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l64 SAINT BERNARD. LIVRE II.
un excès de charité qui a rendu ce Dieu fait homme obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix (i) ; enfin , le secret même de notre rédemption , par laquelle le Fils de Dieu s'est soumis à la mort pour détruire l'empire du mal. L'humilité et la charité sans la rédemption ne nous serviraient pas plus que les couleurs pour faire un tableau dans le vide. Ce grand exemple d humilité nous était nécessaire ; rien n'est plus imposant, plus digne de notre respect et de notre reconnaissance , que cet exemple sublime de charité; mais sans la rédemption, ils n'ont ni fondement , ni consistance , ni efficacité. Je veux faire tous mes efforts pour imiter l'humilité de Jésus, humilié et anéanti ; je souhaite ardemment d'aimer à mon tour, et de toutes mes forces, ce Dieu-homme qui m'a tant aimé, et qui s'est généreusement livré à la mort pour moi ; mais je sens aussi qu'il est d'absolue nécessité que je mange le véritable agneau pascal, car Jésus-Christ même me déclare, comme il le fait à tous, que si je ne mange sa chair et que si je ne bois son sang, je n'aurai jamais la vie en moi (2). Suivre Jésus-Christ , aimer Jésus-Christ , manger sa chair et boire son sang, sont trois choses bien dif férenles. Suivre Jésus -Christ , c'est agir avec une salutaire sagesse ; aimer et posséder Jésus-Christ ,
(1) Philip. II.
(2) Jean, YI.
c'est goûter le plus doux des plaisirs j mais manger sa chair et boire son sang" , c'est jouir de la vraie vie et du bonheur essentiel. Or, je le demande , la joie qu'on peut goûter, les règles sages qu'on peut suivre , ont-elles rien de réel et de solide si la vie n'en est la base et le fondement ? »
La déclaration des erreurs reprochées à Abailard , l'exposé qu'en fit saint Bernard, suffirent pour prévenir contre celui-ci les orthodoxes zélés qui ne connaissaient pas sa philosophie, et qui, du reste, n'avaient nulle notion de cette science (i). Ses liaisons avec
(i) On assure, d'après un manuscrit trouvé daiis la bibliollicque du Vatican, en 1688, que les propositions erronées d'Aijailard, signalées par saint Bernard au pnpe Innocent II, étaient au nombre de (|natorze. Nous croyons devoir reproduire, ci-après, ces propositions dont uous trouvons l'analyse dans une traduction des lettres du saint abbé. Nous engageons les peisonnes qui voudraient les connaître lexluellenient, à consulter les œuvres de saint Bernard, édit. de Mabillon, i()y() , tom. II , opusc. 1 1.
i"^^ PROPOSITION. Il y a des degrés dans la sainte Trinité, car le Père est une puissance parfaite; le Fils, qui est la sagesse, est une certaine puissance; et le Saint-Esprit , qui est la bonté, n'est aucune puissance.
2*. — Bien (jue le Saiiit-F.sprit procède du Père et du Fils, il n'est pas de la substance du Père et du Fils.
3*. — Dieu ne peut faire (pie les choses qui sont les meilleures à ses yeux ; le démon n'a jamais eu aucun pouvoir sur le genre humain ; par conséquent , le l'ils de Dieu ne s'est pas incarné pour délivrer les hommes de la tyrannie de Satan, mais seulement pour les instruire par ses discours et par ses exemples ; il n'a souffert v.l n'est mort (|ue pour nous montrer son ardente charité.
.'('■. -Jésus-Christ, Dieu et homme, n'est [»as une des trois person
l66 SAINT BERNARD. MVRE II.
Arnaud de Bresce, l'ennemi le plus dangereux de TÉglise romaine, lui furent aussi très-préjudiciables; car, disciple d'Abailard, les principes de ce dernier semblaient indiquer où conduisait le système du maître. Les nombreux services que saint Bernard avait rendus pendant la scission papale l'avaient mis en grande considération à la cour pontificale ; il était étroitement lié avec le cardinal Haimeric qui avait puissamment contribué à l'élévation d'Innocent, et qui, Gomme chancelier, avait la plus grande influence sur
lies de la sainte Trinité, mais seulement le verbe qui existe éternel- K-menl.
5*. — Dieu ne donne pas plus de secours à celui qui se s.auve avant qu'il corresponde à la grâce , qu'il n'en accorde à celui qui ne se sauve pas.
6*. — Dieu ne doit point empêcher le mal.
7"". — Dieu ne peut faire que ce qu'il a fait ou ce qu'il fera dans un temps réglé.
8". — Nous n'avons pas hérité du péché d'Adam , mais seuletneul de la peine qu'il a mériiée par sa prévarication.
9". — Le Saint-Esprit est l'âme du monde.
10*. — ^ Dans le sacrement de l'Eucharistie, les saintes espèces demeurent suspendues eu l'air.
n^. — Les bonnes œuvres ne rendeut pas l'homme meilleur, et les mauvaises ne le rendent pas plus méchant.
12". — Ceux qui crucifièrent le Sauveur par ignorance ne péchèrent point; au reste, la concupiscence, la délectation et l'ignorance, ne produisent aucun péché.
i3*. — Les apôtres seuls , mais non pas leurs successeurs , ont reçu le pouvoir de lier et de délier les pécheurs.
x4*'. — La toute-puissance n'ap|)arlienl proprement qu'à Dieu le Père. (Th. Vial.)
ET SON SlÈC.rr,. T.IVUE 11. l()"
los affaires de l'Eglise; Abailaid devait donc succomber eu l'appel. Le pape condamna, comme entaches d hérésie , les passages incriminés et toutes les doctrines pernicieuses de ce docteur, aurpiel le silence fut ordonné à tout jamais; ses adhérents furent aussi excommuniés. Par une lettre particulière adressée aux archevêques de Reims et de Sens, et à l'abbé de Clairvaux, lettre dont le contenu ne devait être publié qu'après une conféi'ence avec les autres évoques français, le pape recommanda, à ceux-ci, de faire bri\ler tous les écrits d'Aljailard , et de le faire enfermer, lui-même , dans le cloître qu'ils jugeraient convenable. Cettesentence était injuste. Abailard avait été condanmé, sur le témoignage de son adversaire , sans avoir été entendu , sans qu'on eût examiné si les propositions produites étaient réellement dans ses écrits, si, dans leur ensemble, elles ne présentaient point un autre sens que celui qu'on leur prêtait, sans savoir, enfin, si Abailard ne les avait pas comprises autrement. Pour rendre cette sentence, on condamna ses doctrines pernicieuses en général, sans les désigner nominativement. L'autorité des papes était solidement établie à cette époque, autrement une semblable manière de pi*océder aurait j)u soulever de longues disputes qui y eussent certainement porté atteinte. Elle n'eut d'autres résultats (jue de poiissc-i les élèves enthousiastes d Abailard à poui suivie, sans me-
sure, de leurs spirituelles satires, le concile qui avait condamné leur maître; ils n'épargnèrent non plus l'autorité romaine, car au moyen âge, où le caractère national commençaità se révéler parmi les peuples d'occident, les Français se faisaient déjà remarquer par leur esprit léger et badin (i).
Pierre Bérenger , de Poitiers , dirigea les plus mordantes satires contre les Pères du concile et contre saint Bernard. «Il n'est pas étonnant, di- « sait-il à celui-ci , que ce que tu as écrit soit gé- « néralement répété en chaire, puisqu'il est certain « que les grands t'approuvent. Ta réputation de «sainteté, tes service*; et tes miracles ayant depuis «longtemps été publiés dans l'univers par la renom- «mée, ils pensent que ta langue peut donner le « beau temps , un air modéré , la fécondité à la « terre. » Dans tous les cas , quelques-uns des reproches qu'il adressa à l'abbé de Clairvaux étaient fondés; tels ceux que sa polémique contre Abailard convenait peu à un chrétien et à un moine ; que sa conduite ne répondait point à l'intention que lui prêtaient ses adhérents , de vouloir le convertir. Il semblerait qu'avant l'ouverture du concile, saint Bernard aurait exhorté le peuple, dans un sermon, à prierpourla conversion du philosophe. Ce seraildonc
(i) Matlh. Paris. Hist. Angl. Maj., pag. 575, éd. Loiid. I. More Francorum jocose prolaltim verbuni levitatu.
ET SON SIÈCLE. LIVRE II. 1 6y
avec raison que Bérenger lui aurait dit à ce propos : « Brave lioninie, si tu as la puissance de ramener Pierre « à la loi irréprochable, pourquoi lui imprimes-tu, de- « vaut tout le peuple, le sceau de la malédiction étern nelle.'' Le peuple prierait-il s'il ignorait pourquoi? Toi, « homme de Dieu, qui as fait des miracles, toi qui étais «assis avec Marie, aux pieds de Jésus-Christ, toi qui « avais toutes ses paroles dans ton cœur, tu aurais dû «allumer lencens le plus pur, quand tu élevais tes « prières vers le ciel pour que Pierre se convertît , et « pour qu'il devînt tel que nul soupçon ne pût plus « s'élever contre lui. »
Ce qu'il a dit au sujet des passages que l'on accusait Abailard de défendre est également fondé; en effet, il soutint qu'on n'avait fait nulle attention au sens qu'y avait attaché ce dernier, qu'on les avait tronqués , et qu'ainsi on lui avait prêté des doctrines auxquelles il n'avait jamais songé. Si Abailard avait soutenu , s'écria-t-il , que le Saint-Esprit était l'esprit du monde, ce qui n'avait jamais été dans sa pensée, il n'aurait avancé cette proposition que pour montrer que le mystère de la Trinité avait aussi été révélé aux platoniciens , que pour montrer que l'enseignement de ce mystère était compris, sous forme allégorique, dans leur dogme de Tcsprit du monde. Ces paroles que Bérenger adressa à saint Bernard sont belles : «Il est évident que Pierre est , comme toi, un chré- « tien , qu'il sera avec loi un catholique , si lu le
I^O SAINT liERNAUD. LIVRE H.
« veux, qu'il le sera même si tu ne le veux pas , car « Dieu est pour tous les hommes. » Mais quand il prëtenditqueiezèle avec lequel saint Bernard s'élevait contre Abailard était le résultat d'une inimitié personnelle, il s'égara injustement. Les écrits de celui-ci établissent, en effet, suffisamment la nature de l'intérêt qui animait sa polémiqvie. Les passions humaines ne restèrent point, à la vérité, étrangères à ces discussions , mais il est très-difficile au théologien comme au philosophe de séparer, dans sa polémique, la chose de l'individu. Plus loin, Bérenger ayant insinué que le pape avait craint saint Bernard , dit : « Celui qui redoute plus le jugement des hommes que « le jugement de Dieu , devient bientôt injuste. » Et il osa appliquer au pontife cette sentence du prophète : ■< Cet esprit faible n'a rien de sain depuis «la tête jusqu'aux pieds. »
Bérenger, fort jeune à l'époque o»'i s'agitaient ces querelles, voulait défendre, dans un second livre , les propositions d' Abailard, condamnées comme hétérodoxes; plus tard il ne l'osa plus. L'indignation générale qu'il souleva contre lui par ses violentes sorties contre saint Bernard, le détermina à écrire pour sa justification que celui-ci était un saint homme (i).
(i) Pierre Bérenger, de Poitiers, élait l'un des ))lus fougueux discij)!es d'Abaiiard. Il l'aut adniellre qu'il alla trop loin, car, dans une lettre qu'il adiessa, par la suite , à l'évèque de Mendes , il rcconuiil qu'il n'avait d'autres sentiments que ceux de l'ahbé de Clairvaux ,
ET SON SIKCI.K. MVRK lï. 1^1
«Mais, ajouta-t-il, n'est-il point un homme? Ne vo- < gue-t-il pas , comme nous , sur cette vaste mer ? Quel " vin peut demeurer dans de la poix sans changer « de goût ? L'ahbé s'adonne aux lettres, et moi aussi ; « il s'adonne à la théologie , et moi aussi ; il s'adonne « à la foi, et moi aussi 5 il s'adonne à la sainteté, ce « que je n'ose faire. >; Il prétendait, pour sa justification, qu'il s'agissait de discussions philosophiques 5 que, sur ce terrain, chacun pouvait blâmer son adversaire, si les motifs de blâme étaient fondés; que, du reste, il n'avait pas attaqué la vie contemplative de l'abbé de Clairvaux , mais bien ses écrits et ses doctrines philosophiques. Le chancelier Haimeric , ami de saint Bernard, et l'homme le plus influent de la cour de Rome, qui avait puissamment contribué à la condamnation d'Abailard , fut aussi en butte aux satires de Bérenger.
Après la digression que nous nous sommes permise pour faire connaître la manière dont Abailard était soutenu par ses adhérents, revenons à ce docleur. La paix avait été conclue entre lui et saint Bernard , avant que la sentence papale fut connue en France. Abailard s'étant mis en route pour Rome , était arrivé à Cluny, où Pierre le Vénérable l'avait
réconcilié avec l'abbé de Clairvaux. Las des lonirues
([110 les dogmes (lu'on allrihiinil à son mailrc, (|ii()i(|nc oilliodoxes, i laitMil sii.srf|)lil)lcs d'une nianxaisc inU'r|irélalioii. (Th. Vial.)
et incessantes luttes qu'il avait eues à soutenir depuis le malheur qu'avait attiré sur lui une passion de jeunesse, il désirait un lieu de repos pour sa vieillesse; Pierre le lui offrit , s'applaudissant de pouvoir utiliser ses vastes connaissances pour l'instruction des moines qu'il dirigeait. Lui-même il écrivit en sa faveur au pape, dans les termes suivants : «Maître PierreAhailard, « qui, comme je suis fondé à le croire , vous est très- « connu, a passé récemment par Cluny, venant de « France. Lui ayant demandé où il se rendait, il me « répondit : Je suis horriblement persécuté par cer- « taines gens qui me poursuivent du nom d'hérétique « que j'abhorre; j'ai appelé à la majesté apostolique, « et c'est dans son sein que je veux me réfugier. J ai «approuvé sai'ésolution, et je l'ai encouragé à cher- « cher protection auprès du siège apostolique , piirce « qu'il n'implorerait pas en vain une justice qui n'est «jamais refusée même à un étranger, et je lui ai « donné l'assurance qu il y trouverait aussi de l'in- •« dulgence. Pendant ce temps , l'abbé de Cîteaux «vint près de nous, et traita, tant avec notre per- « sonne qu'avec Abailard lui-même , de la réconci- « liation de celui-ci avec l'abbé de Glairvaux. J'ai con- « juré Pierre, dans le cas où il aurait écrit ou dit des « choses pouvant blesser des oreilles orthodoxes , de « les retrancher de ses discours et de ses écrits (i). Il
(1) Ce (jui provoijiia {'Jpologia scu conjcssio Abœlaidi.
" partit , puis revint nous annoncer sa réconciliation «avec l'abbé de Clairvaux. Il abandonna donc, d'a- « près nos exhortations, ou plutck par l'inspiration « do l'esprit divin , le tumulte des écoles et des études, « et vint chercher dans votre Cluny un dernier et «'perpétuel asile. Cette résolution nous paraissant «convenir à son âge, à sa faiblesse et à sa piété, et « pensant que sa science, qui vous est bien connue , « pourrait être utile à un grand nombre de nos frères, «nous avons acquiescé à ses désirs. Je vous prie « donc, tout l'ordre de Cluny, qui est celui qui vous est « le plus dévoué, vous prie , Abailard aussi vous prie «en son nom propre, par nous, par les frères qui « vous portent ces lettres , par ces lettres elles-mê- « mes qu'il ma fait vous écrire, de l'autoriser à ache- « ver à Cluny le peu de jours qui lui restent peut-être « encore. Vous aimez tout ce qui est bien , et vous «l'avez aussi autrefois aimé; nous vous prions, par « ce motif, de le couvrir de votre égide, et de ne point « souffrir qu'il puisse être poursuivi ni inquiété par « qui que ce puisse être , dans la demeure qu'il se «réjouit d'avoir trouvée, comme le passereau se « réjouit du nid où il se repose. »
Ce fut ainsi qu'Abailard trouva protection , chez Pierre , pendant les trois dernières années de sa vie qu'il consacra à la piété, à des études tranquilles, à exhorter et à instruire les moines dont il avait été nommé prieur. Ayant séjourné deux ans à Cluny,
Pierre l'envoya, pour remettre sa santé affaiblie, dans le cloître de Saint-Marcel, près de Châlons-siir- Saône, où il termina sa carrière en 1 14-^ (i) 5 il s"v était livré en paix et avec piété, et autant que le lui avaient permis ses forces, à la recherche de la vérité(a). Voici en quels termes l'abbé Pierre écrivait à Héloïse , au sujet d'Abailard : « Ph\t à Dieu que Cluny « eût pu te posséder ! Plut à Dieu que tu fusses en- « fermée dans notre douce captivité de Marcigny, « avec les servantes du Seigneur qui aspirent à la U- « berté céleste! Mais Dieu , qui ne nous a point
(i) Il y a ici erreur. Ahailard niourul le 21 avril 1142. Il fut inhumé au Paraclel, le 16 novembi'e suivaut. Son corps avait été enlevé de Saint-JMarcel ^fiirtim clclatum , ainsi (|ue le constate l'acte d'absolution qu'Héloïse avait réclamé de Pieire le A^énérable pour le suspendre au tombeau de son maître, comme c'était alors l'usage. En 1701 , madame de la Rochefourauld , alors ajjbesse du Paraclet , fit réunir les cendre.'! dus deux époux ; transportées en iSoo au musée des Petils- Auguslius, elles furent déposées en iSi; au cimetière du Pcre- Lachaise, où la multitude contemple encore aujourd'hui avec respect le so-mbre mausolée d'un couple dont elle ne connaît généralement que les amours et les malheurs. (Th. Vial.)
(■2) Pierre le Vénéraide faisait grand cas des sciences , ainsi qu'on peut le reconnaître par sa correspondance, deux cents de ses lettre.^ environ ayant été conservées. En fait d'examen , il partait de ce principe : " Dieu, descendant jus([u'a la faiblesse humaine, s'est aussi bien rélé dans ses appaiitions humaines que dans ses paroles, pour former, par degré, les hommes à la connaissance de sa nature divine, ainsi qu'elle a été révélée ; il a planté assez de jalons pour les conduire à cette connaissance (n). »
(n) V. Episl. c. eos qui iliciinl Chrislum n-.iitquam se in F.rangelio api-ne Deum (/..risse, mbl. Pat Liig,]., i ^\1I, p q;o.
ET SON SliCT.E. LIVRE II. l']^
n l'ail cotte grâce, nous a du moins accordé cette t"a- 1 veur à l'égard de celui qui a été à toi, de celui qu'il «faut souvent et toujours nommer avec honneur, de « celui qui fut le serviteur et le philosophe du Christ; «il nous a accordé cette faveur à l'égard du docteur « Pierre, que, dans les dernières années de sa vie , la n volonté divine a envoyé à Cluny. Il n'est pas facile «de tracer, en quelques lignes, sa sainteté, son hu- « milité et son dévouement, dont le monastère entier « peut hautement témoigner. Je ne me souviens pas « d'avoir vu des manières et des habitudes plus huni- «hles; je lui donnais, malgré lui, un rang distingué « parmi nos frères; mais lui , il semblait le dernier de « tous par l'extrême négligence de ses vêtements. « Dans les processions, où tous les frères ont coutume «de marcher devant moi, je voyais avec admiration «un homme d'un si grand mérite et d'une si arande «renommée, se mépriser et se négliger ainsi luin même. Des religieux, et trop peut-être, recherchent «encore la parure; lui, insouciant et modeste, se «contentait du plus simple costume : il en était de « même de ses aliments, de tout ce qui regardait le « soin de sa personne. Et je ne parle pas seulement «des choses superilues; il se refusait tout, à lexcep- « tion du nécessaire. Sa conduite et ses paroles étaient « sévères pour lui comme pour les autres. Il lisait con- « tinuellement, priait souvent, ne parlait jamais, à « moins que des conférences particulières, ou ([lu* des
Ij6 SAINT BERNARD. LIVRE II.
« discours sur les matières saintes le forçassent tlepar- « 1er. Quand il le pouvait, il offrait à Dieu le saint sacri- « fice; et lorsque, par mes lettres et mes efforts, je l'ai « fait rentrer en grâce auprès da saint-siege , à peine « pouvait-il encore se livrer aux choses divines. Son es- " prit, ses discours, ses études révélaient constamment «des choses divines, philosophiques ou scientifiques.» Puis Pierre entretient Héloïse du dernier séjour d'Abailard dans les environs de Châlons, et il continue : « Là, autant que sa santé le lui permettait , il « reprit ses anciennes études ; il était toujours sur ses «livres, et, comme on le dit aussi de Grégoire le « Grand , il ne laissait passer aucun moment sans «prier, lire, écrire ou dicter. Dans ces saints exer- « cices , la mort, ce visiteur éternel, ne le surprit «pas endormi, mais debout et préparé. 11 emporta « sa lampe pleine d'huile, c'est-à-dire, sa conscience « remplie du témoignage d'une sainte vie. La ma- « ladie le saisit,empira; bientôt réduit à l'extrémité, il «< comprit qu'il allait payer sa dette à l'humanité. Alors, « avec quelle sainteté, avec quelle dévotion, avec quelle «ardeur catholique, ne fit-il pas d'abord sa confes- « sion de foi, puis l'aveu de ses péchés! Avec quelle >< profonde tendresse et avec quelle avidité de cœur ne «recut-il pas le saint viatique, le gage de la vie éter- « nelle, le corps de notre Sauveur! Tous les moines de « Saint-Marcel peuvent attester avec quelle piété il < recommanda lui-même son corps et son âme à Jésus.
« Ainsi finit le docteur Pierre; ainsi, celui qui était « connu de l'univers , pour les merveilles de sa science « et de son enseignement, a passé, comme j'en ai la « ferme espérance, dans le sein de son divin Maître. » Les ennemis d' Abailard étaient parvenus à lécarter de la scène publique; c'est pourquoi il avait terminé tranquillement, et ignoré du monde, sa laborieuse carrière. Mais l'activité d'un homme véritablement grand n'est pas inhérente à sa personne : la vérité , une fois publiée, passe de bouche en bouche, et produit souvent de plus grands résultats que ceux désirés ou attendus par celui qui veut la propager. Si des milliers d'auditeurs , qui entendirent avec admiration ce grand maître , ne furent que surpris de la souplesse de son esprit, de la subtilité de sa dialectique, et ne firent qu'étudier à son école la controverse, il y en eut d'autres qui cherchèrent à le suivre dans ses profondes spéculations philosophiques. Un jeune homme au cœur ardent, à l'énergie vivace, avait senti ce qu'il y avait de plus saint dans son enseignement et dans sa vie ; il avait senti l'esprit moral et sincère de la religion, esprit qui condamnait les vices du clergé et la corruption de l'Eglise. Ilétait de Brescc, ville de l'Italie septentrionale, située au pied des Alpes Rhétiennes, et se nommait Arnaud. Ayant exercé l'emploi de lecteur, et se trouvant placé à l'extrémité de la hiérarchie ec-
la
iy8 SAINT BERNARD. LIVRE II.
clésiasliqiie, il vint en France(i) pour acquérir, dans ce foyer de la science, les connaissances littéraires que réclamait son état. Il devint l'un des auditeurs d'Abailard, se soumit, conmie les autres disciples de ce maître, à une vie austère, et chercha à satisfaire plutôt les besoins de l'esprit que ceux du corps. Quand Ahailard enseignait que la vertu nécessaire à un moine était celle de diriger vers Dieu , et vers l'éternité, un esprit concentré en lui-même; quand il citait la vie de l'apotre pour peindre l'image du vrai docteiu' chrétien ; quand il rappelait l'Eglise à l'action spirituelle qui lui était propre; quand, dans les élans d'un pieux zèle, il franchissait les barrières que lui opposait le dogme de l'Eglise, les paroles du maître pénétraient profondément dans l'âme d'Arnaud. Si les Évangiles , qu' Ahailard citait fréquemment, lui faisaient recomiaître la destination primitive de l'Église fondée par Jésus-Christ ; s'il s'enflammait à la description, faite dans les traditions apostoliques , de la vie de l'apôtre , de la vie de la première société chrétienne , son mécontentement
(i) V. Olto Fris. d. g. F., 1. 1, i, r. 20. GonlhitT Li^'iiiiniis, I, iir, p. 322 , au. Reiiljcr , dit au sujet d'Arnaud : « Ti-nni uulrivil Gallia sunipUi cducuitquc diu. » Comparez ce que dit Abailiird , Hist. CalamUat., de la vie austère que menait son disciple : « Quaiito duriorem in doctrina noslra vitam sustiiubant , tanto ampliiis milii a>muli asiiniabani gloriosuni , sijji igiioniiiiiosum. »
ET SON SlÈCI.r.. LIVRE II. 1 79
s'augmentait aussi lorsqu'il voyait l'état ecclésiastique et l'Église de son siècle , dégénérés , défigurés et livrés à tant de choses temporelles contraires à leur destination primitive. Dans sa polémique contre l'Eglise, il alla plus loin que son maître ; l'esprit dominant chez lui , lui donna des allures plus libres , le rendit plus audacieux ; il préférait la pratique à la spéculation. A la vérité, il savait moins qu'Abailard tourner les difficultés opposées à la réalisation de l'idée qui le dominait , il savait moins travailler à son développement graduel. 11 était animé de 1 idée d'une Eglise vraiment chrétienne, n'agissant que pour le spirituel, et par le spirituel, et il voulait renverser ce qui, affectant une pensée terrestre et impie, s'opposait à la réalisation de cette pensée.
L'époque était mûre pour la manifestation de semblables idées; les différends entre l'Empire et l'Eglise, et qui avaient troublé pendant un demi-siècle les deux parties de la société, et en particulier les empereurs et les papes, avaient eu pour conséquence salutaire d'amener un examen plus rigoureux des limites de la puissance spirituelle et temporelle. L'étude du droit romain, à laquelle on étaitrevenuavec zèle, avait également porté à examiner les droits de l'autorité temporelle , les prétentions des églises agissant au delà de leur propre domaine. Les contestations élevées à raison des limites des deux pouvoirs avaient
l8o SAINT BERNARD. LIVRE II.
amené rÉglise à contester aux princes l'investiture cum baculo et annulo, parce que c'étaient des symboles du caractère ecclésiastique; parce que, par cette investiture , les princes paraissaient empiéter sur une juridiction sainte. Investitura sacramentum est , disait Pierre de Vendôme (i), sacrum signiim, quo episcopusa cœteris homiiiihus dîscernitur atqiie super christianumgregem curapastoralis et tribuitur. Les princes objectaient deleur côté que l'Eglise en s étendant ellemême au delà de sa juridiction, avait amené les Etats à cet empiétement. On trouve dans Geroch (2) les principes soutenus par les princes et leurs partisans, lors des guerres des investitures ; ils ne diffèrent pas de ceux soutenus plus tard par Arnaud: «Ledixièmeet « les oblations, ainsi que les dons volontaires des com- « munes laissant l'Eglise entièrement indépendante «de l'autorité des princes, devaient lui suffire. Les « ecclésiastiques, d'après les préceptes de Jésus-Christ, «ne devaient s'occuper que du spirituel, ne point « revêtir des dignités séculières opposées aux devoirs 1 de leur charge; ils devaient laisser à l'Empereur ce « qui appartenait à l'Empereur; ne point s'immiscer » dans des affaires hétérogènes, afin que rien ne s'op- >' posât à ce qu'ils rendissent à Dieu ce quiluiapparte- « nait; s'ils pensaient pouvoir suffire aux charges spi- « rituelles et temporelles, les monarques devaient pré-
(i) Opus. II.
(a) Geroch R. du Eiclesi.Te slalii cœt. c. 21.
ET SON SIÈCI.K. LIVRE II. l8l
«sider à leur nomination, puisque la dignité de l'Em- " pire s'opposait à ce qu'un seigneur fût admis au rang « des princes de l'Empire par une personne autre que « par l'Empereur, et sans l'avis des autres princes. » A cetteépoque, les juristes contestaient déjà la domination absolue des papes, et ils combattaient la légalité de la donation faite par Constantin, bien que pour le faire ils ne s'appuyassent point encore sur des fondements solides. Gerocb prétendait avoir appris à Rome, de juristes, que les privilèges octroyés par Constantin à l'Église étaient nuls, parce que cet empereur avait été baptisé par un arien (il avait reçu le baptême de l'évêque Eusèbe de Nicomède, protecteur des ariens en cette ville) , parce que les biens de l'Etat étaient inaliénables (i).
Cependant Arnaud, revenu dans sa patrie , était devenu un nouvel homme; il s'était éloigné des ecclésiastiques séculiers, et s'était couvert des habits de moine. Ses ennemis , tout en prétendant qu'il prenait le masque de l'hypocrisie, qui était celui de l hérésie, furent obligés de convenir qu'il menait une vie pieuse et austère(2). Dans des harangues publiques, il
(i) Rem puhlicam nnii possc iisucapi. — V. Gerorh , lib. De corruptu Ecclesiœ statu, ap. Baliiz., t. V, Miscell., p. 8i.
(a) Voici comment saint Hernard parle de lui dans répitre CXCV : « Plût à Dien ([lie sa docliine fiil aussi saine que sa vie paraît austère ! C'est un liomme ([ui ne mange ni ne boit; semblable au démon , il n'a faim et n'est altéré ijur du sang des âmes; il est du no nlir.; de ceux
opposa avec feu les préceptes delà Bible à la vie mou daine et dissolue des ecclésiastiques et des moines. Il attribuait la corruption de TEglise, à ce qu'elle avait dépassé les limites de sa destination, à ce qu'elle s'était emparée de biens, de di-oits et d'bonneurs temporels, et il prétendait que les moines et les ecclésiastiques devaient, à l'exemple de l'apôtre, vivre dans la communauté de la cbarité, et ne point posséder de propriétés; il prétendait que, pour que l'Eglise s'améliorât , il fallait que les abbés et les évêques restituassent aux princes tous les biens temporels et les droits régaliens ; il soutenait que ces derniers devaient administrer , dans l'intérêt de leurs peuples , les biens dont les ecclésiastiques employaient les revenus en débauches ; qu'il ne fallait consacrer à l'entretien de ceux-ci que les prémices et le dixième des produits de la terre, s'ils suffisaient à leur nourriture , car, selon lui, s'ils suivaient leur vocation de toutcœur, ilsne devaient pas en désirer davantage (i). Arnaud, qui se préoccupait surtout de la pratique dans la religion chrétienne, semble ne pas avoir autrement combattu les dogmes de lEglise ; mais quand il s'élevait contre les cérémonies de lEglise, céré-
doiit l'apolre fait le porirail lorsqu'il dit ; « Ils ont une apparence de pieté , mais ils en détruisent entièrement la vérité et l'esprit (a). »
(i) Gonlhier dit seulement : « Ailiculos fidci certuiiKiue teuorem non salis exacla pielale fovebat. .. Et Otto Kiisiiig : ■< Prœter lutc de sacranieuto et baptismo paivuloriiiii nou saiie dicitur seasisse. »
(a) Tiin. m.
KT SO?< SIÈCLE. MVRE II. l83
inonies qu'il considérait comme nuisibles à la religion , il s'écartait ou semblait s'écarter du dogme , à cause de son mysticisme pratique. Ainsi, cherchant vraiment à amener une conversion, il prétendait que le baptême, purement extérieur, était inutile aux hommes, si le baptême du Saint-Esprit, seul baptême réel, qui purifiait et sanctifiait les vrais chrétiens, ne se liait à cette cérémonie ; il disait que ce n'était pas la communion extérieure qui réconciliait les hommes avec Dieu, mais bien la foi intérieure, parce quepar elle on recevait intérieurement le Christ qui, se liant intimement à l'homme, révélait cette union par une vie sainte.
Les discours violents d'Arnaud enflammèrent ceux qui attribuèrent à la négligence des ministres chargés deprêcherla verluvivifiantedela religion, de n'avoir pas encore ressenti cette vertu vivifiante. Leur niépris et leur colère tombèrent donc naturellement sur ceux qui, ayant les clefs de la s(ùence, n'y pénétraient pas, et s'opposaient à ce que d'autres y pénétrassent. Les ecclésiastiques furent haïs et dédaignés, la pompe magique des prêtres ne fit plus impression. D'après la marche des choses d'ici-bas, quelques motifs impurs vinrent sans doute s'incorporer aux intentions si pures d'Arnaud, qu;nul il proclamait hautemenl le besoin d une restitution de tous les biens lenqx)rels de l'Eglise aux Etats dont ils dépendaient ;
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ses principes durent flatter Taviclité de plus d'un grand seigneur. Lëvêque de Bresce, connaissant ces principes qui étaient si dangereux pour l'Église , ledénonçaconime fauteur de troubles, au concile tenu à Rome en iiSp. Le pape imposa silence à Arnaud, et le chassa d'Italie ; il dut s'engager par serment à n'y point rentrer du vivant de ce pape, à moins d'une autorisation expresse. Cependant on ne put précisément lui reprocher d'hérésies; ce qui le prouve, c'est que ses doctrines ne furent pas nonnnément condamnées à Rome, c'est qu'il ne fut point excommunié. Il se rendit en France à l'époque où Abailard était vivement attaqué par ses nombreux ennemis, et il prit d'autant plus chaudement parti pour son ancien maître, qu'il considéra l'extrême fi^anchise avec laquelle il avait parlé en faveur de la vérité, comme étai'.t la cause de sa persécution. Il devait attirer sur lui-même le ressentiment qui frappait le maître; aussi saint Bernard le dénonça-t-il au pape comme étant le héraut et le porte-étendard de ce dernier, dont il partagea le sort. Il fut excommunié, et condamné à rester prisonnier dans un couvent. Une semblable condamnation , qui avait été prononcée contre Abailard, n'eutpas d'effet, par suite de la médiation de 1 abbé Pierre de Cluny; mais le jeune et ardent Arnaud n'était pas disposé à chercher, comme celui-ci, la paix dans le silence et dans la solitude. Cependant, aucun évêque français ne voulut faire met-
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tre à exécution la sentence rendue contre lui (i). Chassé de France, il se rendit en Suisse, et il trouva un refuge à Zurich , où il fut toléré par l'évêque de Constance, qui connaissait ses erreurs. Le cardinal Guy de Castellis, légat du pape, et ami d'Abailard, s'intéressant à Arnaud , et lui ayant donné toute sa confiance, saint Bernard lui écrivit : « On dit que vous « le recevez chez vous, et que vous lui donnez un re- «fuge. Prenez garde, je vous en conjure: une telle « conduite, à son égard , est faite pour l'enhardir à « répandre ses erreurs, car il a l'art et la volonté de «le faire ; si vous lui donnez votre appui, il se for- ■t niera un triple lien qu'on ne pourra rompre qu'a- « vec bien de la peine. Au reste, si on sait que vous « conversez souvent et familièrement avec lui , et que «vous lui faites l'honneur de l'admettre à votre ta- «ble, n'aura-t-on pas quelque raison de penser que «vous le protégez; et lui-même , ne se couvrira-t-il " pas de cette faveur pour exercer sa rage c(intre « l'Eglise.'' En effet , ne trouvera-t-il pas, dans sa qua- « lité d'ami et de compagnon du légat du pape , un
(i) Non fuit (jiiifnccret boiium , dit saint 15eniaid , au stijut de celte sentoure. Ej). CXCIII («).
(*) L'cpitie (|ue cite M. Néander est adressée au cardinal Yves , auquel notre saint se plaint de ce qu'il se trouve à la cour romaine de» gens qui i)rolrgenl Abailard cl ses erreurs. C'est dans la CXCV épitre, destinée à Herinann d'Arbona, évèqne de Cunslance, que se trouvent les paroles citées. Celle épilrc esl uniqiunienl rcljlivc- à Vrnaud de lîrescc. (T. Via! )
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« moyen assuré de propager et d'insinuer ses erreurs i* « Et certes, qui oserait soupçonner un légat du pape « de favoriser un hérétique , et d'être le protecteur « de ses erreurs? Et cependant, quand même il ferait «profession publique de prêcher l'erreur, qui ose- « rait lui résister en face, tant qu'on le verra tranquil- « lement à vos côtes ? » Saint Bernard espérait, par sa lettre, dessiller les yeux au légat ; toutefois, les rapports de ce dernier avec Arnaud , dont les discours firent grand effet à Zurich , ne changèrent point.
A dater de cette époque (i i^o)^ cet hérétique disparut pendant quelques années de la scène publique, mais ses principes n'avaient déjà plus besoin , pour se répandre, du secours de sa personne. La condamnation du saint-siége avait puissamment contribué à les faire apprécier à Rome, où ils avaient produit un certain éclat. Les Romains, pensant toujours dans leur orgueil que 1 Empereur, placé au milieu du sénat de la ville éternelle , continuait à gouverner le monde, n'avaient nulle inclination pour l'autorité ecclésiastique, qui, n'ayant que des prêtres pour conseillers , ne faisait pas participer les grands au pouvoir. Ceux-ci, en hostilité avec les papes, approuvaient donc les principes d'Arnaud , parce qu'ils tendaient à ce que les prêtres ne coopérassent qu'aux choses spirituelles et s'abstinssent de toute domination temporelle. Un fait particulier contribua encore à rendre la domination papale odieuse aux Romains. In-
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iiot-ent avait conclu la paix avec les Tiburtiiis, leurs ennemis les plus acharnés, sans leur imposer les dures conditions qui souriaient à leur haine. Mécontents, ils résolurent de renverser le pape ; ils s'emparèrent violemment du Capitole, nommèrent nn sénat pour gouverner la ville, et recommencèrent les hostilités contre les Tiburtins. Innocent mourut dans ces entrefaites , en 1 144-
Pour dominer les troubles on avait besoin d'un chef ayant de l'autorité et de la considération : les cardinaux se rendirent donc avec plus d'empressement que de coutume à l'élection du successeur d'Innocent, et le péril commun fit taire chez eux l'intérêt privé. Ils élurent, d'une voix unanime, le cardinal Guy, que les Piomains aimaient et honoraient pour sa modération et sa douceur ; il prit le nom de Célestin II; il était l'ami d'Abailard et d'Arnaud. Cette élection répondit à l'attente générale, et elle eut pour résultat le rétablissement de la paix. Pierre le Vénérable exprima en ces termes , au cardinal Guy, la part qu'il prenait à l'heureux événement qui le plaçait sur la chaire pontificale : « Ce n'est point la « vanité humaine , l'égoïsme , l'esprit de parti des « Romains , si décrié et qui d'ordinaire trouble «l'univers, qui ont amené ce résultat; il est du à « cet esprit dont l'action douce fait cesser les inimi- '< tiés, unit ce qui est séparé. Notre âme est reinjilie -de joie, car il n'a pas été nécessaire que la cause
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« (le Dieu fût défendue par la force et par des armées « menaçantes ; la paix a été rétablie par la protec- « tion d'un Dieu de miséricorde (i). »
Les négociations de Célestin furent toutes pacifiques. Louis VII, roi de France, constamment en querelle avec son prédécesseur au sujet de l'élection de l'archevêque de Bourges, lui envoya immédiatement une ambassade pour se réconcilier avec 1 Eglise. Le pape, entouré d'une nombreuse suite, la reçut très-amicalement. Quand elle se présenta devant lui, il quitta son trône et étendit les mains vers la France , pour la bénir et pour lever l'interdit dont elle était frappée. Saint Bernard ayant prié Célestin de s'interposer entre le roi et le comte Thibaut, il parvint , l'année suivante , à faire conclure la paix, ce qui fut un véritable bienfait pour une grande partie de la France. Cependant le nouveau pape ne devait pas réaliser complètement les espérances qu'avaient fait naître son élection et ses premiers actes, car il mourut (i i44) après un règne de cinq mois.
Cette mort ayant ramené les soulèvements populaires, les cardinaux se hâtèrent de lui nommer un successeur; leur choix tomba sur le cardinal Gérard, qui prit le nom deLuciusII. La tempête, calméepar le paisible Célestin, se leva de nouveau, et nous voyons tout à coup apparaître à Rome , sur la scène
(0 Liv. IV, ej». i8.
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publique, riionime dont les discours avaient servi d'aliment aux troubles. Innocent ayant cessé de vivre, Arnaud dcBresce s'étaitcru délié de son serment. Il semble qu'il s'était rendu à Rome dès qu'il avait appris l'élection de son ami, le cardinal Guy, mais son séjour resta ignoré des écrivains, parce qu'il ne combattit pas publiquement, convaincu que son ami agirait dans des vues auti'es que ses prédécesseurs , qu'il ne mésuserait pas de l'autorité temporelle unie à l'autorité spirituelle , et qu'il cliercherait, autant que possible, à épurer l'Eglise. Peut-être même, d'après les motifs qui précèdent , ne revint-il à Rome qu'après la mort de Célestin : toujours est-il que de nouvelles agitations s'étaient déjà manifestées dans la capitale delà chrétienté, quand nous l'y retrouvons. Les dispositions du peuple, la faiblesse du pape nouvellement élu, lui faisaient espérer la réalisation du vaste plan qu'il avait conçu. Ce plan, conçu dans des vues autres que celles des Romains, répondait toutefois aux leurs. Considérant l'antiquité comme l'enseignait Abailard ,car on n'avait pas alors d'études historiques particulières à l'époque, Arnaud pensait que l'Église avait perdu , par son immixtion dans les affaires temporelles, de sa force et de sa pureté, (ju'elle avait altéré son caractère primitif. Il espt'rait que la société civile et que la société religieuse seraient ramenées à leur première constitution, afin que l'hlglise, de retour à l'état de servitude, pût agir plus énergi-
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quement sur les esprits; il espérait, enfin, que le siège de l'Enipire serait de nouveau transporté à Rome. Condamnant, d'après la }3il)le, la soif de domination qui poussait les papes ^ et les vices qui se remarquaient à leur cour, Arnaud enflamma les Romains; il leur signalait comme source de la corruption, la domination temporelle que s'arrogeaient les papes , domination qui ne leur appartenait pas plus qu'au restant du clergé , et il prétendait que les chefs de la chrétienté devaient aussi vivre d ohlations. Le développement de ces théories porta les Romains à s'emparer du Capilole. Voulant rétahlir l'ancienne constitution, le sénat et l'ordre équestre, ils invitèrent l'empereur Conrad à venir à Rome, et à y transférer le siège de son empire. «Notre désir le plus ardent, lui ècrivirent- «ils, est que l'autorité qui vous a été confiée par «Dieu, contribue à l'élévation et à la grandeur de « l'empire romain; nous aspirons vivement à ramener « Rome à l'état où elle se trouvait au temps des em- « pereurs Constantin et Justinien , qui dominaient le «monde par l'énergie de leur sénat et par la force du «peuple romain. Par la grâce de Dieu , nous avons «institué de nouveau le sénat, nous avons abaissé, « en grande partie, ceux qui se sont montrés rebelles « à votre autorité , pour que vous obteniez tout ce qui << revient à l'empereur et à l'empire romain. Et, pour « arriver à ces fins , nous avons posé de bons fonde-
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« monts, car nous donnons la paix et nous rendons «justice à chacun; nous nous sommes emparés dos n châteaux dos grands qui , de concert avec les Si- « ciliens ot le pape, voulaient s'opposer à votre don mination. Nous avons rasé quelques-uns de ces « châteaux , et nous en tenons d'autres à votre dispo- " sition. Le pape , les Franchipani et d'autres sei- « gneurs s'élèvent contre nous, parce que nous avons « pris fait et cause pour vous, et ils prétendent nous n empêcher de placer la couronne impériale sur votre « têle; mais l'amour ne connaît pas de peines, nous « souffrons donc volontiers tout cela par amour pour «vous et votre honneur; nous sommes convaincus « que vous nous en récompenserez comme le ferait « un père , et que vous nous vengerez de nos enne- •: mis. Ne trompez point notre espérance , ne vous n préoccupez pas des mauvais bruits qu'on répand « sur notre compte , car les pei'sonnes qui rendent « à Votre Majesté un compte défavorable de nous « se réjouiraient , ce dont Dieu nous préserve, de la « division qui régnerait entre vous et nous. Mais " votre royale sagesse empêchera de telles menées , n elle se souviendra du mal que la cour pontificale « a fait à ses prédécesseurs , les Franvliipani à «nos concitoyens. Aujourdhui, s'unissant aux Sici- « liens, ces personnes cherchent à vous susciter i\e « plus grands malheurs encore; mais, les considé-
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« rant comme les ennemis les plus dangereux de « l'Empire, nous les avons chassées de la ville. Que « votre puissance impériale se rende donc dans nos « murs; elle obtiendra ici tout ce qui lui sera agréa- «ble, en un mot, elle établira sa résidence dans la « capitale du monde, et régnera avec plus de liberté « et de facilité que la plupart de ses devanciers, sur « toute l'Italie et toute l'Allemagne , sans qu'elle ait à « éprouver de résistance de la part de l'autorité spi- « rituelle. ') Ils terminaient ainsi leur lettre: «Que « l'Empereur obtienne ce qui revient à César, que le « prêtre obtienne ce qui revient à l'autel , car c'est « ainsi que l'a ordonné le Christ quand Pierre payait « la dîme. »
Arnaud comptait trop sur l'enthousiasme des frivoles Romains, enthousiasme qui n'émanait pas , comme chez lui, d'une source pure; il n'était pas assez calme pour apprécier l'autorité que les opinions, ayant cours à cette époque, devaient exercer sur l'esprit des hommes. Le langage ampoulé des Romains parut une bouffonnerie à l'empereur Conrad , qui reçut de la manière la plus honorable l'ambassade du pape, auquel il promit sa protection. Lucius voulant contraindre les Romains à l'obéissance, par la force des armes, pénétra dans le Capitole, suivi de nombreux soldats; mais, repoussé par les Romains, il fut dangereusement blessé d'un coup de pierre , pendant le combat, et il mourut des
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suites de cette blessure, au printeinjis de l'annee 1148, avant d'avoir rcj>né une année consécutive (i).
(i) D'ajuès Cioclffroi de Vitcrlx- et art. Vatican a|>. Bai on ail 1145, n" I ,
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