PIERRE ABAILARD ET ARNAUD DE BRESCE
Les idées qui se manifestèrent à l'époque où vécut saint Bernard, prouvent qu'une vie nouvelle s'était révélée aux hommes. Les institutions deCharlemagne s'étaient englouties, en grande partie, dans l'affreuse tempête des neuvième et dixième siècles. Les facultés spirituelles s'étaient assoupies dans un long sommeil, puis arrivait un réveil qui devait se faire sentir d'une manière d'autant plus forte, que l'impulsion n'était pas isolée, mais le résultat d'un travail intérieur opéré chez toutes les nations. Quelques hommes d'élite, tels qu'un Gerbais, semblent n'être parvenus à inspirer des tendances scientifiques à leurs concitoyens que vers la fin du dixième siècle. Encordes premiers mouvements eurent-ils lieu en silence, car il ne fallait alors qu'une légère secousse pour imprimer une nouvelle vie à l'esprit humain. Chez d'autres peuples et dans d'autres temps, le libre arbitre s'était d'abord révélé dans les recherches de la nature, parce que ces recherches frappent plus directenientles sens deshommes. Par ce motif, la spéculation, émanant de la loi naturelle et s'applicjuant à toutes choses, avait eu des tendances à l'athéisme chez les Grecs. Mais le christianisme donnant an douzième
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siècle 1 impulsion à l'organisation sociale, les recherches furent dirigées vers la vie intérieure. En effet, les enseignements du christianisme portaient les hommes à se connaître d'abord eux-mêmes et à scruter les profondeurs de leur coeur. Les écrits de saint Augustin, le plus profond des anciens Pères de l'Eglise, renfermant des germes nombreux de spéculation, exercèrent ime grande influence sur la théologie et la philosophie de l'époque dont nous nous occupons. L'idée dominante dans sa théologie, et ceci (i) résulte de sa vie intérieure et extérieure, c'est que les vérités évangéliques ne ressemblent point aux autres connaissances humaines qu'on peut acquérir par les recherches continues de l'esprit , et sans qu'il soit besoin d'une disposition morale intérieure. Il pensait que l'homme devait commencer par accepter les vérités évangéliques comme étant un remède de l'âme, et cela jusqu'à ce que son cœur, purifié et amélioré par la foi, pût s'élever à l'évidence intuitive. La nouvelle philosophie chrétienne qui s'était produite au onzième siècle, avait aussi admis ce principe, car Anselme de Cantoi^béry , son premier promoteur, était animé de l'esprit de saint Augustin. Cependant l'esprit humain
(i) Les principes de foi de saint Augustin pour arriver à la science sont développés dans l'épitre qu'il adressa à un certain Consentius. Celui-ci , qu'il avait convaincu de (pielques erreurs, l'avait prié de résoudre des difficultés (|ue soulevait la doctrine de la sainte Trinité. Yovez Aug., ep. CCXXII, éd. Bas.
peut s'égarer sur cette route; il peut faire descendre jusqu'à lui la Divinité innnobile et la mettre au niveau des choses humaines; ou, par l'idée particulière qu'il se fait de l'organisation individuelle, et par les réflexions qu'il applique en conséquence à la Divinité, il peut confondre le mobile , inhérent à la constitution humaine , avec l'immobile qui s'élève au-dessus des conceptionshumaines. Déjà au temps de saint Augustin, et à plus forte raison à l'époque où vivait Anselme , on ne pouvait plusremonter,sans préventions, à l'origine éthérée du christianisme, base historiquement divine de tous les dogmes. On concevait alors le christianisme anthropomorphosé selon les traditions humaines. Il est vi'ai qu'en attribuant ainsi des qualités humaines à la Divinité, on n'altéra pas le caractère essentiel du christianisme ; on restreignit seulement par là les idées de certains hommes qui le considèrent, désormais, comme un étiiiice de l'opinion, ce qui engendra une polémique mesquine. En effet, ce qui inspirait la foi et rendait les croyants heureux, ce n'était point ce qu'il y avait d'humain dans cet édifice. Sous le voile dogmatique dont il s'était enveloppé, le christianisme avait formé le cœur et l'esprit des hommes; et la Providence développant l'esprit humain avait su dégager l'idée primitive de ce (jui y avait été ajouté dans le cours des temps. A te point de vue qu'admet 1 i^glise, les recherches de l esprit, ou la spéculation, send)laient ne pouvoir être
en opposition avec le christianisme. Cependant il est permis de croire que la renaissance, en Italie, de l'étude de l'ancienne littérature romaine, étude pous" sée avec un grand zèle, jeta du doute sur la doctrine de l'Église (i).
En France, Bérenger (2) , ne se renfermant pas dans les vérités reçues, fut amené, par les recher' ches hardies auxquelles on se livrait alors , à attaquer le dogme , dominant à son époque, de la transsubstantiation, que Lanfranc défendait avec les armes de la dialectique. Roscelin, expliquant le dogme de la sainte Trinité d'après son système philosophique, se mit aussi en opposition avec l'Eglise. Il soutint , comme le fit plus tard Abailard, que les païens et les Juifs défendant leur loi, les chixniens devaient agir de même en ce qui touchait leur croyance (3). Ceux dont
(i) Rodolphe Glaber, I, ir, c. 12, ap. Bouquet, t. X, p. 28.
(2) Trésorier et écolâlre de Saint-Martin de Tours , puis archidiacre d'Angers. Il nia la transsiibstanlialiou , et prétendit que le sacrement de l'Eucharistie ne contenait point le corps et le sang de Jésus- Christ , mais seulement sa figure. Bérenger fut condamné dans les conciles de Rome, de Verceil et de Paris, en io5o; il se réiracla au concile de Tours, et promit de professer désormais la foi de l'Église. Ayant recommencé à dogmatiser, on exigea de lui une nouvelle profession de foi, dans un concile tenu à Rome en loSg. Ses rechutes et ses rétractations nombreuses ont iail douter de la sincérité de sa conversion. Il mourul à Saint-Côme, près Tours, en ro88. Lanfranc, archevc(jue de Cantorbéry, qui le combattit au concile de 1039, écrivit contre lui un livre intitulé : Du Corps et du So'i^ <lu Seisjneur. (Th. Vial.)
(3) V. Anselm. Cantuariens. De fuie, tiiiiilate et iticariialioiic ("irhi^ cap. i, ])ag. 4'î, éd. rVcrberoii.
ET SON SIÈCLE. LIVRE II. l'2.'^
l'orthotloxie était rigoureuse, prirent pour ce motif la philosophie dogmatique en aversion. Deux partis se formèrent: l'un, inclinant vers une contemplation mystique, considérait le dogme comme étant une base de cette contemplation , et l'edoutait que les libres recherches de la spéculation ne vinssent à l'ébranler et à profaner les saints; l'autre parti, sans vouloir attaquer le dogme par la spéculation , cherchait à le démontrer et à le résoudre d'après les principes de la raison et d'après ceux de son système philosophique. Saint Bernard fut, comme nous l'avons vu, le repré-^ sentant et le principal orateur du premier parti.
Pierre Abailard , homme d'un esprit vaste et profond , avait alors émis des opinions philosophiques qui faisaient grand bruit. 11 s'était fait remarquer, entre les philosophes, par ses recherches originales, mais ses polémiques lui avaient suscité un grand nombre d'ennemis (i). Ayant quitté la vie orageuse du monde, il s'était retiré dans le cloître de Saint-Denis, où il avait étendu ses recherches sur la théologie, ets'était abandonné aux inspirations d'une existence tourmentée. 11 avait cherché à satisfaire la soif scientifique d'une jeunesse enthousiaste que sa
(i) Voyez, au sujet dis coulroveises (|ut' soutint Abailard, ep. 11, bist. calaniitut., ou Boulay, l. II, Hist. de l'Uitivcrsité de Paris. — Les idées qui sui\ent sont puisées dans son inlioduclion à l'étude de la théologie, ouvrage où il s'exprime avec plus d'énei'gie <pie dans eelui qu'il écrivit sur la tliéoiof^ie elirélieMiie.
renommée attirait près de lui, et, portant les connaissances de la raison aux dernières limites , il avait cherché à démontrer les vérités du dogme révélé, et à les défendre contre ceux qui n'admettaient pas l'autorité de la Bible. Obligé de justifier de semblables tentatives aux yeux des théologiens de son époque, qui considéraient cet examen du dogme comme dangereux, il put d'autant plus facilement être poussé à vouloir démêler le rapport existant entre la foi et la raison , que souvent il voyait celle-ci confondue avec la crédulité ou la superstition. » Un grand nombi'e d'hommes, disait-il, nepouvant expliquer le dogme d'une manière claire , se consolent de leur ignorance en estimant fort une foi ardente qui croit sans examen. S'il était défendu de rechercher les vérités de la foi d'après certains principes , il y aurait nécessité d'accepter sans distinction et le vrai et le faux. Celui qui vient à reconnaître la Divinité après un examen efficace, est alors pouivu d'une foi robuste. Si sa foi a quelque chose d humain au début , ce qui lui enlève une partie de son mérite, ce début n'est cependantpassans utilité, carlorsquel'hommeafaitavec énergie les premiers pas, lorsqu'il a terrassé le doute, l'amour divin vient à son aide et lui accorde ce qui lui manquait, ce qu'il n'avait encore pu obtenir par ses recherches. Des miracles ont donné la foi à bien des infidèles. Des hommes légers croient facilement, mais leur foi est inconsistante. La science humaine.
ET SO\ SIKOLK. MVRE II 12^
considérée comme concession faite aux hommes , par Dieu, est im don céleste, et sous ce rapport elle a quelque chose de hon. Dieu , qui lui-même emploie les choses mauvaises pour arriver à de bons résultats, a sans doute destiné les dons salutaires de la science à xui bon usage. Quand saint Paul s'élève donc contre la science des hommes , il ne parle que de l'abus. Il ne saurait la blâmer parce qu'on n'en fait pas un bon usage. Il est vrai que la science humaine ne donne ni piété ni sainteté; qu'elle n'a aucun mérite aux yeux de Dieu, parce qu'on n'arrive à la piété et à la sainteté que par la foi et par la grâce. Mais par la science, l'esprit se prépare insensiblement à recevoir , après la conversion , les dons de la haute sagesse , car les hommes pieux sont arrivés à de meilleurs résultats dans la science divine, par leurs recherches que par la piété. Bien que , devant Dieu , saint Paul ne soit pas plus méritant que saint Pierre, saint Augustin que saint Martin, ceux-ci avaient obtenu après leur conversion un don de science plus étendu que ceux-là , car ils s'étaient distingués dans les sciences humaines avant leur conversion. »
Abailard était loin de penser que sa philosophie ôterait aux hommes le désir de s'instruire des choses divines. Les théologiens de son époque ayant soutenu, avec raison, que l'essence divine de la sainte Trinité ne pouvait être comprise en cette vie , parce ({lie l'intelligence de ce mystère ronsfitnail la vie
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éternelle, Abailard établit, ])our se justifier, une distinction entre credere et intelligere^ qui présentent un des degrés de l'existence, et cognoscere. Ce dernier état était, selon lui , la science par la présence immédiate qui constitue la vie éternelle. La foi , au contraire, était le sentiment de ce qui n'avait pas encore été révélé ( i ). Parta n t, i 1 avait fait précéder son examen delà doctrine de la sainte Trinité, de l'explication qui suit : « Nous ne prétendons nullement enseigner la vérité sur ce point, car nous ne pensons point que ceci soit au pouvoir d'un mortel ; notre intention est d'exposer quelque chose de vraisemblable, et de conforme à la raison huniaine,toutenne nous mettant pas en opposition avec la foi. » Il reconnaît que l'essence divine et sa révélation sont placées bien au delà de Tintelligence de l'esprit humain ; que toutes les règles, toutes les catégories de la philosophie, ne peuvent convenir qu'à des êtres créés. Il pense que pour être exact, on ne doit nommer Dieu que soi , car on ne saurait lui donner un autre nom; que peut-être il y a lieu de le nommer le seul véritable soij que considéré d'après la science humaine, il n'est rien, et que cependant, dans le sens exact, il est seulleVerbe.il admet qu'il ne peut exister une science absolue des choses divines, parce que l'homme n'a pas un langage approprié à cet ordre d'idées ; parce que son langage n'est
([) Exislmiatio non apparrntiitm.
r.T S<>\ SIÈCLE. — I.IVRI-, H. lU^
approprie qu'au monde crée , connue le prouve le Verbe. Celui-ci enseigne effectivement qu'il n'est relatif qu'au temps qui a commence avec la création du monde.
Vovons la connexion qui existe entre l'opinion qui ]irécède et celle quAbailard émet dans une autre circonstance pour justifier la science de la nature atta- ({uée par les théologiens. Les paroles que Dieu adresse aux hommes dans la Bible , sont généralement symboliques. « On exprime souvent mieux l'idée de Dieu , dit-il, par la nature de ses créations que par les mots inventés. Cependant la connaissance de Dieu est intimement liée à celle de la raison.» Puis, plus loin : «Si nous considérons l'essence de la raison qui, par sa natiu'e, s'étend sur tout ce qui est sensible , s'enquiert de tout ce que la pensée n'a pu atteindre , nous reconnaissons que plus une chose est sublime, plus elle est éloignée de la pensée; c'est un motif pour que les efforts de la raison se dirigent avec d'autant plus d'activité vers elle. L'homme étant, par la raison qui lui est propre, considéré comme fait à l'image de Dieu, sa pensée ne peut trouver un plaisir plus vif que celui de se diriger vers l'objet qu'il représente par elle (i). »
Examinant l'essence divine, Abailard s'occupe de la doctrine de la sainte Trinité , qu'il considère
II) Iiilioil.,c. VII «1 X. Theolog. rlirisl., I, lir, i);ii;. i^', ..
laS SAIiNT BERNARD. LIVRE II.
comme la perfection la plus sublime , l'idée la plus satisfaisante et la plus grande, établissant l'idée de Dieu par la raison , bien que l'homme ignore cette dernière. Son exposition du dogme de la sainte Trinité n'est pas nouvelle 5 c'est l'idée rationnelle, qui, depuis le concile de Nicée, se rencontre dans tous les exposés de ce dogme ; idée qui désigne les rapports de l'être , de la connaissance , de la volonté, de la puissance, de la sagesse et de l'amour de l'essence divine, réunis dans ce mystère. Le père incréé marque la' toute-puissance divine, source de toutes choses. La sagesse suppose le pouvoir de l'action, par conséquent la toute-puissance. Le Tout-Puissant a de toute éternité conçu un plan dont sa toutepuissance a permis l'exécution ; il a donc produit la sagesse, qui est de toute éternité, car elle admet la toute-puissance (i). Il faut faire abstraction, dans l'espèce, de toute idée temporelle; ne point songer, dans ce fait de la production éternelle , à une action successive. Il faut en outre considérer l'alliance absolue de la sagesse et de la toute-puissance , comme étant chose établiede toute éternité dansl'essence divine. Le Tout-Puissant qui, en vertu de sa toute-puisssance, a la force de faire tout ce qu'il pense ; qui, en vertu de sa sagesse, ne juge les choses que comme elles doivent être jugées, ne veut, dans sa sagesse, que les choses re-
(i) Thcolof;. christ., p. iBafi.
connues comme étant les meilleures. Cette pensée est expinmée par ce dogme : Le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Cette procession du Saint-Esprit (i) désigne, de la manière la plus frappante, l'essence du Saint-Esprit,qui est, de nécessité absolue, l'amour divin uni à la connaissance de Dieu etd«" soi-même, car l'essence de l'amour y participe; car par l'amour on procède, pour ainsi dire, de soi-même. L'amour de Dieu est éternel dans son essence; mais les hommes, œuvres de cet amour qui se rapporte à eux, ne sont point indispensables d'après leur nature. Si Abailard eût poursuivi cette grande idée , s'il ne lui eût posé luimême des limites, comme il le fit en bien d'autres circonstances, il serait tombé dans une grave hérésie. Il aurait soutenu que la création fondée dans l'essence divine, est céleste et éternelle; que l'action de l'amour saint qui constitue son essence, diffère de celle de l'amour temporel, et suppose une création opposée, soumise à une autre loi. Mais la connaissance profonde qu' Abailard avait de la distinction^ lui avait fait reconnaître que cette création fondée dans l'essence divine, n'avait rien de contraire à l'élévation de l'essence divine au-dessus de la création ; car , par leur nature, les créatures ont un commencement et sont dépendantes, bien que l'amour, principe et source de leur existence , soit une essence divine unie à
(I) Theol. rlinsl., I, i, c. 5.
Dieu. L'essence de l'esprit humain, image de la Divinité , consiste dans des tendances constantes pour communiquer à soi-même et répandre hors de soi ; ainsi, toute connaissance ou toute action humaine procède de telle sorte, que l'idée devient et plus claire et plus vive, à mesure que l'homme s'améliore.
Comhien Ahailard dut répandre d erreurs parmi des hommes incapahles dépensées profondes, en se livrant à un semblahle exposé de principes généraux! Combien il dut en répandre quand, entraîné par son libre arbitre, il s'abandonnait à des considérations plus élevées que celles qu'il pouvait suivre, puisqu'il était limité par les idées de l'Eglise et l'opposition de l'époque ! Combien ses eiTeurs durent être graves , quand, saisissant la doctrine du libre arbitre à sa naissance, il voulut l'appliquer à l'examen de l'essence divine ! Celui qui ne s'élève pas au-dessus de la question et de lieu et de temps, celui qui considère la position actuelle de l'homme comme étant celle primitive, arrive nécessairement à nier totalement une existence positive, complète et libre; ou, changeant la nature des choses, il prend la négation pour \ affirmation , la restriction pour la liberté, [imparfait pour le parfait. Ainsi, voyant que dans cette vie temporelle il a pris , ainsi que d'autres hommes , dans différentes circonstances, diverses directions, il infère de là que cette faculté de choisir entre diverses directions opposées est l'essence de la liberté, et il considère comme
ET SON Sli-CI.E. — LIVRE ïl. l3l
un blasphémateur celui qui renverse cette idole; ou il s aperçoit de la nullité de cetle liberté d'action dont il semble jouir, envisage la précision individuelle de riiomme comme purement apparente, et nie dès lors lexistence de la liberté, parce qu'il est privé de la vision intuitive dune liberté réelle, se constituant d'elle-même. Partant, il nie l'existence de l'union hypostatique, la substantialité du monde intellectuel, et devient matéi'ialiste ou panthéiste.
Abailard démontra que la définition qu'on donnait du libre arbitre, pouvoir de taire ou de ne pas faire, ne pouvait s'appliquer qu à des êtres vicieux; car, selon lui, plus Ihomme s éloignait du péché, plus il devenait enclin au bien ; plus il était délivré de la servitude insupportable du péché, plus il acquérait de liberté dans le choix du bien. D'après la définition qu'il donna du libre arbitre, dans ses rappoi'ts avec Dieu et les hommes, il consistait à faire sans contrainte ce qu'inspirait la raison. La faculté de faire autre chose que ce qui est conforme à la nature de l'être , de faire autre chose que ce qui est le mieux, étant le résultat de la faiblesse humaine, ne devait point être attribuée à Dieu. Dans tous les temps Dieu opte pour ce qui est le mieux, et agit en conséquence. Abailard faisait donc remarquer, avec raison, que le pouvoir de Dieu ne se rapportait point au temps , qui est en dehors de lui ; que , par sa nature, il ne pouvait opter rpie pour ce ipii était le nieilletu'.
l32 SAINT BERNARD. LIVRE II.
En effet, toutes les difficultés qui ont été soulevées résultent de la confusion que Ion a faite de ce qui est éternel et de ce qui est temporel en Dieu. «Mais, con- «tinue-t-il, cette nécessité de la nature de lliomine, " qui est la bonté même, n'est point séparée de sa '< volonté, et ne doit pas être confondue avec la con- « trainte qui l'oblige à faire certaines choses malgré lui. « L'honune doit donc être d'autant plus aimé et estimé « pour sa nature, que sa bonté n'est pas accidentelle, « mais qu'elle constitue son essence invai'iable. » Si Abailard eût été conséquent dans la poursuite de ce système, il serait forcément arrivé à cette conclusion : la raison n est autre chose que l'oreille pour entendre la voix de la Divinité (^v tw Ikôyoi y] ^wr, -^v, xai r, ^wv] yiv To cpwç TÔiv àvOpioTTOJv ) : la sourcc de toute vérité religieuse, en l'homme, est de comprendre cette voix, de même que la source de toute erreur est de ne la pas comprendre, ou de la mal comprendre (xo cpwç Iv Tvi «Txoxtcf ci/aiv£i, xal :?] cxoxia aùxô où xaxÉXaêevV La base de toute vraie philosophie et de toute vraie théolooie serait donc de découvrir la cause de cette incompréhensibilité ou de ce malentendu , et de donner le moyen d'y remédier.
Ce docteur ayant dit que la doctrine de la Trinité était une vérité fondée sur la raison , avait cherché à prouver que les philosophes anciens le plus en renom et les plus considérés avaient exposé cette vérité dans leurs écrits , bien qu'à leur époque elle
fût encore voilée, parce que les hommes n'étaient pas assez avancés pour la saisir. Son idée dominante était que toute chose bonne, que toute vérité, dérivaient d'une révélation divine, d un esprit divin agissant partout. Il estimait les vertus précieuses des Grecs, surtout celles des philosophes, et, parmi ceux-ci, particulièrement celles des platoniciens, car la vérité résultant de la vie contemplative lui semblait être la vérité la plus sublime. Lecteur zélé de saint Augustin , il aurait dii établir une distinction plus tranchée qu'il ne l'a fait, entre la vertu présomptive des stoïciens et celle des platoniciens, qui se rapproche le plus de la vertu chrétienne. « La « vertu des païens , procédant de la nature divine « de l'homme, écrivit-il, ressemble surtout à celle des «chrétiens, en ce qu'elle est produite par le libre « amour , résultant de la bonté de la nature primitive « de l'homme, par l'horreur du mal, et non point par « la peur du châtiment. Mais si l'on prétend que ces « conditions ne suffisent pas pour atteindre à la féli- « cité , parce qu'on aura fait le bien par amour pour « le bien , et non point par amour pour Dieu , nous « demanderons s'il est possible d'avoir une vertu, de « faire une bonne œuvre, si ce n'est par Dieu et pour « Dieu. Nous reconnaissons que les philosophes ont « considéré l'Etre suprême comme étant tout aussi n bien le principe , c'est-à-dire la cause première et «agissante, que le but de tout bien. Donc tout le
l34 SAINT BERNARD. LIVRE JI.
« bien a été fait par amour pour celui dont il dé- « rive. » Abailard pensait aussi que parfois Dieu avait récompensé les vertus des païens en leur accordant , comme à Vespasien , la faculté de faire des merveilles. Il concluait de là que Dieu, dont la puissance se révèle dans la vie de ces hommes , leur avait communiqué un grand nombre de ses vertus , et il en recherche les traces, parce qu'elles sont cachées dans les enseignements des philosophes, sous forme d'allégorie : « Car, disait-il, Dieu devait mon- « trer, en leur accordant des faveurs particulières , X que ceux qui vivent dans la continence, dédaignent «le monde, et fuient les attraits qu'il offre, lui « étaient plus chers que ceux qui , adonnés à leurs « plaisirs, se précipitaient dans toutes les souillures « terrestres. > Si ce philosophe eût pu être conséquent en soutenant cette thèse , il se serait écarté du dogme sous plusieurs points , et serait arrivé à ridée d'une Eglise éternelle et invisible, non liée par la question de temps, de lieu , et des signes extérieurs: il serait arrivé à l'idée d'une Eglise émanant du plan constant de la rédemption humaine, lien qui, par le libre arbitre, attache d'une manière inexplicable Dieu aux hommes. Il eût adopté l'idée professée par Origène, Zuingle(i) et OEcolampade.
(i) Curé de Zurich, qui introduisit dans plusieurs cantons suisses le changement de religion , y recommanda la lecture des livres de Luther, et V fil abolir toutes les cérémonies de l'Eglise romaine. On a de
ET SON SlÈCLli. LIVRE II. I 35
«Les philosophes, disait-il ailleurs, tiennent aux « chrétiens par leur genre de vie; il y ft entre eux « affinité de nom , car nous nous nommons chré- '< tiens à cause de la sagesse divine , qui est Jésus- « Christ; d'après la véritable signification du mot, «nous devrions être nommés philosophes, si nous « aimions vraiment le Christ. Nous leur ressemblons «par lu liberté de l'amour, car ils sont élus non « point suivant la servilité judaïque , par la crainte « du châtiment et par les espérances terrestres , « mais par leur désir constant de faire le bien. » Dans cette définition , Abailard est encore limité par la nécessité générale et absolue du baptême extérieur, cérémonie indispensable pour sauver les hommes de la damnation et de la perdition où ils sont tombés parle péché d'Adam (i).Il eut donc relui un livre intitulé De verà et falsd rcitgione, et plusieurs autres ouvrages. Cet hérésiarque d'accord avec Luther sur plusieurs points, différait cependant avec lui en iieaucoup d'autres ; il enseignait l'erreur des pélagiens sur la grâce, et donnait tout au libre arl)ilre; il soutenait aussi cpie le corps de Jésus-Christ n'était pas réellement dans l'Eucharistie, et qu'on ne recevait dans ce sacrement que le pain et le vin qu'il disait signifier et représenter le corps du Christ. OEcolanipade, fameux ihéûlogien allemand, quitta le froc do religieux de Saiule-Rrigiltc pour embrasser ces opinions , et il se présenta pour les soutenir dans inie assemblée générale de tous les cantons suisses, tenue à Bàle; il publia aussi, contre la réalité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, un livre qui fit le plus grand bruit au seizième siècle. Zuingle lui lue dans la déroute de Cappel en i53t, et OEcolampade mourut , la même année, à Bàle, oii il élait ministre. (Th. Vial.)
(i) Abailard nomma toutefois hétérodoxe un docteur qui avait sou-
cours à un détour pour concilier son opinion avec ve dogme. « Les sacrements du Nouveau Testament, « écrivit-il, sont préférables à ceux de l'Ancien, qui <i se rapportaient purement aux Juifs. A cette époque, " sans ce signe extérieur, des hommes auraient pu • être sanctifiés par l'esprit de Dieu , et mis en de- « meure de recevoir le salut éternel ; mais le bap- « tême est un sacrement général qui concerne le « genre humain ; aussi , depuis qu'il est institué , « n'est-il point sans lui de rémission. »
Abailard s'éleva souvent avec une noble indignation contre les ecclésiastiques indignes de son siècle, dont la vie scandaleuse était en opposition avec la sainte doctrine qu'ils étaient chargés d'enseigner; contre les inclinations mondaines des moines, qui, destinés à vivre dans la contemplation de 1 Eternel , auraient dû occuper le premier rang parmi les hommes. Pour humilier ses contemporains , il éleva les vertus des anciens, et mit en contraste la vie de ceux qui, descendant en eux-mêmes par la clarté céleste, se conformaient aux préceptes de la doctrine évangélique , et la vie des hommes qui , ayant reçu de Dieu les plus saints et les plus parfaits enseignements, auraient dû les suivre à la lettre. Ayant tracé le tableau des vertus des anciens qui se consacraient
tenu que ceux quiaviiient vécu avant l'incarnation de Jésus-Christ sans croire à son incarnation future et à sa passion , avaient été rachetés et avaient obtenu le salut éternel (a), [a) Theul. Clirist , p. i3i5.
ET SON SIÈCLE. LIVRE II. l^^^
au bien-être général, il écrivit : « Les abbés de notre <• temps devraient être saisis de honte, ils devraient " changer de conduite , en voyant leurs frères se " nourrir de mauvais légumes bouillis, eux qui dés vorent en abondance les mets les plus succulents. « Que ne prennent-ils exemple des païens. f* Que les « princes chrétiens sachent que ces derniers défen- » daient le droit avec le plus grand zèle (i). » Puis, après avoir cité Diogène le Cynique , il continue : " Que diront de lui les moines de notre époque qui « avilissent la société et le Christ? Que diront-ils, eux, .> qui , pour donner un bon goiitau vin , font des mé- « langes de choix, se procurent des coupes précieuses -< et brillantes, et ne sont pas satisfaits de la cuisine « ordinaire .►* Platon a exclu les poètes de sa républi- « que; et que font les évêques? Aux jours des grandes « solennités , qui devraient être consacrés à louer « Dieu, ils attirent à leur table des comédiens, des « danseurs, des chanteurs; ils restent jour et nuit en « fête avec eux, et les récompensent par de riches « cadeaux qu'ils prélèvent sur les bénéfices ecclésias- « tiques; sur les offrandes faites aux pauvres (2). « Voyant l'hypocrisie et la superstition appuyées par de mauvais ecclésiastiques et de mauvais moines, il dit ailleurs que la véritable piété, celle qui est surtout
(1) Theol. Christ., 1, II, p. i2i5.
(■») Id. p. m<).
l38 SA.IXT BERNARD. LIVRE II.
agréable à Dieu, ne consiste point clans des pratiques extérieures, mais clans la vie intérieure de l'homme. '< Si nous recherchons avec soin la moralité de l'Evan- " gile, lit-on dans ses écrits, nous reconnaissons qu'elle " n'est autre chose que la réforme de la loi naturelle (i), « suivie par les philosophes; car la loi mosaïque se " fondait plus sur des exemples symbolicjues que » moraux; elle était plutôt empreinte d'une justice « extérieure qu'intérieure. L'Evangile au contraire « fait un examen approfondi de la vertu et du vice; " il apprécie tout, comme les philosophes, d'après >' le sentiment intérieur (2). « Dans son Éthique, il posa en principe, ce qui put être mal compris, ce qui fut mal compris par un grand nombre de ses contemporains, « que dans cette vie il ne s'agit point d'apprécier extérieurement, matériellement, de sorte à ce que cela tombe sous le sens des hommes, la moralité des actions ; qu'il faut apprécier les
(r) Reformat'io le gis natiiralïs.
(2) Theol. (Christ., I , II , 121 1. — V. Scito te ipsum ap. Paez , t. III, p. III , pag. 640. Constat opéra quje fieri convenit aut minime sqiie a bonis siciit a malis homiuibus geris, ((uos intentio sola séparât. Non quœ fiunt , sed que animo fiant pensât Deus , nec in opère , sed in inlentione nierilum operantis consistit. Celte proposition choqua un grand nombre de personnes , qui protestèrent en s'appuyant sur le droit canon , cur gravier satisfactio pœnilentibus imponatur de operis effeelu , quam de culpae reatu. La réponse à cette objection le força de tracer une grande ligne de démarcation entre la justice divine et la justice humaine, soit que cette dernière fût spirituelle ou temporelle.
actions d'après le sentiment intérieur, source de la volonté manifeste pour Dieu; que par Taction extérieure, le mérite ou le péché ne peuvent être changés aux yeux de Dieu. Le péché, selon lui , consiste à ne point faire par amour pour Dieu, ce que l'on croit devoir faire par amour pour lui ; à ne point vaincre, par suite de cet amour et par respect pour sa loi, les penchants et les désirs contraires à cette loi. En effet. Dieu est offensé, non point du dommage résultant de l'action intérieure, mais du mépris qu'on a pour sa personne. « Abailard se révolta, dans maintes autres circonstances , contre les abus et les préjugés qui opprimaient l'esprit du christianisme et nuisaient à la véritable religion, à la vraie morale; ce fut le mécontentement qu'il éprouva qui le porta à persévérer dans son langage qui déplaisait à la masse. Il s'éleva aussi fortement contre les préjugés des hommes grossiers de son époque , qui , s'effrayant à leurs derniers moments des peines du purgatoire ou de l'enfer, partageaient avec des prêtres largent mal acquis, pour que de nombreuses messes assurassent le repos de leur âme, et leur fissent obtenir la rémission de leurs péchés (i). « Le repentir et la douleur
(i) Le tableau qu'il trace à ce sujet n'est point exagéré. Consultez à cet égard Henric. Huntind., de. contcwplu miindi, aj). d'Achcry, t. III, p. 5o5. Il existait à celte époque des moines nomades qui , se revêtant des dehors de la piété , avaient su se faire vénérer des masses. Ils nuisirent lieaucoup à la religion et à la morale; car, pour d<
l4<> SAINT BERNARD. LIVRE 11.
« que nous cause le péchë, disait-il, en blâmant ces « hommes, portent leurs fruits, quand ils sont moins « le résultat de la crainte que de l'amour de Dieu « dont rfbus connaissons la bonté et la miséricorde; " notre contrition ne peut subsister avec le péché ; « l'amour divin qui excite notre douleur n'admet pas « le péché , et elle nous réconcilie de suite avec « Dieu. » Le théologien philosophe n'admettait pas que des évêques passionnés, inconsidérés, arbitraires, livrés à une vie toute mondaine, décidassent spirituellement du bien-être ou du malheur des hommes. On fondait alors la puissance épiscopale sur ces paroles du Christ : Ceux auxquels vous pardonnerez leurs péchés seront absous; ceux auxquels vous ne les pardonnerez pas resteront dans le péché [i). Abailard admettant que Jésus-Christ avait donné à ses disciples le pouvoir de faire remise des péchés, chercha toutefois à réfuter l'interprétation donnée à ces paroles par l'Eglise qui conféra ce même droit aux évêques comme successeurs des apôtres. Il soutint que ces paroles , ainsi que ces autres paroles adressées par le Christ à ses disciples : ï^ous êtes la lumière de l'unwers, le sel de la terre, ne se rapportaient qu'aux apôtres, parce que le Seigneur n'avait pas donné à leurs successeurs des lumières et une sainteté égale
l'aigenl , ils absolvaient avec une grande facilité. "V. Policrat. I, VII, cap. 21. Abœlard, sermo de Joanne. Baptista , p. gS/». (i) Jean, XX, 23.
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a la leur; il soutint que lesevèques étaient sans pouvoir, quand ils agissaient et contrairement à la volonté de Dieu et contrairement à la justice divine ; partant il prétendit qu'une excommunication injuste ne pouvait produire aucun mal. Entraîné par une noble indignation, il adressa ces paroles aux évêques qui s'arrogeaient le droit de remettre les péchés : Tu agis ainsi et je me tais ; tu penses que je serai comme toi, mais je veux te punir ^i). S'il se moqua de prétendus miracles dont on parlait à son époque , il ne faut pas inférer de là que , semblable aux philosophes , il avait horreur du merveilleux. 11 était convaincu que la vraie foi devait produire des miracles; mais cette foi sainte et robuste ne lui paraissait plus exister chez les hommes , et il détestait les sciences humaines au moyen desquelles on flattait la Divinité. Si quelques hommes vénérés se contentaient de la réputation de sainteté qu'ils avaient acquise, prétendant que l'Eglise n'avait plus le don des miracles parce que la foi était suffisamment établie partout, Abailard répondait pour les humilier : « Une foi morte et n'agissant pas d'une manière plus efficace que la vôtre équivaut à l'absence complète de toute foi. Assez de juifs, d'hérétiques et de païens restent encore à convertir; mais personne ne méritera la grâce de cette conversion, car si quelqu un voulait lopérer, aujourd'hui, ce ne serait que pour satisfaire sa vanité. •
(t) Psaum. ,'>o , V. 11.
l42 SAINT BERNARD. LIVRE II.
De tels principes , un tel langage, devaient naturellement rencontrer à cette époque des contradicteurs. Ces principes eussent évidemment placé Abailard dans une opposition plus grande que celle où il se trouvait déjà avec le dogme de l'Eglise , s'il eut été conséquent en les poursuivant. 11 ne le pouvait, car il était porté à se renfermer dans les limites du dogme qu'il n'avait nulle intention de combattre. Circonscrit, parle dogme, la dialectique des casuistes, l'esprit de son époque , la méthode et le langage philosophique qui alors commençaient à se dessiner, ses principes théologiques et philosophiques ne sont point en harmonie. Sa théologie donna donc lieu , comme on peut le reconnaître , à plus d'une erreur. Celui qui témoigna le premier sa surprise des principes exposés par Abailard dans l'introduction de sa théologie (i), répandue au loin par des disciples enthousiastes , n'était pas ennemi de toute théologie spéculative ; c'était un homme qui avait lui-même fait , à Paris , des cours de théologie philosophique sur le mont Sainte-Geneviève où Abailard avait aussi enseigné; ce fut maître Gauthier de Mauritanie. Ce théologien approuvait l'introduction modérée des idées philosophiques dans l'enseignement de la théologie; il l'approuvait quand on ne dépassait pas les doctrines de l'Eglise; mais il fut choqué
(i) Iiiti-odtirtio in iheo/ogiam.
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des libertés qu'Abailard se permettait. La manière dont il le combattit lui fait infiniment honneur. Il ne ne le dénonça point à l'opinion , ne l'attaqua point avec les armes de la théologie. Il exposa les propositions attribuées à Abailard , lui montra sous quel point de vue elles lui semblaient en opposition avec le dogme de l'Église, et il le pria de lui faire savoir s'il avait mal saisi sa pensée, ou, dans le cas contraire, de le réfuter. Un échange de lettres lui paraissait le moyen le plus sûr pour s'entendre, « car, disait-il , par cet échange on peut se livrer à un examen paisible et consciencieux; écrivant à une personne absente, on pèse avec soin les motifs qu'on fait valoir , et on n'est pas exposé aux passions qui naissent de la discussion et qui obscurcissent généralement l'esprit. »
Les philosophes, quand ils furent eux-mêmes dégagés de tout vain orgueil, eurent beaucoup de peine, à toutes les époques, à persuader à leurs disciples que leurs systèmes n'étaient que le fruit des efforts humains, (le la réflexion humaine; qu'ils n'avaient rien d'absolu. Ceux-ci , pleins de présomption , n'en soutenaient pas moins que ces systèmes comprenaient l'essence de toutes choses. Abailard en fit aussi l'expérience. Ses disciples prétendaient que leur maître avait éclairci , pour eux , tout ce que la science avait d'énigmatique ; quil leur avait donné sur la Divinité des notions parfaites, et qui ne laissaient rien à désirer. Mais Gauthier, tout en considérant les
l44 SAINT BERNARD. LIVRE lï.
investigations de l'esprit humain comme nuisibles ;\ la religion , savait qu'on ne devait pas juger les philosophes sur le (lire de leurs disciples : « Genéralfment les disciples s'écartent de la vraie doctrine de leur maître, ëcrivait-il à Abailard, soit parce qu'ils interprètent mal ses paroles , soit parce que soulevant dans leur orgueil quelques nouvelles propositions, ils les lui attribuent pour augmenter sa considération. >• D'autres reproches adresses à Abailard trouvèrent sans doute leur source dans une fausse interprétation de sa pensée; ainsi, quand l'on prétendit qu'il avait avancé que Dieu , d'après son essence, n'existait ni sur la terre ni ailleurs, que les anges et les âmes n'étaient nulle part , il ne faut pas perdre de vue qu' Abailard avait cherché à écarter l'idée de lieu et de temps en examinant l'essence divine, et qu'il était ainsi arrivé à soutenir que l'esprit n'a pas d'espace, que d'ailleurs les esprits ne sont nullement conformes à l'idée qu'on s'en fait dans le monde temporel. Pour ne point donner prise à l'orgueil dogmatique, l'auteur des lettres à Héloïse avait déclaré au commencement de l'introduction de sa théologie , qu'il prétendait moins enseigner la vérité elle-même, qu'exposer son opinion. D'après cette déclaration , Gauthier lui demanda quel était le fidèle qui , s'occupant de la foi chrétienne , expose son opinion et non la vérité \ il lui demanda si , en matière de vérité religieuse , il
ne se serait pas hornë à exposer ses principes philosophiques touchant h\ rehgion.
La première persécution dont Ahailard fut l'ohjet , ne fut pas le résultat d'un zèle vrai pour l'orthodoxie; elle doit être attribuée à des passions basses et personnelles. Albéric et Lotolf , professeurs à l'école de Reims, jaloux de sa réputation, agirent auprès de l'archevêque Raoul, de Reims, et auprès de Conon , légat du pape, pour que l'enseignement public lui fût interdit. Ils prétendaient, pour s'op[)Oser à ce qu'il professât la philosophie , que les sciences mondaines séaient peu à un moine, et ils l'accusaient de ne pas suivre les règle? de l'école dans son enseignement de la théologie , de n'avoir point étudié sous un des professeurs fameux. Ils attribuaient l'hétéi'odoxie de son enseisfiiement à ce qu'il n'avait eu d'autre maître que luimême. Cité devant l'assemblée synodale de Soissons (1121), où son livre devait être examiné, Ahailard put s'assurer, en se rendant à ce concile, des dispositions du peuple, et prévoir le résultat de l'examen; partout, sur sa route, il fut abhorré connue hérétique. Il rencontra cependant à ce concile un homme d'une piété désintéressée, ce fut l'évêque Godefroi de Chartres ; celui-ci prit sa défense et déclara aux prélats assemblés que s'ils condamnaient Ahailard sans l'avoir entendu, fut-ce même avec raison, ils attireraient sur eux la liaine des partisans nom-
l46 SAINT BERNARD. LIVRE II.
breux que ce professeur avait dans tous les pays. Il soutint que la persécution donnerait du poids à l'opinion de ce philosophe et augmenterait ses adhérents. Il fut d'avis que les passages incriminés , et qui lui étaient attribués, fussent mis par écrit et qu'on entendît sa justification. Cette proposition ne fut point accueillie; les ennemis d'Abailard qui avaient monté les esprits contre lui , redoutaient la puissance de sa dialectique. Toutefois la cause ne devait pas se juger à Soissons ; l'évêque de Chartres était parvenu à la faii'e renvoyer devant un synode plus considérable tenu à Paris, et Abailard fut autorisé à retourner dans son couvent. Mais ses ennemis devaient paralyser cette mesure. Ayant représenté aux prélats qu un exemple serait salutaire, qu'il était nécessaire d'intimider, pour l'avenir, un grand nombre d'hommes d'une présomption égale à celle d'Abailard , il fut de nouveau cité devant le concile. L'évêque de Chartres lui représenta qu'il devait céder pour son repos; qu'une décision tumultueusement prise serait plus nuisible à ses ennemis qu'à lui-même; il jeta donc son livre au feu , et fut relégué dans un couvent ; car , alors , on procédait ainsi à l'égard d hérétiques condamnés à la pénitence.
Les prévisions de l'évêque de Chartres se réalisèrent. Abailard trouva des amis d'autant plus dévoués qu'il était injustement opprimé, et ses adver-
FT SON SIÈCLE. — MVRE II. l/^J
saires furent couverts de honte. Le lëgat du pape , rougissant d'avoir déféré à leurs désirs , permit à Ahailard , peu de jours après le prononcé de la sentence rendue contre lui , de retourner dans le cloître qu'il habitait à Paris. Saint Bernard était resté étranger à ces différends soulevés par les passions individuelles. Les années suivantes, Ahailard fut exposé à de nouvelles persécutions; il faut les attribuer à sa franchise, et aux dures vérités qu'il publia sur la vie mondaine des moines de son siècle. Ces persécutions ne lui laissant pas la tranquillité d'esprit nécessaire pour se livrer à des recherches philosophiques , et ayant obtenu la permission d abandonner le cloître, il se retira dans la solitude. Il bâtit un ermitage en joncs dans les environs de Troyes ( 1 123), et dédia au St-Esprit cet oratoire connu sous le nom de Paraclet (consolateur) (i). La pauvreté , le manque de tout ce qui était nécessaire à l'existence l'obligèrent à reprendre ses cours. Une jeunesse ardente quitta dès lors les châteaux et les palais pour entendre les savantes leçons de ce grand maître. Des hommes appartenant aux plus hautes positions sociales , et élevés dans la plus fastueuse mollesse , adoptèrent son genre de vie sévère et misérable , et furent enflammés par ses discours. Bientôt la contrée solitaire où Ahailard avait
lO.
l4<^ SAINT BERNARD, LIVRE II.
établi le Paraclet, fut couverte de cellules. La nombreuse jeunesse qui les habitait construisit une chapelle en pierre pour le maître, et contribua ainsi, par le travail de ses mains et par ses biens , au soulagement de celui qui donnait à son esprit une nourriture fortifiante. Ces résultats étaient dus au zèle de disciples qui avaient su inspirer en faveur d'Abailard un grand enthousiasme à la jeunesse de la France et de létrangei-. Mais comme ici-bas rien ne saurait être parfait , cet enthousiasme eut des conséquences funestes. Les choses appartenant plutôt au domaine des esprits réfléchis et hvrés à l'adoration de Dieu , qu'à celui de la discussion , et dont il ne devait , par conséquent , être parlé qu'avec une sainte et paisible austérité, servirent journellement de texte aux disputes; la jeunesse voulait tout expliquer, même ce qui ne pouvait être désigné que par des mots. Les hommes qui désiraient, avant tout, que la foi reposât sur des bases solides, et qui craignaient de voir l'immense profané par une dialectique présomptueuse renfermant tout dans des mots et dans des idées, prirent Téveil. Deux d'entre eux, et ce furent les plus vénérés de cette époque, s'unirent conti-e Abailard ; ils lui furent plus nuisibles que ses autres ennemis qui avaient sans doute contribué à le rendre odieux à ces deux hommes. Un concile qui devait avoir lieu en France, vers cette époque, fit craindre à Abailard de nouvelles
attaques de la part de ses ennemis; pour les éviter, il accepta (i 128) l'abbaye de Saint-Gildas de Ruys, en Bretagne. Là , cet homme , qui devait rencontrer toujours de nouvelles tempêtes, eut à combattre la licence de moines dégénérés, la férocité de la nation; il ne put donc songer à abandonner son esprit à toute son activité.
Alors saint Bernard avait aussi fait trêve aux luttes soulevées par Abailard; le schisme qui divisait l'Eglise l'occupait entièrement. Abailard établissait pendant qu'il se trouvait à Saint-Gildas des rapports avec les cardinaux les pUis distingués de la cour pontificale qui résidaient en France; la supériorité de son esprit, son amour de la vérité, de la religion et des science.';, lui acquirent l'amitié des plus estimables d'entre eux. Quelques-uns devinrent ses disciples, et nous comptons parmi eux, maître Ives et Guy de Castellis. Ces relations ramenèrent chez lui le goût de l'enseignement; il introduisit de nouveau dans ses écrits et dans ses discours , des principes qui choquèrent son époque. Ces principes se remarquent surtout dans sa théologie chrétienne, ouvrage où l'on retrouve, sous une autre forme, les opinions exposées dans son introduction à l'étude de la théolo<:ie. Sa philosophie, propagée par ses écrits, et oralement par ses disciples enthousiastes, traversa les Alpes et les mers. Ce fut alors que saint Bernard , de retour à Cilairvaux du dernier vovage qu'il avait fait à
Rome, commença à porter son investigation sur une philosophie qui lui parut pernicieuse pour le présent et l'avenir, et qui lui fit craindre la profanation des choses les plus saintes. Il semble qu'il exhorta d'abord Abailard, dans plusieurs conférences privées, à changer son système d'enseignement. Mais deux hommes d'un esprit et d'un caractère si différent devaient être prévenus l'un contre l'autre ; au lieu de s'entendre, ils devaient se séparer de plus en plus. Saint Bernard saisissait donc toutes les occasions pour mettre les disciples d'Abailard en garde contre sa théologie ; celui-ci , de son côté , n'était pas homme à reculer devant ime polémique ou a laisser des accusations sans réponse. Son honneur , son amour pour la philosophie, ainsi rendus suspects, ne lui permirent pas de garder le silence , car il ne pensait pas s'être écarté de la doctrine de l'Eglise, qu'il considérait aussi comme étant sacrée.
Un synode nombreux ayant été convoqué (ii4o) à Sens , il déclara qu'il était prêt à entrer en conférence avec saint Bernard , en présence des prélats français les plus distingués, et à réfuter ses accusations. Il donna avis de ces dispositions à ses disciples qu'il invita à être témoins de sa victoire. L'abbé de Clairvaux n'était pas très-disposé à accepter ce défi; peut-être ne se croyait-il pas assez fort pour combattre le plus grand dialecticien de son époque, auquel nul philosophe n'avait pu encore résister.
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Puis il était contre ses principes de faire de doctrines de foi l'objet de controverses ; selon lui, il suffisait de comparer les opinions d'Abailard avec la doctrine pure de l'Eglise, qui dominait toute contestation , pour juger celui-ci. 11 refusa donc le défi qui lui était parvenu par l'intermédiaire de l'archevêque de Sens. Ce refus ayant augmenté la considératon dont jouissait son adversaire , et les disciples de celui-ci s'étant montrés triomphants de ce que le célèbre abbé n'osait s'engager dans une dispute avec leur maître , saint Bernard ne put reculer. Voyons ce qu'il dit lui-même à ce sujet (i) : « Je me promettais le repos et la tranquillité , quand la fureur du lion aurait été apaisée et la paix rendue à l'Eglise (2) : l'Eglise jouit de cette paix si désirée, et j'en suis privé ; elle est tranquille et je ne le suis pas ! Hélas, j'ignorais que j'habitais une région de pleurs, que je demeurais sur une terre ingrate. Je ne pensais pas que je passais ma vie au milieu des ronces et des épines qui se succèdent les unes aux autres , qui renaissent et se multiplient à mesure qu'on s'applique à les couper et à les arracher. J'ai refusé nettement le défi d'Abailard , parce que je ne suis qu'un enfant , et que dès son enfance il s'est aguerri dans la controverse et l'argumentation ; parce que
(i) E|). ci.xxxix.
(1) Il fait allusion an srhisinf soiilevr |iar Pienr dp Léon. ('!'. V.)
j'estime qu'il est de la dernière indignité de soumettre aux faibles lumières de la raison, l'immuable autorité de la foi fondée sur la vérité éternelle de Dieu. J'ai donc répondu à Abailard qu'on n'avait besoin que de ses écrits pour l'accuser; que d'ailleurs cette accusation n'était pas mon affaire, mais celle des évêques qui sont les juges de la doctrine qui doit être enseignée aux fidèles. Cette réponse, loin de lui imposer silence , n'a fait que lexaspérer : il crie plus fort que jamais, fortifie son parti avec une nouvelle ardeur, rassemble ses sectateurs, et dit de moi, à ses disciples, des choses que je ne prends pas la peine de vous raconter. Cependant il a fait publier partout que, à un jour fixé, il me fera, à Sens, une réponse qui sera de nature à me contenter. Je n'ai pas fait la moindre attention à tous ces bruits qui ne font pas sur moi une forte impression. Enfin j ai cédé, presque malgré moi, aux instances et aux conseils de mes amis ; ils voyaient que tout le monde se préparait à cette conférence si orgueilleusement annoncée , conmie à une espèce de spectacle ; ils redoutaient que mon absence ne fût une occasion de scandale et de chute pour les faibles, un sujet d'orgueil et d'ostentation pour mon adversaire; ils redoutaient que l'erreur ne se fortifiât et ne se répandît de plus en plus , s'il ne se présentait personne pour la combattre et la réfuter. Je me rends donc au lieu et au jour désignés sans prépa-
rr>3
ration et sans armes , parce que je suis plein de confiance en ces paroles de l'Évangile : Ae vous préoccupez ni de la manière dont vous parlerez ni de ce (pie vous direz , car ce que vous aurez à dire 'vous sera inspiré à V heure même (i); et en ces autres paroles : Le Seigneur est pour moi , je ne craindrai donc point ce que Phomme pourra me faire (2). «
Le concile fut très-nombreux ; le roi , les évêques et les abbés les plus distingués y assistaient. Le parti qui soutenait l'autorité de la philosophie , attendait avec impatience la décision. Un grand nombre de maîtres et de savants ecclésiastiques s'étaient rendus à Sens , de toutes les parties de la France. Cependant Abailard ne devait pas s'attendre à s'engager, avec saint Bernard, dans une discussion paisible , en présence du clergé français dont ce dernier était l'oracle. Celui-ci était d'ailleurs décidé à ne pas accepter la lutte. 11 exposa au concile les passages des écrits d' Abailard qu'il avait réunis et qu'il déclara entachés d'hérésie ; puis il cita , pour les combattre, les écrits des anciens Pères de l'Eglise. Abailard fut invité à déclarer s'il reconnaissait, comme étant de lui, les passages incriminés; il fut invité à les repousser ou à les défendre.
La direction donnée à la cause fit reconnaître à
(i) Mallh. \.
{1) Ps. CXVII.
l54 SAINT BERNARD. - — LIVRE II.
Abailard qu'on voulait son aveu pour le déclarer hérétique; il se tut donc, et le concile anathéniatisa les passages cités. Du reste , Othon de Frisingen (i) explique certainement d'une manière plus vraie que ne le fait l'auteur de la vie de saint Bernard (2), et les lettres de ce dernier, les motifs de l'appel qu' Abailard fit à Rome, dès le lendemain de cette décision , et avant qu'une condamnation eût été prononcée contre sa personne. Il n'admet pas qu' Abailard fût hors d'état de répondre aux arguments de l'abbé de Clairvaux, ou qu'il s'avouât vaincu à la lecture des passages des anciens Pères de l'Église; cet écrivain pense qu'il redoutait un soulèvement populaire (3). Dans tous les cas, Abailard n'ignorait pas que sa philosophie était goûtée à Rome, et que, dans ces sortes d'affaires, l'intimé était toujours favorisé par le saint-siége. D'après l'ancien droit canon, il eût été possible de présenter des moyens pour annuler l'appel et pour continuer , sans y avoir égard , la procédure contre Abailard. En effet, d'après les règles de ce droit, l'appel n'était point admissible quand le défendeur avait lui-même choisi ses juges (4). Cependant depuis Grégoire VII le droit canon avait
(i) De lebb. ger. F. i, I, i, c. 48.
(2) Vit. Bernard., I, m, c. 5.
(3) Seditionem populi timens.
(4) Nos autcm, licet appellatio ista minus canonica videretur, dit Bernard , sedi lamen apostolicœ déférentes , in personam hominis nullam voluimus proferre sententiam.
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été totalement modifié; l'autorité ecclésiastique était entièrement aux mains du pape, et les décisions juridiques rendues par d'autres autorités n'avaient de valeur que celle qu'il lui plaisait de leur accorder (i). Sur la déclaration d'appel , les évêques suspendirent la procédure, et rendirent compte au saint-siége de la marche de laffaire. Saint Bernard fut chargé d'écrire en leur nom la lettre suivante, où il exposa au pape et aux cardinaux les plus distingués les dangers qui menaçaient le dogme de 1 Eglise, et où il
(i) Quand l'aiThitliarre Hildehrand revêtit, en 1073, la robe de pourpre, quand il se couvrit de la liare et se plaça sur le siège de Saint- Pierre, les institutions de rAileniague menaçaient ruine; l'Espagne était en proie à l'anarchie; l'Angleterre, après avoir repoussé l'invasion des IVorniands, était livrée au désordre et au pillage; le sceptre de Constanlino|)le passait de mains en mains, et le christianisme, privé d'institutions solides, était languissant dans les États du Nord, nomment s'étonner que , dans une semblable situation de l'Europe, (irégoire YII ait cherché à étendre la juridiction du siège apostolique, prononçant comme cour suprême ? ?<ous ne pouvons admettre, cependant, qu'il fit table lase du droit ancien, que Rome évoquât, désormais, selon son bon plaisir, des affaires sur lesquelles un tribimal inférieur avait déjà prononcé. Ce qui le prouve, c'est qu'au cas particulier , on allégua contre le concile de .Sens le défaut d'autorité et de juridiction, car ni l'archevêque de Sens, ni celui de Heims, n'avaient pouvoir sur Abailard , qui relevait, comme abbé de Saint-Gildas, de l'archevêque de Tours, non présent à ce concile- Ces raisons sont légères; d'accord ! Abailard, revenu depuis douze ans à l'oratoire du Paraclet, paraissait soumis à l'archevêque de Sens, et , endroit général, il devait subir la juridiction qu'il avait volontairement choisie. Mais il n'en subsiste pas moins (jne la décision du concile dut être attaquée par des moyens de droit pour être portée devant le sainl-siége. (Th. Vial.)
les prévint contre Ahailard. « Depuis longtemps en France, on entendait clans les villes, dans les bourgs et dans les villages, de simples écoliers disserter nonseulement dans leui's écoles, mais encore dans les carrefours, sur le mystère de la sainte Trinité. Ce n'étaient pas des savants, des personnes respectables par leur âge, mais des enfants, des ignorants, ou plutôt des insensés, qui raisonnaient sur ce mystère redoutable, et qui débitaient mille rêveries absurdes contre la foi catholique et l'autorité des saints Pères. Des personnes sages et vertueuses les reprenaient vainement, et les exhortaient à renoncer à ces horribles extravagances. Ces malheureux, forts de l'autorité de leur docteur, Pierre Abailard, de son fameux ouvrage sur la Théologie, et de quelques autres de ses ouvrages , défendaient avec d'autant plus de hardiesse et d'in. solence des erreurs qui faisaient tomber et périr tant d'âmes (i). »
L'abbé de Clairvaux fut sublime dans la cent quatre-vingt-dixième lettre qu'il adressa au pape au nom de l'archevêque de Reims. Cette lettre, qui porte le numéro onze parmi ses traités, fait connaître sa position particulière dans la polémique soulevée, et doit être
(i) Ep. CCCXXXVIl*. C'est sans doute par erreur que M. Néander indique cette lettre, écrite au nom des évèques de France, comme étant la CCCXXXVII'^. Cette lettre ne parle nullement des erreurs soulevées par Abailard, et n'a été adressée au pape Eugène qu'en ii45. Cille citée est la CCCXXXV^ (Th. Vial.)
ET SON SIECLE. LIVRE tl. Idn
considérée comme Tune de ses meilleures productions. Dans cette lettre il envisage le système d' Abailard comme une espèce de rationalisme, et, attribuant toutes ses erreurs à sa doctrine de la foi , il l'attaque ainsi : « Il a la témérité de s'élever jusqu'au ciel, de sonder les secrets impénétrables de la Divinité, de vouloir nous rapporter d'en baut un langage ineffable que riiomme ne saurait parler. Il est prêt à rendre raison de tout , et combat tout aussi bien la raison que la foi. En effet, est-il rien de plus contraire à la raison que de vouloir s'élever, par elle, au delà des règles qu'elle présent? est-il rien de plus contraire à la foi que de refuser de ci'oire ce que la raison ne peut comprendre ? Nous voyons avec quel zèle Jésus- Christ blâme ses disciples de leur lenteur à croire à sa résurrection (i); dans quels termes pompeux Marie est louée d avoir cru avant d'avoir examiné ; combien Zacharie fut sévèrement puni d avoir voulu chercher dans la raison des motifs pour croire à la parole de Dieu (2). »
L'examen n'était pas, selon saint Bernard, le chemin de la foi ; il pensait, au contraire, que c'était un moyen de s'en écarter, parce que, dans le cas d'examen , l'homme veut mesurer d'après les connaissances humaines tout ce qui est placé au-dessus de ces connaissances. Il considérait la foi comme un acte
(t) Marc, XVI.
(a) Luc, I.
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de la volonté qui, saisie par la grâce de Dieu, renonçait à elle-même, et se retirait dans un ordre d'idées plus élevées que celles qu elle pouvait comprendre. Cependant, d'après Abailard, un examen sincère èl^xl l'état résultant d'une lutte avec soi-même , lutte par laquelle l'homme pouvait arriver en sécurité à la foi. Ces deux adversaires auraient donc pu s'éclairer mutuellement, s'ils eussent comparé le point de vue différent sous lequel ils avaient envisagé la question. La foi , selon l'adversaire du docteur philosophe , était le propre de cette vie, pendant laquelle l'homme, in ■ corporé dans un ordre d'idées inférieures, ne pouvait que pressentir un monde supérieur, mais non le distinguer clairement ; en effet, ce monde supérieur ne pouvait être clairement distingué qu'en soi-même, où rien ne le séparait plus de l'esprit. Ici-bas, l'homme n'obtenait tout au plus que quelques moments de contemplation , et c était quand son esprit s'élevait audessus de lui-même par la grâce de Dieu. 11 pensait que c'était par la prière , et non par la dissertation, qu'on arrivait à la découverte de Dieu. « Croire et contempler , disait-il , conduisent à la vérité ; l'erreur n'est que dans l'opinion qui s'approprie à tort l'évidence de la contemplation, et applique à ce qui est incompréhensible, des réflexions appartenant au monde temporel. » Abailard s'adressant à l'intelliffence de ses auditeurs , il l'accusait d'établir des degrés dans ce que la foi avait de plus sublime
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et de plus saint dans la sainte Tiùnitë , des modes dans l'essence divine, et des nombres dans l'éternité. Abailard, dans le passage où il établit la différence qui existe entre croire et contempler, ayant dit que la foi était une appréciation (i) de ce qui n'était pas encore apparu, saint Bernard prétendit qu'il faisait de la foi une simple opinion. " A Dieu ne plaise , écrivit-il , qu' Abailard nous communique ses affreux sentiments sur la foi et sur 1 espérance. Non , nous n'avons aucun doute ni sur l'une ni sur l'autre; ce que nous croyons et ce que nous espérons est fondé sur la vérité suprême et infaillible; sur la révélation que Dieu nous en a faite, révélation démontrée par les miracles, vérifiée et confirmée par l'enfantement d'une vierge mère, scellée par le sang du Sauveur, et rendue inébranlable par la gloire et la résurrection de Jésus-Christ. D'après de telles autorités et de telles preuves , quel téméraire osera dire que la foi n'est qu'une simple opinion ? Celui-là seul pourrait en être capable , qui n'aurait pas encore reçu le Saint-Esprit, qui ignorerait les vérités de l'Evangile, ou qui le rejeterait en le traitant de fable. » Saint Bernard s'en tint, en matière de foi, à la définition trèssignificative de l'apôtre saint Paul. « C'est, dit celui-ci, le fondement des choses que nous espérons, et la conviction de celles que nous ne voyons pas encore (2). »
(i) Mslimatio.
(a) Ep. ad Hehr. r. TI , v. i.
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Dans sa théologie et dans sa morale, Abailard avait envisagé quelques doctrines de la religion comme émanant du centre d'une idée plus élevée; mais, comme philosophe , il n avait pas toujours songé au centre d'une contemplation mystique supérieure (contemplation sans laquelle nous ignorons, surtout, un Dieu individuel , une liberté attendue , une immortalité individuelle ; car mystique vient de aueiv, fermer les yeux au inonde sensible et les ouvrir à une autre vie), seul point de vue duquel il convenait de considérer la doctrine du christianisme. Dans d'autres écrits , il avait traité en dialecticien quelques doctrines de l'Eglise, qu'il n'admettait pas dans le christianisme primitif, et il les avait isolées de lensemble où elles se trouvaient placées par lEglise de son époque. Dans son commentaire sur l'épître aux l\omains , il avait aussi traité , selon la raison , le dogme de la rédemption , proposé certaines questions , et soulevé des difficultés qu'il avait résolues sans qu'il fût possible de juger ses convictions religieuses d'après ses dissertations. 11 avait exposé le dogme de la rédemption d une manière si charnelle, suivant la forme que lui donnait l'Eglise, qu'il semblait, selon lui , que Dieu avait passé avec le diable un contrat par lequel ce dernier était devenu maître du genre humain après la chute d'Adam; que Dieu irrité avait absolument voulu le sacrifice d'un innocent pour se réconcilier avec
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Ihoninie , comme si cet acte satisfactoire avait de nouveau privé Satan de sa puissance. Puis il avait soulevé des difiicultés que cette exposition char* nelle rendait faciles, et' il les avait résolues en disant: « La pensée de Dieu devenu homme, les souffrances et la mort de Jésus-Christ, ont eu pour objet d'éclairer les hommes par sa sagesse et de les enflammer par son amour. »
Mais la lettre quAbailard écrivit à Héloïse, pour la rassurer au sujet de son hétérodoxie, prouve qu'il était très-éloigné de mettre en douteles dogmes essen* tiels de l'Eglise, et de vouloir les façonner à ses idées spéculatives. Selon toute apparence, il exprimait toute sa pensée lorsqu'il lui mandait : « La logique m'a rendu odieux au monde; on prise la pénétration de mon esprit, mais l'on me refus*? la pureté de la foi ; je ne veux point être philosophe , s'il me faut combattre l'apotre Paul; je ne veux point être Aris' tote, s'il me faut rompre avec le (Christ. Je ne connais pas d'autre nom pour arriver au saUit , j'adore Jésus-Christ , qui est assis à la droite de Dieu , je l'embrasse avec les bras de la foi , parce qu il agit divinement sur la chair. » Pour la rassurer tout à fait, il fait une profession de foi entière et termine ainsi : « Telle est la foi sur laquelle je m'appuie, dans laquelle je puise ma confiance ; me reposant sur elle, je ne redoute pas les hurlements de Scylla ou de Charybde et les chants mortels des sirènes ;
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si une tempête venait m'assaillir, je ne serais pas ébranle , car je m'appuie sur un rocher solide. »
Ce philosophe avait émis , ainsi que nous l'avons vu plus haut , 1 idée d'une liberté positive, à laquelle 1 homme devait parvenir ; il admettait une double condition de 1 homme, la servitude dans le mal , et la liberté dans le bien; il pensait que 1 homme, d'après l'état actuel de sa nature , était arrêté dans la libre pratique de sa liberté. Quand il exprimait de sen)blables pensées , disait-il autre chose que saint Bernard lorsqu'il assurait que l'homme était prisonnier de Satan , et qu'il ne pouvait être délivré que par le Rédempteur ? Mais Abailard ne rattachait pas, dans sa dialectique, cette idée au dogme unique; saint Bernard, au contraire, n'était pas homme à 1 exposer ainsi , car jj observait à la lettre le dogme de 1 Eglise. Cependant l'abbé deClairvaux, entraîné par la vivacité de sa polémique, et confondant ce qui était extérieur avec ce qui était intérieur, ne put admettre que son adversaire eut la même idée que lui, et il alla jusqu'à lui refuser le sentiment chrétien. Il considérait Abailard comme étant amené, par le rationalisme, à mettre le Christ au niveau de 1 homme ordinaire, qui, sans une opération divine et supérieure, peut déterminer au bien par le seul exemple de sa vie. « Vous ne sauriez rendre grâce , avec ceux qui sont délivrés, lui disait-il, car, vous-même, vous ne l'êtes pas; si vous eussiez été racheté^ vous connaîtriez le
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Rédempteur et vous ne nieriez point la l'étlemption.» Plus loin, parlant de lui, il s'écria : «Qui n'admirera ce docteur dont la science est incompréhensible? Il est doué d'une si grande pénétration, qu'il scrute et comprend tous les mystères du Seigneur; il les développe et les rend sensibles cpiand il le veut, et aux personnes qu'il lui plaît : l)ien plus, par ses fictions hardies, il explique, et rend aisé à comprendre , ce mystère impénétrable qui est demeuré caché à tous les siècles , et dont tout incirconcis ou tout profane peut désormais avoir une intelligence parfaite.» Saint Bernard pensait toutefois que la morale unissait la nature primitive de 1 honnne ; qu'il lui était donné de reconnaître ce que cette nature avait de bien ; qu'une puissance supérieure était nécessaire pour faire trionq^her Ihounne dont la nature primitive était en opposition avec la loi, et pour lui procurer la liberté dans le bien. Il disait donc ; « De quelle utilité est-il que le Christ enseigne s'il ne nous a pas consolés? L'instruction serait-elle vaine si l'amour du péché n'avait, au préalable, été anéanti en nous, pour nous soustrair»* à sa puissance ? — Dans le mystère adorable de notre rédemption , dit-il en terminant , je distingue trois choses principales : d abord, un exeiujile de l'humilité qui a poussé Dieu à s'anéantir lui-même en prenant la l'orme et la nature d'un esclave (i); ensuite,
(t) riiiii|.. II.