LIVRE II
De 1 r3o à c 145.
L élection d'un pape donnait souvent lieu à Rome aux plus grands désordres, car cette ville, où régnaient la misère et la dissolution , renfermait dans son sein une population turbulente et divisée d'intérêts; elle servait depuis longtemps de théâtre à l'esprit de parti, à l'ambition et à l'intrigue. Lors de l'élection d'Honorius II, le dernier pape élu, un schisme aurait éclaté, si le cardinal Buccapeçu, déjà élevé à la dignité papale, n eût fait preuve d'une abnégation très-rare à Rome, et n'eiit, en abdiquant, rétabli la tranquillité. Le cardinal-évêque, Lambert d'Ostie, qui occupa le siège de saint Pierre, sous le nom d'Honorius II, n'avait donc pas été canoniquement élu; il avait dû son élévation à la famille puissante des rrangipani,dont les cabales violentes exerçaient, depuis longues années, une grande influence sur les élections (i). Dans cet état des choses, la mort d'Honorius devait
(i) Léon Fiaiigipani, désirant élever Lambert d'Oslie a In papaulo, rhercha stirloiil à empêcher une réunion de cardinaux. Il Iravailla à
amener de nouvelles luttes entre les partis. Il est vrai que les cardinaux s'étaient entendus à l'avance pour empêcher les troubles, et qu'ils étaient convenus de ne point violer les règles tracées par l'Eglise en matière d'élection. Ils devaient seréunirdansl'éfflise de Saint-Marc, pour que cette élection fût unanime (i); mais, la lutte commencée, cette convention solennelle ne put être exécutée.
Le parti des cardinaux voulait mettre sur le trône pontifical le fils d'un riche usurier juif, qui , ayant embrassé la religion catholique, avait pris le nom de Léon, parce qu'il avait pris fait et cause pour
ce qu'une réunion générale n'eûl lieu que trois jours après la mort du pape, et, usant de ruse, il recommanda aux chapelains de simples cardinaux de mettre sous la cape, à l'insu de leur maitre, le pluvial, costume daus lequel ils étaient proclamés pape. Il procédait ainsi pour faire concevoir des espérances à chacun et diviser l'élection. (Vit. Honor. papse, ex ms. Pandulphi Pisani ap. Muratori Script, rer. italic. , t. III, p. 421.)
(i) Il semblerait résulier de cet exposé , que la réunion dans l'église de Saint-Marc fut arrêtée pour le cas particulier; il n'en est pas ainsi. « Honorius, peu avant sa mort, s'était retiré dans le monastère " de Saint- André, » dit M. de Villefore , d'après Baron, dans sa Vie de saint Bernard. " Depuis longtemps , par une espèce de loi établie « et une coutume reçue , on ne faisait l'élection des souverains pon- « tifes que dans l'église de Saint-Marc; mais les cardinaux qui suivi- « rent Honorius dans sa retraite, et qui composaient la plus uom- « breuse et la plus saine partie du sacré collège , crurent devoir se « précautionner contre les inconvénients de l'élection précédente. De « crainte donc que le peuple romain ne troublât celle qu'ils avaient à « faire, ils ne voulurent s'assembler à Saint-Marc, et publier la mort " du pape, qu'après en avoir fait un autre. >• (Th. Vial.)
Lëon IX, qui lavait baptisé. Celui-ci qui était cardinal, et qui était connu sous le nom de Pierre de Léon, aspirait depuis longtemps à la dignité pontificale, car son père avait rendu des services à l'Eglise romaine. Il était actif, sa famille puissante , ses connaissances littéraires étendues, et il jouissait déjà d'une grande considération. Son parti devait donc d'autant plus compter sur son élévation, que, par ses richesses et l'influence de sa nombreuse famille, il s'était fait des amis puissants parmi les grands et parmi le peuple(i j.
(i) Je prends, dans cette circonstance, les renseignements fournis par l'abbéSiiger, in Vita Ludovic/ Grossi, np. du Chesnc, Script, franc, p. 317, et la Clironic. Mauriniac, ibid., p. 376. Le premier dit: « Ecclesiœ romanœ majores ac sapientiores ad removendum ecclesia? Iii- DUilltim consensisse apiid S. INIarcum et nonnisi Roniano more célébrera fieri electionem. - Puis, en parlant des amis d'Innocent : « Qui assiduitate et familiaritale propiores aposlolico fneranl. »
La Chronique est encore plus explicile : « Cardinales qui cum canceUario ibi aderant et Honorio infirmanti assederant — timoré tumul- (uantium Romanoruni illuc convenire non audentes, ut Petruni quendam , qui seculariter ad papatum vidcbatur aspiiare, spe sua frustrarent — anlequam publicaretur doniini papa' decessus, etc. ■> Il résulte de ce que dit Arniilpli Sagiens, de Scitiomate ap. Muralori , I. III, p. 428, c|n'on du! accélérer l'élection d'Innocent pour exclure Pierre de Léon. Consultez aussi la lettre du cardinal Pierre de Porto, personnage placé à la tête du parti d'Anaclet : « Neglecto ordine, contemple canone , spreto etiam ipso a vobis condito anatbemate, me inconsulto priore veslro cum esseiis novilii et paucissime , etc. » Ap. Baron, ^««rt/. ad a. ii3o, n°"VIlI. — Les medleurs renseignements sur Pierre de Léon et sa famille se trouvent in Chron. Mauriniac, 1, c. 11 avait étudié à l'université de Paris; lors de son retour à Rome, il avait été reçu moine deCluny.CallixtelU'avaitclevéau cardinalat, et l'avait envoyé en France coiimie légal. Il était sans doute en grande considé-
Toutefois, les Frangipani et les cardinaux qui avaient le plus approché le pape défunt, et à la tête desquels se trouvait le cardinal-chancelier Hainieric, auquel les affaires les plus importantes de l'Église et du royaume avaient été confiées, détestaient Pierre de Léon ; ils lui opposaient le cardinal Grégoire, homme distingué dans les lettres et que recommandaient des mœurs irréprochables.
D'après la convention arrêtée, le parti d'Innocent se serait vu débordé par ses nombreux et puissants adversaires dans une élection régulière. Pour mieux tromper ceux-ci , il fut donc convenu d'accueillir la proposition faite, sauf à en prévenir les effets. Immédiatement après la mort d'Honorius, tenue à dessein secrète , les adhérents des Frangipani et du cardinal
ration, car le célèbre abbé Pierre de Vendômelui dédia un écrit sur les investitures. On ne saurait accueillir sans défiance le portrait que fait de lui son ennemi passionné, Arnulph Sagiens. Les partisans d'Iunocenl rapportent que Pierre de Léon pilla l'église, qu'il fit fondre les vases précieux, et en employa la valeur à corrompre ou à faire des cadeaux; saint Bernard parle de cette particularité dans sa lettre aux Romains, comme d'un fait généralement connu. Toutefois, Pierre de Porto dit positivement dans la lettre citée : <■ Depraedationem illam et crudeli- << lalein,quam praetenditis non videmus.» L'accusation n'a pas été répétée sans quelque fondement, car Pierre de Léon mil en usage des movens illicites pour arriver à la dignité pontificale , et l'élection d'Innocent, il faut eu convenir, quoique non canonique dans la forme, était plus convenable et plus légitime que la sienne. Les adversaires de Pierre de Léon ne pouvant rien articuler contre sa personne , furent obligés d'atlaqucr les chefs de son parti.
s'étaient réunis, pendant la nuit, clans un lieu écaité, et avaient nonnné pape Grégoire, qui prit le nom d'Innocent II (i); ils prétendirent ensuite que, de son vivant, Honorius leur avait recommandé ce choix. L'autre parti ayant appris cette élection, faite à son insu et contrairement aux conventions, 1 avait déclarée radicalement nulle, et s'était réuni dans l'église de Saint-Marc pour élire Pierre de Léon, connu sous le nom d Anaclet II.
D'après les usages de l'époque, les deux papes, qui avaient mis tout en œuvre pour se placer à la tète de la chrétienté, devaient paraître n'accepter que par contrainte un poids aussi grand que Tétait celui de diriger l'Eglise. Innocent résista donc en fondant en larmes ; il rejeta deux fois l'hahit pontifical dont on voulait le couvrir malgré lui , et représenta à l'assemblée qu'il était indigne d'occuper le saint-siége. Menacé d'excommunication , il n'accepta la dignité pontificale , que parce qu'on lui fit remarquer que son élection pouvait seule sauver l'Eglise de la servitude et du bouleversement dont elle était menacée, si Pieri'e de Léon triomphait. Anaclet se plaignit aussi, dans des lettres qu'il adressa aux princes et au clergé, d'avoir été contraint, pour obéir à la volonté de Dieu, d'accepter un fardeau au-dessus de ses forces. « Nous avons jugé à propos,
(i) (leUe élection s«î fit, d'uprès Siif^or, dans le nionustcre de Saint- André , où s'était retiré Honorius. (Th. \'.)
« écrivit-il à Lothaire, de saluer par nos lettres votre « illustre sagesse, et de renouveler, par de vrais « témoignages d'affection , notre union mutuelle. « Plus nous souhaitons de resserrer avec vous les « nœuds d'une tendre amitié , plus nous avons soin « de vous informer, par ce bref, de l'état de l'Eglise « romaine et de tout ce qui s'est passé. Après la «mort du pape Honorius, de sainte mémoire, nos «frères, les cardinaux-prêtres et diacres avec tout « le clergé de Rome, et du consentement des prin- « cipaux habitants de la ville, m'ont élu d'après les « vœux et aux acclamations du peuple , et suivant «les termes des saints canons. Leur inclination ft n'a consulté ni ma résistance ni mon indignité « pour une telle place. Après cette élection , notre « cher frère, Pierre, évêque de Porto, m'a consacré « solennellement souverain pontife, devant l'autel « de Saint-Pierre, en la présence des évêques de « divers pays qui s'y trouvèrent et de tout le peuple « romain. Cependant quelques-uns de nos frères , « mais en petit nombre, peu instruits des usages qui « se doivent observer pour le lieu et pour le temps , « et séduits par les caresses artificieuses de quelques « perfides , ont tâché d'élever un autre autel, d'intro- << duire l'anathème de Jéricho dans le sanctuaire du « Seigneur, et de forger dans les ténèbres l'idole de « Phégor avec les pierreries des femmes insensées. «Mais le Dieu tout-puissant, qui dissipa le conseil
ET SON SIÈCLE. LIVRE II. 'j'^
« cl'Architophel, a détruit leurs mauvais desseins « d'une façon miraculeuse; s'enfuyant une nuit de la « maison de l.éon de Frangipnni, sur le crédit du- « quel ils paraissaient le plus s'appuyer, ils ont passé « le Tibre et sont allés s'enfermer dans je ne sais quel 1 endroit, où ils ont tout le loisir de sentir et de ' pleurer la honte de leur présomption,
« Tout le clergé de Rome nous est uni par un
< attachement inviolable. Le préfet de la ville , la ■'■ noblesse et le peuple nous ont juré la fidélité ac-
< coutumée; d'ailleurs nous exeiçons librement, au « dedans et au dehors de la ville, toutes les fonc- « lions de notre ministère. Avec la grâce du Seigneur, «nous avons fait des cardinaux et sacré des évê- « ques. Aussi nous prions votre excellence de sou- « tenir les intérêts de l'Église romaine avec votre vi- « gilance ordinaire, et de nous donner des preuves « éclatantes de votre attachement. Si vous en usez « de la sorte, nous et l'Eglise romaine nous contin nuerons de vous être obligés.
« Au reste, vous ne devez pas vous laisser ébranler «par les impostures affreuses d'un Haimeric, autre- « fois chancelier, mais qui n'est qu'un voleur fameux, « qu'un esclave de la simonie ; ni par celles de Jean de « Chrême, homme diffamé, incirconcis et vrai Nico- " laite. Que les vains discours et les mensonges em- « poisonnés de ceux qui, semblables à Gain, fuient « la présence de Dieu , ne fassent pas de brèche au
j4 SAINT BERNARD. LIVRE II.
< mur de votre foi ; ils sont maudits sur la terre , et '< portent sur leur front impudent le signe de leur « parricide (i). »
A Rome, d'affreux soulèvements furent la conséquence du schisme. Innocent chercha dans le château fortifié des Frangipani , un refuge contre ses nombreux et puissants adversaires. Mais bientôt, ne s'y croyant même plus en sûreté, et espérant triompher plus facilement, en abandonnant ses adversaires à leur propre mouvement, il songea à se retirer en France où résidaient les évêques les plus considérés et les plus liés avec les chefs de son parti , et où des papes, chassés de leur siège, avaient déjà souvent trouvé un refuge. Y ayant envoyé des nonces pour faire connaître son élection et ses résultats, il implora la protection de Louis VI, et se mit en route , accompagné de tous les cardinaux de son parti (2). Le roi de France laissa aux évoques de son royaume , qui se réunirent , à cet effet , à Etampes (ii3o), à décider laquelle des deux élections devait être considérée comme étant légitime. L'abbé
(i) Nous avons cru devoir intercaler ici cette lettre ; c'est une pièce au procès, qui dit mieux que de longs commentaires la position respective des partis. On trouve, dans Baron, plusieurs lettres d'Anaclet; elles prouvent que le talent n'a manqué à aucune époque, et que les hommes de parti ont toujours su se présenter sous un jour admirable à ceux dont ils ont eu à capter les suffrages. (Th.Tial.)
(2) La chronique du monastère de Mauriniac , où Innocent s'arrêta quelques jours lors de son vovage de Chartres à Liège, fournit les renseignements les plus certains sur ce voyage.
tle Clairvaux, dont l'opinion était prépondérante, lut invité, par le roi et par les évêques, à se rendre à cette réunion. L'élection d'Innocent, quoique contraire sous quelques points aux canons, ne devait inspirer aucun scrupule. A cette époque, en effet, les élections n'étaient pas toujours canoniques, et, au cas particulier, il s'agissait plutôt d'examiner le mérite des personnes que la validité de l'élection (i). Saint Bernard inclinait pour Innocent, qui avait des mœurs plus recommandables qu'Anaclet; puis il détestait l'orgueil plein d'artifice de ce dernier. Il parla donc avec son éloquence ordinaire en faveur d'Innocent, que l'assemblée, déjà favorablement disposée,reconnut unanimement pour pape légitime. Bien qu' Anaclet, qui avait été moine de Cluny, se fût particulièiement adressé aux clunistes comme à des frères , Pierre le Vénérable donna sa voix à Innocent. Lors de l'arrivée de celui-ci, il envoya au-devant de lui une escorte d'honneur, composée de soixante chevaux; elle était chargée de conduire le pontife ainsi que sa suite à Cluny, où il s'arrêta onze jours (2). Cette réception le mit en grande con-
(i) vSugerdit , au sujet du concile réuni à Étampes, que le roi avait fait porter l'information, magis de persona qiiam declcctione (a). (I''il enim s.a-pe ut Romanorum tuniulluantium quil)uscuiique molesliis ecclesiœ electio minus ordinarie fieri valeal.)
(2) Orderic Vilal, Ilisl. eccles., ap. du Clicsnc, Script, uoimaii.
(a) OpentlanI, dans s.i CXXV" lelli-e, adirssi'c aux cvèqucs cl'A<|iiilaiiip, pmii sniilniir l'éieclion d'Innocent, saint ncrnai'd raisonne plus endroit qu'en cijuilc. (Tb. V )
yÔ SAINT BERNARD. LIVRE II.
sidération près des Eglises d'Occident. Le roi de France envoya à Cluny une députation , à la tête de laquelle se trouvait l'abbé Suger, afin de complimenter Innocent, et lui-même, accompagné de sa famille , il vint à sa rencontre jusqu'au couvent de Saint-Benoît-sur-Loire. Suivant les usages du temps, il se prosterna à ses pieds et lui promit obéissance.
Sur ces entrefaites, saint Bernard s'était rendu en Normandie, pour engager Henri, roi d'Angleterre, à reconnaître Innocent. Les évêques de ce pays ayant inspiré à leur maître des scrupules sur la légitimité de son élection, il n'était pas favorablement disposé à son égard. Le saint abbé, éprouvant des difficultés à lever ces mêmes scrupules , dit au roi : « Vous craignez de charger votre conscience « d'un péché en obéissant à Innocent ; ne vous préoc- « cupez que des autres péchés dont vous aurez à « vous justifier devant Dieu : pour moi , je prends la « responsabilité de celui-ci. » Ces paroles tranquilli-
Pierre le Vénérable dit lui-mêaie, au sujet de ce pape, I, ii, cp. ii : " Iiiter studia parlium, iiiter divisiones cordium , exerto seniper gladio quantum personae vel officii niei qualilas patiebatur , semper persliti, nec illum unquam a sanguine etiam carissimoruni, cum necesse fuit, prohibai. Quoscunque mihi et Cluniacensi ecclesiœ qualibet amicitia junclos reges et principes, nobiles cl igiiobiles cognovi, lios uiajestatis vestra; pedibus subdeie per uie ipsum sive per alios loquendo, scribeudo , mandando, terrendo , mulcendo pro posse non disluli. — Sit ubicunque , lui éciil-il, I , i , cp. i, habitatio vcstra, manebit ubique sobiscuni obedienlia et devotio noslra , quoniam et secundum poelaui : Yejus habitante Cainillo illic Ronia fuit.
sèrent le roi. Nous empruntons cette narration à un biographe qui exalte saint Bernard. Il est probable que les intérêts politiques et les représentations des amis de Pierre de Léon avaient plus énergiquenient agi sur l'esprit du roi que ses scrupules religieux. L'évêque Gérard d'Angoulème, partisan d'Anaclet, prétendait, et ses raisons n'étaient pas sans fondement, que celui-ci et son parti avaient, par leurs fortunes particulières et les revenus de la papauté, de quoi s'entretenir. Il soutenait que si le roi embrassait la cause d'Innocent, celui-ci tond)eraità sa charge et à celle du royaume; qu'il serait honteux que le parti adverse triomphât. 11 lui répétait que rien n'était plus insupportable que d'être condamné à écouter un pauvre Romain(i). Nous ignorons les raisons mises en avant par saint Bernard ; toujours est-il qu'il fit changer de sentiment au roi et le fraena à la cause d'Innocent. Il conduisit Henri à Chartres, auprès du pape, où ce prince assura le saint-père de son respect.
Lothaire, duc de Saxe, et Conrad, de la maison de Suabe, que les papes détestaient, se disputaient alors la couronne impériale. Le pape défunt avait reconnu le premier pour Empereur et excommunié Conrad. Innocent et Anaclet , qui se considéraient tous deux comme étant papes légitimes , avaient cru
(i) Ariuilph Sagiens. — Orderic Vital rapporte, .i l'année i ilo, j|iio le pape traversa la Frauce avec sa suite, et ([u'il lut nue grande charge pour le clergé français.
yH SAINT BERNARD. MVRE II.
devoir maintenir la décision de leur prédécesseur; ils avaient proclamé Lothaire Empereur, et , comme défenseur de l'Eglise, ils avaient sollicité sa protection. La lettre que les seigneurs romains adressèrent à Lothaire est remarquable; on y trouve le germe des troubles qui suivirent; elle respire l'orgueil de cette ville qui se croyait toujours destinée à dominer le monde. « Si vous voulez être notre prince " et celui de notre clergé, lui mandent-ils, si vous « désirez la gloire de l'empire romain , conformez- « vous aux lois romaines et ne blessez pas nos bour- '< geois et le sénat romain. Jusqu'à présent nous ne « vous avions pas chéri de cœur (Conrad avait trouvé « protection en Italie), nous n'avions pas pris part à « l'élévation de votre gloire et de votre souveraineté. « Cependant , ayant appris l'affection que le pape « porte à votre personne, nous avons embrassé votre '< cause et nous désirons à l'avenir glorifier votre ma- « jesté,en lui rendant les honneurs qui lui sont dus(i).» Mais les évêques les plus considérables de l'Allemagne s'étant déjà déclarés pour Innocent , l'Empereur n'eut point égard aux lettres d'Anaclet, et des Romains. Il envoya une députation à celui-ci, le reconnut pour pape légitime, et le pria de venir, lui-même, en Allemagne. Sur cette invitation, Innocent se mit en route accompagné de saint Ber-
(a) CeUe lettre se trouve dans Baron, Annal., ad a. n3o, n. aS.
ET SON S1KCI,E. LIVRE II. nç)
iiard qui, par son éloquence et son activité, lui était d'un grand secours. Lothaire et le pape se rencontrèrent à Liège (ii3i). L'Empereur, escorté d'un grand nombre de seigneurs ecclésiastiques et séculiers , alla à la rencontre d'Innocent, jusque sur la route où se trouvait la cathédrale. L'ayant aperçu , il descendit de cheval et traversa le cortège pour se rendre auprès du vicaire de Jésus-Christ, qu'il conduisit à l'église tenant d'une main la hi'ide de son cheval , de l'autre le bâton pastoral. Après cet honmiage, d'usage alors, le pape lui demanda sa protection, qu'il se montra très-disposé à lui accorder : mais, à cette occasion , il lui rappela que l'Empire avait déjà fait des sacrifices considérables pour l'P^glise j et il insista fortement pour que la question incertaine des investitures (i), qui avait déjà soulevé tant de contestations entre 1 Empire et l'Eglise, eût une solution.
(t) Elles fuieni intiodiiilesdans l'Église, en 1 102, par saint Henri, dit le Loileux, em|UTeiir d'Allemagne. A la mort d'un évèque, on en informait l'Empereur, i\u\ eonfnniait l'ileelion de son sneeesseur en lui donnant l'anneau el le hàtou jiastoral. Là se trouve l'histoire de la longue lutte de Grégoire VII, domptant, en la personne de Henri IV, l'orgueil impérial. M. Voigt, dans son histoire animée de ee pontife, traduite par M. l'abbé Jager, nous a montré la soince des maux que cette immixtion du pouvoir temporel dans les affaires spirituelles répandit, pendant une longue période, sur l'Knipire et svn" l'Fglise. Innocent Ilavait besoin de la protection de Lothaire dans la position eiitiqueoùil se trouvait placé, il fut néanmoins inflexible sur ce chapitre. Consultez la chronique d'Olhon de l'reisiugen, 1 , vu , ehap. WIll , et Baron , années ii32, 1 1 33 el ii3.'|.(Th. Vial.)
8o SAINT BERNARD. LIVRE II.
Les prélats romains furent saisis de stupeur à cette demande de Lothaire, car ils redoutaient déjà des dangers plus grands que ceux dont ils avaient été menacés à Rome. Saint Bernard, faisant allusion à cette demande de l'Empereur, écrivit dans la suite au pape Innocent (i I 33) : « Ah! à Liège un souverain irascible et colère faisait briller, sur votre tête, un glaive cruel et menaçant: en fntes-vous épouvanté; vous laissàtes-vous abattre par les menaces, et cédâtes-vous aux importunités (i).''» L'abbé de Clairvaux fit sentir à l'Empereur l'injustice de ses prétentions, et il le détermina enfin à s'en départir. Puis les deux souverains se séparèrent, en se donnant des preuves d'une amitié mutuelle , et Lothaire promit au pape de le conduire à Rome, l'année suivante, accompagné d'une escorte armée.
Si Innocent avait été salué pape par les évêques et les abbés les plus influents, le parti d'Anaclet comptait, cependant, dans certaines contrées des évêques puissants. De pénibles bouleversements surgirent donc dans plusieurs églises et dans plusieurs couvents. Rome offrait le spectacle de deux papes; ailleurs, c'étaient deux évêques ou deux abbés , tuant pour le compte d'Anaclet ou pour celui d'Linocent, et sepoursuivant d'une haine peu chrétienne. Dans cette lutte, l'abbé Reinbaud de Liège se distingua néanmoins par
(i) Ep. CL.
ET SON SIECLE. — LIVRE II. 8l
Une circulaire (rotulus) avait annoncé aux abbés et aux religieux la mort de l'abbé Hervais, et les avait invités, suivant les usages de l'époque, à prier pour son àine. Les partisans d'Anacletet d'Innocent profitèrent de cette circonstance pour s'adresser des invectives, et pour déclarer qu'ils ne pouvaient prier en commun. Reinbaud témoigna son mécontentement à ceux qui avaient rédigé la circulaire, et il s'éleva contre ceux qui, par leur précipitation, avaient occasionné le schisme, en n'appréciant pas avec calme, les raisons qui militaient en faveur de l'un ou de l'autre cantiidat(i). Le schisme avait surtout répandu des germes de perturbation en Aquitaine, où l'évêque Gérard d'Angoulême, ancien légat du pape, mécontent d'Innocent qui lui avait refusé la dignité de légat, défendait avec zèle la cause d'Anaclet. Dans de telles conjonctures, l'abbé de Clairvaux crut devoir exhorter (il 32) les évêques de Limoges, de Poitiers, de Périgueux et de Saintes, à être inébranlables dans l'adversité; et, faisant allusion à Gérard, il leur écrivit : » Le « nouveau Diotrèphes qui aime à tenir le premier « rang parmi vous, ne vous reconnaît pas et ne veut
(i) Orderic Viial dit, à l'aniice ii3o : « In liiijus modi schismaie analliema formidandiim est, qtiod difficiilter |ira>caveri polest, dum iiniis aliuni siinimopere oppugnat coiilrariuiuquf sibi cuin f'aiiloiibus feralilcr analhcinati/.at, sic nimirum quistpie ad id cpiod agerc apj)elit, sed impossibilitate pia?peditus ad effeclutn pt-rdiiccri' ne<piit, sii« salleiu imprccatioiie Deum contra œniulum suum expetit. »
Sa SAINT BERNARD. LIVRE II.
« pas reconnaître celui qu'au nom du Seigneur toute « l'Église reconnaît et respecte. Je n'en suis pas sur- « pris, car, dans un âge avancé, son ardente ambi- « tion le pousse encore à courir après un titre « fastueux. Si je l'accuse donc d'être insatiable dhon- « neurs, je ne le fais que d'après des preuves irrécu- « sables ; je ne le juge que d'après ses propres paroles, a Je n'ignore pas que, dernièrement, il a écrit au « chancelier de Rome pour lui demander , avec plus « de bassesse qu'il n'affecte d'humilité, qu'on l'hono- « rât du titre de légat, et qu'on lui confiât les fonc- « tions de cette charge importante [i). »
Dans le principe, ce même évêque Gérard avait voulu maintenir la neutralité des princes et des évêques. Il avait publié une circulaire dans laquelle , blâmant la précipitation de ceux qui s'étaient déclarés pour Innocent , il présentait de telle sorte les deux élections , que celle d'Anaclet apparaissait sous le jour le plus favoi'able. Il était aussi parvenu à gagner à la cause de ce dernier, le comte Guillaume de Poitou , qui nourrissait une haine profonde contre plusieurs évêques, appartenant au parti d'Innocent, dont il convoitait les charges. Saint Bernard avait cherché à atténuer l'effet des exhortations de Gérard, et, dans ce but, il avait écrit aux évêques
(i) Ep. CXXVI. — Du reste , longtemps avant ce schisme, Pierre de Vendôme, I, i, ep. ar , se plaignait de la corruption, de l'orgueil et de l'ambition de ce même Gérard.
d Aquitaine et aux seigneurs voisins de cette province. Le parti d'Anaclet avait offert de soumettre la solution des difficultés soulevées par la double élection à un concile général. Innocent, se considérant comme étant le pape légitime, avait refusé cette offre j « car, disait-il, cette question, déjà résolue par l'Église, ne comporte pas d'autre examen. » Il avait raison (i).
(i) Ce refus peut avoir donué occasion à Orderic Vital (a) , peu au courant des affaires qui se traitaient en Normandie et en Italie, de rapporter, à l'année it33, que Lothaire avait lui-même invité Pierre à renoncer au titre de pape, sinon à soumettre son élection à la décision du concile, ce à quoi ce dernier aurait consenti; qu'Innocent aurait refusé, parce qu'il avait été précédemment eu pleine possession de ce qui constituait la dignité pontificale ; que ce refus ayant mécontenté l'Empereur , il se serait déterminé à laisser Pierre de Léon à la tête du saintsiége, et à sortir de Rome. Des renseignements postérieurs et dignes de foi contredisent ce récit, et établissent que si l'Empereur se retira apiès sa première entrée à Rome, on doit l'attribuer à la faiblesse des moyens dont il disposait et à la situation politique de l'Allemagne. La meilleure réfutation se trouve d'ailleurs dans une lettre de rEnipereur,qui expose lui-même ainsi la marche desaffaires : «Quand je me suisd'abord rendu à Rome, Pierre de Léon a envoyé au-devant de moi un grand nombre d'ambassadeurs qui se sont plaints qu'on le traitât hostilement quand il était disposé à soumettre la dilTicullé à un examen. Le parti d'Innocent a objecté qu'il n'y avait plus lieu d'examiner une décision rendue par l'Église réunie. Toutefois , Innocent , sur les déclarations itératives de Pierre de Léon , s'est départi de ses prétentions , et a déclaré qu'il était disposé à nous abandonner ses possessions ; ayant alors reconnu que Pierre usait de ruse et voulait temporiser , nous l'avons considéré , ainsi que le prince , comme étant un ennemi. •• Mansi, Act. concil., p. /j8.'{.
(n) 1,'iin des historiens les pins distingués de celle «■poqiie, et innine de l'nidre de Cluny. (Tli. V.)
Les deux papes et leurs adhérents étant résolus à soutenir chacun leurs prétentions, un concile n'aurait fait qu'aigrir les esprits, traîner la décision en longueur et occasionner de plus graves scandales que ceux déjà produits. On aurait vu se renouveler, dans ce cas, les scènes qui eurent lieu lors du schisme qui se manifesta à la fin du XIV^ siècle et au commencement du XV^. La réponse de l'abbé de Clairvaux à la proposition d'un concile général, prouve que son coup d'œil était sûr; qu'il avait bien apprécié les événements. « Ils « demandent, écrivit-il, un jugement qu'ils auraient « dû réclamer dès le principe; espèrent-ils, si vous « refusez cette proposition intempestive, vous faire « passer pour des hommes justes (i).*^ Ou bien agis- « sent-ils ainsi pour que si vous la refusez, ils aient « le temps d'ourdir de nouvelles trames.»^ Or, déses- « péreriez-vous de la justice et de la bonté de la « cause que vous soutenez.'' Craindriez-vous que, « quelle que fût l'issue de cette affaire, le mal ne de- « vînt plus grand et plus funeste .^^ Sans avoir égard « à ce qui a été fait, disent-ils , nous demandons à « être entendus; nous sommes prêts à nous présena ter devant le tribunal qu'on désignera. Mais dans « cette proposition, il n'y a que ruse, malice et ar- « tifîce. — Admettons que Dieu révoque la sentence
(i) Ut... justi vos ^'ideami/ii , est-il dit dans le texte. C'est sans doute par ironie que saint Bernard s'exprime ainsi. (Th. Vial.)
>» qu'il a prononcée, qu'il réunisse les chrétiens de « tous les pays du monde, et que, par impossible, « il permette qu'on juge encore ce qui a déjà été jugé; « quels seront ici les ju^esqui pourront être choisis? « Or, je vous le demande , ce nombre infini de per- « sonnes réunies avec tant de peines , au lieu de « donner la paix au christianisme, ne lui suscitera- « t-il pas plu tôt de nouveaux troubles ? Puis , entre « quelles mains Pierre de Léon consentirait-il à re- « mettre la ville de Rome qu'il a si longtemps désirée « avec passion, qu'il n'a pu posséder qu'après tant « de dépenses et de travaux , dans laquelle il règne « avec tant de faste et d'orgueil , et qu'il redoute si « fort de perdre .f* Car, reconnaissez-le, ce serait inu- « tilement que l'univers s assemblerait et le jugerait, « s'il demeurait maître de Piome. Voudriez-vous que « son concurrent, qu'il a chassé de la ville, essayât « d'y rentrer par la force des armes? Trouvez-vous « une loi ou un canon qui lui en fassent une obliga- « tion? »
Innocent , après avoir quitté Liège et après avoir parcouru une grande partie de la France, vint(i i3i) présider à Reims un concileoù le haut et le bas clergé, ainsi que la noblesse, se rendirent en foule. A cette époque , Louis VI était plongé dans le deuil , car il avait perdu son fils Philippe, des suites d une chute de cheval. Innocent pria le roi d'assister au concile, et il y sacra et couronna Louis le Jeune, son
second fils ; cette cérémonie ajouta à la solennité de cette réunion. Saint Bernard ne quittapoint le pape, il assista aux délibérations des cardinaux, et il reçut les réclamations des opprimés qui venaient implorer la protection d'Innocent. Le concile de Reims s'était en partie assemblé pour achever l'organisation de l'Eglise et pour aviser au moyen de faire cesser des abus maintenus malgré des ordonnances synodales. Le pape chargea donc le saint abbé d'exposer à l'assemblée les imperfections dont gémissait l'Eglise, et d'expliquer la vraie destination de l'état ecclésiastique (i).
Il est vraiment beau de voir les papes, quoique chassés de leur royaume et luttant pour le reconquérir, veiller à l'état moral et religieux des nations. Dans tous les conciles tenus par Innocent pendant son voyage, ce pontife rendit des ordonnances contre les abus qui pesaient sur l'Eglise et sur la société. Il en rendit particulièrement contre les c/erici conclue -
(i) Mabillon fait remarquer, avec raison, que le sermon qui nous ;i élé conserve n'est pas de l'abbé de C.laiivaux. Ce qui le prouve, c'est qui' cehii qui l'a publié a fait connaître par uue lettre insérée comme préface dans Paez. Codex, diplovi., qu'il n'avait pu retenir tout ce que saint Bernard avait dit en sa présence il y avait quinze ans; qu'il ne se souvenait que des conclusions, et qu'il avait dû se servir des passages tirés des autres écrits de ce saint pour composer ce sermon. Mansi, A. c, t. XXI, p. 467. Si ce n'est pas par suite d'une erreur typograpliiipie que Mansi, 1. c, nomme Eugène au lieu d'Innocent, si celui-ci est réellement cité par Paez, ce que je ne puis vérifier, le sermon dont il est question a dû être prononcé à Reims, sous le pontificat d'Eu£;ène III.
ET SON SIÈCLE. — LIVRE II. Sy
ticii , la simonie, contre les moyens mis en usage par des personnes incapables pour se mettie en possession des dignités ecclésiastiques, contre le luxe des ecclésiastiques , et contre les tournois (celui qui y perdait la vie devait être privé de la sépultui e de l'Eglise). Les incendiaires furent aussi l'objet de son attention. Il prit des dispositions poiu' la sûreté des com- "merçants, des paysans, des voyageurs, des étrangers, pour la consécration de la trêve de Dieu (i), opposée sisalutairement àcette époque au droit du plus fort. Ces voyages, que les papes se virent souvent dans la nécessité de faire à la suite des troubles qui agitaient Rome, furent salutaires aux nations. Ils connurent ainsi l'état dans lequel se trouvaient et l'Eglise et les peuples , et par leur présence ils donnaient plus de poids aux ordonnances qu'ils rendaient. En effet, les assemblées synodales étaient visitées par des évêques distingués et par des ecclésiastiques de divers pays , qui promulguaient ces ordonnances à leur retour (2). Dans le discours qu'il prononça devant le concile, Bernard se laissa aller à un pieux zèle , et s'éleva contre la corruption du clergé. Bien des dignitaires pré-
(i) Treiiga Dei.
(1) OrdtTÏc Vital dit du concile de Latran , tenu en 1 139 : « Apostolica décréta passim jier régna diviil;^ala siint, sed nihil , ul manifeste patel oj)pressis et upern desideraiitihiis profuerunt , (pioiiiain a principibus et nptiniatibus regnorum et subjectis plel)il)us parvipensa sunl. »
sents durent être saisis de honte et blessés en consultant leur conscience. Le concile s'étant séparé, Innocent s'achemina vers l'Italie où il devait retrouver Lothaire, qui lui avait promis de le conduire à Rome, avec une armée, afin de recevoir de lui, en cette ville, la couronne impériale. Lothaire se rendit effectivement en Italie (n 33); mais il n'était accompagné que de peu de troupes, car sa position était critique en Allemagne, où Conrad conservait un parti puissant (i). Ayant accompagné le pape jusqu'à Rome , il y pénétra de vive force et s'y fit couronner; n'ayant cependant pas à sa disposition des forces assez considérables, il n'osa chasser les partisans d'Anaclet (\es quartiers nombreux qu'ils occupaient, ni des
(i) En effet, les Hohenstauffen n'étaient ni soumis ni réconciliés, ((iiand Lothaire se rendit pour la première fois en Italie , accompagné (le quinze cents cavaliers, laissant son gendre soutenir sa cause en Allemagne. Plus tard, les ravages auxquels la Bavière et la Souabe étaient exposées les émut ; ils renoncèrent alors à la couronne. Frédéric et Conrad ayant reconnu l'autorité de Lothaire, il put se présenter une seconde fois en Italie (ii36), et passer les Alpes avec une armée formidable. Si , pendant cette seconde expédition , il parvint à enlever à Roger, qui soutenait Anaclet , la majeure partie de ses conquêtes , il lui fut toutefois impossible de rien consolider pour l'avenir, car les Allemands et Henri de Bavière demandaient avec instance à quitter l'Italie et à retourner dans leurs foyers. C'est pendant la retraite que Lothaire mourut à Breitenwang, le 3 décembre iiBy. 11 restait donc beaucoup à faire à saint Bernard pour affermir l'autorité d'Innocent en Italie. Voyez Sœltl, Geschichte der Deutsclien , d'après Ollo fris., VII, i8, iget 20; Baron, ««^ ann. ii'i'i; Annal. Hildesheim. (Th. yial.)
ET SON SIECLE. LIVRE II. Si)
places fortes dont ils étaient les maîtres. Rome resta donc aux mains des deux partis.
Ce qui prouve que lors de cette première expédition de l'Empereur, saint Bernard accompagnait déjà le pape, c'est qu'il écrivit à cette époqvieà Henri, roi d'Angleterre , fils de Guillaume le Conquérant, pour lui demander des secours. Dans sa lettre nous remarquons le passage suivant : « Nous sommes aux « portes de Rome et prêts à y entrer. La justice, vous « ne l'ignorez pas , est pour nous , mais elle a peu « d'appâts pour les soldats romains. Dieu sans doute « est notre défenseur , et nous avons une armée ca- « pable de faire trembler nos ennemis ; mais nous « manquons des choses nécessaires pour la faire sub- « sister (i). « La position dans laquelle se trouvait Lothaire , la faiblesse du corps d'armée dont il disposait et avec lequel il n'osait attaquer les adhérents d Anaclet , soutenus d'ailleurs par le roi normand, Roger de Sicile, et par le parti de Conrad, le forcèrent à quitter l'Italie (2). Innocent, trop faible dès lors pour se soutenir à Rome , voulut éviter l'effusion du sang, et s'éloigna de nouveau. Il se réfugia à Pise, république qui lui avait toujours été dévouée, où il avait déjà trouvé un refuge; elle était assez puissante pour le protéger : c'était d'ailleurs
(i) Ep. CXXXVIII.
(2) Voyez surloul OU. Krisiiig, I, VII, c. 17. — Landulph jiii>ior> Hitl. Mcdiolati.,c. id. Ap. Miiialoii , Script, liai. Vil.
go SAINT BERNARD. LIVRE II.
la position la plus avantageuse pour établir des communications avec la France et l'Allemagne.
Saint Bernard qui avait suivi Innocent et l'Empereur dans leur expédition, avait fait de tous côtés des démarches actives en faveur du pape. De retour en France, il écrivit aux Pisans pour les fortifier dans leur fidélité : « Dieu se hâte de récompenser votre zèle, et ce que vous avez fait pour l'Eglise au temps de la persécution; de toutes les villes de l'univers, il choisit Pise pour en faire une nouvelle Rome. Ce choix n'est dû, ni au hasard, ni à la politique; il est dû à la Providence, à Dieu, qui a dit lui-même à Innocent, son ministre: Etablissez votre résidence à Pise , car je veux bénir ce peuple, je veux rendre les citoyens de cette ville aussi intrépides que le tyran de Sicile est violent (i). Ne soyez donc pas intimidés par ses menaces, attirés par ses présents, circonvenus par ses ruses et ses artifices. O Pise, quelle ville n'enviera point ton bonheur ! Conserve avec soin le dépôt qui t'est confié , et rends au père commun des chrétiens le respect qui lui est dû. »
(i) Il fait allusion ici à Roger, petit-fils de Tancrède de Hauteville, qui , après s'être fait donner l'investiture de la Fouille , de la Calabre, deNaples,et après avoir réduit Robert, comte de Capoue, à se reconnaître son vassal , s'était fait conférer le titre de roi de Sicile , par Anaclet dont il avait épousé la sœur, et dont il avait chaudement embrassé le parti. Avide de conquêtes, ce guerrier marcha en 1146 contre Constanlinople , alla ensuite exercer son humeur guerrière en Afrique, et mourut en 1 1 54 , à l'âge de cinquante-huit ans. (Th. "Vial.)
Des ecclésiastiques de distinction étant venus de différents pays rejoindre le pape à Pise, celui-ci se décida à y tenir (i 1 34) un second concile, plus nombreux que ne l'avait été celui de Reims. Il voulait , en agissant ainsi, consolider la considération dont il jouissait, et mettre un terme, par de nouvelles ordonnances synodales, aux désordres des églises de certains pays. En effet , les ordonnances rendues étaient difficilement exécutées , parce qu'elles froissaient un grand nombre d'hommes ; il y avait urgence à ce que les papes leur donnassent une certaine force, en en rappelant fréquemment l'existence dans les conciles qu'ils présidaient.
Mécontent d'Innocent , nous ignorons pour quel motif, Louis VI s'était opposé à ce que les prélats de son royaume se rendissent à Pise ; saint Bernard lui écrit pour l'engager à lever cette défense : «Pourquoi, disait-il, Votre Majesté se fàche-t-elle contre l'élu de Dieu, contre celui qu elle a choisi pour être un nouveau Samuel à l'égard de son fils? Pourquoi s'indignet-elle, non point contre des étrangers, mais contre les siens ? Toutefois il ne faut point s'en étonner, car il est dit dans l'Ecriture : « L(i colère de r homme ji accomplit point la justice de Dieu. » Mais Votre Majesté ne s'aperçoit pas des dangers que court sa grandeur , sa gloire et son salut. — Si les mesures rigoureuses prises par le saint-siége à son égard lui ont donné des sujets do plaintes, les déjnités qu'elle
« enverra au concile y travailleront plus efficacement « à faire révoquer, ou à faire tempérer ce qui a pu « l'offenser et lui déplaire; moi-même, je ferai tous « mes efforts à cet effet, (i)» Cette demande ayant été couronnée de succès, l'abbé de Glairvaux prit la part la plus active aux actes du concile. Il resta quelque temps en Italie, après sa clôture, et contribua puissamment à y fonder l'autorité du pape et à y établir la paix fortement troublée par le schisme.
Jusque-là le parti d'Anaclet avait trouvé un puissant appui à Milan. Les Milanais , fiers de l'ancienne autorité dont jouissait leur église , qui se vantait de suivre la règle de saint Ambroise , avaient moins dépendu de l'Église romaine que les autres nations. Jaloux de leurs antiques privilèges , des discordes intestines avaient souvent affligé leur Eglise. Anselme de Pusterla , leur archevêque, n'avait osé, lors de son élection , prêter , selon l'usage , le serment d'obéissance au pape Honorius , ni recevoir de sa main le pallium , insigne de l'autorité épiscopale. En hostilité avec ce pape, pour ce motif , les Milanais virent encore une autre circonstance aggraver l'éloignement qu'ils éprouvaient pour le saint-siége. Conrad s'étant présenté en Italie , pour faire valoir ses prétentions à la couronne impériale , avait été vécu avec joie par eux, malgré l'excommunication
(i) Ep. CCLIV.
qui pesait sur lui, et Anselme, n'osant les contrarier, l'avait couronné empereur. Le pape avait donc excommunié Anselme, clans un concile auquel assistaient les évêques de Milan. Ces derniers s'étaient séparés dès lors de leur métropolitain, et une guerre entre Milan et les républiques avoisinantes avait été le résultat de cet ordre de choses.
Nous avons retracé la situation des partis , quand éclata le schisme à la mort du pape Honorius. Anselme et les Milanais , partisans de l Empereur , se déclarèrent pour Anaclet. Cependant la lutte entreprise avec les États voisins ayant été funeste , et Anselme n'ayant pu conserver l'affection générale, une grande partie du peuple et du clergé de Milan fut amenée, par les démarches actives de saint Bernard en Italie à se réconcilier avec Innocent. Des Milanais de haute et de basse condition avaient été saisis de respect à la vue du saint abbé, s étaient pris d'enthousiasme pour la vie ascétique des cisterciens. Ceux d'entre eux qui s'étaient présentés en costume de moine avaient été honorés par le peuple et étaient parvenus à disposer les esprits en faveur d'Innocent. Ceci résulte surtout d'une harangue prononcée, à cette époque, à Milan. Les magistrats de cette ville avaient indiqué jour pour terminer le différend survenu entre l'archevêque et son clergé; un grand nombre d'hommes, couverts de misérables vêtements de laine, et
remarquables parleur tonsure, s'étaient portés au lieu désigné (i). Quand Anselme vit que ces hommes faisaient sur le peuple l'impression d'anges venus du ciel, il dit : « Tous ceux ici présents, en froc gris et blanc (costume des cisterciens), sont des hérétiques. " Cependant l'autorité des cisterciens sur le peuple était trop grande pour qu'Anselme tentât de leur résister. Dès ce moment les Milanais ne le considérant plus comme étant leur archevêque, remirent l'administration de sa charge à Ribauld , évêque voisin.
Saint Bernard se rendait, vers cette époque, à un concile tenu à Pise. Les Milanais l'invitèrent à se présenter dans leurs murs, à les réconcilier avec le pape et Lothaire, et à rétablir la paix dans ces contrées. Il leur exprima, à ce sujet, le désir qu'ils fussent heureux par leur retour dans le sein de l'Eglise, et s'excusa de ne pouvoir se rendre immédiatement auprès d'eux, ayant à assister au concile : mais, dans ce même concile , il se posa comme médiateur entre Milan, le pape et l'Empereur. Ribauld et plusieurs ecclésiastiques milanais y représentèrent l'Eglise de cette république, et prêtèrent, au nom de la métropole, serment d'obéissance au pape. Cependant ces ecclésiastiques craignaient que cette prestation d'obéissance les exposât, au retour, au ressen-
(i) Plures pure induli lança rudi et iaculta, et rasi insolita rasura.
ET SON SIÈCLE. LIVRE II, g5
timent des Milanais, si fiers de l'indépendance de leur Eglise. Personne n'ayant été jugé plus capable d'apaiser les esprits que saint Bernard, on lui adjoignit, d'après le désir exprimé par les représentants milanais, plusieurs prélats distingués (i). Un écrivain contemporain de 1 abbé de Clairvaux nous fait connaître l'effet étonnant qu'il produisit à Milan (2). «Sur un signe qu'il fit, dit-il, tous les ornements «d'église, qui déplaisaient au saint, furent renfer- « mes dans des armoires ; des hommes et des femmes «prirent le cilice et des vêtements de laine com- « mune ; l'eau fut changée en vin ; des démons fu- « rent chassés; des malades furent guéris; 1 abbé déta- « châles liens des prisonniers faits par les Milanais, « et leur donna la liberté. Et faisant prêter serment « aux Milanais , en sa présence , il fortifia ce grand « peuple dans son amour pour Lothaire, et dans son « obéissance au pape. » Le bruit des miracles opérés par saint Bernard se répandit bientôt dans les pays circonvoisins; des malades accouraient de toute part pour être guéris, ou pour le voir, aussi ne pouvait-il se soustraire à la curiosité de la foule. Quand il se montrait en public , le peuple se pressait sur son passage et enlevait des morceaux ou des poils de
(i) Ce furent Gui, évèque de Pise; Matthieu, évèque d'Albano, et Geoffroi , évrque de Chartres. Voir Ernarld, Fie de saint Dcrtiard, I, II. (Th. Vial.)
(a) Landulph junior.
g6 SAINT BERNARD. LIVRE II.
son vêtement qu'il conservait comme des reliques. Le peuple de Milan désirant ardemment ce saint homme pour archevêque , se rendit en procession solennelle à l'église qu'il habitait, et le pria de devenir son pasteur. Mais il n'ambitionnait pas une haute dignité, il préférait diriger, comme moine, les papes , les princes et les évêques(i). «Demain, leur répondit- «il,je monterai à cheval: si ma monture me porte 0 hors de la ville, je n'accepterai pas la dignité que «vous me proposez; si elle ne me conduit pas hors de « vos murs, je l'accepterai.» Il quitta Milan etserendit à Pavie et à Crémone, répubUques en guerre avec les Milanais. Il se proposait d'amener la paix entre ces villes, de donner la liberté aux prisonniers milanais, et de les renvoyer dans leur patrie. Il obtint des Pavesans ce qu'il désirait; mais les Crémoniens s'étant montrés intraitables , il retourna à Milan pour achever l'œuvre commencée. Les habitants avaiëtit élu Ribauld archevêque, et Bernard avait fait confirmer cette élection par le pape. Cependant, jaloux des anciens privilèges dont jouissait leur Eglise , ils s'étaient opposés à ce que Ribauld reçût lui-même le pallium des mains du pape , ce qui, après le départ
(i) La majeure pariie des maladies guéries par saint Bernard étaient des maladies nerveuses, des frénésies (qu'on considérait à cette époque comme étant l'œuvre des démons ) et des fièvres. — Ce saint refusa plusieurs archevêchés , en outre de celui de Milan; il refusa aussi les évèchés de Gênes , de Langres , de Chàlons-sur-Saôue et de Reims.
de saint Bernard, les mit de nouveau en hostilité avec le saint-siege. Ayant appris ce qui s'était passé ,il les engagea à la soumission, et leur rappela la bonté avec laquelle ils avaient été traités par Innocent. « Convenez, leur écrivit-il (ii35), que le saint-siége « a eu beaucoup de complaisance pour vous : mais « cette complaisance n'affaiblit pas son pouvoir; n'a- « busez donc pas de ses bontés, si vous ne voulez « ressentir sa puissance- — Peut-être se trouvera-t-il n au milieu de vous quelques personnes qui diront : « Nous ne voulons rendre à l'Eglise romaine que «l'honneur et la soumission que nous lui devons. «D'accord; mais faites ce que vous dites; si vous « agissez de la sorte, vous aurez une soumission sans « bornes. Par une prérogative spéciale, le siège apos- « tolique a reçu une plénitude de puissance sur toutes «les Eglises de l'univers. Qui lui résiste, résiste à « l'onîre de Dieu. S'il le juge nécessaire , il peut « créer de nouveaux évêchés, donner à ceux qui « existent les droits de prééminence, ou les leur ôter ; « il peut ériger un évêché en métropole et réduire « une métropole en simple évêché; clans tout l'univers, (' il a la puissance de citer à son tribunal les ecclésias- « tiques, quels que soient leur rang et leur dignité, «et cela autant de fois qu'il le juge nécessaire 1( i). '. Cependant saint Bernard avait , d'un autre ctké ,
(i) Ep. CXXXI.
exhorté le pape à ne point sévir contre l'archevêque, comme il en avait l'intention. Il avaitjustifiéRibauld, entraîné sans doute contre sa volonté parles Milanais, et il avait engagé le saint-père à prendre en considération la position difficile de ce prélat; ill' avait engagé à ménager un édifice nouvellement construit,une terre nouvellement défrichée, un peuple nouvellementconquis ; c'était, selon lui, le moyen de ne pas effacer le souvenir des bontés dont il avait comblé les habitants de Milan (i).
Ayant conti'ibué , pendant environ un an , à maintenir dans les divers Etats de 1 Italie , livrés à la discorde, la paix et l'unité de l'Eglise , il revint en France en ii35. La nouvelle de son arrivée le précéda ; les pâtres et les paysans se portaient en foule à sa rencontre quand il traversait les Alpes , et ces hommes retournaient avec joie dans leurs demeures grossières , quand ils avaient reçu sa bénédiction. Mais l'abbé de Clairvaux ne put se livrer longtemps , avec les moines de son ordre , au silence de la vie contemplative. Bientôt il eut à combattre en France pour la cause d'Innocent, comme il avait combattu précédemment en Italie. Guillaume IX , comte de Poitou et duc d'Aquitaine, ayant été enrôlé par l'évêque Gérard d'Angoulême, sous les drapeaux d'Anaclet, avait profité du schisme pour enlever à des évêques respectables qu'il détestait, parce qu'ils
^i) Ep. CCCXIII.
KT SON SIÈCLE. LIVRE II. çg
refusaient de satisfaire ses penchants , les charges qu'ils occupaient. Il donnait ces charges à des hommes incapahles appartenant aux premières familles du pays, et cherchait ainsi à les gagner à la cause de l'antipape. Cette manière de procéder menaçait l'Eglise; elle pouvait avoir les conséquences les plus funestes. Déjà, Pierre le Vénérable avait vainement tenté dedétacher Guillaume de la cause d'Anaclet(i). Le pieux évêque de Chartres, qui avait été nommé par Innocent son légat en Aquitaine , se rendit dans le même but près de Guillaume (i i35). Il mit tout en œuvre pour faire cesser le schisme dans cette province; et sachant l'empire qu'il exerçait sur les honmies, il se fît accompagner par saint Bernard dans ce voyage. Ils déterminèrent facilement le prince, laïque endurci
(i) Pierre s'étant rendu »;n Aquitaine pour terminer le différend, écrivit au moine Pierre, son ami, ces admirables paroles, qui caractérisent l'homme : « Velleni certe secuudum Esaiam meipsum « abscondere a facie formidinis Doniini, el (jua-rere mihi locuin « non solum spirilualem , sed eliam corporaleni. Sed si non delur " vel quousquedctur, a'mulemnseum, qui iuler populorum frequentias « el régales epiilas et auratos parietes dicebat ; Ecce elongavi fu- « riens et mansi in soliludine, v. 54. Et velut intra sepla montium , >< sic intra ai'cana cordium nobis soliludines œdificemus, ubi a veris << mundi conicmptoribus vera tanlum cremus iiivenilur, ubi nullus « exiernus admittitur , ubi mundanorum tumultuum lurbo fragorque " sopilur, ubi sine uUo corporeae vocis sono in sii)ilo auraj tenuis vox " Dei loquenlis audilur. Ad banc solitudinem duui sumus iu hoc cor- ■( pore et pereprinamns a Domino in meilio quotnie linl)aruni posili " assidue recurramus et quod in extremis orbis fniibus (piarciemus, • in nobis melipsis ( nam el regnuni Dei intra nos est ) inveniamus. » Pétri C/iiniac, I, i i. Ep. 97,
lOO SAINT BERNARD. — LIVRE II.
ne comprenant rien[aux affaires de l'Église, à reconnaître Innocent, car peu lui importait qui occupait le siège pontifical. Toutefois, il ne voulut point réintégrer clans leurs dignités les évêques destitués, parce qu'ils l'avaient mortellement blessé; il avait du reste juré de ne point se réconcilier avec eux.
Après de longues et infructueuses négociations , saint Bernard désespérait déjà d'amener Guillaume à d'autres sentiments. S'étant un jour rendu à l'église pour y célébrer la messe, il vit à la porte le comte, qui , excommunié comme schismatique , n'osait assister au service divin. Ayant béni le pain, et ayant donné sa bénédiction à la foule , saint Bernard sortit de l'église , le visage enflammé , les yeux étincelants et menaçants. Il portait sur la patène le pain consacré ; allant droit à Guillaume , il lui fit entendre ces paroles menaçantes : « Déjà réunis dans "■ deux conférences , les serviteurs de Dieu vous ont '< adressé leurs prières , et vous les avez méprisées ; « voici votre Dieu et votre juge ; voici celui que vous « poursuivez. A sa voix chacun s'incline au ciel et sur « la terre; oserez-vous le mépriser comme vous avez «méprisé ses serviteurs?» Les assistants, versant des larmes abondantes, attendaient le résultat de cette interpellation. Ils pensaient que le ciel manifesterait ses intentions par un miracle ; et le saint paraissait compter sur un pareil résultat. Guillaume , tremblant de tous ses membres , tomba à terre comme frappé
KT SON SIECLK. MVRE II. loi
d'épilepsie. Quand ses soldats le relevèrent , il ne pouvait se tenir sur ses jambes ; il semblait avoir perdu la parole et la raison. Alors le serviteur de Dieu, allant à lui, l'invita à se relever, et lui annonça la volonté du Tout-Puissant : « Voici l'évêque « de Poitiers , lui dit-il , que vous avez chassé de son •'église; réconciliez-vous avec lui, et donnez-lui le « baiser de paix, comme gage d'une nouvelle union. « Ramenez-le, vous-même, dans son église, et rendez- " lui autant d'honneurs que vous lui avez prodigué « d'injures. Rappelez à l'union de l'Eglise ceux qui en « ont été séparés par le schisme , et soyez soumis au « pontife que Dieu a élevé sur la chaire de Saint- « Pierre. » Guillaume n'osa répondre ; mais allant aussitôt au-devant de l'évêque, il lui donna le baiser de paix, et le remit en possession de son évêché , à la satisfaction générale. De cette époque , ses rapports devinrent plus amicaux avec saint Bernard, qui l'invita à ne plus s'abandonner à des entreprises impies et à ne plus troubler la paix de l'Eglise (i). Guillaume, saisi de remords, lit un pèlerinage, pour se conformer à l'usage suivi alors. L'esprit dégagé désormais d'affaires, l'ardent inis-
(i) Ce même Guillaume lut k- dernier rejelon île raneieniie maison de Poitou. Il se convertit sincèrenuiit et suivit saint Jîernard à Ciaiivaux, où il passa quelque •temps. S'élant renilu en pèlerinage à Sainl-Jaetpies de Coniposlelle, il y nioui ul en i iS;. Voyez, à son sujet, VHistoire des comtes de Poitou par Jean Besly. (ïli. Vial.)
sionnaire revint à Clairvaux . où il se retira dans un petit bosquet solitaire , pour se livrer à ses méditations. Bientôt les affaires d'Italie vinrent l'arracher à cette vie contemplative.
Innocent, persécuté par les armées victorieuses du roi normand Roger, avait de nouveau demandé des secours à Lothaire. Saint Bernard avait, de son coté, invité l'Empereur à se rendre en Italie avec une force imposante, et il lui avait écrit en ces termes : « Vous êtes venu à Rome pour y recevoir la couronne « impériale; vous y êtes arrivé avec peu de troupes, " pour mieux faire connaître votre grandeur d'âme « et la vivacité de votre foi. Si, avec une si faible ar- « inée , vous avez pu faire trembler les peuples et les « enchaîner, de quelle épouvante ne seront pas frap- ■' pés vos ennemis, lorsqu'ils vous verront déployer « contre eux toute la force de votre bras puissant -.< et terrible ! La bonté de la cause que vous soutenez « doit vous remplir d'un saint courage. Comme pro- <> tecteur de l'Eglise, vous êtes obligé de la mettre à « l'abri des fureui'S du schisme; comme César, vous « devez arracher la Sicile des mains d'un usurpa- <> teur(i) ; car il est flétrissant pour la dignité impé- " riale qu'un autre que l'Empereur en soit le souve-
(i) CeUe épithète d'iisiirpaleiir ne peut être appliquée à Roger pour la Sicile, puisqu'il en avait hérité de Roger son père, qui l'ayant concpiise en 1068, en élail demeuré paisible possesseur. Il n'était donc véritablement usurpateur que de la Pouille , de la t'.alabre et de >aplcs, provinces dont il avait contraint le pape Honorius II à lui donner l'investiture. (Th. Vial.)
ET SON SIÈCLE. MVRE II. lo^i
« rain (i).»Nous doutons que le pape ait partagé cette dernière opinion. Quoi qu'il on soit, saint Bernard contribua puissamment à mettre Lotliaire à même de réunir une armée nombreuse pour marcher contre les Normands : il lui fit obtenir la paix en Allemagne, et, lors d'une diète tenue à Bamberg, il le réconcilia avec Conrad et Frédéric de Souabe, qui le reconnurent pour Empereur.
Lothaire , appuyé par les princes allemands , put donc pénétrer en Italie (ii 36) avec une armée plus considérable que celle qui l'avait accompagné précédemment; partout il fut vainqueur. L'année suivante, le pape, accompagné de l'Empereur, faisait son entrée à Rome : toutefois il fut encore obligé de partager cette résidence avec son rival. Lors de la première expédition contre Rome, le parti d'Anaclet était puissant; la considération dont jouissait saint Bernard , ses démarches , son éloquence , avaient alors été utiles à Innocent. Dans la conjoncture présente, ce pontife s'en souvint, et espérant que son intervention amènerait des résultats nieilleurs que ceux déjà obtenus , il l appela une troisième fois en Italie. Dès que le saint abbé fut arrivé à Rome, il s'enquit de la disposition des esprits, de l'état dans lequel se trouvaient les partisans d'Anaclet. Il espérait, au moyen des négociations, rétablir la paix sans effusion de sang, et les renseigne-
(i) K|). ex XXIX.
Io4 SAINT BERNARD. LIVRE II.
inents qu'il obtint le raffermirent dans ces espérances. Les partisans d'Anaclet n'avaient , en effet , aucune confiance en eux-mêmes; la plupart d'entre eux, espérant la paix en se réconciliant avec Innocent , n'étaient arrêtés que par des scrupules , soit politiques , soit moraux. Ceux qui avaient été élevés par l'antipape à de hautes dignités, craignaient de les perdre s'ils l'abandonnaient. Ses parents, appréhendaient de passer pour parjures , ou se croyaient liés par leurs serments. Saint Bernard, pour lever les scrupules apparents de ces différentes personnes, promit d'agir auprès du pape; il combattit les scrupules qui étaient réels. Les raisons qu'il m.ettait en avant n'avaient de valeur que pour ceux qui considéraient l'Eglise sous le même point de vue que lui , et elles ne pouvaient calmer que ceux qui, désirant se tromper eux-mêmes , avançaient souvent des sophismes. Il déclara donc aux schismatiques « que les ligues impies étaient des » crimes et des sacrilèges; que c'était folie de croire '< qu'une chose mauvaise et illégitime pût devenir ■' juste et légitime parce qu'on avait juré devant Dieu " delà soutenir.» Par ses discours, il détacha plusieurs personnes du parti d'Anaclet; il entra aussi en négociation avec le l'oi Roger, son protecteur le plus puissant, contre lequel Lothaire marchait à la lête de ses troupes.
Les deux armées étaient déjà en présence, et samt Bernard, encore dans le camp de Roger, cher-
ET SON SIECLK. LIVRE II. Io:>
chait intructueusement à le détourner de livrer bataille. Cependant ayant été défait par les troupes impériales , le roi de Sicile se montra disposé à entrer en accommodement. Il déclara qu'il approfondirait la division qui régnait dans l'Eglise, et qu'il prendrait fait et cause pour celui des élus qui produirait en sa faveur les meilleures raisons. Des cardinaux appartenant aux deux partis eurent donc à s'expliquer en sa présence. Saint Bernard soutint la cause d'Innocent; le cardinal Pierre de Pise , dialecticien distingué , très-versé dans le droit canon , lui fut opposé par l'antipape. Roger , entouré de sa cour , entendit, à Salerne, les députés de l'un et de l'autre parti.
Pierre ayant cherché à prouver que l'élection de son maître était canonique, et ayant appuyé ses paroles de preuves nombreuses tirées des lois civiles et religieuses, saint Bernard lui répondit: « Je con- « nais votre esprit et votre science. Que ne sont-ils "employés à la défense d'une meilleure cause, et » dans des circonstances plus légitimes! Dans ce cas, " nulle éloquence ne saurait résister à la votre. Quant « à nous, grossier et rustique, plus accoutumé à la '<■ charrue et au labourage qu'aux harangues , nous « garderions le silence , dont nous faisons profession, « si nous n'avions à défendre la foi. Mais nous devons " parler , car Pierre de Léon , favorisé par ce prince •< (Roger) , déchire et met en pièces la robe de Jésus-
lo6 SAINT BERNARD. LIVRE II.
"Christ, que ni les Juifs ni les païens n'osèrent « rompi'e au temps de la passion. 11 n'y a qu'une foi , « qu'un Seigneur, qu'un baptême; et, pour remonter " aux siècles les plus reculés , il n'y eut qu'une arche « au temps du déluge. Huit personnes, qui s'y étaient « retirées , échappèrent à cette ruine universelle ; « ceux qui étaient restés dehors , moururent miséra- « blement. Personne n'ignore que cette arche est « une figure de lEglise : toutefois on en a fait une « autre depuis peu. Puisqu'il y en a eu deux, il faut « nécessairement que l'une des deux soit fausse et « qu'elle soit abîmée. Si l'arche que Pierre gouverne « est celle de Dieu , celle que gouverne Innocent « doit périr. L Eglise d'Orient périra donc, tout l'Oc- « cident périra , la France périra, rxlUemagne périra, « l'Espagne périra , et les royaumes des nations les « plus barbares périront tous. Les ordres des camal- « dules , des chax'treux , de Cluny, de Grandmont , «de Cîteaux, de Prémontré, et un nombre infini « d'autres compagnies de serviteurs et de servantes « de Dieu , seront enveloppés dans ce naufrage. Les « évêques , les abbés , tous les autres princes de l'E- «glise, seront précipités dans ce même gouffre. Et « sera-t-il dit qu'entre tous les princes du inonde, le « seul Roger soit entré dans l'arche de Pierre ; que « tous les autres seront perdus; que lui seul échappera « à cette désolation générale ? A Dieu ne plaise que « la religion périsse dans tout l'univers, et que Tam-
ET SON SIÈCLE. MVUE H. lO^
« bitiou de Pierre obtienne seule le royaume du ciel, " auquel les ambitieux nont point de part! » Ayant ainsi parlé , l'orateur saisit avec confiance la main de Pierre de Pise qu'il fit lever; puis il se leva lui-même, s empara de sa personne, et lui donna de salutaires avis. Nous ignorons si l'éloquence de l'abbé de Clairvaux fit impression sur Pierre de Pise, ou, ce qui est plus probable, si ce dernier agit par des motifs d'intérêt personnel (i) : toujours est-il qu'il se rendit à ses raisons, l'accompagna à Rome, et se réconcilia avec Innocent. Roger ne suivit pas cet exemple. S étant emparé de plusieurs provinces appartenant au patrimoine de Saint-Pierre, il espérait en être plus facilement mis en possession, s'il faisait difficulté de reconnaître Innocent.
Saint Bernard resta à Rome jusqu'à la fin du scbisme, arrivé enfin (ii38) par la mort d'Anaclet. Jl est vrai que lors de cet événement , les adhérents de l'antipape élurent un nouveau chef sous le nom de Victor 111. Toutefois leur intention n'était pas de persister dans le schisme; ils voulaient traîner les négociations en longueur pour obtenir des conditions plus favorables. En effet, le successeuj- de Pierre de Léon se rendit de nuit près du saint abbé, qui l'amena aux pieds du souverain pon-
(i) Sur les inslaiici's desainl Bernai d il conserva son ranj; cl ses dignités tTelésiasii(|ues.
lo8 SA.1NT BERNARD. LIVRE II.
tife, après l'avoir dépouillé des insignes de sa dignité. L'unité de l'Eglise était donc rétablie, et cet événement remplissait Rome de joie. L'abbé de Clairvaux fut considéré comme ayant amené cette paix , et il fut proclamé, dès lors, le père de la patrie. L'œuvre achevée , il se hâta de regagner le cloître, car il n'avait pas l'habitude de participer aux réjouissances de la foule.
Citons encore quelques traits de sa vie , et montrons, dans les luttes qu'il soutint contre les rois et les papes, combien était vif son amour de la justice et delà discipline ecclésiastique; combien était robuste son amitié. Le comte Thibaut de Champagne, son ami, dont les mœurs et le caractère différaient essentiellement de ceux de l'orgueilleux Louis VII, était, à l'époque dont nous parlons, en mésintelligence avec le roi de France, qui songeait à rendre son autorité illimitée. Un fait isolé convertit bientôt cette mésintelligence en une hostilité violente. En 1142, un schisme, chose commune alors , avait éclaté dans l'église de Bourges. Louis favorisait l'un des partis; l'autre parti, appuyant l'élection d'un évêque (i) qui était parent du chancelier Haimeric, était soutenu par ce dernier. Mais le roi détestait le candidat que la cour pontificale voulait élever à la dignité archiépiscopale; aussi avait-il juré qu'il ne serait jamais mis en pos-
(i) Pierre de la Cliàlie, élu archevêque à la mort d'Albéric. (Th. Vial.)
ET SON SIF,Ct,F.. — I.IVUF. II. lOp
session de lëveché, car, à cette époque, les princes avaient 1 habitude de se lier par de semblables serments. L'allié d'Haimeric s'était rendu à Rome, où il avaitfait confirmer son élection par lepape, qui n'avait eu nul égard à l'opposition du roi. «Pendant queleroi « est encore un adolescent, disait ce dernier, il faut « l'élever et lelier de telle sorte qu'il ne s'habitue point « à trancher dans des causes de cette nature.» Louis, exaspéré, avait refusé l'entrée de son royaume à l'évêque. Thibaut l'ayant alors reçu dans ses domaines, la plupart des églises furent amenées à le reconnaître comme archevêque 5 ce fut le motif de la guerre qui éclata entre le comte et le roi.
Vers le même temps, Raoul, comte de Vermandois et allié du roi de France, fut sans doute amené par suite de cette rupture à se séparer de sa femme, nièce de Thibaut, et à épouser Pétronille, belle-sœur de Louis (i). Il rencontra des évêques assez faibles, assez oublieux de leurs devoirs, pour dissoudre, sans motifs , une union légitime, et pour l'vmir à Pétronille. Raoul s'étant fait par ses largesses et ses alliés des défenseurs pi'ès le saint-siége, saint Bernard écrivit (i i4^-) '>" P^ip*^? pour se plaindre de ce que la violation des lois les plus saintes était favorisée par
(i) Raoul, dégoûté de son épouse Gerbèfe, clicrrlia à faire casser son mariat^e sous |nélexle d(- proclie parenté. Son IVére Simon, évécpie de Tournay , Barlliélemy , évécpu- de I.aon , et Pierre, évéejue de Senlis, prononcèrent le divorce. (Tli Vial.)
ceux qui en étaient les gardiens : « Je lis dans le saint '< évangile, manda-t-il à Innocent, que Vhomme se « garde bien de séparer ce que Dieu a joint si étroi- « tement (i). Cependant des gens sont assez audacieux « pour violer cette défense, pour séparer des per- « sonnes que Dieu avait unies. O douleur ! On dé- « chire la robe du divin Sauveur, et ce sont ceux « chargés de la conserver intacte qui la déchirent « ainsi ! Ceux qui violent votre sainte loi ne sont pas « vos ennemis , ne sont point étrangers à votre sanc- « tuaire; ils tiennent la place des apôtres à qui vous « avez dit : Si l'ous m'aimez, gardez mes commande- « ments (2). Ferait-on un crime à Thibaut de ce qu'il « chérit l'équité , de ce qu'il hait l'iniquité.»* Mais non, « on lui fait un crime de ce que, conformément aux « ordres de Votre Sainteté, il a donné l'hospitalité à « l'archevêque de Bourges (3). »
Prenant sans doute en considération les plaintes que renfermait cette lettre, le pape ordonna à son lésât de lancer un interdit sur les domaines du comte Raoul. Louis fut amené par là à exercer une vengeance d'autant plus cruelle contre Thibaut, dont les possessions furent ravagées. Ami des moines , il était un mauvais guerrier, et la plupart de ses vassaux l'abandonnèrent. Sa piété le laissa donc sans
(i) Mallh. Xix.
(2) Jean , XIV.
(3) Ep. CCXVI.
secours contre ses ennemis. Il devint un sujet de risée, et 1 on se prit à dire qu'il n'avait que des moines et des béats pour soldats et défenseurs. Dans cette conjoncture difficile, Thibaut dut transiger avec son ennemi. Par lune des clauses du traité qu'il fit avec lui, il s'engagea, sous serment, à obtenir du pape la levée de l'excommunication frappant le comte Raoul et ses domaines. Les conseillers ecclésiastiques de Thibaut l'avaient engagé à prêter ce serment en toute sûreté de conscience, prétendant que le pape pouvait absoudre momentanément le comte, et renouveler , peu de temps après, l'excommunication. Ce fut saint Bernard qui porta cette cause devant le saint-siége, et il parvint à ses fins; l'absolution fut donnée à Raoul , et Thibaut eut pour quelque temps la paix (i).
Mécontent de la résistance de Louis, Innocentavait étendul'interdit àtoute laFrance,etil avait agi en cette circonstance avec plus de sévérité que ne lavait désiré rabbédeGlairvaux(2). Cette mesure fut pour le clergé
(i) Voyez , au sujet de la guerre que Louis fit au comte de Champagne, Guil. a Nangis Chronic., t. III; d'Achery Spicileg. ; Robert a monte, ad ann. 1 142 et 1 143 ; Pierre le Vénérable, I , IV, ep. III ; Otto Fris., I, VII, cap. 11.
(2) Pour l'époque, avec ses croyances, un interdit était un véritable fléau. M. Hurler uousen fait connaître les terribles effets, dans le sombre tableau qu il Irace de l'état delà France en 1200. Le divorce de Philippe-Auguste avait alors motivé un interdit rigoureux , qui laissait le
de France un motif de désordres graves. Les évêques, pour échapper aux persécutions les plus rigoiu'euses, furent obligés de désobéir au pape. Saint Bernard, qui avait momentanément fait obtenir la paix à son ami, le comte Thibaut, désirait la procurer au royaume de France; il s'adressa, à cet effet, au pape (ii43). « Combien le schisme est grand dans l'Eglise! lui « écrivit-il; combien il faut qu'on le déteste! combien « il est urgent qu'on prenne toute sorte de mesures « pour l'en délivrer! Le châtiment effrayant de ceux que « la terre précipite tout vivants dans les enfers, nous « le fait assez connaître. On ne saurait excuser le roi « de France d'avoir fait un serment illicite, et d'avoir « voulu opiniâtrement le tenir ; son opiniâtreté tient « moins toutefois à sa volonté qu'à la honte de le ré- « voquer. Vous ne l'ignorez pas, les Français croient « qu'il est déshonorant de violer un serment, même «i inconsidéré. Je suis loin de vouloir justifier Louis; ce « que je désire, c'est de vous fléchir. Voyez, je vous « en prie, si l'emportement, l'inexpérience et la haute « position de ce monarque ne méritent pas quelque « indulgence. — Au reste, cette grâce, le roi lui- « même la demande avec humilité; toute l'Eglise de « France, cruellement affligée, la réclame avec une « vive instance. Hélas! si elle est refusée, il ne nous .< reste plus qu'à tendre les mains vers la mort, à
royaume totalement privé des moyens de grâce divine. Voyex notre Iraduclion de l'Histoire d'Innocent III, 1. 1, p. SgS. (Th. Vial.)
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« languir et à sécher de frayeur à la vue des maux « affreux qui nous menacent (i). »
Saint Bernard n obtint pas la levée de l'interdit, maislepape montra des dispositions plus favorables. Cependant, la médiation du saint abbé étant restée sans résultats , il dénonça lui-même le jeune roi au pape; car, quand il s'agissait des lois les plus saintes , nulle considération ne l'aurait fait s'écarter de ses devoirs. Raoul n'ayant pas repris son épouse légitime. Innocent l'excommunia de nouveau et lança interdit sur ses possessions, comme saint Bernard en avait témoigné le désir. Louis, pour éviter de nouvelles guerres, pria ce dernier de faire lever la sentence papale; mais il reçut cette réponse : « Vous « vous plaignez du nouvel anathème dont le souve- « rain pontife est sur le point de frapper le comte « Raoul, et vous désirez que j'en arrête les effets, car « vous prévoyez des maux incalculables s'il a lieu. Je « vous avoue franchement que je ne sais quel moyen « prendre pour empêcher le saint-siége de lancer « cette sentence redoutable, et qu'encore que j'en « trouvasse un, je ne conçois pas que je pusse rai- « sonnablement m'en servir. — Cessez, sire, de ré- « sister si audacieusement et si souvent au roi des
(i) Kp. CCXIX. Cette lettre n'est point adressée à Innocent, mais aux trois évèques de la rour romaine : Albéiic, évcc(ne d'Ostio ; htienne, éxècine de Palcslrinc; Igmare , évêqne de l-'iaseali; et à r.élard , cliancelicr du fainl-siégc. (Tli. A ial.)
Il4 SAINT BERNARD. — MVRE tï.
« rois, de faire la guerre à celui qui est votre souve- « rain , qui est terrible aux rois mêmes, et qui est « assez fort pour renverser de leur trône les monar- » ques les plus puissants (i). »
Irrité de cette réponse, le jeune roi considéra comme nul le traité de paix conclu avec Thibaut par la médiation de saint Bernard. Il avait raison; il n'avait pu vouloir, en effet, que la levée de l'excommunication fût une absolution momentanée et toute de forme. Cependant Thibaut n'avait obtenu la paix qu'au moyen de promesses ambiguës. Louis fit de nouveau sentir sa vengeance aux évêques attachés au comte et au saint-siége; il s'opposa à ce que les évêchés vacants fussent occupés, autorisa ses soldats à s'emparer de leurs revenus, et mit les provinces de son ennemi à feu et à sang. L'abbé de Clairvaux fit au roi les plus vifs reproches. Il invita son conseil ecclésiastique, composé de l'abbé Suger et de Joslain , évoque de Soissons, à mettre un frein à cet arbitraire, s'il ne voulait qu'on imputât tout le mal, non point au roi, mais à ses conseillers , que fàge et une longue expérience avaient dû former à la sagesse (2). Il s'adressa
(i) Ep. CCXX.
(2)11 est sans doule question ici de la lettre portant le n° CC"S.XII. Par relte lettre, saint Bernard reproche à Joslain et à Suger de n'avoir point empêché le roi de se livrer à des entreprises injustes contre le comte Thibaut, malgré la foi du traité conclu entre lesdeux parties. Cette lettre est de r i4o ; elle précède donc de beaucoup celle tpie nous allons citer sons le n" CCXXI, et que le saint adressa en x i +2 à Louis. (Tl». Vial.)
(le nouveau au pape, et écrivit à Louis lui-même : « Vous renoncez bien vite et bien légèrement aux con- « seils sages et salutaires qu'on vous avait donnés et n que vous aviez adoptés. Poussé par je ne sais quels « conseils sataniques, vous renouvelezdesmauxet des « ravages qui ne sont pas encore réparés. — Quel « autre qu'un démon furieux a pu , en effet, vous « porter à accumuler incendies sur incendies, meur- « très sur meurtres (i)? Les cris perçants des pauvres, « les gémissements douloureux des prisonniers et le « sang des morts, demandent vengeance au père des « orphelins et au juge des veuves. Ah! le démon , cet « ancien ennemi du genre humain , ne se plaît qu'au « milieu de ses victimes sanguinaires^ car, comme le « dit le Sauveur, Je diable a été homieide dès le corn- « mencement (2). »
Il était vraiment heureux qu à cette époque il se trouvât des hommes placés au-dessus de ces âmes vénales que dominent la crainte ou l'espoir des récompenses temporelles, qu'il se trouvât des hommes qui eussent assez de courage et de force pour opposer
(i) Il vent parliT de rt"ml)iascmeiit de \'itry-sur-!Mariic, où Louis, pour se venger du eotnle de Cliampagne , fit périr dans les flamme.s treize cents personnes cpii s'étaient réfugiées dans l'église, el écrasa la ville par sa prépondérance royale. Son royaume entier ayant pour te fait été frappé d'un interdit foudroyant , il trouva en Piei le le Vénérable un puissant intercesseur qui le réconcilia avec la cour de Rome. Voyez Mézeray, Histoire erclésiastiqiir. (Tli. Vinl.)
(a) Jean vïll.
1 iG SAI\T BERNAUn. — MVKE II.
la loi divine à ceux qui, emportés par leurs passions, se croyaient placés au-dessus d'elle. Toutefois le saint abbé ne parvint pas à rétablir en France, du vivant d Innocent, la paix civile et religieuse.
Dans maintes circonstances, des hommes jouissant d'une haute considération et participant aux affaires, quoique vivant éloignés de la société, cherchèrent, comme l'avait fait saint Bernard, à opposer une barrière aux passions et à la violence. Ce fut l'intrusion des familles nobles dans les charges ecclésiastiques qui produisit, surtout au moyen âge, des résultats funestes pour l'Église. Les nobles cherchaientà obtenir l'archidiaconat, puis, se rendant indépendants des évêques, ils abusaient de leur position pour se livrer à des exactions de tovite espèce. Deux hommes de mérite, l'un appartenant au clergé de Paris, l'autre à celui d'Orléans, maîtreThomas de Saint-Victor (i) et l'archidiacre Archambaud, ayant été assassinés par les parents
(i) Etienne, évêqiie de Paris, s'élail rendu à Celles pour corriger des abus introduits dans une communauté religieuse. Thomas, abbé de Saint-Victor de Paris, l'abbé de Saint-Magloire , le sous-prieur de Sainl-Martin , l'accompagnaient. A leur retour, ils furent attaqués, près de Gournay , par les neveux de Thibaut , archidiacre de Paris , et par les vassaux du sieur de Gournay, qui massacrèrent indignement Thomas entre les bras de son évêque. Ce meurtre , commis le 20 août n33, provoqua une réunion d'évêques qui, dans un concile tenu à Jouarre, frappèrent d'excommunication tous les coupables. Saint Bernard, de retour d'Allemagne, ayant appris que l'archidiacre de Paris s'était rendu à Rome pour se justifier, écrivit au pape la lettre dont il est (|uestion. Voyez Orderir Voilai, Hist. ecclésiasiiqiie, 1. XIII. (Th. Vial.)
i:t si)i\ siKCLi;
de nobles pour s être élevés contre de semblables exactions, saint Bernard écrivit au pape et aux évêques : « La béte féroce et cruelle qui a dévoré Joseph (i 1 33) , « s'est, dit-on, réfugiée auprès devons pour y trouver « un asile. Quoi! ce meurtrier, errant et vagabond, cet « assassin sacrilège, agité par une crainte excessive, « prétend se mettre à fabri des coups qui le mena- <« cent, précisément dans le lieu où il sera le plus ex- <• posé ! — Mais, dira peut-être cet infâme, est-ce moi « qui ai tué Thomas? — Non, lui répondrai-je, ce n'est « pas toi, misérable; ce sont tes gens qui l'ont assassiné « pour toi. Or, je vous le demande, s'il reste impuni « le scélérat qui a été la cause, le premier moteur , « el, comme tout le monde le soupçonne, le solllci- « teur et l'ordonnateur d'une action si noire; si, dis- « je, il reste impuni, ainsi qu'il se le pi'omet, de quel « déluge de maux cette impunité n'inondera-t-elle « pas l'Eglise! Ou il faudra refuser ptmr les dignités « ecclésiastiques , tous ceux qui sont nobles et « puissants selon le siècle, ou il faudra donner aux « ecclésiastiques une entière libert('> de faire servir « leurs saintes fonctions à toutes sortes de crimes. « Les plus zélés oseront-ils se hasarder à arrêter le cours « des désordres ? Ne seront-ils pas exposés à être « égorgés et maltraités comme des (;oupables (i):' >■ Enui par ces représentations , par celles de même nature que lui adressèrent des honnnes de poids, lii-
(i) Fp. eux.
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SAINT lîERNARD. LIVRE 11.
nocent ordonna qu'à l'avenir les dignités ecclésiastiques ne seraient plus données à prix d'argent, qu'elles ne seraient plus arrachées à la peur. Il admit en principe qu'elles seraient la récompense de services rendus; qu'on en priverait tous ceux qui les obtiendraient par d'autres moyens. De semblables ordonnances furent souvent renouvelées, mais malheureusement leur effet ne fut jamais général.
Saint Bernard, habitué à s'élever contre tout ce qui lui paraissait blâmable, n'épargna pas même le pape quand celui-ci voulut faire tourner à son profit la suprématie qu'il exerçait sur l'Église. Alberon, archevêque de Trêves, s'étant plaint de ce que la protection que les jeunes évêques, ses suffragants, obtenaient à la cour de Rome, rendait vaine la dignité de métropolitain , il prit l'affaire à cœur et écrivit à Innocent (ii36) : « Les plaintes de l'aixhe- ■' vêque de Trêves sont communes à bien d'autres » prélats ; je vous déclare que tous les pasteurs de ces « provinces, qui ont le plus de zèle et d'ardeur pour " le salut des peuples, n'ont qu'une voix pour dire et ' pour répéter qu'il n'y a plus de justice dans l'Eglise, « que ses chefs sont inutiles, que l'autorité des évêques « est foulée aux pieds, qu'on leur ôte les moyens de « venger la gloire de Dieu qu'on outrage de toute « part, et qu'ils n'ont pas même dans leur diocèse > lespectif le pouvoir de reprendre et de corriger t leurs ouailles.
r.r SON siKCLE. — LivuE II. 1 19