 107, sous Élienne, pour réformer l'ordre de Saint-Benoit qui perdait de sa pureté primitive , était telle, qu'elle leur donnait peu d'espoir d'avoir des successeurs. La joie y fut donc grande lors de l'arrivée de Bernard , et Hortius dit, à cette occasion, que cette maison semblait avoir reçu, en ce jour, cette réponse du Saint-Esprit; « Ré- <• jouis-toi, stérile, fais éclater ta joie et tes cris, toi qui n'enfantais « point , car, celle qui est abandonnée aura beaucoup plus d'eu- <■ fants que celle (|ui a uu mari , et tu verras les enfants de tes en- « fanls dans la suite de plusieurs âges. >> (Th. Vial.)

ET SON SIECM-:. I.iVUIi I. I I

maîtres les plus luibiles(0.» QuiukI il travaillait aux ehamps, son esprit planait, en toute liberté, au-dessus (les choses terrestres, et, dans la suite, il répéta souvent que c'était dans les forets et dans les champs, par la contemplation intérieure et par la prière, qu'il était parvenu à interpréter les passages de l'Ecriture, et à obtenir la connaissance des choses divines. 11 disait qu'il n'avait eu d'autres maîtres que les hêtres et les chênes.

Sa réputation attira à Cîteaux un grand nombre de nouveaux religieux. Le cloître ne tut donc bientôt plus assez étendu pour les contenir tous, ce qui détermina le saint abbé à fonder deux auties couvents, dont des donations pieuses firent les frais, La célèbre abbaye de Clairvaux ÇC/arnval/is)^ qui contribua si })uissamment à la considération et à l'extension de 1 ordre de Cîteaux, fut fondée peu de temps après. Le chevalier Hugues de Champagne (2) , que sa piété avait déjà conduit au saint sépulcre, et qui était ensuite entré

(1) Ep. loG.

(2) Il ne faut pas conlondie ce seigneur avec Hugues des Payens , qui vécu! à la uilmiic cpociue que lui, et (|ui lut le premier grand uiaiUe derordrc des lemplicrs. Déjà, avanllaconsliluliondecet ordre, Hugues de Cliauqingue, pour cxcculernu vœu , avait voulu l'onipresou mariage etse rendre à Jéiiisalem pour eomballre les iulidèles. Ives de (Uiarires l'engagea à peser celle ré,soluliou,qiii pouvait, selon lui, paraître louable aux lionuues, mais que Dieu euvisageiail, peut-èlre, sous un autre aspect. En effet , il s'agissait de savoir s'il était permis à Hugue;. de coulracter, de sou propre niouvomeul, un vo-u qu'il ne pouvait exécuter qu'en violant la loi établie par Dieu. H ne pouvait user de l'autorisation qui lui avait été donnée, à cet égard, par sou épouse qu'autant

12 SAI.NT BliUNARU. I.IVKE I.

dans l'ordre des templiers, avait fait don, à cet usage, à l'abbé Hardingue, d'une vallée inculte et sauvage, couverte de ronces et d'épines, et située dans l'évêché de Langres. Repaire de brigands, qui répandaient la terreur dans le pays, elle avait été nommée vallée d'Absinthe [vallis Absinthiahs)-^^\ns^ après leur destruction , Clairvaux {Claravallis). On serait tenté de croire, avec les historiens anciens, que ce lieu fut ainsi appelé, pour avoir été transformé en un cloître, mais il résulte de l'acte de donation,rapporté par Chifflet (i), qu'avant cette donation il était déjà connu sous ce nom.

Bernard n'était moine que depuis environ trois ans, quand il fut nommé, en 1 1 1 5, abbé de Claivaux. Il n'avait, alors, que vingt-cinq ans, et son excessive maigreur lui donnait plutôt l'aspect d'un mort que d'un vivant. Accompagné d'un cistercien vigoureux , nommé Elbodon , il se présenta devant le célèbre dialecticien Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons-sur-Marne, pour se faire ordonner abbé, l'évêché de Langres, à qui cette ordination appartenait, étant vacant. Il était vêtu si pauvrement, et il était si défait par les austérités , qu'il

(|irelle émanerait de sa libre volonté. — Ivo Carnet, ép. 45. — Saint Bernard adressa, en i iu5, à ce même Hugues, une lettre dans laquelle il le félicitait de s'élre fait, de conite qu'il était, soldat de l'ordre «les templiers, et de s'être voué à la pratique de la pauvreté religieuse- (i) Bernardi genm illustre asserlum, p. (îyi.

inspira genéi'alement du mépris aux religieux et autres gens de la suite de léveque. Mais celui-ci reconnut et apprécia son mérite; il devint son ami et son admirateur le plus chaud, car il vit bien que ce corps épuisé renfermait, sous cet humble extérieur, une àme vivace. 11 étendit sa renommée auprès des autres évêques.

Livré, à Clairvaux, à une vie purement ascétique, la santé de saint Bernard, déjà très-mauvaise, se délabra complètement. Guillaume de Champeaux, qui redoutait, pour lui, les conséquences de ce genre de vie, se lit, alors, autoriser par le chapitre cistercien à le surveiller pendant un an. Il fit bâtir pour lui une habitation en dehors du cloître, et saint Bernard, forcé de s'abstenir, pendant un an, de toute participation aux affaires, fut confié aux soins d'un homme qui s'acquittait assez mal de sa mission. Mais, dès que le saint abbé vit arriver le terme du repos qui lui avait été imposé, dès qu'il fut rentré dans l'exercice de ses fonctions, il reprit son premier genre de vie , et é(iifia, de nouveau, le cloître par son exemple. Des hommes appartenant, pour la plupart, à la haute société, et qui avaient, autrefois, joué un rôle brillant, attirèrent donc en peu d'années, par un travail pénible et une abnégation ascétique, la prospérité et la richesse sur Clairvaux et ses environs. Cette richess<' des cloîti-es était, on le reconnaîtra, nécessaire aux nations , car les moines savaient en faire usaije et

ï4 SA1?ÎT «EUNARD. — LIVRE I.

nous voyons qu'au temps de grandes disettes, ils nourrissaient des centaines de malheureux. Une famine s'etant fait sentir en Bourgogne, des indigents se transportèrent, en grand nombre, à Clairvaux. Le supérieur, n'entrevoyant pas la possibilité de les nourrir tous, en choisit deux mille, qu'il reconnut au moyen d'un signe particulier [accepit suh sigiiaculo)^ et il s'engagea à leur remettre à tous les mêmes secours : quant aux autres, il leur fit des aumônes moins considérables. Il enseigna aussi à son ami le comte Thibaut, à faire avec sagesse ses aumônes, afin , dit-il, que, portant toujours de nouveaux fruits, elles puissent se renouveler sans cesse fi).

L'un des contemporains de saint Bernard, qui écrivit l'histoire de sa vie, nous retrace, de la manière la plus exacte, l'impression que faisaient sur les hommes, Clairvaux et sa règle : « C'était, dit-il, un lieu désert, entouré de forêts sombres et de montagnes. En descendant la montagne, l'on voyait chacun travailler dans cette vallée, caries hommes qui l'habitaient ne restaient jamais oisifs. Vers le milieu du jour, on y trouvait la tranquillité de la nuit, inter-

( i) V. Joh. Eremit, vit. Bernard., lih. II, n" 6. Apud Mabil., t. II. — L'abbaye de Piémontré , fondée par Norbert , se chargea , en son absence, pendant une disette, de l'entretien de cinq cents pauvres, et, dans une circonstance analogue, le vénérable évèqiie Hugues de Grenoble vendit tous les vases précieux de son église pour nourrir les malheureux. Du reste , le clergé travaillait parliculièrement à inculquer les sentiments de bienfaisance.

ET SON SIIiCI.E. Î.IVRE I. 13

rompue, seulement, par le bruit des travailleurs et le chant (les louanges adressées à Dieu. Ce calme inspirait un respect tel aux laïques qui passaient près de là , qu'ils craignaient de parler de choses antres que de choses saintes. »

Cependant, les grandes austérités auxquelles se livrait saint Bernard, avaient fini par l'affaiblir à un tel point, qu'il se vit, de nouveau, dans la nécessité de relâcher de sa sévérité. Ne pouvant suivre rigoureusement la règle, il se retirait du couvent quand sa présence n'y était point absolument nécessaire , et occupait alors une habitation particulière. Plus tard, il se plaignit d avoir soustrait son corps au service qu'il devait à ses frères; de l'avoir affaibli et usé dans la chaleur inconsidérée de la jeunesse. Et cependant, il faisait une si grande impi'ession sur ceux qui le vovaient et qui l'entendaient parler, que l'historiographe de sa vie rapporte que les Allemands, qui ne comprenaient pas son langage, étaient touchés jusquaux larmes quand ils l'écoutaient i). Il n'avait donc pas à regretter cette faiblesse de corps, qui contribuait si puissamment à fortifier l'action de son esprit (2). Cette supériorité d'esprit, sous une

(i) Peut-ùtre saint lU-niard pièclmit-il en langue l'ranqiie, qui était alors comprise par les pciip'.i'S des i)ords du Rliin et par ceux d'une liarlie de l'Alleniagiie. C'est du nioiiisropinion de Wilken. Voyez Geschiclitedcr Kreuzzuge, lih. III, cnp. ro. (T. V.)

(•i) Nous ferons remarquer, comme jireiive de son aclivilé , (pie.

l() «VINT REUXAUD. MVHK I.

chétive enveloppe, put faire croire à ceux qui le virent et l'entendirent parler clans des circonstances remarquables , que Dieu lui avait donné la force de dompter les lois de la nature. Cette idée, déjà généralement répandue de son vivant, et qu'il partageait, inspira, peut-être, à ce saint, cette confiance ardente qui lui présageait des miracles pour l'accomplissement de ses désirs. Cependant, il vivait moins éloigné du monde que par le passé, sa solitude devenait moins rigoureuse, car la vénération générale attirait , déjà , auprès de lui des personnes de toutes conditions. Une vie active lui était nécessaire j mais, comme, par sa position, il ne pouvait s'y abandonner , il cherchait à agir par ses discoui^s, sur les individus avec lesquels il était en rapport, prenait une part très-vive à toutes les grandes affaires, et parlait à chacun son langage. Pendant cette première période de sa vie, il établit des relations continues , tant en France qu'à l'étranger, avec les chefs des Etats et de l'Eglise : déjà il était consulté dans les grandes et les petites affaires. Nous voyons qu'il s'éleva, avec sévérité, contre les désordres, les abus et les vices qui affligeaient l'Eglise; qu'il exhorta, avec une énergique dignité, quel-

îors de sa mort, il existait en France, eu Espagne , en Hollande , en Angleterre, en Savoie, en Irlande, en Allemagne, en Hongrie et en Snède, plus de cent soixante couvents issus de Clairvaux. Ces diverses fondations religieuses le mirent nalurellement en rapport avec des princes, des ecclésiastifjiics distingués cl des laïques de ces contrées.

i;t S()> siKci.i

qiies personnes à se conformer, dans leur genre de vie, àcequeconinuindait la religion; qn'il travailla à agrandir l'ordre auqnel il appartenait, à accroître la considération tlont il jouissait; qu'il Intercéda auprès des grands en faveur des opprimés et des malheureux; qu'il défendit contre des rois l'indépendance de l'Église, et blâma librement les papes quand ils compromirent les intérêts de celle-ci.

Cette grande activité extérieure ne troubla, toutefois, pas sa vie intérieure, qui fut toute contemplative. Pour en donner lui exemple, je citerai le passage suivant de la lettre qu'il adressa (i 1 25) à Guignes, prievndelà grande Chartreuse : « La charité est une loi parfaite, parce qu'elle ne se réserve rien, qu'elle ne s'approprie rien, et qu'elle rapporte tout à Dieu. Hé! pourrait-il y avoir la moindre souilhn-e dans les choses qui sont toutes à Dieu ? Oui , la loi du Seigneur qui est sans tache, c'est cette admirable charité qui s'oublie entièrement pour ne s'occuper que des autres. Nous l'appelons loi du Seigneur, soit parce (ju'elle est la vie même de Dieu, soit parce que Dieu seul peut nous la donner. Et, ne soyez pas étonné que j ose dire que Dieu vit de cette loi; car. la chaiité n'est-elle pas la vie de Dieu? N'est-il pas lui-même charité .i* N'est-ce pas la charité qui conserve en Dieu cette ineffable unité, dans cette incompréhensible Trinité des personnes, et n'est-elle pas le lien éternel qui les unit? Et, qu'on n'aille pas se figurerici,que je prenne la charité pour une simple

SAINT liKl'.NARD. LIVRE I.

qualité ou une chose accidentelle. S'il en était ainsi, je dirais qu'il y a en Dieu quelque chose qui n'est pas Dieu; ce qui serait un horrihle blasphème. J'entends donc ici par charité , l'essence même de Dieu , fondée sur ces paroles si connues de saint Jean : « Dieu est charité. »

« L'esclave et le mercenaire se font une loi à euxmêmes; mais, qu'elle est différente de celle du Seigneur ! Le premier se fait sa loi en n'aimant pas Dieu, et le second en aimant quelque chose de plus que Dieu. Mais, leurs lois, bien que contraires à celles du Seigneur, lui sont néanmoins sujettes; car s'ils ont pu se faire une loi particulière, il leur a été impossible de la soustraire à l'ordre immuable que la loi de Dieu a établi. Or, cette loi qu'ils se sont faite , ils l'ont faite au moment même où ils ont préféré leur volonté particulière à la volonté générale et éternelle de Dieu. — Pour punir ces prévaricateurs, la charité leur fait sentir d'une manière accablante, que, tout opposés qu'ils sont à Dieu , ils nont pas cessé de dépendre de lui, puisqu'ils n'ont pu et ne pourront jamais échapper à la justice de sa loi ; qu'ils ne goûtent et ne goûteront ni les douceurs de ses lumières, ni les plaisirs de sa paix, ni les avantages de sa gloire (i). »

Si la grande activité extérieure de saint Bernard ne lui permit pas d atteindre à cette contemplation pro-

(■) Fp. XI.

Kl' SON SlÈi;l,K. I.IVUE I, U)

toiule et absolue que nous rencontrons diez d'autres mystiques, qui se développent tranquillement en eux-mêmes, il chercha cependant, il faut le reconnaître, à taire partager aux autres, par ses discours et par ses écrits, les impressions qu'il éprouvait. La tendancepratique et la sensibilité étaient dominantes chez lui, mais, d'après la rhétorique de l'époque, elles dégénéraient souvent en affectation.

Au douzième siècle, l'administration de la justice était, enquelquesorte, livrée à larbitraire des grands. Un vassal du comte Thibaut de Champagne fut, d'après ce principe, exilé sans enquête préalable, et pour une faute dont il prétendait pouvoir se justifier. Ses biens avaient été confisqués; lui-même, sans moyens d'existence etsans asile, errait à l aventure, après avoir abandonné sa femme et ses enfants, plongés dans la misère. Ceux-ci s adressèrent à saint Bernard, le prièrent d'intei'venir en faveur de ce malheureux, et de faire en sorte qu'il fût écouté par le comte. Saisi de pitié, le saint chargea d abord les deux abbés les plus considérés de son ordre, de parler de cette affaire au comte, qui vénérait l'Église. N'ayant pu obtenir, par leur intermédiaire, ce qu'il désirait, il écrivit, luimême, à Thibaut: < Si je vous eusse demandé de ■' l'or, de l'argent ou des choses de même nature, je . l'eusse obtenu; car, sans avoir fait de démarches, j'ai « été comblé des bienfaits de votre libéralité. \\l poui- ' quoi donc serais-je indigne d'obtenir la la\eur

SAIM lltUNAUl).

■ que je vous demande, non tlans l'intérêt de ma « cause , mais pom' la gloire de Dieu ; non pour '<■ moi, mais bien plutôt pour vous-même? — Dieu a « dit en effet : Le temps viendra oii je jugerai les justices '<■ mêmes (i). Or, s'il doit juger les justices, combien '< plus rigoureusement ne jugera-t-il pas les injustices « des hommes! Tremblez en songeant à cet oracle : « Vous serez mesuré avec la mesure dont •vous vous « serez servi pour mesurer les autres i^x). Ignorez-vous

■ donc qu'il est infiniment plus facile à Dieu de vous .' priver de fhéritage céleste, qu'à vous, de dépouiller ■i Humbert de ses terres et de ses biens ? Je sais que, « dans des causes où le crime est tellement manifeste «< que la compassion ne puisse s'exercer qu'au détri- " ment de la justice, vous devez, malgré vous , et en ■< tremblant, user d'une juste vengeance; mais, lors- ■' qu'un criminel n'est point convaincu du crime « qu'on lui impute, lorsqu'il a des moyens de justifi- « cation , vous devez l'écouter et vous réjouir qu'il " puisse fournir à votre clémence, une occasion de « se signaler sans blesser la justice. »

Cette lettre fit impression sur le comte, qui, après avoir examiné de nouveau l'affaire, déclara Humbert innocent et fit rapporter la sentence rendue contre lui. Toutefois des ennemis puissants, et qui avaient profité de la confiscation, empêchèrent l'effet de cette réha-

(i) Ps. l.XXIV.

(a) Mallh. VH, -i.

liT SON SUiCLE. MVHli I. 21

bilitation. L'abbé de Glairvaux se vit donc, de nouveau, dans la nécessité d'écrire plus énergiquenient à Thibaut.» Je crains, en vérité, de vous déplaire, luinian- ■< de-t-il , mais, ne dois-je pas craindre davantage d'irri- « ter Dieu, en n'osant pas vous écrire en faveur d'un « malheureux? Je ne puis refuser ma compassion à une «veuve, veuve du vivant de son mari, et à de pau- « vres enfants, orphelins du vivant de leur père. — -Je « vous conjure d'empêcher que l'impie ne se prévale « de l'aflliction et de la perte du pauvre , et dordon- '< ner, ainsi que vous avez eu la bonté de le promettre '< au seigneur Norbert et à moi-même, qu on restitue, « incessamment, à la femme et aux enfants de Hum- « bert, les biens dont le malheur qui l'a frappé l'a « privé lui même (i). »

Le même Thibaut de Champagne , dont il est question ici , avait cherché à faire cesser , dans ses Etats , les duels juridiques, sources de grands malheurs et d'un arbitraire scandaleux. Mais, pour extirper cet usage barbare , il avait fait appliquer des punitions inhumaines à ceux qui violaient les ordonnances rendues sur la matière. Un particulier ayant succombé dans un condjat singulier, il lui avait fait crever les yeux ; les gens attachés à son service lui avaient enlevé, en outre, tous ses biens. Saint Bernard agitaussien sa faveur. » Il est juste et

(i) l'i). WXIX.

22 SAINT BEUNAHD. LIVRK I.

charital>le, écrivit-il au comte , de laisser à ce malhemeiix de quoi entretenir sa triste et misérable existence. Du reste , il serait inique qu'on enlevât ses possessions à ses enfants, et qu'ils portassent la peine de la faute de leur père (i). »

Quoique le saint eiit de grandes obligations au comte Thibaut , qu'il eût beaucoup à attendre de sa bienveillance, il ne se relâcha point en sa faveur de ses principes, et il lui refusa tout service en opposition avec eux. Sous le pontificat d'Eugène, auprès duquel l'intercession de saint Bernard était toutepuissante, ce prince l'avait prié de faire obtenir à son fils Guillaume, une dignité ecclésiastique; il refusa, et l'avertit que les dignités et les charges de l'Eglise ne devaient être accordées qu'aux personnes en état de remplir dignement leurs devoirs, et non point à des enfants auxquels elles ne pourraient être conférées sans une injustice criante.

Chez quelques hommes, les idées spirituelles se confondent, sous certaines formes, avec les idées temporelles,mélange qui produit, en eux, une lutte constante. Dans cet état, si l'homme n'est pas constamment en garde contre lui-même, s'il se fatigue de la lutte, un

(r) Ep. XXXVI1-XX.XYIII. Ces leUres, qui dii reste ne paraissent pas èlre les premières qui aient été éciites pour cet nl)jet , bien «ju'on n'en trouve pas d'antérieures dans Mabillon, sont de 1128. Les écrivains de l'époque donnent les plus grandes louanf;es à Thibaut, (pii mourut en odeur de sainteté, en iiS-i, el fut enterre à Lagnysur-Marne, abbaye de l'ordre de Saint-licnoît. (Th. V.)

ET SON SIECLK.

élément étranger se développe, de plus en plus, en lui, étouffe le naturel, et change à tel point son être, que ce qui devrait ètrele moyen, devient le but, que ce qui devrait être l'auxiliaire devient la partie dirigeante. Cette marche est constante, car la nature humaine est invariable ; il en résulte que les institutions humaines se transforment et s'épurent en s'élevant progressivement à travers une corruption qui est permanente. Quand les institutions de l'Eglise, sortie de l'état de servitude où elle était précédemmentplongée, commencèrent à se répandre dans le monde, elles se confondirent donc , de plus en plus, avec l'élément dominant, aussi les movensmisà la disposition de ses serviteurs pour agir extérieurement sur les hommes, furent-ils considérés par un grand nombre d'entre eux, comme étant le but. Cependant n'oublions pas qu'aux premiers temps de la barbarie du moyen âge, la corruption vint particulièrement des princes, habitués à une domination absolue sur tout ce qui se trouvait dans leurs domaines. Ceux-ci s'emparaient des biens des églises, que les premiers fondateurs avaient en grande partie acquis par leur abnégation et leurs sueurs, et ils donnaient;! leurs favoris, ou vendaient aux plus offrants leshautescharges ecclésiastiques. Les personnes qui obtenaient de la sorte des dignités spirituelles les considéraient donc comme objet de produit et elles étaient soumises à l'inlluence des princes, don| elles devenaient forcément les créatures. Ce fut un

24 SAINT BKKNAKD. LIVRK I.

malheur né de la force brutale de l'époque. Il inspira à des hommes énergiques, placés à la tête de l'Eglise (tel Grégoire Vil, qui, si la vie du cloître avait fait taire en lui quelques-uns des sentiments les plus doux de l'humanité, était tout au moins incapable d'un bas égoïsme) , la pensée d'affranchir les emplois ecclésiastique de toute influence temporelle, même dans les questions de forme, et de faire de l'Eglise, un corps indépendant placé sous un chef particulier. Mais, dans cette circonstance, des résultats ne pouvaient être obtenus que par des luttes , car, les chefs de l'Eglise étaient des hommes d'autant plus exposés à la corruption qu'ils étaient haut placés.

Pendant longtemps les règlements et les ordonnances rendus à l'effet de ramener le clergé à sa véritable destination furent sans résultat. Les causes qui autrefois engendraient la coiTuption, faisaient annuler, en partie, les mesures salutaires, ou s'opposaient à leur véritable application. Telle était la situation du clergé, qui aurait dvi être étroitement uni aux évêques. Plus tard, quand, en masse, il se rendit indépendant (le ceux-ci , chacun conserva par-devers soi , sans se préoccuper de l'évêque , la portion des revenus ecclésiastiques affectée à sa charge.

Bon nombre de laïques de distinction se mirent en possession de prébendes , qu'ils rendirent souvent héréditaires dans leurs familles. Incapables de remplir les fonctions qui leur étaient confiées, ils ne son-

KT SON SIK(',I,i:. MVRf. 1. 2;>

geaient qu'à leurs intérêts, et chargeaienl des ecclésiastiques nomades, d'exécuter, à leur place, les cérémonies extérieures du service divin. La rudesse des mœurs, la paresse et le luxe, vices dominants alors dans les classes élevées, s'emparèrent du clergé, et les papes eurent beau rendre un grand nombre d'ordonnances synodales contre la simonie, le luxe, la dissipation et la vie mondaine des clercs, l'égoïsme sut toujours s'y soustraire. Ce mal devait surtout soulever les hommes pieux qui voyaient la plus sainte vocation devenir un moyen scandaleux de lucre, et qui voyaient l'administration de l'Eglise, livrée à des mains incapables, compromettre un grand nombre d'âmes. Un vif enthousiasme s'empara donc d'eux à l'idée de rendre l'Eglise indépendante, c'est du moins ce qui résulte des écrits de Gérant de Reichersberg. « Pourquoi, dit-il (i), celui qui aura acheté un évêché « quelques centaines de marcs d'argent, ne vendrait- " il pas , pour réparer les pertes qu'il a pu faire, toutes « les dignités ecclésiastiques qui en relèvent PEtpour- « quoi les abbés et les prévôts , qui auront été ainsi « installés, ne mettraient-ils pas tout en vente, et la «permission d'enterrer, et la place où l'inhumation « aura lieu.^ » Jean de Salisbery (2) nous signale aussi

(i) De statu Ecelesiac siib Gret;oiio Vil iioiiiiiilli.s(|iK- soiiiirritilms {lontific. Kd. Grclzcr. Ingoislad, i6i i, c. lo, (2) Policraliro. I, vu, r. 17, it».

les nombreux moyens mis en usage par les nobles et les riclies , pour s'emparer des dignités ecclésiastiques; il nous montre la ruse et la bassesse des religieux, eux-mêmes, pour échapper aux ordonnances rendues contre la simonie, et il cite, dans ce genre, un singulier exemple de fourberie. « Plusieurs re- ^ Ijgieux convinrent , écrit-il , de remettre une cer- <• taine somme au cardinal Robert, pour obtenir un « évêché devenu vacant. Le scandaleux contrat ayant été dressé authentiquement , il ne s'agissait plus que de faire procéder, pour la forme, à l'élection, aussi chaque acquéreur se croyait-il, déjà, paisible propriétaii'e de la charge. Cependant, le collège électoral réuni , le chancelier publia les conventions arrêtées avec chaque aspirant, et demanda l'avis des évêques. Tous les concurrents, convaincus de simonie , furent déclarés indignes d'obtenir l'évêché , et un pauvre moine fut régulièrement appelé à le diriger. Toutefois , malgré la vigueur avec laquelle les papes s'opposèrent, depuis Grégoire VII, à l'influence des princes dans la nomination aux charges ecclésiastiques, ils ne purent limiter l'autorité despotique de ceux-ci, paixe que leurs favoris « leur répétaient sans cesse qu'ils n'étaient point assu- « jettis aux lois, et que leur volonté en tenait lieu (i).»

(i) Voyez Joh. Salisb. I, VII, cap. ao. Il niel en parallèle les priii- «ipes despotiques des princes et les principes de l'Église. Comme on

F.T SON SIIiCLK.

Cette corruption du clergé, résultat {l'une corruption déjà ancienne, inaiscpii pai'aît plus cliocpianle à l'époque dont nous parlons, lit naître chez des hommes de bien un vif désii de ramener lÉelise à sa destination spirituelle. Saint Bernard était de ce nombre; mais, connaissant l'espèce humaine, il n'afficha point, pour la réforme, le zèle turbulent de Gérant deReichesberg (i). Il sebornaà punir, sans acception

.soutcnnil que les lois d'état devaient èlre exécutées avant toutes les autres, il répondit : •< Ces lois n'élreignenl que les faibles, et ne font (|iranioliir les forts. » Il était donc nécessaire (|u"il s'élevât une autorité qui put maintenir le droit contre l'arbitraire , abaisser les grands et permettre aux faibles et aux opprimés d'espérer un appui.

(i) Gérant s'éleva, avec force , contre les prêtres irréguliers, qu'il nommuh Hi/>/wcentauros,\>aTce qu'ils unissaient la vie mondaine des laïques au caractère religieux. Il pensait qu'il sérail impossible de remédier au mal qui rongeait l'Église, aussi longtemps que le j)euple sérail convaincu qu'il était permis à ces prêtres irréguliers d'exécuter les mystères du sacerdoce, de convertir le pain et le vin, et de remettre les péchés. 15ien (pie le genre de vie de ces prêtres fût peu respectable , ils inspiraient au peuple ime certaine crainte; il les considérait comme étant les médiateurs entre les hommes et Dieu ; et cette croyance étail |)ernicieuse pour la religion el la morale , car elle tendait à accréditer, de plus en plus, rojjinion (pi'il fallait chercher en ilehors de l'honnne des moyens de réconciliation avec Dieu, moyens indépendants du sentiment intéiienr. Les hommes pieux , reconnaissant l'abus de celte opinion, cherchèrent à désabuser le peuple; niais, en travaillant dans ce but, ils se mirent en opposition avec le dogme catholitiue de l'cITicacilé des sacrements. Gérant voulait qu(! tous les sacrements admi nistrés par ces prêtres immades fussent déclarés ineflicaces , afin île leur enle\cr toute considération, et de les ernj)êclier de tromper les hommes par de prétendus miracles , comme le faisaient les magiciens •■111 temps de l'haraon. Dans la dédicace de l'épîtie (|u'il adressa à saint

28 SAI^T BERNARD. I,lVRt I.

de personnes, les crimes et les méfaits, et chercha, par ses exhortations et ses exemples à déterminer quelques hommes d une condition élevée à changer de conduite

Beruard sur la simonie (ap. Mariene et Durand, TUes. noi\ anecdot., t. V, p. 1459), nous trouvons le passage suivant : « Vos inter diversas et adversas mundi partes ita vos medios soletis exliihere , ut neque affirmantes ne(|ue infirmantes prœnotatum seiisum adjuvelis, ob hoc torsan, (piia vos cum Helia decliuando insidias Jezabelis in spelunca silentii super hac quaestione vultis latere, captala vobis ac vestris quadam securitale, quam non possetis habere , si queniadmodum de peccato ac justifia mundum arguitis, ita quoque de judicio eum velletis argiiere , astrueudo sciiicet quod princeps hujus mundi non solum in se ipso, sed etiam in quibusdam membris suis, jam judicatus est. Quod cum ita vel sit, vel vobis esse videatur, gaudemus quidem de vestra securitale, gaudemus vobis omnes homines esse amicos, etiam ipsos christianse religionis inimicos, dummodo vos constat, eorum pravitatibus inimicari , quantumlibet vos sentiatis ab eis amari. Sed multum per omnem modum nos iili exhilarant , qui cum HeUa non solum latitare , sed et cum eodem soient in hoc se manifestare, ut sacrificia faisorum prophetarum annihilent et eosdem spiritus gladio jugulent. » Gérant, cet homme estimable qui soutint ses principes avec tant de zèle et de fermeté , s'attira l'animadversion de son évoque , lorsqu'il dirigeait l'école d'Augsbonrg. Plus tard, il fit des sorties véhémentes contre l'empereur Henri V , qu'il considérait comme étant un ennemi de l'Église. Il réconcilia aussi son évéque avec le pape Calixte II; puis, mécontent de la vie mondaine que menaient les religieux de sou diocèse , d renonça au revenu de ses prébendes , et prit une condition obscure dans le monastère de Reitenbach en Bavière. L'évèque Chuno le plaça, plus tard , à la tète du presbytère de Cham : la vivacité avec laquelle il combattit le parti de l'empereur Conrad, excommunié parle pape, lui attira de nouvelles persécutions, qui le forcèrent à abandonner cette charge. Ayant attiré l'attention d'Innoceni II par son zèle à soutenir la hiérarchie, ce dernier le manda à Rome, pour l'utiliser, sans doute, dans la question du schisme qui di\isail l'Église. Ce pontifie le recommanda à l'archevêque Conrad de

FT SON SIliCl.i:. I.IVUE I. Ui.)

ot à embrasser la vie spirituelle. L'archevêque Henri de Sens, très-considere parmi les prélats français, cour, tisan ecclésiastique llattant les inclinations des princes, lui fournit bientôt une occasion. Subjugué par les exhortations de quelques pieux évêques, il avait résolu de changer de conduite, et avait choisi pour guide et conseil, le pieux évêque Godefroi de Chartres, homme de désintéressement, de modération et d'expérience. Saint Bernard ayant appris cette conversion , témoigna à l'archevêque la douleur que lui avait causée son ancien genre dévie, sa joie de le voir revenir à d'autres sentiments. Il lui rappela les devoirs attachés à sa charge, lui montra les crimes et les abus dont gémissait l'Eglise, et lui expliqua, à cette occasion, le but et la cause de son traité sur les mœurs et les devoirs des évêques (i).

D'abord il lui traça le tableau du véritable ecclésiastique, qui, remplissant dignement les fonctions sacrées du sacerdoce, devenait le modèle de sa communauté, en exécutant avec soin les devoirs inqiortants de sa charge. « Dans ces conjonctures pénibles « et afiligeantes, lui dit-il, j'ai rappelé à ma mémoire « ces paroles du Psalmiste : Ceux qui descendent

Salzboiirg, qui, partageant les opinions de Gérant, ne souffrait point dans son vaste diocèse de piètres mercenaires, et qui le nomma prévôt du couvent de Reidiersher^, où il mourut à l'Age de soixante-seize ans. (V. Chronie. Reichersp. coileet. elevidgal. perChristopli. (iewold.) (i) lu opp. lîernnrd. Kd. Mahillon, A. 1. p. 4G8.

'So SAIXr BEl'.NAKI). - LIVRE I.

« sur inei clans les navires, et qui travaillent au nii- « lieu des grandes eaux, montent tantôt jusqu'au « ciel , descendent tantôt j.usqu au fond des abîmes. « Aussi leur âme tombe-t-elle en défaillance à la vue « des maux effroyables dont ils sont menacés; ils << sont troublés et agités, comme un homme qui est « ivre, et leur sagesse les abandonne totalement (i). « Or, les réflexions que m'inspiraient ces paroles « de l'esprit saint, n'étaient pas celles qu'on fait or- <■ dinaii'ement sur un tel sujet. Hélas! me disais-je, « si la vie est pour les hommes une tentation conti- " nuelle (2), à quels effrayants dangers n'est pas ex- « posée la vie d un évéque, lui qui est nécessairement « responsable des tentations des autres! Et de bonne " foi, convient-il que le pasteur s'abandonne, comme « la brute, aux caprices du corps, s'attache aux choses « les plus méprisables, et affectionne la terre, au « lieu d'élever son esprit vers le ciel , sa véritable « patrie ? » Plus loin , rappelant que la charité et l'humilité sont les ornements sous lesquels un évéque doit se présenter devant son siècle, il continue : « Semblable à un bon médiateur , il présentera à " Dieu les prières et les saintes résolutions de la com- « munauté, et rapportera à cette dernière les béné- « dictions et les grâces qu'il aura obtenues. Il in-

(i) Ps. CVI.

(2) Jol), VII.

« tercécleru auprès de l'Etre suprême pour les pe « cheurs, et il les punira de leurs fautes. Aux hommes « sans reconnaissance, il rappellera les bienfaits et la « miséricorde de Dieu. Il menacera le contempteur « de la Divinité , de la justice sévère du Tout-Puis- « sant. Cependant il joindra ses efforts aux siens , « pour apaiser son courroux, et il lui rappellera, tan- « tôt la fragilité humaine, tantôt l'immensité de « l'amour divin du père. Pontife fidèle, il contem- « plera , avec les veux candides de la colombe, « tout le bien qu'il aura opéré. Soit que, par ses «mains, Dieu fasse abondamment passer aux « hommes ses bienfaits et ses faveurs , soit que les " hommes se servent de son ministère pour offrir à « Dieu leurs vœux et leurs hommages, il ne conservera « rien pour lui; il ne verra que l'intérêt de ses ouailles '< et la gloire de Dieu. Au lieu de cacher et d'enfouir «le talent qui lui est confié, il s'empressera de le « remettre aux banquiers , afin qu'il profite , non «point à lui, mais à son maître. Les renards ont «leur tanière, les oiseaux leur nid. Judas avait sa « bourse, mais lui ne possédera rien. Semblable à la « divine Marie, il n'aura pas même une place dans «l'hôtellerie; connue Jésus-Christ son modèle, il «n'aura pas un endroit pour reposer sa tête (i}. ■

(0 Celli- li'llre, la XI.II'', csl île 112^; ello icntVniu' un cours

xia SAINT jiKuivAHi). — i.ivur. 1.

Après avoir donné ce modèle du prêtre et du religieux, saint Bernard signale les erreurs et les abus qu'il convient de combattre : « Ce n'est point, èorit-il . « par le faste des vêlements, la magnificence des équi- « pages, et des harnais, qu'on honore son ministère.» Il reproche ensuite, avec feu, aux ecclésiastiquesd'enlever au pauvre ce qu'ils dissipent en luxe inutile. « Ceux qui sont nus et affamés , dit-il dans le même '< traité, se plaignent et s'écrient : Ce que vous dis- « sipez avec tant de faste et d'éclat nous appartient, « car nous aussi nous sommes les enfants de Dieu; « comme vous , nous avons été rachetés par le sang « de Jésus-Christ. — Si votre naissance illustre, votre « âge, vos connaissances, la considération qu'attii'e « sur vous la dignité épiscopale , engendraient l'or- « gueil , est-il dit au ^"^ paragraphe, la conscience " de la charge pesante que vous avez à remplir den vrait vous pénétrer d'humilité et de crainte. Mais « les hommes élevés ne jugent pas ainsi les di- « gnités ; autrement ils se presseraient moins de les « obtenir. Aujourd'hui on n'envisage que la gloire « attachée aux dignités, et non les peines et les fa- « tigues qu'elles procurent : d'où il résulte que, plus « d'un ecclésiastique rougit de se trouver dans les der-~

complet de morale, différents genres d'instructions, et elle est divisée en neuf paragraphes. File a été placée, par Mal)illon,au nombre des traités de saint Bernard. (Th. V.)

n niers rangs du clergé, et se croit déshonoré de ne '< pas occuper des places éminentes.

«Des écoliers, des imberbes, sont élevés à des « dignités ecclésiastiques , en considération de leur « famille. Des enfants , qui se réjouissent d'avoir « échappé à la férule du maître, passent à des sièges « élevés et président des assemblées ecclésiastiques. « — Mais il est plus effrayant encore de voir que « dans le clergé , des personnes de tout âge et de « toute condition, des hommes instruits et des igno- « rants courent après les dignités. Cette conduite n ne surprend point chez ceux qui manquent d'ex- « périence , car , voyant les autres ecclésiastiques « chargés d'un fardeau qu'ils ont tant désiré , ne « pas gémir sous son poids, mais souhaiter une «charge plus lourde et plus pesante, ils ne crai- « gnent point les dangers auxquels ils vont s'expo- « ser. Ont-ils obtenu un doyenné, une prévôté, un « archidiaconat, ou d'autres charges de même na- « tare, ils ne sont pas satisfaits. Pourvu d'un évêché, « on aspire à un archevêché ; l'a-t-on obtenu , on « songe déjà à une position plus élevée. On cheixhe « à se mettre bien en cour à Home, où l'on fait des « voyages pénibles et coûteux : par de riches pré- « sents , on s'y ù\ïl des amis et des fauteurs de « ses intrigues. D'autres réunissent avec peine des " titres et des privilèges , pour étendre les limites « de leur diocèse. En vérité, si nous n'en étions t('-

34 SAINT BERNARD. LIVRT I.

" moins, pourrions-nous croire à une ambition si « détestable et si cruelle ? Grand Dieu ! bientôt on « verra , dans ces temps malheureux , Taccomplisse- « ment de ces paroles du prophète : Ils ont éventrc '< les femmes enceintes de Galaad, afin d^ étendre les « limites de leur empire (i). »

Une feinte humilité était, à cette époque, im moyen mis en usage par les moines, qui avaient déjà acheté leur charge au poids de l'or, pour se mettre en odeur de sainteté auprès du peuple (2). Saint Bernard s'exprime donc ainsi au sujet de cette humilité, qui était un objet de pure étiquette. « En vérité , lorsqu'on « vous élevait au siège épiscopal, vous répandiez des «larmes, vous montriez la plus vive répugnance, « vous vous plaigniez de ce qu'on vous faisait violence, « vous vous prétendiez malheureux, indignes et in- " capables de vous charger d'un aussi saint ministère. '< Pourquoi êtes-vous maintenant sans frayeur et sans « crainte ? pourquoi voulez-vous maintenant embras- « ser des choses plus grandes et plus difficiles ? pour- « quoi, non contents de conduire le troupeau qui vous « a été confié, voulez-vous diriger celui qui ne vous ap- « partient pas.*'» Il n'épargne non plus les religieux de son ordre, met en relief leur humilité hypocrite, et il s'élève contre les abbés qui achètent de leur évêque,

(i) Isaïe, V.

(2) Yoir à ce sujet Joli. Salish. policrat. I, Vil, c. 8. — Abaelard , senno de Joanne Ba}iti.sO, p. 96'! .

nux frais de leurs couvents, l'exemption de certains privilèges, et qui payent à Rome l'autorisation de porter la mitre, l'anneau et les sandales, insignes de l'épiscopat. Ces reproches qu'il adresse à des cisterciens, prouve combien promptement, à cette époque, un ordre religieux prenait de développement : en effet, il n'y avait pas encore quinze ans que notre saint était entré à Gîteaux (i).

(t) On lie saurait nier que lu simonie fut, pendant le dixième et le onzième siècle , une source féconde de maux pour l'Éiçlise , et qu'elle contribua , particulièrement, à assombrir son histoire. Toutefois, l'écrivain (jui se livrera sans préventions systématiques à une élude approfondie du régime de l'époque , conviendra que, si l'Église compta alors dans son sein tant d'enfants égarés, il faut l'attribuer, en grande partie, au manque d'une organisation vigoureuse, à l'absence de toute imité , de tout principe de propriété, à l'incertitude des limites du pouvoir temporel et spirituel. Les rois de l'rance conféraient les grands bénéfices, ce (pi'on nommait droit d'investiture; les empereurs usaient du même privilège. Comment, dès lors, rendre l'Église solidaire de la corruption d'un grand nond)re de ses membres .•* Les moyens d'action , la distribution des récompenses , étaient-ils aux mains du pasteur chargé de la diieclion du troupeau ? Non certes ! L'autorité temporelle disposait de la majeure jiartie des bénéfices, entretenait des ferments de trouble dans son sein, s'opposait à son organisation régulière , au paisible accomplissement de sa mission moralisalrice, et elle amenait, pai- de mauvais choix, ces scandales qui tournent contre l'institution, quand on néglige d'en recherrber les causes. Nous ne voulons point absoudre cerlains pontifes du reproche d'ambition qui leur a été souvent adressé; mais reconnaissons, pour être justes envers tons, que les désordres et la corruption qui se produisirent trniic manière si alarmante pour la société, au milieu de l'individualisme féodal, jusiilient les Grégoire VI et VII, les Innocent III et les Célase II, d'avoir travaillé aussi activement qu'ils l'ont fait, à enlever à ta

Cependant les exhortations de l'abbé de Clairvaux ayant ramené un grand nombre d'ecclésiastiques à de meilleurs sentiments, il se vit obligé de les soutenir de toute sa puissance et de toute son autorité , quand ils furent persécutés pour cette conversion. Car la réforme que prêchaient ces ecclésiastiques,les entraînait souvent dans de vives querelles avec les prêtres séculiers qui ne partageaient pas leurs penchants, et qui n'étaient pas animés des mêmes sentiments qu'eux. D'autres fois, ils avaient à lutter contre des princes,

puissance temporelle toute inteiventiou dans les affaires de l'Église. L'égoïsme avait tout corrodé, tout perverti, l'honneur était lettre morte, ces grands hommes ne devaient-ils donc pas croire que , dans cet affreux désordre, une autorité suprême, planant au-dessus des intérêts des peuples et des rois, pouvait seule arrêter la miséricorde de Dieu prèje à se lasser ? Du reste, voici comment s'exprime saint Anselme, dansson deuxième discours, sur la simonie cette lèpre toute vivace encore , quoique sous d'autres formes, dans notre civilisation moderne : « Quand .< ils espèrent obtenir du prince la dignité épiscopale, les clercs mépri- « sentleurs évèquesel abandonnentl'église.Les uns répandent beaucoup « d'argent parmi les courtisans pour acheter leurs recommandations; les « autres font de grandes dépenses pour servir à la cour pendant plus « de dix années, et souffrent avec patience le froid et le chaud, la pluie •< et les autres incommodités du voyage. Ils souhaitent la mort à celui « dont ils briguent la place, et sont jaloux de ceux dont ils craignent « d'être supplantés. Quelquefois le mauvais choix va jusqu'à donner « la dignité épiscopale à des serfs et à des débauchés , parce qu'on « sait bien que de telles gens , étant en place, n'oseront reprendre les « péchés des grands qui les y ont élevés. Ces faux pasteurs ne songent « qu'à s'engraisser aux dépens du troupeau dont ils négligent absolu- « ment le salut, et ilsquittentleurséglises poursuivre les empereurs, etc.» C Th. Vial. )

ET SON SIÈCI.E. LIVRE I. '.\y

parce que ceux-ci craignaient de rencontrer clans des évêques soumis à une vie austère, de chauds et énergiques défenseurs de la liberté et de l'indépendance de l'Eglise, et qu'ils préféraient la vie relâchée et mondaine d'une partie du clergé qui leur permettait facilement d'arriver au but qu'ils se proposaient.

La convei^ion de l'archevêque Henri de Sens, dont il vient d'être parlé, ayant attiré la persécution sur ce prélat, l'abbé de Clairvaux déploya, en sa faveur, ce zèle énergique qu'il montra si souvent pour ses amis. Il agit de même à l'égard de l'archevêque Etienne de Paris, qui s'était retiré de la cour, et avait renoncé à la dignité de chancelier. En i i2j, Louis VI, roi de France, ayant enlevé à cet archevêque et à ses religieux une partie de leurs propriétés, il prit fait et cause pour eux, écrivit au roi, au nom de la comnmnauté cistercienne à laquelle il était affilié [Jra/cr afhcj'iptus ) , et il le menaça de s'adresser au pape en faveur de l'évêque , qui avait réclamé le secours de pauvres religieux. Cependant il lui offrit au préalable sa médiation , pour le réconcilier avec l'évêque, ou plutôt avec Dieu même. A cette occasion, un grand nombre d'évêques s'étaient prosternés, en sa présence, aux pieds du roi, qui était demeuré inébranlable (i). Saint

(i) Ne semhlerail-il pas que Louis le Gros repoussa iliirement la rcquèle présentée par saint Bernard, Hui;ues île Ponli^nv et autres religieux ; que la persécution devint plus violente? Les lettres adrcsséesà re

Bernard lui reprocha amèrement, le lendemain, d'avoir méprisé les ministres de Dieu, et lui adressa la menace suivante :

« Votre opiniâtreté amènera la mort de Philippe, « votre premier-né. La nuit dernière, j'ai eu un songe; <- je vous voyais, vous et votre plus jeune fils Louis, « vous prosterner aux pieds des évêques que vous aviez « dédaignés la veille. Je conclus de là que la mort « de votre fils Philippe étaitproche, que vous seriez, « sous peu, dans la nécessité de demander à lEglise, « que vous opprimez maintenant, de mettre votre fils " Louis à la place de ce dernier.» Eni i3o, environ trois ans après cette prédiction, le prince Philippe mourut des suites d'une chute de cheval, et le roi fit sacrer

sujet, en 1128, au pape Honorius, en faveur de Henri, arclievèque de Sens, sont pleines d'amertume, et peignent le monarque français comme étant un ennemi de l'Église. «C'est un nouvel Hérode, est-il dit dans l'une de ces lettres, à qui l'enfance de Jésus-Christ n'est pas à la vérité suspecte, mais à qui sa gloire et son triomphe, dans l'Église, sont des choses odieuses. »

Ces imputations sont exagérées. Louis le Gros, déjà habitué au trône lorsqu'ily monta à l'âge de vingt-huit ans, dut à l'éducatiou qu'il avait reçue au monastère de Saint-Denis, une piété solide dont il donna de nombreuses preuves. Zélé poin- la conservation des biens et des privilèges ecclésiastiques, n'avait-il d'ailleurs pas intérêt à maintenir la prépondéiance du clergé, pour que les seigneurs laïques ne devinssent pas trop puissants.^ L'éducation qu'il fit donner à Louis le Jeune, sori successeur, et ces paroles qu'il lui adressa avant sa mort : « Mon fils souvenez- vous que la royauté est nue charge dont vous rendrez un compte rigoureux à celui qui dispose des sceptres et des couronnes, » témoignent d'un esprit éniinennneut religieux. Il serait injuste de le représenter, avecsaint Bernard, comme étant un persécuteur derÉglise.(Th.Vial.)

ET SON SIÈCLK. — LIVBE I. 89

son second fils, Louis le Jeune, afin qu'il fût reconnu pour son successeur. Cet événement fut regardé, alors, conimeétnnt racconiplissementdela prophétie du saint, car l'on avait oublié le temps qui s'était écoulé entre cette prophétie etla mortdujeuneprince. Les évêques, dont les représentations avaient été vaines, se décidèrent à employer, contre Louis, les mesures les plus sévères de la discipline ecclésiastique. L'archevêque de Paris lança d'abord, sur son diocèse, un interdit que les évêques convinrent d'étendre à tout le royaume. La cessation du service divin, le triste aspect des églises fermées, pour la plupart, et dépouillées de leurs ornements, la privation, pendant la vie et après la mort, des grâces de l'Eglise, faisaient, à cette époque, une impression terrible sur l'esprit des peuples et des rois. Si ces derniers étaient trop déréglés pour être eux-mêmes accessibles à ces impressions, ou si leur naturel les portait à mépriser l'effet magique de semblables mesures, ils avaient, cependant, à redouter, dans ces cas, les soulèvements d'un peuple effrayé et irrité. Louis, malgré son caractère rude et hautain , craignait Dieu et l'Eglise, comme c'était chose générale alors; aussi revint-il sur ses pas. Mais un intérêt autre que celui de l'b^glise dirigeait la cour de Rome; aussi le roi parvint-il, sous l'autorité du pape, à faire lever l'interdit. Les évêques qui avaient espéré ((ue le roi se départirait de ses prétentions, eu-

4<) SAINT IJEUNARU. MVRJi I.

lent donc à subir de nouveau son arrogance, car, uu moment où il promettait de restituer les biens confisqués, une lettre de Rome lui annonçait la levée de l'interdit. Rassuré sur ce point, il conserva les biens qu'il avait enlevés à l'Eglise, et il en ravit d'autres aux évêques. Saint Bernard se plaignit (1128) au pape , tant en son nom qu'en celui d'Etienne et de Hugues de Pontigny. >< Témoins de ce qui «se passe, écrivit-il, nous pouvons vous assurer que « le roi persécute les évêques. Il les traite ainsi , " moins parce quils sont évêques, que parce qu'ils ont « du zèle pour la justice , pour la gloire de la reli- • gion et pour le maintien de ses usages sacrés. — « Ceux-là même que le roi comblait d honneurs, dont « il estimait la fidélité, et qu'il honorait de son ami- " tié lorsqu'ils étaient dans le siècle, et avant qu'ils « fussent entrés dans le clergé, sont précisément ceux « qu'il persécute aujourd'hui, parce qu'ils soutiennent, '< parleur conduite, l'honneur du sacerdoce, et qu'ils « font respecter la dignité de leur ministère. »

Les représentations de saint Bernard firent probablement effet, carie pape embrassa le parti de l'archevêque Etienne. Cependant la cour pontificale voyait avec déplaisir le zèle réformateur du saint, et les cardinaux romains éprouvaient un sentiment d'envie de ce qu'un moine dirigeait les princes, les évêques, et même les légats du pape. Haimeric, chancelier du saint-siége, lui conseilla donc, comme étant son ami, de

ne pas s occuper autant des affaires du monde, parce que cela ne convenait pas à un moine. Il se justifia de ce reproche, et il dit à ce propos, avec tout le respect dû à l'autorité apostolique, de dures vérités. « J'a- « voue franchement, écrivit-il à Haimeric (i i3o),que « j'ai assisté à ces assemblées ; mais j'y ai été appelé, « on m'y a comme traîné. Si cette démarche a été « désagréable à mes amis , m'a-t-elle été agréable à a moi-même? J'aurais dû ne jamais m'immiscer dans « ces affaires; je n'aurais pas eu alors la douleur exo trême de voir une violente tyrannie vexer l'Eglise « du consentement même du saint-siége, comme si la ■ tyrannie d'un monarque puissant n'eût déjà pas été « assez grande. — Sachez, illustre Haimeric,quejesuis « très-content de ce que vous n'approuviez pas mon tt intervention dans ces sortes d'affaires ; vous avez « bien raison, et vous me donnez, par là, une bonne « preuve de votre amitié pleine de bienveillance. « Oh ! continuez, s'il vous plaît, et faites en sorte que, » puisque vous le croyez et que vous le jugez ainsi, « je ne me trouve plus dans ces affaires em barra s- » santés. Vous remplirez les devoirs de l'amitié, et me " ferez exécuter ceux de ma profession; vous ferez « deux heureux, vous et moi. Et en arrangeant les « choses selon l'ordre , ne me fournirez-vous pas les « moyens de travailler à mon salut? Commandezaux « grenouilles embarrassantes et criardes de no point « sortir de leur retraite, de se contenter de leur ma-

42 SAINT BERNARD. MVRE I.

" rais, afin qu'on ne les entende plus dans les coii- « elles et qu'on ne les rencontre plus dans les palais '< des grands. Mais, dit-il en terminant, si nous « nous cachons, si nous nous taisons, réduirez-vous « les églises au silence ? Elles continueront à faire .( entendre leurs plaintes et leurs murmures, si la « cour de Rome continue à suivre dans le jugement « des absents, la volonté de ceux qui sont présents.»

Que cette déclaration fiit sérieuse ou non, toujours est-il qu'un homme aussi actif que saint Bernard, aussi apte à traiter toutes les affaires de l'Eglise et à agir sur les hommes de son époque, ne pouvait ainsi renoncer à toute participation dans les relations ecclésiastiques. Les papes l'eussent, d'ailleurs, bientôt tiré de son inaction: car voulaient-ils réussir dans quelque grande entreprise, soutenir leur autorité et l'indépendance de l'Église, ils n'avaient pas d'organe plus énergique que lui pour agir sur les peuples et sur les rois.

Des idées guerrières , un esprit entreprenant et farouche , ou bien une vie ascétique très-rigoureuse, étaient les caractères saillants de l'époque ; aussi voyons-nous souvent des hommes passer de la vie dissolue des camps à celle du cloître. Pendant les croisades, l'enthousiasme religieux s'était confondu avec les idées guerrières, et ceux qui prenaient part à ces dernières guerres, si différentes des autres, se distinguaient par un genre de vie particulier. Ces hommes,

pour lesquels c'était une pensée entraînante que celle de consacrer, par un vœu solennel, leur vie à la guerre sainte, avaient donc songé à former des ordres militaires, et ils avaient appliqué à ces institutions les règles des associations monastiques. En 1118, neuf croisés, de noble extraction, avaient résolu de consacrer leur vie à la sûreté des routes que devaient suivre les pèlerins.Comme religieux réguliers, ils avaient fait, devantlepatriarchedeJérusalem,vœuxdechasteté,d'obéissanceà 1 Eglise, depauvreté, et ils avaient été nommés templiers (i), parce qu'ils occupaient une église chrétienne située sur l'emplacement où l'on prétendait que se trouvait, autrefois, le temple de Salomon.Unis depuis environ dix ans, ils n'avaient point de règle; leur réputation ne s'était pas encore répandue au loin ; leur nombre ne s'était pas accru. Il était réservé au concile réuni à Troyes, en l'année 1 1 28, sous la présidence du légat du pape Matthieu d'i^lbe, afin de s'occuper de plusieurs affaires de l'Eglise, d'appeler l'éclat sur cet ordre et de lui donner une grande force. Les prélats français les plus distingués assistaient à ce concile, et le chef de la communauté cistercienne, déjà parvenu à un haut degré de considération, devait s'y trouver, ayant reçu, à cet effet, une invitation particulière duh'gat. Se ra[)pelant, sans doute, les avis venus de Uonie, il annonça qu'iuie maladie

(1) MiliU'.s liBipli.

récente l'avait totalement épuisé, et ses amisayant persisté à ne pas admettre ses excuses, il leur fit remarquer qu'ils l'entraînaient clans des affaires peu en rapport avec la vie monastique: «O mon Dieu! s'écria- t-il « à ce pi'opos, combien vous vous êtes trompé dans <i le jugement que vous avez porté de moi. Vous avez « entrepris de faire de moi un morne, vous avez » voulu me cacher dans votre tente pendant ces « temps d'orage, et, cependant, je suis nécessaire au ' monde, et, cependant, les évêques ne peuvent ter- « miner sans moi leurs négociations ! » Mais le légat n'accueillit point ses excuses, et l'obligea à participer aux négociations.

Saint Bernard travailla à élaborer la constitution donnée à l'ordre des templiers dans le concile de Troyes, bien que la règle que nous connaissons porte, évidemment, le cachet d'une origine postérieure. 11 contribua puissamment, à dater de cette époque, à la considération et à la prompte extension de cet ordre militaire. Hugues des Payens, son premier grand maître , n'ayant pu entraîner les chevaliers par son exemple, l'invita instamment, dans la suite, à aider à ce résultat par ses paroles, qui devaient produire, il n'en doutait pas, un grand effet. Entrant dans ces vues, notre saint écrivit donc , sur la prière itérative de Hugues, son Eloge de la nouvelle milice des chevaliers du Temple. Il définit le caractère de cet ordre, qui, à cette époque, attira une si giande faveur aux

chevaliers (i) : « lin nouveau genre de guerre, « inouï pour tous les temps , un combat infatigable « et d'une double nature, combat contre la chair et

(i) L'ordre des templii-rs obtint du reste, à cette époque, les éloges d'autres écrivains. Nos lecteurs nous sauront sans doute gré de mettre sous leurs yeux la vingt-sixième lettre de Pierre le Vénérable, adressée à Everard , grand maître de cet ordre. EHe établit roj)inion du siècle sur'cetle institution. Nous empruntons cette traduction à M. P. Lorain, auteur d'un savant essai liislori(|ue sur l'abbaye de Cluny.

« J'ai toujours respecté, toujours cbéri d'une affection singulière et personnelle, entre tous les ordres religieux, vous et la sacrée milice du Temple que Dieu vous a coniiée; je le sais bien moi-même , le témoin d'en baut qiri lit dans ma conscience ne l'ignore pas; plusieurs de vos cbevaliers le savent aussi , et vous-même , je n'en doute pas , vous devez l'avoir appris. Des la naissance de votre institution que j'ai vue commencer, je vous ai voué ces sentiments, et j'ai vu tout à la fois avec joie et avec admiration, que les rayons brillants d'un nouvel astre avaient illuminé le monde. Et qui donc, parmi tous ceux qui ont quelque espoir de salut éternel , ne se réjouirait , ne tressaillirait en Dieu , son Sauveur, jusqu'au fond des entrailles, de voir la milice du roi éternel, les bataillons du Dieu des armées, soitir comme d'un camp céleste, pour marcJier à de nouveaux combals, et se réunir de toutes les parties de l'univers pour vaincre le démon, prince du monde, et subjuguer les ennemis de la croix du Cbrist ? Qui ne se réjouirait et ne liiomplierait devons voir aller à un double combat, armés, pour l'un, de vos vertus contre les intelligences de l'enfer; et, pour l'autre , des forces de voire corps contre des ennemis corporels .*• Dans le premier, vous vous êtes revêtus de toutes les qualités des saints moines et des ermites; dans le second , vous êtes allés au delà du but de tous les religieux. Car, s'ils travaillent pour Dieu en châtiant leur corps, en le réduisant en servitude, ils sont cependant pliysi(iuement à l'abri des tempêtes du monde, et surtout des tunudies de la guerre. Mais vous, vous surpassez en austérité et en prati(pies pieuses le religieux le plus intrépide, et, en même temps, vous ne cessez de comballre coii- Ire les camps inlernaux, je veux dire, contre les balaillons des Sar-

• contre le sang, combat contre les mauvais esprits , « combat qui émerveillera tous ceux qui verront ainsi « rhonune extérieur et intérieur se préparer, en même

rasins que le grand ennemi du salut arme, au grand jour, contre le Christ. Vous êtes moines par vos vertus, et soldais par vos actions ; moines par vos exercices spirituels, soldats par vos œuvres corporelles. Vous avez exposé votre vie pour vos frères et offert vos corps à la mort ; vous avez répandu un sang qui n'avait jamais été ainsi répandu , et tous les jours vous êtes prêts à le verser pour Dieu dans de saintes guerres. Vous êtes vraiment arrivés à ce point élevé et principal delà charité dont parle le Sauveur : « Il ne peut y avoir de « charité plus grande que d'exposer sa vie pour ceux qu'on aime. » Voilà pourquoi, je le répète, je vous ai toujours chéris, respectés, vénérés. Je l'ai fait ainsi jusqu'à ce jour, et je le ferai, avec la grâce de Dieu, tant qu'il restera un souffle dans mes narines. Celui qui aime, a toujours l'espérance dètre aimé de celui qu'il chérit; j'ai donc espoir et confiance d'être aussi aimé de vous, et que vous écoulerez avec bienveillance ce que j'ai à vous demander.

« Un noble guerrier, le seigneur Humbert de Beaujeu, revenu dernièrement du pays d'outre-mer, est rentré dans nos contrées, où il a été accueilli avec une joie et des transports universels. J'étais absent alors, conduit ailleurs par des affaires. A mon retour, j'ai vu l'immense réjouissance causée par son arrivée , et si je ne l'avais vue moimême, j'aurais eu de la peine à m'en rendre compte et à l'apprécier. Les clercs se réjouissaient, les moines se félicitaient , les paysans apjilaudissaient ; et toutes les églises qui nous entourent semblaient ne former qu'un seul chœur pour faire retentir un cantique nouveau. On entendait, au contraire, se plaindre les ravisseurs, les persécuteurs des églises , des moines, des pauvres, des veuves, des orphelins, les pilleurs et les oppresseurs de cette multitude sans force et sans crédit qui ne peut se défendre elle-même ; ils n'osaient point dire tout haut, mais ils murmuraient au fond de leurs mativais cœurs, que désormais toute voie allait être fermée à leurs brigandages. Car telle est la situalion, vous le savez je crois , du territoire voisin de Cluny, que, privé de roi, de duc ou de prince qui le défende , il est dans le plus vif

F,T SON SIÈCLE. MVUi: 1. /^y

t lonips, à les coiiiliattro avec le glaive. » Partant, il excite au plus haut point le zèle des chevaliers : « Ils » vivent, combattent et triomphent, dit-il, pour la

contentement dès qu'il pense avoir trouvé quelque espoir de repos. El comme il a confiance d'avoir trouvé sérieusement tout cola dans Humberl , sa joie éclate, et il ne peul dissimuler ses joyeuses espérances. Depuis qu'il est arrivé, Hiimbert a bien montré qu'on ne com|)lait pas en vain sur lui, lorsqu'il a tellement léduit le vicomte de Màcon, qui clierche à dévorer nos terres le matin, le soir et la iHiit, qu'on pourrait à bon droit lui appliquer ces paroles de Job : ■< J'écrasais les mâcboires de l'homme injuste et j'arracbais sa proie de « ses dents. » En peu de temps, c'est-à-dire, depuis son retour , Humbert a fait aussi justice de beaucoup d'autres déprédateurs d'en deçà et d'au delà la Loire. Votre Cluny attend le même service d'Humbert, dont les conseils et les secoms lui sont plus indispensables qu'à aucun monastère et à aucune église de ce pays. Je vous prie donc, et, comme votre intime ami, je vous conseille, si quelque plainte s'élève contre son retour au milieu de nous, de lui permettre de rester séparé quelque temps de votre pieuse milice, et de l'abandonner lui-même au jugement de sa propre conscience. C'est un homme sage et discret ; je crois que vous gagnerez plus auprès de lui par la tolérance que par (les conieslations irritantes; je connais, je crois, son cœur, et dans son entrelien intime, j'ai bien découvert qu'il craint Dieu, et qu'il sacrifierait tons les biens du monde au salut de son âme. Laissez -le donc quelque temps à ce malheureux pays , qui en a besoin plus que je ne puis le dire , et permettez-nous du moins de nous féliciter en pensant à l'aide piiissanle qu'il nous donne. El d'ailleurs, c'est le devoir de votre profession militaire de défendre l'Église de Dieu contre ceux qui la ravagent , et c'est pour cela que vous avez pris les armes. Vous justifiez littéralement les paroles du prophète : << Vous vous élevez comme un « mur pour la maison d'Israël , et vous vous opposez à ses ennemis. » Mais, direz-vous, c'est contre les païens, et non contre les chrétiens, (pie nous nous sommes armés. Et qui devez-vous (•ond)attre , vous el vos frères, avec plus de vigueur, du méciéant (pii ne connaît pas Dieu, on du chrétien qui le confesse de bouche el le cond)al en réalilé ?

48 SAINT BERNARD. MVRE I.

« plus grande gloire de Jésus-Christ, et leur mort « est encore plus glorieuse que leur vie, car ils meu-

Qui doit-on le plus poursuivre, celui qui ignore et qui blasphème, ou celui qui combat le Dieu qu'il reconnaît ? TSe combattent-ils pas Dieu, ne persécutent-ils pas le Seigneur , ceux qui, sans acception de personnes , de rangs , de dignités , et partout où ils osent el le peuvent , pillent, blessent, frappent, et souvent même tuent l'Église de Dieu et le peuple racheté de son sang? Croyez-moi, vos conseils, je dirai plus, vos épées ne doivent pas moins protéger le chrétien souffrant de la part des chrétiens une injuste violence, que le chrétien subissant un trailement pareil d'une main païenne. Rendez-vous donc, je vous en prie , à mes conseils et à mes sollicitations , et donnez-nous, selon la mesure que je vous ai proposée, un homme courageux , sur lequel repose presque entière notre espérance de repos. Éprouve/ si mon avis n'est pas à la fois profitable à vous et à nous; et, je ne parlerais point ainsi si je le croyais, le moins du monde, contraire au service de Dieu. Je me flatle, et je le désire, de pouvoir nv'entreteiiir avec vous avant que vous quittiez les Gaules; et alors j'achèverai mieux de vive voix, que je ne le puis faire par écrit, ce qui me reste à dire sur cette grave affaire. »

Ce témoignage de Pierre le Vénérable met en relief les espérance.s que l'on fondait alors sur la milice du Temple. Cependant, vanité des choses d'ici-bas, environ un demi-siècle plus tard , Joseph de Salisbury commençait à s'étonner que le pape Adrien, après avoir supprimé bien des abus, laissât exister cette milice, car, dans diverses contrées, elle s'était déjà emparée des biens du clergé. La richesse, l'esprit d'envahissement de cet ordre inquiétèrent'aussi Philippe leP.el,quivoyaitdiminuer son ascendant dans la chrétienté; ce motif, plutôt que le reniement du Christ , avoué par un grand nombre de templiers dans la douleur des tortures, mais renié par Jacques Molay , amena sa destruction en i3i r (la décision du concile général de Tienne ne fut prise qu'en mai 1 3 1 2), après une procédure qui embrassa l'Europe entière, et jeta peu de jour sur l'affaire. Le maître d'outre-mer et le maître de Normandie furent brûlés en i3i4 , selon le continuateur de Guillaume de Nangis, dans une petite île de la Seine, située entre le Jardin royal et l'église des Frères-Ermiles de Saint-Augustin. CTh. Tial.)

r,T SON SIKOLE. LIVRE I. 49

« rent martyrs pour le Retlenipteur. — D'autres guer- « res ont pour motif les passions et l'injustice; le vain- K queur succombe, lui-même, intérieurement sous « le mal ; il est meurtrier, et la peine des meurtriers « l'attend ; il meurt dans le sentiment du meurtre, et « une mort éternelle lui est réservée. Il n'en est pas n ainsi, il est vrai, quand on est armé par la nécessité « de la défense, et cependant, dans ce cas particulier, «( la victoire n'est non plus un bonheur. » Puis il expose ses autres vues, et il insiste pour que les infidèles ne soient pas tués, s'il est possible de s'opposer par d'autres moyens à ce qu'ils tourmentent et oppriment les fidèles. Comparant le genre de vie des guerriers ordinaires à celui des chevaliers du temple , il dit : « Vous couvrez, vos coursiers de soie , vous peignez « vos lances, vos écus et vos selles , vous garnissez vos « rênes et vos éperons dor, d'argent et de pierres « précieuses; mais ce ne sont pas là les insignes de la « guerre; c'est ainsi que se parent les femmes. Vous « savez que trois choses sont nécessaires au guerrier, « l'agilité, le courage et la prudence. Vous savez qu'il « faut qu'il soit léger et prompt dans la marche, ini- « pétueux dans l'attaque, et cependant vous laissez « pousser vos cheveux comme le font les femmes, de « sorte qu'ils gênent votre vue ; et cependant vous « embarrassez vos pas dans de longs et laiges vêle- « ments, et vous enterrez vos douces et blanches mains « dans de larges manches qui voltigent autour de vous.»

Parlant ensuite des templiers, il continue : « Ceux-là << abhorrent les clés, les échecs, et ne chassent point « au faucon. Ils détestent la magie et la comédie, folies n inventées par la vanité et le préjugé. Ils se rasent la » tête, car, d'après la décision des apôtres, il est hon- « teux de laisser croître ses cheveux. Ils ne se parent « point, ils ne se lavent point, leur aspect est rude, -< leur chevelure est en désordre, ils sont constam- « ment couverts de poussière et brûlés par le soleil. »

Ce que Bernard dit des templiers caractérise son siècle. Des hommes abandonnés jusque-là aux passions, sont saisis de l'enthousiasme qu'il sait leur communiquer, et ils s'empressent d'entrer dans cet ordre, afin d'expier leurs péchés par une alliance qu'ils considèrent comme étant sainte. Ce changement de vie contribua, sans doute, à améliorer certains hommes. « Et, ajoute -t-il, en parlant des templiers, la « pensée la plus agi'éable, l'effet le plus salutaire, c'est « qu'on ne trouve guère, dans cette foule qui se pré- :« cipite vers eux, que des criminels, des impies, des '< voleurs, des profanateurs des choses saintes, des « parjures, des adultères et des meurtriers, dont le <■ départ offre un double avantage. En effet, leur « éloignement réjouit autant leurs proches, que leur n arrivée cause de satisfaction à ceux auxquels ils « viennent en aide. »

Pour mettre en relief la part active que l'abbé de Clairvaux prit aux affaires en général, et le rôle qu'il

El SON SIF.ri.E. MVUF. I. 5l

joua , faisons connaître ses rapports avec Pierre le Vénérable, ce chef des clunistes qui, après lui, jouissait de la plus haute considération. L'ordre de Cluny, né d'une réforme monastique, avait tendu d'abord à ramener dans les cloîtres la rigueur de la règle de Saint- Benoît qu'il suivait à la lettre. Les nouveaux cloîtres se firent donc remarquer, au début, parla vie ascétique et la piété de leurs membres; aussi jouirent-ils d'un grand renom, et obtinrent-ils de riches présents. Des hommes respectables, dont quelques-uns avaient été les conseillers de papes et de rois, et avaient participé aux affaires les plus graves de leur époque, avaient dirigé cet ordre. Ces hommes, ayant consacré leurs richesses à des actes de bienfaisance, lui avaient attiré l'affection et le respect général. Cependant, voyant croître ses richesses et sa considération, Cluny se relâcha de sa sévérité première. Les cloîtres, richement ornés, devinrent le siège de la science et des arts, mais, en même temps, de la dissolution et de la débauche. Cette dissolution se manifesta, surtout à Cluny, quand (i 109) un noble et beau jeune homme, Pontius de Melgueil, en fut élu abbé. Il dissipa les biens du cloître; les désordres et les abus qui s'y introduisirent alors portèrent un grand préjudice à sa considération. Les choses devinrent même tellement graves, que des plaintes arrivèrent jusqu'aux oreilles du pape Callixte IL II blâma Pontius, qui courut à Rome se démettre, entre ses mains,

;)2 SAINT nKRNARD. LIVRE 1.

de ses fonctions abbatiales. Poursuivi, sans cloute, par les remords, cet abbé entreprit un pèlerinage à Jérusalem. Mais, revenu d'Orient après deux ans d'absence, l'ambition s'empara de nouveau de lui ; il regretta sa première démarche , et chercha à se replacer de force à la tête de son monastère. Pendant son absence, Pierre-Maurice, surnommé, depuis, le Vénérable, issu d'une famille considérable d'Auvergne, avait été nommé abbé de Cluny (1122). Formé à l'école de son époque, il était orateur, théologien et poète; il connaissait l'ancienne littérature romaine, et était très-versé dans les sciences. Cet homme tolérant, dont la vie fut irréprochable, s'était concilié tous les cœurs. Toutefois, le caractère de Pontius convenait mieux à un grand nombre de moines , car si la douceur de Pierre était grande, ses principes de religion et de morale étaient plus sévères que ceux de son prédécesseur. Pontius eut donc de nombreux adhérents. Ayant pénétré à Cluny en l'absence de Pierre, il s'empara des richesses du cloître, de superbes ornements d'église,de crucifix de prix, d'encadrements d'or servant aux reliques. Le produit de toutes ces valeurs contribua à grossir son parti. Cette conduite livra l'ordre à la plus grande perturbation, mais enfin Honorius II vint mettre un terme à la lutte, en réintégrant (iiaS) l'abbé Pierre dans sa dignité (i).

(1) Filleul de Pascal II, Ponlius so montra d'abord digne des fonclions qui lui furent confiées. Il favoi'isa les éludes et les sciences, dé-

Cependant les troubles que nous venons de signaler avaient eu des conséquences fâcheuses, et ils avaient singulièrement nui à la considération des clunistes. Vers ce temps, l'ordre deCîteaux, placé sous

lendil avec succès les privilèges de son niouastère , eu faveur duquel il obtint de nombreuses concessions. Gèlase II, fuyant les persécutions des Frangipani, trouva près de lui un refuge. Plus tard il assista, en (pialité de député des églises d'Allemagne , à la célèbre réunion de Tibur , où l'élection de Callixle II, successeur du pape fugitif, fut solennellement reconnue. Callixte, voulant sans doute reconnaître, avant son départ pour Rome, les services qui lui avaient été rendus par Pontius, se dépouilla de son anneau, le passa à son doigt, et déclara (|ue désormais l'abbé de (",luuy remplirait , toujours et partout, les fonctions de cardinal romain. Mais, ambitieux du titre A' abbé des abbcs , qu'il disputa au supériein- du Mont-Cassin , Pontius succomba dans la lutte. Ses prodigalités et son luxe ayant ensuite fait éclater la discorde entre lui et ses frères, il dut se réfugier au milieu de l'armée des croisés ; appuyé de quelques bandits , il revint vers le monastère bourguignon, dont il brisa les portes, dont il livra, pendant trois mois, les environs aux horreurs de la guerre et du carnage. Cette conduite détermina Honorius à envoyer son légat, Pierre Damien, le fra|)per, lui et ses adhérents , d'mi terrible anathème. Déclaré schismalique, sacrilège et envahissein-, pour avoir répondu à l'envoyé du sainl-siégefl//'//«e devait obéissance ijii'à saint Pierre, et que nul mortel ne pouvait lui appliquer des peines spirituelles , ce chef d'ordre , singulière destinée des grandeurs d'ici-bas, fut renfermé dans les Sepl- Salles, à Rome, où, triste captif, il succomba (i 126) sous cette fièvre pestilentielle nommée mal romain, sans que le repentir eût touché son cœur. Inhumé d'abord , connue un pauvre, dans l'église Saint-André , .1 Rome, les dépouilles mortelles de Pontius, (pii dirigea pendant (piatorze ans l'abbaye de ('luny , y furent transportées plus taril , et déposées dans la grande basilique. Sou tombeau, sur lequel on avait liginé un homme avant les pieds liés, une main coupée et tenant de l'autre une crosse brisée, devait appiendre à la postérité qu'il était mort sous le po)(is de l'excomaïunication. (Th. Vial. 1

54 SAIXT BERNARD. LIVRE I,

la direction de saint Bernard, prenait de l'extension. Les bernardins différant des premiers par la grande sévérité de leur vie ascétique et par l'observation littérale de la règle de Saint-Benoît, obtenaient faveur. Leurs cloîtres et leurs églises, image de la misère et de l'humilité, étaient simples et sans ornements, et ils contrastaient d'une manière frappante avec les cloîtres et les églises de Cluny, resplendissants et de luxe et d'art. L'esprit qui animait les deux ordres les mit bientôt en opposition, et ces ordres étant venus à s'étendre, maintes collisions s'élevèrent entre eux. Les religieux qui, pour échapper au bruit et aux maux de la société, s'étaient retirés dans le silence du cloître, pour vivre en esprit, prouvèrent, en cette circonstance, que les lieux et le genre de vie extérieur ne changent point les hommes. La basse vanité, la jalousie s'agitèrent autour d'eux comme elles s'agitaien t dans ce monde dont ils s'étaientretirés. Elles s'y montraient plus hideuses encore, caria scène était étroite, et d'autres passions qui tiennent à la constitution de la société et font diversion à bien des maux, étaient inconnues dans le cloître.

Les cisterciens s'étaient distingués des autres moines, même par leur costume. Au lieu du vêtement noir , partout en usage , ils en avaient adopté un blanc.

Cependant les chefs des deux oi^dres , Bernard de Clairvaux et Pierre le Vénérable , avaient l'âme trop

élevée, étaient trop imbus de l'essence de la religion, pour se laisser dominer par les passions qui divisaient leurs surbortronnés ou pour concevoir de l'inimitié l'un contre l'autre , parce qu'ils différaient d'opinion sur des questions de forme. L'intérêt de leurs ordres respectifs venait-il parfois les diviser, Pierre, toujours gracieux et affectueux, faisait les premières démarches, et les rapports de bonne amitié se rétablissaient bientôt sur leurs anciennes bases. Ces deux hommes s'estimaient et s'aimaient, car le chef des clunistes se réjouissait de la considération générale dont jouissait Bernard, et dans les circonstances décisives, ils agissaient toujours en commun. Afin d'accélérer la juste appréciation des nuances qui pouvaient diviser les deux ordres , ils avaient retracé l'analogie existant entre eux, et publié plusieurs écrits pour découvrir ce qui manquait à chacun.

Peu après les bouleversements introduits à Cluny par Pontius, Guillaume, abbé tle l'ordre, avait prié saint Bernard de défendre les cisterciens du reproche de calomnier les religieux de Cluny, et il l'avait engagé à déclarer, avec franchise, les abus qu'il avait remarqués parmi ces derniers. Le saint publia donc 1 apologie adressée à l'abbé Guillaume (i). Dans cet écrit, il partit de ce point de vue juste et vraiment chrétien, (jue les membres de l'Eglise étant unis par l'esprit de

(i) Apolu^^ia uJ (juiIioIiiuiiu abliatcin.

SAJNT BERNARD.

l'amour, les divers besoins et les diverses positions sociales autorisaient diverses formes et divers genres de vie dans l'Eglise, sans que de là on piit inférer qu'il y eiit scission. Il ne considéra non plus la vie ascétique comme chose méritoire par soi et pour soi , mais il l'envisagea comme étant un moyen de guérir les maladies des hommes, qui, étant différentes, réclamaient un traitement différent. « Bien que nous ne soyons qu'un « membre de l'ordre, dit-il, nous sommes cependant « uni à tous les membres par l'amour, et nous particio pons, conséquemment, en tout au bien ; cette parti- « cipation est même plus certaine pour nous, que pour » les membres qui travaillent, car il peut arriver qu'un « de ces membres exécute infructueusement une œu- «vre extérieure (s'il ne l'exécute pas, veut-il dire, « dans le vrai sentiment de l'amour) , tandis qu'on ne « saurait se tromper en aimant le bien. » Partant, il condamne le pharisaïsme ( i ) des cisterciens, qui considèrent avec un orgueilleux dédain les clunistes, parce qu'ils n'observent pas certains préceptes extérieurs de la règle bénédictine : « Souvenez- vous de la loi de a Dieu , dit-il , elle ne saurait être en contradiction « avec la règle de Saint-Benoît. Le royaume de Dieu

(i) En effet , la secte juive des Pharisiens , l'une des plus nombreuses et des plus puissantes de la Judée, affectait de se séparer des niasses et affichait une sainteté hypocrite exclusive. Elle exaltait l'ausléiilé de ses principes, et purifiait ses vases et ses meubles dès qu'un étranger, moins saint, moins parfait qu'elle, y avait touché. (l'h.V.)

ET SON SlÈCMi. I.IVUE I. 5^

« est en nous, ne signifie pas, extérieurement, dans « les vêtements et dans la nourriture du corps, mais << bien dans la vertu de l'homme intérieur. — Celui « qui ne porte pas l'habit de moine n'est pas consi- « déré comme tel ; et pourquoi n'en serait-il pas de « même de la pieté et de l'humilité, qui sont, à vrai « dire, le vêtement de l'esprit? L'humilité, couverte « de fourrures , n'est-elle pas préférable à la vanité « sous le froc d'un moine? Il ne faut pas négliger les « pratiques extérieures que prescrit la règle, mais la « piété intérieure est aussi essentielle ; sans elle tout « le reste ne vaut rien. » Ayant ainsi blâmé l'orgueil des religieux de son ordre, il s'élève contre les clunistes et la plupart des autres moines, dont il désapprouve le luxe, la dissipation, la mollesse et la vanité. Il prétend que leurs abbés leur donnent de mauvais exemples; qu'il en a vu un possédant soixante chevaux, et suivi d'autres abbés qu'on aurait pris plutôt pour des princes que pour des pasteurs. Ces considérations l'amènent à parler contre la pompe et la richesse artistique qui régnent dans les cloîtres et dans les églises de l'ordre de Cîteaux. Ce qu'il dit à ce sujet est remarquable. Il pense que l'Eglise n'a pas besoin d'un moyen spirituel visible pour opérer sur l'esprit des hommes, et il considère les diverses formes du culte extérieur comme étant un moyen d'instruction pour les honunes incultes soiunis encore à l'empire extérieur des sens. Sa définition, si elle n'est pas

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toujours claire, fait cependant connaître la distinction qu'il établit entre les moines et le restant de l'Église. Voici comment il s'exprime : « Je passe sous silence «l'élévation extraordinaire des rétheurs, les riches « ornements et les tableaux recherchés qui attirent les « regards des fidèles, qui les troublent dans leur dévo- « tion, et nous ramènent, sous divers rapports, aux « cérémonies du culte des Juifs. — N'est-il pas dit : « Qu est-il besoin d'or dans le sanctuaire (i)?Et moi « je dis: Parlez, indigents, si vous avez d'autres misères, « que ferez-vous avec de l'or auprès des saints ? — Les « évêqueset les moines ne suivent pas la même route. «< Nous n'ignorons pas que ceux-ci, débiteurs des sots « et des sages, excitent la dévotion du peuple, livré à « ses sens, par des ornements visibles, ne pouvant « arriver à ce résultat par des moyens spirituels. Nous « qui nous sommes déjà éloignés du monde, nous qui, « par amour pour Jésus-Christ; avons abandonné tout « ce qu'il offre de précieux et de beau , nous qui , « pour obtenir Jésus-Christ , avons considéré comme n vain tout ce qui flatte les sens, quelle piété excite- «t rions-nous par ces moyens? La vue des choses « précieuses, mais vaines, pousse plutôt les hommes « aux donations qu'à la prière. Les reliques couvertes « d'or nourrissent les yeux et font ouvrir les coffres « forts. On montre le plus beau portrait d'un saint,

(i) Perse, Sat. II, v. 69

n et on lui attribue d'autant plus de sainteté qu'il est « mieux peint; les hommes qui courent l'embrasser, « s'étonnent plus de la beauté de l'œuvre qu'ils ne « vénèrent le saint. >>

Pierre le Vénérable prouva sa modération et sa douceur toutes chétiennes, dans le jugement qu'il porta des deux ordres, dont il cherchait à arrêter la jalousie en ramenant l'esprit de l'amour de Dieu. Dans une lettre où il exhorte l'abbé de Clairvaux à agir dans ce sens, il établit qu'à toutes les époques il y a eu divergence entre des Eglises , quant aux pratiques extérieures, sans que pour cela l'amour réciproque ait cessé. Il prouve que ces divergences n'ayant rien de contraire à la foi et à l'amour, il ne fallait point s'attacher aux pratiques des différents ordres, parce que, par des routes différentes, ils marchaient au même but, la vie éternelle. Il reconnaît, à la vérité, que les moines de Cîteaux et de Cluny, tout en suivant la règle de Saint-Benoît, diffèrent dans son application et s'écartent de son esprit, mais il déclare, en même temps, qu'on doit tout rapportera l'intention, l'amour étant la cause déterminante, et devant servir à fixer 1 interprétation à donner à la loi. Gomme preuve, il cite cette sentence du Sauveur : Quand l'œil est clair j le corps est lumineux j et ces belles et véridlques paroles de saint Augustin : Habe caritateni cl fac (^nlcquid tÏs.

Il exprima les mêmes principes tlans une autre

lettre adressée à saint Bernard, pour combattre les reproches que les cisterciens adressaient à son ordre (i). Pour le justifier de s'être écarté de la règle bénédictine, il cita l'exemple d'un grand nombre de conciles et de papes qui, dans des circonstances données, avaient, d'après les besoins de l'époque, modifié et changé les anciennes lois de l'Eglise, Se demandant ensuite si une considération et une sainteté plus grande les auraient autorisés à agir ainsi , il répond : « L'ordre auquel j'appartiens « conipte aussi dans son sein des hommes qui fu- « rent honorés comme saints par l'Eglise; mais, dans « l'espèce, il n'est pas question de sainteté, il s'agit de « considération, et, sous ce dernier rapport, les abbés « de Cluny ont autant de poids aux yeux des mem- « bres de leur ordre, que les papes aux yeux de l'E- « glise, que les évèques aux yeux de leurs diocésains. « Cependant, ni la considéi'ation , ni la sainteté ne « justifient les modifications apportées à la règle de « Saint-Benoît, car la considération et la sainteté de « ceux qui suivent ne doivent point être en contradic- « tion avec la considération et la sainteté de ceux qui « précèdent. Les premiers changements étaient né- « cessaires, ou bien ils auraient été mauvais. Une « échelle était donc nécessaire pour juger ces change- « ments, et pour harmoniser les révélations anciennes

(i) Epp. Pelii (;limi;e, 1, 28.

F.T SON SIF.rT.E. MVRE I. 6l

« et nouvelles faites par Dieu, et les lois de l'Eglisequi, " quoique eonf ormes quanta l'esprit, differaientquanl " à la lettre. Cette éclielle, c'est la charité. Libre dans '< son action, elle agit, suivant les besoins et les cir- « constances , pour le salut des hommes ; elle peut « donc donner des lois et les changer. Les léffisla- « teurs de l'Eglise et les papes ne sont que les secré- « taires de la charité, car la charité, c'est l'esprit « saint. Si ses lois varient, il ne s opère en elle aucun « changement; elle reste toujours égale à elle-mê- « me.. Les cisterciens sont donc les violateurs de « la règle de Saint-Benoît; ils manquent à la charité, « selon l'esprit de cette règle , quand ils persévèrent n dans les choses extérieures qui auraient dû changer « d'après les diverses positions des hommes, et qui « n'ont pu être maintenues qu'à leur préjudice. »(0n aurait dû nommer esprit les décisions des conciles , si ceux-ci eussent été animés de l'esprit d'une Eglise se développant progressivement. Alors ces conciles n'auraient pas été exposés à confondre le mobile et l'immobile, la forme et la révélation divine, et obligés d'ensevelir l'esprit sous la lettre). Faisons encore remarquer, dans ces lettres, quelques accusations, remarquables, pour l'époque, dirigées contre l'ordre de Cluny, afin de voir comment Pierre le Vénérable les combat.

Les moines, disait-on, devraient présenter l'image de la communauté apostolique, ne point avoir de pro-

priétés, vivre du travail de leurs mains; ils devraient ne point avoir de paroisses, ne point recevoir de dîmes, de prémices, comme le font les clunistes, car ces dîmes, ces prémices ne sont données aux religieux que pour servir les Eglises. Pierre répond : « Qui, plus que les moines, est autorisé à recevoir « les offrandes des fidèles? Ceux-ci prient Dieu pour « les pécheurs, tandis que d'autres religieux, aspirant « aux biens temporels , négligent totalement le spiri- « tuel et le salut des âmes. »

Un reproche plus grave encore était adressé aux clunistes, c'était celui d'accepter, sans distinction, des châteaux, des villes, des paysans, des esclaves, des filles, des péages, et de défendre, partons les moyens, ces possessions contre ceux qui les attaquaient. « Les « moines, objecte Pierre, font un meilleur emploi « des biens, traitent avec plus de douceur les paysans, « que ne le feraient les maîtres séculiers. On n'ignore « pas comment ceux-ci exercent leur autorité sur leurs « serfs; non satisfaits du service ordinaire etlégalement « dû, ils revendiquent, sans miséricorde, les biens et « les personnes , les personnes et les biens. Outre la « perception de la taxe légale, ils les pillent trois « ou quatre fois l'an, plus souvent, s'il leur plaît. Ils « les écrasent de corvées, de charges lourdes et insup- « portables, ce qui oblige les gens de la campagne « à quitter leur pays et à se réfugier à l'étranger. « Mais, chose plus affreuse, ils ne craignent pas de

ET SO>î SIÈCLE. LIVRE I. 63

«mettre en vente, pour de I argent, dans l'espoir n d'un vil lucre, ces honnnes que le Christ a rachetés « au prix précieux de son sang ! Les moines, au con- « traire, s'ils ont des possessions, n'exigent que les « services légaux et les choses nécessaires à leur en- « tretien; ils n'oppressent pas leurs colons, ils ne « réclament pas d'eux des dons. S'ils les voient néces- « siteux, ils les entretiennent; ils ne les traitent point '< en esclaves, mais en frères et en sœurs. » Cette réponse peut être vraie en ce qui touche les clunistes, qui, la plupart du temps , furent dirigés par des hommes prudents et pieux; elle n'est pas exacte pour tous les moines. Abéiard s'éleva avec amertume, on le sait, contre la masse des moines qui mettaient tout en œuvre pour étendre leurs possessions, et qui opprimaient plus leurs sujets que ne le faisaient les seigneurs séculiers (i).

«J'éprouve depuis longtemps une vive douleur, « écrivit, une autre fois , Pierre le Vénérable à saint « Bernard (a). Je vois des hommes qui jusqu'à pré- « sent ont souffert de la soif et de la faim , qui sont « nus, qui travaillent de leurs mains, et suivent presque « en tous points les préceptes du grand saint Paul, « faire les choses les plus pénibles, et négliger ce qui n est facile. Vous êtes du nombre de ces hommes,

(i) Scrino de Joanne Raplisia, p. gSa.

(9.) Ep. VII, 14.

« car VOUS observez le commandement difficile de « Jésus-Christ, vous jeimez, vous veillez, vous fatiguez, « vous travaillez, et vous refusez de faire les choses « faciles que vous aimez. » Il l'invite ensuite, dans le cas où les cisterciens ne voudraient pas renoncer aux usages et aux coutumes qui causent la de'sunion, à permettre tout au moins que les clunistes soient reçus dans leurs couvents, afin qu'une fréquentation constante rétablisse entre eux la charité. Il lui annonce, à cette occasion , que depuis quinze ans il a déjà accordé une semblable permission pour tous les couvents de son ordre, à l'exception de celui de Cluny; qu'il est prêt à étendre cette permission à ce dernier monastère, si saint Bernard accède à sa demande.

Voici, du reste, comment il termine la lettre remarquable qui traite de la querelle des cisterciens et des clunistes :

« Ce qui m'a porté à vous écrire, je vous l'ai dé- « claré, plus haut, du fond de ma concience; c'est la « seule charité. Je me suis efforcé de la réchauffer « entre nous, autant que cela a pu dépendre de nous «deux, de ranimer notre attachement accoutumé, « et de le rendre plus grand encore. C'est vous que « la suprême Providence a choisi pour être la pure et « forte colonne sur laquelle repose l'édifice monasti- '< que; c'est vous que Dieu a fait briller de nos jours « comme un astre éclatant, pour servir, par vos pa-

ET SON SlÈCLK. LIVRE I. 65

<T rôles et vos exemples , de biillant flambeau aux « moines et à toute l'Eglise latine. C'est à vous de « donner tout ce que vous pourrez à l'accomplisse- « ment de cette œuvre divine , et de ne pas souffrir « plus longtemps de fatales dissidences entre les plus « renommées conoréo-ations du même ordre et du « même nom. J'ai toujours tâché de maintenir la « bonne harmonie entre mes frères et les vôtres, et, « s'il était possible, de confondre tous les cœurs « dans une charité parfaite. En public , en particu- « lier, dans nos grandes assemblées conventuelles, je « n'ai cessé de travailler à ce but, et à effacer cette « rouille de jalousie et d'animosité qui ronge secrè- « tement nos entrailles. Joignez vos efforts aux « miens, avec toute la grâce que Dieu à mise en « vous pour cultiver le champ commun; et, si nul « de nos contemporains n'y a plus que vous jeté de « bonnes semences , que nul aussi n'ait employé plus « de soin et plus de zèle à y déraciner les plantes fu- « nestes. Par votre éloquence sublime et enflammée « que l'esprit de Dieu inspire, chassez de leurs cœurs, « pour ne pas parler plus sévèrement , cette jalousie «puérile; de leurs langues, ces sourds murmures; « et, en dépit d'eux-mêmes, remplacez ces faiblesses, « au fond de leurs âmes, par une affection frater- « nelle. Que la variété des couleurs et la diversité des « usages ne séparent plus , désormais , votre troupeau « du nôtre, et qu'une charité universelle, émanée de

« l'unité suprême , réforme ce qui est corrompu , « rassemble ce qui est brisé , réunisse ce qui est di- « visé. Ne convient-il pas que ceux qui ont le même «Dieu, la même foi, le même baptême, que la '< même Eglise renferme et qu'attend la même vie « éternelle et bienheureuse, n'aient aussi, suivant « l'Ecriture, qu'un seul cœur et qu'une seule « âme (i) ? »

(i) Quelle grâce! quelle simplicité! quels senlitr.cnls ! Et ce sont de semblables hommes que l'école rationalisie ou les novateurs (doctores novi ) traitaient déjà, au onzième siècle, de docteurs surannés (a) ! Je regrette presque de ne pas mettre en entier sous les yeux du lecteur, cette lettre, empreinle, tout à la fois, d'une charité si pure , d'une raillerie si fine, et surtout d'une raisons! calme, en présence des attaques souvent amères et passionnées de l'abbé deClairvaux, dans la lulle cistercienne.

Uu reste , l'illustre évêque d'Auvergne et saint Bernard étaient faits pour se comprendre. Si la réception à Cluny, de Robert, ce jeune cousin de saint Bernard, cet enfant de ses plus vives affections, qu'il réclama, dans une lettre touchante, au ciel et à la lene, fut une première pomme de discorde entre ces deux, chefs d'ordre ; si elle poussa celui-ci à reprocher aux cluiiistes de dérober des moines à tous les couvents (/^); si les austérités d'une institution récente portèrent les cisterciens, d'ailleurs jaloux des richesses de Cluny, à s'élever contre les moines noirs; si enfin l'affranchissement de certaines redevances que les cisterciens devaient à Cluny excita la verve de Pierre, la correspondance de ces deux grandes célébrités du douzième siècle témoigne suffisamment de l'amitié et du respect qu'ils nourrissaient l'un pour l'autre. (Th. Vial.)

(a) Voyez Diit)ou!ay , Histoire de l'Uiiiiersite de Paris, f (i) Cullinle It, élu pape à Cluny, dota ce iiionastèie de nombreux privilèges, et de celui, notamineiit. de recevoir les moines des autres ordres. Les clunistes usaient donc d'un droit.

ET SON SïÈCLE. MVRF. II. 6j

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